Histoire et développement de la causalité (1974) 1 a

On peut ramener Ă  trois formes trĂšs gĂ©nĂ©rales les interprĂ©tations que l’on a proposĂ©es de la causalitĂ©.

La premiĂšre est celle de Hume pour lequel la relation causale se rĂ©duit Ă  une succession rĂ©guliĂšre, sans qu’il y ait objectivement transmission ou production. Lorsqu’une boule de billard A en heurte une seconde B, le sujet ne perçoit d’abord, selon Hume, qu’une « conjonction » sans « connexion », celle-ci ne se constituant que lors des rĂ©pĂ©titions du choc et donnant alors l’impression d’un lien nĂ©cessaire. D’oĂč vient alors une telle « connexion » apparente ? Des associations d’idĂ©es et de l’habitude qui se forme ainsi chez le sujet, la nĂ©cessitĂ© d’un lien causal demeurant donc subjective, d’autant plus qu’en fait n’importe quoi peut produire n’importe quoi (phĂ©nomĂ©nisme) pourvu qu’il y ait succession rĂ©guliĂšre. Retenons donc cette derniĂšre, mais en notant que Hume a simplement oubliĂ© dans son analyse le joueur lui-mĂȘme avec la « queue » au moyen de laquelle il a agi sur les boules, sans quoi il aurait peut-ĂȘtre considĂ©rĂ© de plus prĂšs la possibilitĂ© d’un passage objectif de la cause Ă  l’effet, au lieu de le nier.

La deuxiĂšme hypothĂšse est celle de Maine de Biran qui a voulu trouver une situation dans laquelle il y a passage entre la cause et l’effet, et un passage qui pourrait ĂȘtre perçu directement, donc un passage sensible ou intuitivement apprĂ©hendĂ©. Maine de Biran trouve cette causalitĂ© dans une situation particuliĂšre et unique : l’action propre. En effet dans le cas de l’action propre il y a une cause, c’est le moi et sa volontĂ©, il y a un effet, c’est le mouvement pĂ©riphĂ©rique du bras, de la main, de l’objet qui est remuĂ© par la main et il y aurait une intuition directe de ce transfert, liĂ©e au sentiment de l’effort que nous dĂ©ployons pour remuer l’objet en tant que rĂ©sultat de l’action propre. Quant Ă  la causalitĂ© physique elle serait simplement le produit d’une « induction », d’une gĂ©nĂ©ralisation Ă  partir de cette situation privilĂ©giĂ©e oĂč nous saisissons intuitivement la causalitĂ© en elle-mĂȘme, c’est-Ă -dire dans l’action propre. Donc lĂ  oĂč Hume ne voyait pas de transmission objective, de production proprement dite, Maine de Biran y croit saisir une transmission, une production et mĂȘme sous une forme intuitivement sensible.

Dans le cas de Maine de Biran, la difficultĂ© est que nous trouvons en fait de la causalitĂ© chez le bĂ©bĂ©, chez le nourrisson bien avant qu’il ait le sentiment de son moi, et Ă  ce niveau il est difficile de parler d’une cause directement apprĂ©hendĂ©e puisque le bĂ©bĂ© est incapable de dissocier le monde intĂ©rieur et le monde extĂ©rieur, le moi et les objets : il n’a mĂȘme pas la notion de l’objet permanent. Nous trouvons donc de la causalitĂ© avant cette rĂ©partition en moi et objet et avant tout sentiment de l’effort, etc.

D’autre part le sentiment de l’effort, comme l’a montrĂ© James par une analyse cĂ©lĂšbre, et ensuite Pierre Janet et bien d’autres par l’analyse de l’effort, n’est pas un sentiment centrifuge : il ne part pas du moi et du centre pour atteindre l’objet, il part de la pĂ©riphĂ©rie, et comme l’a montrĂ© Janet il ne correspond pas au passage d’une force mais seulement Ă  une rĂ©gulation des forces organiques en jeu.

Une troisiĂšme hypothĂšse est alors possible, qui consiste Ă  admettre une transmission, une production, et cela contrairement Ă  Hume, mais non pas considĂ©rĂ©e comme intuitivement apprĂ©hendĂ©e, comme perceptivement sensible : elle serait toujours reconstituĂ©e par l’intelligence. Cette interprĂ©tation de la causalitĂ© est celle du rationalisme : nous la trouvons chez Descartes (causa seu ratio), chez Leibniz, quand il nous dit que la relation de cause Ă  effet relie les objets, comme la relation de raison relie les vĂ©ritĂ©s. Nous la retrouvons aussi chez Kant et malgrĂ© leurs divergences chez Brunschvicg, Meyerson, les nĂ©o-kantiens (Cohen), etc.

Donc trois solutions possibles, semble-t-il : ou pas de transmission ni de production, ou un passage sensible, ou une transmission non sensible mais reconstituĂ©e par l’intelligence, la causalitĂ© Ă©tant de nature infĂ©rentielle sans relever du plan des observables.

On rĂ©pondra sans doute qu’il y a une quatriĂšme interprĂ©tation Ă©ventuelle qui serait celle qui ramĂšnerait la causalitĂ© Ă  la perception. Ce sont les expĂ©riences bien connues de Michotte sur la perception de la causalitĂ©, expĂ©riences dans lesquelles on montre aux sujets des objets, par exemple deux carrĂ©s ou deux rectangles d’abord immobiles et dont ensuite l’un vient frapper l’autre. Nous avons dans ce cas-lĂ  une impression de causalitĂ© et elle est perceptive parce qu’elle est subordonnĂ©e Ă  certaines conditions de temps (si le second objet ne part pas immĂ©diatement aprĂšs le choc, nous cessons d’avoir l’impression d’un mouvement dĂ©pendant), d’espace, de vitesse, etc.

On pourrait alors supposer que la causalitĂ© de Michotte est une quatriĂšme possibilitĂ© et qui se distingue des trois autres. Et cependant je ne le crois pas. Le grand mĂ©rite de Michotte c’est d’avoir montrĂ© qu’il y a une causalitĂ© perceptive, de mĂȘme qu’il y a une notion de la causalitĂ©, et ceci nous ne le savions pas. C’est d’ailleurs un fait courant pour d’autres notions : il y a une notion de la vitesse et il y a une perception de la vitesse il y a une notion de l’espace et il y a une perception de l’espace, il y a une notion du temps et il y a une perception du temps ; de mĂȘme il y a une perception de la causalitĂ©. Mais quand on cherche Ă  analyser cette perception de la causalitĂ©, on retrouve, semble-t-il, les trois hypothĂšses que j’indiquais tout Ă  l’heure, qui sont les trois seules possibles. On peut considĂ©rer cette succession d’évĂ©nements que nous dĂ©crit Michotte comme Ă©tant simplement une succession rĂ©guliĂšre au sens de Hume, c’est-Ă -dire une association entre un mouvement et un autre mouvement, association conformĂ©ment Ă  nos habitudes quotidiennes. Et c’est ainsi que PiĂ©ron a interprĂ©tĂ© la causalitĂ© selon Michotte.

On peut, deuxiĂšmement, considĂ©rer la causalitĂ© de Michotte comme un passage sensible entre la cause et l’effet. Mais si nous examinons l’effet psychologique de plus prĂšs, nous voyons que cette interprĂ©tation ne tient pas et que Michotte y a renoncĂ© lui-mĂȘme. Un cas particulier des expĂ©riences de Michotte a montrĂ© qu’il y a perception de la causalitĂ© mĂȘme quand l’objet actif ne touche pas l’objet passif ; mĂȘme quand il y a un intervalle spatial de quelques millimĂštres entre l’agent et le patient. Michotte a alors cherchĂ© l’existence, en cet intervalle spatial, d’une sorte de passage sensible sous la forme de ce que les gestaltistes ont appelĂ© le « mouvement phi », c’est-Ă -dire un mouvement sans mobile, sans support, une sorte de flux, comme le vent qui passe Ă  travers les blĂ©s, etc. Mais Michotte a dĂ» y renoncer : il a constatĂ© qu’il ne passait rien entre l’agent et le patient, mĂȘme dans les intervalles. En quoi consiste alors la causalitĂ© perceptive de Michotte ? Elle n’est pas la perception d’un passage, elle est la perception d’une rĂ©sultante. Étant donnĂ© un certain nombre de conditions qui sont remplies : de mouvement, de temps, de vitesse, etc., nous voyons, si je puis m’exprimer ainsi, que quelque chose « a passé », mais nous ne voyons rien passer, nous voyons le rĂ©sultat qui nous a donnĂ© une impression de causalitĂ©. Celle-ci constitue donc le produit d’une composition perceptive et non pas d’une perception simple : composition, non pas entre infĂ©rences conceptuelles comme sur le plan de la reprĂ©sentation mais composition entre rĂ©gulations ou « prĂ©infĂ©rences » perceptives. C’est de cette composition que nous percevons la rĂ©sultante sans percevoir le passage en lui-mĂȘme.

Je conclus donc qu’il n’y a que trois formes d’interprĂ©tation de la causalitĂ© et que mĂȘme dans le cas de la causalitĂ© perceptive de Michotte, il faut se dĂ©cider entre l’association, le passage sensible, ou troisiĂšmement la reconstitution, la composition prĂ©-infĂ©rentielle. Vous savez que Helmholtz a parlĂ© d’infĂ©rences perceptives et, avec Pavlov, je crois qu’il a raison. Il y a des prĂ©-infĂ©rences perceptives comme il y a des infĂ©rences notionnelles ; mĂȘme sur ce plan nous avons affaire Ă  quelque chose qui n’est pas directement observable mais Ă  une reconstitution. Je classerais donc cela dans la troisiĂšme des solutions dont je reparlerai tout Ă  l’heure.

En outre la causalitĂ© perceptive de Michotte peut ĂȘtre visuelle ou tactile et il le reconnaĂźt. Mais je pense que s’il n’y avait pas la causalitĂ© tactilo-kinesthĂ©sique, c’est-Ă -dire les perceptions dans lesquelles nous poussons rĂ©ellement de la main ou du pied le mobile avec l’impression de le toucher, avec l’impression de rĂ©sistance, etc., nous n’aurions pas de causalitĂ© perceptive visuelle. La causalitĂ© perceptive visuelle me paraĂźt une traduction en termes d’indices visuels de cette causalitĂ© perceptive fondamentale qu’est la causalitĂ© tactilo-kinesthĂ©sique. En effet, au dĂ©but de l’évolution mentale, il y a de trĂšs nombreux Ă©changes entre le tactilo-kinesthĂ©sique et le visuel. TantĂŽt c’est le visuel qui commande le tactilo-kinesthĂ©sique, par exemple, quand vous prenez une canne et que vous pressez le bout du trottoir avec votre canne, vous sentez l’impact non pas dans votre bras, mais au bout de la canne, et pourtant la canne n’a pas de prolongement nerveux Ă  partir de votre main pu de votre bras. C’est grĂące Ă  une reconstitution visuelle que nous localisons ainsi l’impact. Inversement nous avons de trĂšs nombreux exemples oĂč le tactilo-kinesthĂ©sique est traduit en visuel : la thĂšse de Mademoiselle Monique Douriez par exemple nous a fourni de beaux faits dans lesquels nous voyons cette traduction du tactilo-kinesthĂ©sique en visuel.

⁂

Au vu de ces trois hypothĂšses possibles, qu’est-ce que nous donnent les Ă©tudes sur le dĂ©veloppement ? Je vais ici analyser ces faits sur deux plans : d’abord un rappel de ce qui se passe au niveau sensori-moteur, ensuite une analyse de la causalitĂ© au niveau de la reprĂ©sentation, de la pensĂ©e reprĂ©sentative et en particulier au niveau des opĂ©rations de la pensĂ©e : opĂ©rations concrĂštes et ensuite opĂ©rations propositionnelles, formelles, etc.

Au niveau sensori-moteur, j’aimerais rappeler en deux mots une observation ancienne que j’ai faite en dĂ©tail sur les premiĂšres formes visibles de la causalitĂ© chez le bĂ©bĂ©, vers 4-5 mois. L’enfant est dans un berceau avec toiture, je suspends au-dessus de lui une ficelle qu’il peut atteindre et au moyen de cette ficelle il peut actionner des jouets qui font du bruit. L’enfant va tirer la ficelle Ă  l’ñge oĂč il saisit n’importe quoi, tout ce qu’il voit dans son champ visuel proche. Il tire la ficelle sans aucune intention ; mais dĂšs qu’il a tirĂ© la ficelle il Ă©branle tout, actionne de ce fait les jouets qui font de la musique. Il est immĂ©diatement intĂ©ressĂ© et recommence Ă  tirer la ficelle. Le lendemain le bĂ©bĂ© est dans son berceau ; la ficelle est suspendue mais il n’y a pas d’objet. Je suspends un nouveau jouet sous les yeux du bĂ©bé ; dĂšs qu’il voit l’objet suspendu il cherche la ficelle et il la tire en regardant l’objet suspendu. Il y a donc Ă©videmment connexion causale.

Puis je fais les contrĂŽles suivants : au lieu de suspendre l’objet Ă  la toiture, je me mets derriĂšre et je tiens une longue perche par-dessus le berceau ; je suspends un objet Ă  la perche. Je balance l’objet un instant et l’enfant le regarde avec grand intĂ©rĂȘt. DĂšs que le balancement s’arrĂȘte, l’enfant cherche des yeux la ficelle et il tire en regardant l’objet. Autrement dit la cause ici n’est pas une affaire de contact spatio-objectif, puisque mĂȘme Ă  plus d’un mĂštre de distance il essaie d’appliquer le mĂȘme procĂ©dĂ©.

Par la suite, il continue Ă  gĂ©nĂ©raliser. Je me cache derriĂšre un paravent dans un coin de la chambre et de derriĂšre ce paravent je fais partir des coups de sifflet ; (des coups de sifflet pour qu’il n’y ait aucun rapport avec ma voix et qu’il ne me mĂȘle pas Ă  cette affaire). Il Ă©coute ces coups de sifflet. DĂšs qu’ils s’arrĂȘtent, il cherche des yeux la ficelle et il tire.

Laquelle de nos trois thĂ©ories correspond le mieux Ă  cette expĂ©rience ? Au premier abord c’est Hume : n’importe quoi peut produire n’importe quoi, pourvu qu’il y ait une succession rĂ©guliĂšre. Retenons ceci Ă  l’actif de Hume. Mais, deuxiĂšmement, ce n’est que l’action propre qui produit la causalitĂ©, c’est le fait de tirer la ficelle. Ce ne sont pas des contacts spatio-objectifs. À cet Ăąge-lĂ  l’action d’un objet sur un autre objet ne produit aucune connexion causale. Il faut que ce soit l’action propre qui intervienne. Et ceci est Ă  l’actif de Maine de Biran. Seulement Maine de Biran n’a vu qu’un cĂŽtĂ© de la chose. Et Hume voit l’autre cĂŽtĂ©. Mais il faut chercher comment l’enfant rĂ©agit en grandissant : entre cette date de 4 ou 5 mois et la fin du niveau sensori-moteur on assistera Ă  toute une Ă©volution de la causalitĂ© dans le double sens :

— d’une objectivation : l’enfant en arrivant Ă  la notion d’objet permanent en arrivera du mĂȘme coup Ă  la notion qu’un objet peut agir sur un autre indĂ©pendamment de l’action propre. Il y aura dĂ©centration par rapport Ă  l’action propre.

— d’une spatialisation : c’est-Ă -dire qu’il faudra un contact entre la cause et l’objet (tandis que dans les faits que je viens de vous rappeler il n’y a pas le moindre besoin de contact ; n’importe quoi agit sur n’importe quoi, Ă  distance ou de prĂšs). Par la suite donc il y aura objectivation et spatialisation de la causalitĂ©, autrement dit celle-ci va s’élaborer en mĂȘme temps que la notion d’objet, en mĂȘme temps que la structuration de l’espace (et en particulier la coordination des positions, des dĂ©placements, des groupes de dĂ©placements, etc.). Si au dĂ©but les successions temporelles sont encore trĂšs mal enregistrĂ©es, elles vont se construire en mĂȘme temps que le groupe des dĂ©placements qui, Ă  ce niveau, est spatio-temporel, mais il est pratique et non pas encore reprĂ©sentatif.

Autrement dit, la causalitĂ© sensori-motrice est liĂ©e Ă  l’intelligence entiĂšre du bĂ©bĂ© et n’est pas le produit d’observables d’expĂ©riences directes comme cela semble le cas au dĂ©but de ce premier niveau, avec cependant dĂ©jĂ  l’intervention de mĂ©canismes infĂ©rentiels.

Je pense donc que ce que nous trouvons au niveau sensori-moteur est plutĂŽt en faveur de l’hypothĂšse rationaliste qu’en faveur de l’hypothĂšse de Hume qui reste trĂšs incomplĂšte de mĂȘme d’ailleurs, comme dĂ©jĂ  indiquĂ©, que celle de Maine de Biran.

Mais passons maintenant Ă  la causalitĂ© au niveau de la pensĂ©e, au niveau de la reprĂ©sentation et des opĂ©rations intellectuelles. Sur ce terrain nous avons fait ces derniĂšres annĂ©es une longue sĂ©rie d’expĂ©riences, et avec l’aide de physiciens, entre autres. (Je remercie Ă  cette occasion mes amis Halbwachs, Souriau, Rosenfeld et bien d’autres qui nous ont donnĂ© des conseils dans cette analyse de la causalitĂ©.) Ce que nous avons trouvĂ© me paraĂźt dans les grandes lignes vĂ©rifier de beaucoup plus prĂšs l’hypothĂšse rationaliste, la troisiĂšme des hypothĂšses vues tout Ă  l’heure, que celle de Hume ou de Maine de Biran. Pourquoi ? Parce que l’évolution de la causalitĂ© est parallĂšle et correspondante de maniĂšre Ă©troite avec l’évolution des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques dont l’enfant se rend maĂźtre au fur et Ă  mesure de son dĂ©veloppement. La formation des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques dont nous avons Ă©tudiĂ© la structuration progressive pendant des annĂ©es avant de passer Ă  la causalitĂ© intervient en correspondance Ă©troite avec cette Ă©laboration de la causalitĂ©. Et je vais en donner quelques exemples ; mais auparavant j’aimerais fournir encore un argument en faveur de cette hypothĂšse, c’est que l’opĂ©ration intellectuelle, l’opĂ©ration logico-mathĂ©matique en gĂ©nĂ©ral (qu’il s’agisse de classification, sĂ©riation, construction du nombre, construction de l’espace, etc.) prĂ©sente toujours deux faces, deux caractĂšres indissociables :

— un caractùre de production d’une part ;

— un caractĂšre de conservation d’autre part ; conservation Ă  travers des transformations. S’il n’y avait pas de transformation la conservation serait simplement une identitĂ© statique et rien ne se passerait ; ce serait la philosophie de ParmĂ©nide. Mais, d’autre part, production avec conservation, parce que s’il n’y avait que de la production sans conservation, ce serait le devenir pur, le changement radical, ce serait la philosophie d’HĂ©raclite opposĂ©e Ă  celle de ParmĂ©nide. Tandis que l’opĂ©ration prĂ©sente toujours les deux aspects Ă  la fois et solidaires l’un de l’autre : conservation dans la transformation et production, mais avec invariants. Or ces deux caractĂšres se retrouvent dans la causalitĂ©. La causalitĂ© est transformation, puisque la cause produit quelque chose, puisque l’effet est nouveau par rapport Ă  la situation antĂ©rieure. Mais d’autre part la causalitĂ© est toujours en mĂȘme temps conservation de ce qui se transmet entre la cause et l’effet, et cette rĂ©alitĂ© transmise nous la saisissons par voie infĂ©rentielle. Il y a une conservation qui ressort entre cette transmission, entre la cause et l’effet, qui ressemble Ă  la conservation que nous trouvons dans le domaine des opĂ©rations.

Chose trĂšs frappante, Ă  tous les niveaux de causalitĂ© que nous avons pu Ă©tudier dans notre centre, nous trouvons des opĂ©rations correspondantes. Mais comment ces opĂ©rations interviennent-elles dans le domaine de la causalité ? C’est me semble-t-il d’une maniĂšre fort diffĂ©rente d’une simple application.

Je distinguerai ici deux notions :

— une opĂ©ration peut ĂȘtre appliquĂ©e Ă  des objets quelconques mais sans que ce soit liĂ© Ă  la nature interne d’un de ces objets : par exemple on peut classer, sĂ©rier, compter, mesurer ces objets. Dans tous ces cas nous avons affaire Ă  des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, mais que nous appliquons simplement Ă  l’objet. Nous les appliquons pour les dĂ©crire, pour les structurer, pour les assimiler Ă  notre esprit, mais c’est tout. Tandis que, dans le cas de la causalitĂ©, l’opĂ©ration joue un rĂŽle tout autre : — l’opĂ©ration n’est alors pas seulement appliquĂ©e aux objets, elle est attribuĂ©e aux objets et j’entends par « attribuĂ©e » le fait que les objets sont censĂ©s agir par eux-mĂȘmes, agir les uns sur les autres, mais agir d’une maniĂšre qui est isomorphe, qui est conforme Ă  nos propres opĂ©rations. Autrement dit l’objet devient un opĂ©rateur (je prends opĂ©rateur au sens habituel du terme et non pas au sens technique de la microphysique par exemple). L’objet devient un opĂ©rateur ; il agit sur un autre mais il agit selon une forme qui ressemble Ă  celle de nos opĂ©rations Ă  nous quand nous les appliquons aux objets. Autrement dit, la causalitĂ© est un ensemble d’opĂ©rations (et il faut bien des opĂ©rations puisqu’elle n’est pas directement observable mais qu’elle est toujours reconstituĂ©e infĂ©rentiellement) mais attribuĂ©es Ă  ces objets, c’est-Ă -dire non pas simplement utilisĂ©es par le sujet, mais conçues comme correspondant aux actions rĂ©elles des objets les uns sur les autres. Voici un ou deux exemples :

Commençons par le plus simple : c’est la transmission du mouvement Ă  travers des objets immobiles (expĂ©rience qui a Ă©tĂ© faite par A. Szeminska, E. Ferreiro, etc.). Vous mettez un ensemble de billes qui sont rangĂ©es sur un plan et une bille qui va descendre et va heurter la premiĂšre bille de cette rangĂ©e. On demande alors Ă  l’enfant ce qui va se passer. Les petits prĂ©voient naturellement que toutes vont partir. Mais quand l’enfant fait l’expĂ©rience lui-mĂȘme, il dĂ©couvre que seule la derniĂšre part. On lui demande pourquoi seule la derniĂšre bille a-t-elle bougé ? Nous avons alors plusieurs stades de rĂ©ponses : les plus jeunes sujets s’imaginent que la bille qui est descendue est allĂ©e toucher directement la derniĂšre en passant derriĂšre l’ensemble des autres. Cette hypothĂšse un peu imaginative se rencontre chez les enfants de 4 Ă  5 ans.

À un deuxiĂšme stade, l’enfant se reprĂ©sente la transmission comme Ă©tant une suite de mouvements conçus comme des dĂ©placements, des translations molaires, c’est-Ă -dire intĂ©ressant l’ensemble de la bille et non pas seulement des secousses ou vibrations. L’enfant prĂ©tend que la bille qui descend est venue taper la premiĂšre, la premiĂšre a bougĂ© et a tapĂ© la deuxiĂšme qui a tapĂ© la troisiĂšme, etc., jusqu’à la derniĂšre qui est partie. Si les autres ne sont pas parties c’est que la suivante retenait toujours la prĂ©cĂ©dente sauf en ce qui concerne la derniĂšre. La transmission ici commence Ă  ĂȘtre comprise, mais elle est comprise comme une sĂ©rie de transmissions immĂ©diates, c’est-Ă -dire comme une boule qui heurte l’autre boule comme s’il n’y en avait que deux, mais qui se rĂ©pĂšte N fois s’il y a N boules : chacune bouge et va taper la suivante.

Il y a ensuite un troisiĂšme stade qui dĂ©bute vers 7-8 ans ; c’est lĂ  que nous pouvons commencer Ă  parler de rĂ©elle transmission mĂ©diate. L’enfant nous dit : celle qui descend a tapĂ© la premiĂšre et lui a donnĂ© de l’élan. Puis cet Ă©lan est transmis Ă  la suivante et ainsi de suite. L’enfant prĂ©cise en outre que l’élan « traverse » les boules, c’est-Ă -dire que par le mouvement de l’une qui va taper la suivante il y a un Ă©lan qui passe Ă  travers toutes et qui finit par chasser la derniĂšre. Nous avons donc lĂ  un dĂ©but de transmission mĂ©diate : il y a quelque chose qui passe Ă  travers, mais si l’enfant atteint cette transmission mĂ©diate, il n’accepte pas encore l’immobilitĂ© des mĂ©diateurs, il pense encore qu’il y a une lĂ©gĂšre translation molaire et si on lui fait vĂ©rifier les choses il maintient son idĂ©e. Voici par exemple un contrĂŽle consistant Ă  lui faire tenir solidement un verre sur un tapis de mousse artificielle.

On demande Ă  l’enfant de presser bien fort sur le verre, on met une bille Ă  gauche tandis que sur la droite une bille vient taper le verre. La bille de gauche part. L’enfant peut bien constater que le verre est immobile puisqu’il le serre fort lui-mĂȘme contre le tapis. Mais l’enfant vous dit en gĂ©nĂ©ral : « ça a bougĂ© un petit peu, j’ai senti que ça a bougé ».

Je parlerai donc de transmission semi-interne et semi-externe. À 11-12 ans il n’y aura plus que transmission interne. Mais pourquoi cette transmission mĂ©diate apparaissant Ă  7-8 ans ? Jusque lĂ  l’enfant avait besoin d’une sĂ©rie d’actions individuelles de chaque bille. Par contre vers 7 ans dĂ©bute sur le plan des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques la transitivitĂ©. Auparavant il n’y a pas de transitivitĂ©. Si l’on prĂ©sente trois Ă©lĂ©ments A < B < C en deux couples successifs A < B puis B < C (l’enfant constate que A est plus petit que B, on cache A sous la table et on montre ensuite B < C) et qu’on demande si C est Ă©gal, plus petit ou plus grand que A, jusque vers 7 ans l’enfant rĂ©pond ? « je ne peux pas vous le dire, je ne les ai pas vus ensemble ». Tandis que dĂšs les environs de 7-8 ans l’enfant trouve la question d’une facilitĂ© quasi offensante pour lui. Il a le sourire, il lĂšve les Ă©paules, il dit « naturellement A est plus petit que C ». La transitivitĂ© s’impose donc avec un sentiment interne de nĂ©cessitĂ© logique qui n’existe pas jusque lĂ . C’est alors cette transitivitĂ© qui, dans le cas de transmission des mouvements, est attribuĂ©e aux objets au moment oĂč l’enfant la dĂ©couvre pour lui : elle est « attribuĂ©e », c’est-Ă -dire que l’objet transmet lui-mĂȘme le mouvement qu’il a reçu. Il y a transitivitĂ© du mouvement ou de l’élan passant d’une bille Ă  l’autre de mĂȘme qu’il y a transitivitĂ© dans les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques comme les relations de grandeur, etc., qui ne sont pas causales lorsque cette transitivitĂ© est simplement appliquĂ©e aux objets.

Second exemple : les relations d’action et de rĂ©action. Nous avons fait dans le temps une premiĂšre expĂ©rience sur ce sujet en donnant Ă  l’enfant un tube en U, en mettant Ă  droite un piston dont on peut augmenter ou diminuer le poids, et l’enfant prĂ©voit trĂšs bien que quand on augmente le poids, le niveau de l’eau va s’élever de l’autre cĂŽtĂ©. Changeons la densitĂ© du liquide ; on donne Ă  l’enfant de l’eau mĂ©langĂ©e Ă  de la glycĂ©rine, par exemple, donc un liquide plus lourd. Si on met de « l’eau plus lourde » qu’est-ce qui va se passer ? Pour les jeunes sujets, jusque vers 11-12 ans en moyenne, si l’eau est « plus lourde », elle va monter encore plus haut, parce que l’on crĂ©e une poussĂ©e avec le poids Ă  laquelle va s’ajouter le poids de l’eau. Vers 11-12 ans par contre il y a comprĂ©hension de la rĂ©action. L’enfant vous dira : « l’eau est plus lourde, elle rĂ©sistera davantage, elle est plus forte et si vous pressez avec le piston avec le mĂȘme poids, mais une eau plus lourde, l’eau va rĂ©sister et cela montera moins haut ». Autrement dit, il comprend la rĂ©action en tant que dirigĂ©e en sens inverse de l’action.

Autre exemple d’action et de rĂ©action : nous donnons Ă  l’enfant un bloc de pĂąte Ă  modeler et des deux cĂŽtĂ©s une piĂšce de monnaie — ou de mĂ©tal circulaire — fixĂ©e Ă  une tige et poussĂ©e d’un cĂŽtĂ© par l’expĂ©rimentateur et de l’autre par l’enfant. Et l’on pose la question suivante :

« Est-ce que l’un de nous deux enfoncera la piĂšce plus fort ou plus ou bien ce sera la mĂȘme chose ? » Tous les petits, et cela dure jusqu’à 10-11 ans, nous disent : « Vous ĂȘtes plus grand que moi, vous ĂȘtes plus fort, vous allez faire un trou plus profond. Moi je suis moins grand, donc le trou sera moins profond ».

Cela leur paraĂźt Ă©vident. Tandis qu’à partir de 10-11 ans vous avez de nouveau des rĂ©ponses tĂ©moignant de l’action et de la rĂ©action. L’enfant vous dit : « vous ĂȘtes plus fort que moi, c’est entendu, mais quand vous poussez fort, moi je rĂ©siste fort et quand je pousse doucement vous rĂ©sistez, doucement, alors votre poussĂ©e et votre rĂ©sistance c’est la mĂȘme chose que ma poussĂ©e et ma rĂ©sistance. L’un compense l’autre : les trous seront Ă©gaux ». Autrement dit, il y a une comprĂ©hension et mĂȘme assez remarquable, dans ce cas-lĂ , de l’égalitĂ© de l’action et de la rĂ©action.

Pourquoi cette comprĂ©hension ? Parce que la structuration de l’action et de la rĂ©action ne suppose pas un couple de deux opĂ©rations seulement, mais cela suppose un groupe de quaternalité : il y a l’action que vous pouvez augmenter ou diminuer, c’est donc une opĂ©ration directe ou inverse. Vous avez la rĂ©action que vous pouvez aussi augmenter ou diminuer mais vous avez d’autre part la rĂ©ciprocitĂ© entre l’action et la rĂ©action. Il faut donc combiner les opĂ©rations d’inversion avec les opĂ©rations de rĂ©ciprocitĂ©. Et cette structure qui combine l’inversion et la rĂ©ciprocitĂ© nous ne la trouvons pas au niveau des opĂ©rations concrĂštes. Il faut attendre pour trouver cette coordination que le groupe de quaternalitĂ© se constitue au niveau des opĂ©rations propositionnelles vers 11-12 ans. Il n’est donc pas Ă©tonnant que ce soit Ă  cet Ăąge-lĂ  que l’action et la rĂ©action soient comprises. Ici, de nouveau, ce sont des opĂ©rations qui deviennent courantes sur le plan logico-mathĂ©matique qui sont attribuĂ©es Ă  l’objet et non pas simplement appliquĂ©es, mais qui ne pouvaient pas ĂȘtre attribuĂ©es avant d’ĂȘtre construites. Il y a de nouveau une synchronisation assez frappante entre le dĂ©veloppement des opĂ©rations d’un cĂŽtĂ© et le dĂ©veloppement de la causalitĂ© de l’autre.

Autre exemple : la distributivitĂ© n (x + y) = nx + ny. Cette formule a l’air d’une loi algĂ©brique pure, sans application physique, loi d’ailleurs de formation tardive parce qu’elle suppose des multiplications et l’on sait que malgrĂ© tous les efforts les mieux intentionnĂ©s de l’école, la multiplication apprise assez vite aprĂšs l’addition, n’est rĂ©ellement comprise que bien plus tard que l’addition numĂ©rique, car la multiplication est une opĂ©ration sur d’autres opĂ©rations, une addition d’additions, etc. Mais en plus dans la distributivitĂ© il y a des proportions :

Or cette proportion est Ă  nouveau une opĂ©ration sur des opĂ©rations, c’est un rapport de rapports, donc une notion de caractĂšre propre au niveau de 11-12 ans peu accessible auparavant.

Au point de vue physique la distributivitĂ© paraĂźt ĂȘtre quelque chose de simple. C’est ce qui se passe toutes les fois qu’un systĂšme en Ă©quilibre est l’objet d’une perturbation qui se rĂ©pand d’une maniĂšre homogĂšne dans le systĂšme. C’est par exemple ce qui se passe quand vous tendez un Ă©lastique : toutes les parties de l’élastique vont s’étirer d’une maniĂšre homogĂšne. À quel Ăąge cette distributivitĂ© physique est-elle comprise ? Dans le cas de l’élastique il pourrait sembler que cela se passe au niveau des opĂ©rations concrĂštes : il n’y a qu’à regarder l’élastique pour voir qu’il s’étend sur toutes les parties de la mĂȘme maniĂšre. Or, il n’en est rien.

Ici de nouveau, nous trouvons une coĂŻncidence frappante entre les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques et la structure causale. Nous trouvons que jusque vers 11-12 ans (ou 10-11 ans) l’étirement de l’élastique n’est pas conçu du tout d’une maniĂšre homogĂšne : il se tire beaucoup plus vers l’extrĂ©mitĂ© que dans les autres parties. Et ce que nous trouvons surtout, dans les rĂ©ponses des enfants (et cela Ă©claire rĂ©troactivement bien des choses que nous avions Ă©tudiĂ©es auparavant), c’est une sorte d’indiffĂ©renciation systĂ©matique entre le dĂ©placement et l’allongement. Et cela vous le connaissez dĂ©jĂ  dans les expĂ©riences sur la conservation de la longueur. Lorsque l’on donne Ă  l’enfant deux tiges de mĂȘme longueur, ce qu’il vĂ©rifie par superposition ou congruence et qu’ensuite on dĂ©place l’une de ces tiges, l’enfant vous dit qu’elle est devenue plus longue. Il y a allongement et pas simplement dĂ©placement. Elle est plus longue parce qu’elle arrive plus loin : on pourrait penser que ce n’est pas une erreur conceptuelle ou logique, mais seulement une confusion sĂ©mantique ; l’enfant traduirait simplement « plus long » par « plus loin ». Mais on peut faire des contrĂŽles prĂ©cis, on peut demander Ă  l’enfant d’évaluer les intervalles d’avant et d’arriĂšre. Si l’enfant comprend qu’il y a uniquement dĂ©placement, il jugera les deux intervalles Ă©gaux. Mais les vĂ©rifications ont montrĂ© que les dĂ©calages n’étaient nullement jugĂ©s Ă©gaux. Il y a bel et bien indiffĂ©renciation, confusion entre le dĂ©placement et l’étirement. Le dĂ©placement est conçu comme un allongement et la distributivitĂ© ne sera comprise qu’une fois dissociĂ©es les deux possibilitĂ©s.

On constate donc Ă  nouveau que l’opĂ©ration logico-mathĂ©matique est une condition de la comprĂ©hension, mais aussi que sitĂŽt acquise, elle est immĂ©diatement attribuĂ©e Ă  des phĂ©nomĂšnes physiques ; elle permet immĂ©diatement de structurer des situations causales qui ne l’étaient pas jusque lĂ .

J’aurais bien d’autres exemples Ă  vous donner, mais je ne veux pas vous lasser avec une Ă©numĂ©ration de faits. J’aimerais Ă  prĂ©sent revenir aux idĂ©es et Ă©voquer d’autres problĂšmes.

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale nous voyons donc qu’il y a une Ă©troite relation entre le progrĂšs des opĂ©rations et le progrĂšs de la causalitĂ©. Je n’en conclus pas que l’opĂ©ration se dĂ©veloppe pour elle-mĂȘme indĂ©pendamment des actions sur le rĂ©el, que le sujet produit ses propres structures indĂ©pendamment de ses actions causales et des productions quotidiennes dans des actions particuliĂšres. Mais j’en conclus simplement que si les situations physiques peuvent poser des problĂšmes nouveaux Ă  l’enfant et que la solution de ces problĂšmes suppose les instruments logico-mathĂ©matiques nĂ©cessaires, inversement la situation physique provoque la formation de ces opĂ©rations et constitue une incitation certaine dans le dĂ©veloppement des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques. Mais sitĂŽt celles-ci Ă©laborĂ©es sur le plan logico-mathĂ©matique, elles sont attribuĂ©es aux objets et donnent naissance Ă  des progrĂšs dans la structuration de la causalitĂ©.

Mais alors se pose un grand problĂšme : qu’allons-nous faire du hasard ? Il y a quantitĂ© de situations dans lesquelles le hasard intervient et qui ne pourront ĂȘtre dominĂ©es que par des considĂ©rations probabilistes.

PremiĂšre question : Quand et comment la notion de hasard apparaĂźt-elle ? Je prĂ©cise bien que je m’occupe ici de la notion seulement. Or il existe plus prĂ©cocement une intuition, ou de nombreuses intuitions probabilistes dans l’action, avant que n’apparaissent les conceptualisations correspondantes. Dans tous les domaines l’action est en avance sur la notion et la notion peut mĂȘme prĂ©senter un grand retard sur l’action, conformĂ©ment aux lois de la prise de conscience. Par exemple, trĂšs tĂŽt les enfants traversant la rue jugent du moment probable de l’arrivĂ©e d’une auto en voyant sa vitesse et la distance. Mais la question posĂ©e ici est : quand l’enfant comprendra-t-il la notion de hasard et quand cherchera-t-il Ă  la dominer par des opĂ©rations ? C’est que nous avons Ă©tudiĂ© dans nos recherches avec B. Inhelder, en partant de la cĂ©lĂšbre dĂ©finition de Cournot (qui est vraie Ă  notre Ă©chelle, mĂȘme si on la rejette Ă  l’échelle microphysique) : le hasard c’est l’interfĂ©rence entre deux sĂ©ries causales indĂ©pendantes.

Nous sommes donc partis d’une analyse du mĂ©lange. Pour cela nous prĂ©sentons Ă  l’enfant une longue boĂźte qui peut balancer sur un pivot et qui contient un certain nombre de cloisons sur l’un de ses cĂŽtĂ©s. On met alors des billes noires sur la gauche, des billes blanches sur la droite et on demande Ă  l’enfant ce qui va se passer quand on basculera la boĂźte (sans aucune suggestion, sans suggĂ©rer qu’elles vont se mĂ©langer). Pour les petits les billes noires vont partir d’un cĂŽtĂ©, les blanches de l’autre et puis toutes vont revenir sagement dans leur casier. L’enfant fait un premier essai et constate un mĂ©lange. Il vous dit en ce cas : « VoilĂ  ce qui va se passer : toutes les noires vont aller du cĂŽtĂ© des blanches et toutes les blanches vont venir du cĂŽtĂ© des noires. Il y aura donc chassĂ©-croisĂ© et si vous continuez, elles vont finalement revenir Ă  leur position ». Jusque vers 7 ans, c’est-Ă -dire au niveau prĂ©-opĂ©ratoire, l’enfant va jusqu’à dire, quand il constate le mĂ©lange, « oui, quand vous basculez, ça les bouscule, ça les mĂ©lange, mais continuez, elles vont se « dĂ©mĂ©langer » et elles vont revenir chacune Ă  sa place ». Notez d’abord le caractĂšre paradoxal de ces deux rĂ©actions. À ce niveau l’enfant ne comprend pas l’opĂ©ration rĂ©versible. Il comprend si peu la rĂ©versibilitĂ© qu’il n’arrive pas aux notions Ă©lĂ©mentaires de conservation. Mais quand vous avez affaire Ă  du mĂ©lange qui est prototype de l’irrĂ©versible, au lieu de comprendre le mĂ©lange, c’est-Ă -dire ce qui paraĂźt justement correspondre Ă  sa maniĂšre courante de penser l’irrĂ©versible, l’enfant vous raconte au contraire que toutes les billes vont se retrouver Ă  leur place, par une espĂšce de « dĂ©mĂ©lange » qui pourrait faire songer Ă  de la rĂ©versibilitĂ©. Mais il s’agit lĂ  surtout d’enfants de 4, 5 et 6 ans, qui n’ont aucune notion de la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire. En rĂ©alitĂ©, il s’agit donc simplement de l’idĂ©e que chaque bille au point de dĂ©part a sa place, que les choses sont en ordre, et que mĂȘme si on les bouscule, normalement elles doivent se retrouver dans leur ordre. Il y a un ordre privilĂ©giĂ© et le mĂ©lange constatĂ© n’est qu’un accident. Comme aurait dit Aristote, le hasard est contre nature et ne rentre pas dans les lois « naturelles » de ces objets, qui vont alors retrouver leur place normale. Cela n’a rien Ă  voir avec la rĂ©versibilitĂ©.

Au contraire, vers 7-8 ans, l’enfant vous dira « elles vont se mĂ©langer de plus en plus ». On peut demander des dessins de ces mĂ©langes et ces dessins sont trĂšs amusants Ă  suivre entre 7 et 10 ans. D’abord ce sont des dessins bien sages, de lĂ©gĂšres fluctuations, mais sans l’idĂ©e qu’une boule va taper sur l’autre, sans l’idĂ©e des interfĂ©rences, des croisements possibles, des chocs, etc. Puis tout cela est peu Ă  peu prĂ©vu. J’en ai conclu avec Inhelder, que le hasard n’est compris qu’en termes d’antithĂšse Ă  la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire. Il y a des choses simples qu’on peut prĂ©voir, c’est celles auxquelles s’appliquent nos opĂ©rations, mais s’il y a des dĂ©sordres, si les choses Ă©chappent Ă  la dĂ©ductibilitĂ© c’est cela le hasard, c’est ce qu’on ne peut pas dĂ©duire, par opposition Ă  ce que l’on peut dĂ©duire. Donc la notion du hasard (et je prĂ©cise encore que je m’occupe de la « notion » et non pas de l’« action ») sera solidaire de progrĂšs opĂ©ratoires mais par antithĂšse, et non pas par attributions ou mĂȘme applications directes. Seulement l’opĂ©ration va prendre tĂŽt ou tard sa revanche. Le hasard c’est le dĂ©sordre. Pour l’enfant comme pour nous une bille isolĂ©e, Ă  l’état individuel a une trajectoire qu’on ne peut pas prĂ©voir et qui va dĂ©pendre de toutes sortes d’alĂ©as qu’on ne peut pas dĂ©duire, mais l’ensemble peut ĂȘtre prĂ©vu, l’opĂ©ration portant sur la collection dans sa totalitĂ© peut donner lieu Ă  une prĂ©vision. Par exemple l’enfant en viendra Ă  comprendre peu Ă  peu la « loi » des grands nombres. Si vous faites cela deux ou trois fois vous ne pouvez pas savoir ce qui va se passer, mais si vous le faites un grand nombre de fois ce sera toujours plus rĂ©gulier. Dans le cas d’un jeu de pile ou face, l’enfant admettra que si vous lancez 10 fois la piĂšce, on aura peut-ĂȘtre 2 fois pile et 8 fois face, ou 9 et 1, etc., mais qu’en continuant la va s’homogĂ©nĂ©iser et on retrouvera un nombre Ă©gal des piles et des faces. Mais, chose intĂ©ressante, cette loi des grands nombres est loin d’ĂȘtre saisie d’emblĂ©e, elle est fonction de ce que GrĂ©co appelait l’arithmĂ©tisation progressive de la sĂ©rie des nombres. Ceux-ci ne sont loin d’ĂȘtre conçus d’emblĂ©e comme des nombres, mais d’abord comme des sortes de classes. L’arithmĂ©tisation dĂ©bute jusque vers 7 ou 8 puis ensuite jusque 15 ou 20, puis vers 30 et un peu plus, et ce n’est que tard que la synthĂšse de l’inclusion et de la sĂ©riation sera appliquĂ©e Ă  la sĂ©rie entiĂšre. Dans le domaine de ces prĂ©visions probabilistes et en particulier de la loi des grands nombres, l’enfant n’admettra de mĂȘme les grands nombres que progressivement, en fonction de sa comprĂ©hension des rĂ©alitĂ©s mathĂ©matiques correspondantes. Un ami physicien proposait Ă  ce sujet de parler de loi des « petits grands nombres », quand il s’agit d’enfants qui vous disent que jusque vers 40 ou 50 telle distribution va ĂȘtre de plus en plus homogĂšne et rĂ©guliĂšre, mais qu’aprĂšs on ne peut plus savoir parce qu’il y en a de trop. Ici, Ă  nouveau il y a donc corrĂ©lation Ă©troite avec la structuration logico-mathĂ©matique.

En quoi consistent alors ces interprĂ©tations probabilistes ? Partons d’un exemple bien connu dans tous les laboratoires : de la maniĂšre dont on peut faire comprendre intuitivement une distribution binomiale. On donne au sujet une boĂźte inclinĂ©e dans laquelle s’écoule de la grenaille Ă  partir d’un entonnoir jusqu’en des casiers situĂ©s au bas du dispositif mais aprĂšs un passage entre des clous rĂ©partis symĂ©triquement sur tout le trajet. Partout oĂč un des grains de grenaille vient heurter un clou il peut partir d’un cĂŽtĂ© ou d’un autre. La probabilitĂ© est Ă©gale dans les deux sens, mais il s’ensuit un ensemble de rĂ©unions ou de dissociations qui donnent en fin de compte une distribution binomiale ; mais ces rĂ©unions et ces divisions ne sont pas effectuĂ©es par le sujet Ă  lui seul. Il peut les calculer, mais ces opĂ©rations, dans ce cas particulier, sont effectuĂ©es par les clous eux-mĂȘmes, puisque ce sont les clous qui renvoient la grenaille d’un cĂŽtĂ© ou de l’autre. Ici Ă  nouveau il y a donc, et sous une forme tout Ă  fait Ă©lĂ©mentaire, attribution d’opĂ©rations aux objets eux-mĂȘmes, bien qu’il s’agisse cette fois d’opĂ©rations probabilistes permettant de dominer le hasard.

Comme le rappelait tout Ă  l’heure M. Halbwachs, j’ai eu l’occasion de dire des choses analogues Ă  des physiciens de l’Institut Niels Bohr de Copenhague, Ă  propos d’un symposium sur la causalitĂ© probabiliste. Ils s’intĂ©ressaient d’un cĂŽtĂ© Ă  la genĂšse de la causalitĂ© et d’un autre cĂŽtĂ© Ă  l’interprĂ©tation de la probabilitĂ©. Or, la probabilitĂ© peut ĂȘtre interprĂ©tĂ©e soit simplement comme l’expression de notre ignorance, les choses se passant suivant des lois que nous ne pouvons atteindre et dans ce cas les opĂ©rations sont seulement appliquĂ©es aux objets et non pas attribuĂ©es, ou bien il peut ĂȘtre l’expression d’une rĂ©alitĂ© qui se situe dans l’objet lui-mĂȘme, et en ce cas les opĂ©rations probabilistes doivent lui ĂȘtre attribuĂ©es. Le hasard ne nous sort donc pas de ces conclusions gĂ©nĂ©rales.

Les réactions des physiciens ont été de deux sortes.

PremiĂšrement, on m’a dit « l’opĂ©ration attribuĂ©e Ă  l’objet, cela paraĂźt sĂ©duisant, mais c’est dangereux, en ce sens qu’on risque d’attribuer des opĂ©rations qui ne s’y prĂȘtent pas ». Et bien entendu, je suis complĂštement d’accord avec cette rĂ©serve : l’attribution ne se fait pas d’un coup, mais par Ă©tapes et par approximations progressives. L’attribution trop rapide et trop mathĂ©matisante serait un miracle. Nous devons au contraire procĂ©der par approximations successives et dans ce cas-lĂ  elle rĂ©ussit.

DeuxiĂšmement, on m’a posĂ© la question de savoir si cette interprĂ©tation de l’attribution des opĂ©rations probabilistes Ă  l’objet avait un rapport avec la discussion que vous connaissez entre l’École de Copenhague et l’École de Paris. Est-ce que sous le hasard des phĂ©nomĂšnes microphysiques il y a des variables cachĂ©es et un dĂ©terminisme sous-jacent qui serait la base rĂ©elle, le hasard n’étant qu’une expression de ce qui se passe Ă  une autre Ă©chelle d’observation, ou bien est-ce qu’au contraire le mĂ©canisme alĂ©atoire est Ă  la base du rĂ©el et le dĂ©terminisme une rĂ©sultante microscopique ? Tout en Ă©tant sĂ©duit par cette seconde interprĂ©tation, je pense que l’attribution de nos opĂ©rations aux objets ne prĂ©juge pas de l’échelle Ă  laquelle se situe le hasard : ce que je soutiens est simplement que la causalitĂ© probabiliste relĂšve d’un tel mĂ©canisme comme la causalitĂ© en gĂ©nĂ©ral.

VoilĂ  en deux mots les hypothĂšses auxquelles nous nous attachons actuellement. Je m’excuse de les avoir rĂ©sumĂ©es si schĂ©matiquement. Mon but Ă©tait seulement de donner le sentiment qu’il y avait un problĂšme et que plus on avance dans l’analyse de la formation des connaissances, plus on rencontre de problĂšmes nouveaux, et des problĂšmes de plus en plus complexes et difficiles Ă  rĂ©soudre.