Les idées de Claparède sur l’intelligence (1974) a

J’aimerais parler des idées de Claparède sur l’intelligence, mais dans une perspective qui l’aurait inquiété, c’est-à-dire en relation avec la logique et l’épistémologie. Or Claparède n’aimait ni la logique, ni l’épistémologie ; mais comme il était très libéral et très amical, il tolérait chez moi de tels intérêts et quand il parlait de moi, il disait : Piaget qui croit à la logique moderne… qui croit à… Ce n’était donc pas une croyance qu’il partageait lui-même. Il considérait ses propres travaux comme totalement étrangers à ces disciplines. À cela, il y avait deux raisons : la première est que seules les sciences avancées comme les mathématiques et la physique font constamment appel à la logique et à l’épistémologie, parce que les sciences avancées en viennent toujours à poser le problème de leurs fondements, et dès qu’on est dans de tels problèmes, on fait de la logique et de l’épistémologie, tandis que des sciences jeunes, comme la psychologie, n’en sont hélas pas encore à étudier leurs propres fondements. Et surtout, elles sont, de par leur fondation récente, portées à se méfier de tout ce qui rappelle la philosophie elle-même, puisqu’elles s’en sont détachées. Elles classent donc volontiers la logique et l’épistémologie dans la philosophie, en dehors du cercle des sciences. La seconde raison de cette attitude de Claparède, c’était une tradition de famille. Flournoy, qui l’avait formé à la psychologie, était un grand ami de William James. Or, William James se considérait comme un empiriste radical et un pragmatiste et Claparède se voulait donc lui-même empiriste, sans aucun contact avec la logique rationnelle. Je vais au contraire essayer de montrer que tous ses travaux sur les fonctions cognitives (j’entends sous ce terme la perception, la mémoire, l’intelligence, l’association des idées, etc.) aboutissent à une réfutation de l’empirisme, sauf pendant une période peu durable où il croyait au tâtonnement pur, à un tâtonnement purement aléatoire, mais que lui-même a corrigé par la suite. À part cette petite période, tous les travaux de Claparède contiennent des remarques épistémologiques profondes et sont de tendance, me semble-t-il, nettement anti-empiriste. Il a même, dans un passage que je vous citerai tout à l’heure, touché à la logique et discuté de la nature du principe de contradiction.

Je commence par l’association des idées. En 1903, Claparède a publié son livre célèbre sur ce sujet. Or en 1903, la théorie générale de la psychologie officielle était une théorie très nettement empiriste : c’était l’associationnisme selon lequel le fondement de toute connaissance est la sensation ; les sensations s’associant entre elles pour donner la perception, les perceptions se prolongeant en images, les perceptions et les images s’associant entre elles pour donner l’intelligence, le raisonnement, etc. En 1886, Binet avait écrit un livre sur la psychologie du raisonnement et il avait essayé de montrer que le raisonnement n’est pas autre chose qu’un système d’association entre images. Or, en 1903, on assiste à trois réactions très décisives contre l’associationnisme. L’une est celle de Claparède à Genève avec son livre bien connu sur L’Association des idées, publié dans la collection dirigée par Toulouse. Mais d’autre part, au même moment, et sans que Claparède les connaisse, deux autres mouvements s’orientaient dans le même sens et sans non plus se connaître entre eux ; c’est là une pure convergence très intéressante au point de vue de l’histoire des sciences, puisque ces trois sortes d’idées sont nées au même moment et indépendamment les unes des autres. D’une part, Binet, à Paris, reprend ses études sur le raisonnement dans son livre sur L’Étude expérimentale de l’intelligence et contredit complètement ses thèses antérieures sur l’association entre images. D’autre part, Külpe et Marbe, à Würzburg, fondent la Denkpsychologie et montrent qu’il existe une pensée sans image, que le jugement est tout autre chose qu’une association d’idées, etc. Eh bien, Claparède, sans connaître ces autres mouvements, et avec une très grande précision, en vient à conclure que l’association des idées joue certainement un rôle dans le mécanisme de la connaissance, mais un rôle limité, et que l’association n’explique pas du tout la vie mentale en général, et dans le domaine cognitif, n’explique surtout pas le jugement ou l’intelligence elle-même. Or dans cet ouvrage, on trouve un chapitre sur la critique de l’associationnisme, qui est un chapitre tout à fait remarquable par sa portée épistémologique et logique. Il nous montre que si les associationnistes avaient raison, il n’y aurait plus de science possible. L’associationnisme ruine — et je cite Claparède lui-même — le fondement de toute science, enlève toute certitude au raisonnement, toute valeur à la logique. Autrement dit, si notre connaissance est simplement le reflet des associations que nous acquérons passivement au contact des faits par la perception, etc., ce serait purement contingent. Nous n’aurions aucune espèce de nécessité interne dans les raisonnements scientifiques, et Claparède en vient à cet égard à discuter de la nature du principe de contradiction : il n’est pas du tout le reflet des régularités qu’on constate dans l’expérience, car ces régularités sont multiples et souvent difficiles à concilier. Le principe de contradiction est tout autre chose et présente un caractère absolu, tandis qu’interprété par l’associationnisme, il n’aurait plus rien de nécessaire, et Claparède conclut en disant : les associationnistes croient leur science vraie et croient les opinions contraires, contradictoires avec la leur, c’est-à-dire comme exclues. Donc ils se contredisent eux-mêmes en appliquant sans hésiter ce principe de contradiction comme antérieur et plus valable que les associations d’idées elles-mêmes.

D’autre part, tous les systèmes mentaux, les idées simples, etc., sont conçus par les associationnistes comme des combinaisons d’éléments atomistiques. Mais, répond Claparède, nous n’avons pas la moindre preuve de cette combinaison chimique et surtout, si elle était vraie, s’il y avait là un atomisme avec associations, un point c’est tout, d’où viendraient les nouveautés ? Or la connaissance est en fait une créativité continuelle et elle est inexplicable par une chimie mentale à base d’éléments atomiques que seraient les sensations. D’autre part, les associationnistes croient volontiers que les associations conscientes qu’on découvre dans la pensée d’un sujet sont simplement le reflet des liaisons cérébrales sous-jacentes. Or, nous dit Claparède, il y a là un pur postulat. Tout autre chose est l’idée d’un objet et tout autre chose est l’ensemble des associations entre les qualités perçues de cet objet. Tout autre chose, dit également Claparède, est l’idée de relation et tout autre chose est la simple perception de connexion. Autrement dit, tout ce chapitre conclusif de Claparède s’oriente vers une épistémologie très nettement anti-empiriste et d’autre part nettement constructiviste, et c’est ce constructivisme qui lui paraît échapper totalement à l’explication associationniste.

Je passe à un second point. C’est sa théorie de l’intelligence. La première version : l’intelligence, c’est l’adaptation aux événements nouveaux, aux situations nouvelles, par opposition aux conduites qui sont des adaptations à ce qui se répète : adaptation innée dans le cas de l’instinct, adaptation acquise dans le cas de l’habitude, mais toujours fonction d’événements qui se répètent. En présence d’une situation nouvelle, et cela chez l’animal aussi bien que chez l’homme, comme l’a montré Bovet tout à l’heure au sujet des protozoaires, nous nous trouvons, lors d’une situation nouvelle, en présence d’une conduite qui n’est ni de l’instinct, ni de l’habitude et qui est caractérisée par le tâtonnement, et ce serait le tâtonnement qui caractériserait l’intelligence. Ce tâtonnement peut être empirique, c’est-à-dire qu’il se fera au hasard, au cours des essais de l’action, ou bien il peut être systématique, c’est-à-dire intériorisé dans la pensée, et là le tâtonnement devient la formation des hypothèses, qui est une sorte de tâtonnement, mais représentatif et non plus simplement moteur. Il y a donc là encore un peu d’empirisme, si vous voulez, de tout réduire au tâtonnement, encore que les essais et les erreurs dans le tâtonnement, tels que les conçoit Claparède après Jennings sont de nature endogène, quoique aléatoires, et non pas exogène, comme l’association des idées. Or dans son célèbre mémoire sur La genèse de l’hypothèse, qu’utilise encore aujourd’hui B. Inhelder, Claparède renonce à l’idée d’un tâtonnement purement aléatoire. Il nous montre que le tâtonnement est toujours dirigé et il nous montre surtout que dans bien des cas, en présence d’une situation nouvelle, le sujet aboutit d’emblée à la solution par un processus qu’il appelle l’implication et qui serait antérieur à tout tâtonnement et orienterait des tâtonnements ultérieurs éventuels. L’implication peut donner une solution immédiate. Je me rappelle avoir servi de sujet à Claparède quand il faisait des recherches sur la genèse des hypothèses. Il avait un matériel qui, comme toujours, était de nature à intéresser ou amuser le sujet ; au lieu de prendre des problèmes abstraits, il avait découpé dans des journaux humoristiques certains dessins. Il fallait reconstituer le sens de ces dessins, ou il fallait anticiper la suite de l’histoire. Je me rappelle qu’un des dessins qu’il m’a présentés était intitulé « myopie et bécanisme ». On voyait au bord d’un talus une dame vêtue en cycliste, sa bicyclette posée à côté d’elle ; elle portait de grosses lunettes, et était visiblement très myope. Or, près de la bicyclette, il y avait une vache accroupie, avec des cornes qui avaient exactement la forme du guidon de la bicyclette. On voyait très bien que la myopie allait conduire la dame sur le dos de la vache et non pas sur la selle de sa bicyclette. Ma réponse n’a pas eu besoin de tâtonnement : c’était un problème relativement facile pour un adulte normal et l’implication suffisait à tout. Pour Claparède, l’implication doit remplacer l’association. Il y a liaison logique entre les éléments et non pas simplement association, et je pense que cette insistance, cet accent mis par Claparède sur l’implication, est quelque chose de fort important et qui reste fort actuel dans nos travaux sur l’implication signifiante. Je ne crois d’ailleurs pas que l’implication soit exactement le point de départ. La première fois qu’un bébé entend un chat miauler, est-ce que chat implique miauler ? Si c’est dès le départ, comme le prétend Claparède, dans ce cas-là l’implication serait dépourvue de nécessité. Pour ma part, je pense que c’est la suite, dans la mesure où il y a assimilation d’événements nouveaux à l’événement antérieur, ou d’objets nouveaux à l’objet antérieur, qu’apparaît l’implication comme prolongement de l’assimilation : c’est-à-dire que quand le sujet se dit « C’est un chat, donc il va miauler » l’implication s’impose évidemment. Mais c’est le grand mérite de Claparède d’avoir vu la généralité de l’implication et de l’appliquer à tous les niveaux de la vie mentale, jusqu’aux réflexes conditionnés. (Claparède nous dit pour le chien de Pavlov : le son de la cloche ou le coup de sifflet « implique » la nourriture. Il y a là un lien d’implication et non pas simplement d’association.) Or l’implication, bien entendu, est une notion anti-empiriste, notion pas seulement anti-associationniste, mais qui fait appel à l’activité rationnelle du sujet ignorée par l’empirisme.

Le troisième fait que j’aimerais vous citer, est un article que Claparède a publié sur le tard et qui fait critique de l’ouvrage de Rignano sur la psychologie du raisonnement. Rignano explique le raisonnement par l’expérience mentale et donne toutes sortes d’exemples pour montrer que n’importe quelle opération de l’intelligence peut se réduire à des sortes d’expériences mentales au sens de Mach. Alors Claparède répond à Rignano : l’expérience mentale, bien entendu, joue un rôle : elle est le prolongement d’expériences réelles, matérielles. Mais l’expérience n’est pas un fait premier : elle doit être organisée par le sujet et suppose une activité. Elle est donc tout autre chose qu’un système d’associations exogènes. Toute expérience est une expérimentation au sens de l’organisation par le sujet d’une question posée à la nature, qui doit répondre par oui ou par non. Le propre de l’empirisme, c’est d’avoir négligé cet aspect actif de l’expérimentation et de réduire l’expérimentation à l’expérience au sens courant de l’expérience quotidienne, c’est-à-dire du simple contact perceptif avec les événements qui se déroulent dans le milieu extérieur. Tandis qu’au contraire, Claparède nous dit : l’expérience quelle qu’elle soit, mentale ou autre, se réduit à une expérimentation et suppose par conséquent un acte d’intelligence : elle n’explique donc pas cet acte d’intelligence. L’acte d’intelligence, rappelle Claparède — il le disait déjà dans son bel article sur la psychologie de l’intelligence — suppose trois moments :

1. la question, si on ne se pose pas de questions, il n’y a pas recherche, ni compréhension, ni acte d’intelligence ;

2. l’hypothèse, la recherche d’une solution, et là Claparède retient l’idée de tâtonnement, mais tâtonnement dirigé, dirigé par la question et par les implications liées à la situation ;

3. le contrôle en tant que vérification. Une expérimentation suppose la question ; on ne fait pas une expérimentation sans se poser un problème ; elle suppose ensuite toutes sortes d’hypothèses, sans quoi il n’y aurait pas non plus recherche et finalement elle exige un contrôle. Il y a donc là une activité complexe et pas du tout une copie de la réalité, comme c’était dans la perspective empiriste de Rignano.

Je conclus ; dès 1903, avec la critique de l’associationnisme, jusqu’à ses derniers articles, Claparède a insisté sans trêve sur l’activité du sujet, ce qui est le contraire de l’empirisme. Certes Claparède était empiriste, dans le sens où on parlera de l’empirisme pour dire qu’on utilise la méthode expérimentale, mais la grande confusion quasi intentionnelle que font les empiristes et que fait souvent le sens commun, c’est de confondre la méthode empirique ou expérimentale avec la philosophie empiriste, ce qui est tout autre chose et ce qui est une interprétation de l’expérience négligeant totalement les activités du sujet.

Autrement dit, Claparède avait beau se dire empiriste, il a très finement vu et démontré les lacunes d’une telle perspective et nous pouvons voir dans son œuvre la source de tous les travaux qui se sont déroulés depuis dans l’institut qu’il a fondé.