Structures et catégories (1974) a

Les relations Ă©pistĂ©mologiques entre les catĂ©gories et les structures (au sens bourbakiste de celles qui ont Ă©tĂ© thĂ©matisĂ©es avant les catĂ©gories) soulĂšvent une sĂ©rie de problĂšmes non rĂ©solus et mĂȘme peu Ă©tudiĂ©s, bien que ces relations se prĂ©sentent sous une forme assez paradoxale et, semble-t-il, peu frĂ©quente dans l’histoire des mathĂ©matiques. En effet, d’une part, les catĂ©gories les plus intĂ©ressantes portent sur les structures les plus fortes, et, mĂȘme en ce cas, elles sont encore comme asservies Ă  leurs contenus, dont il s’agit sans plus de fournir une analyse en termes de morphismes. Les structures, par contre, paraissent beaucoup plus libres par rapport Ă  leurs propres contenus, car un mĂȘme contenu (comme les nombres) peut se prĂȘter Ă  de multiples transformations, servant ainsi de matiĂšre Ă  des structures bien diffĂ©rentes. Mais, d’autre part, les instruments catĂ©goriels sont trĂšs semblables entre eux, visant essentiellement Ă  dĂ©gager des formes partiellement ou entiĂšrement communes, la diffĂ©renciation des catĂ©gories tenant alors aux diverses combinaisons possibles des flĂšches : or, malgrĂ© cette soumission aux contenus, il se trouve en fait que les gĂ©nĂ©ralisations sont plus larges au plan catĂ©goriel qu’au plan structural et que de nouvelles structures peuvent mĂȘme ĂȘtre dĂ©couvertes grĂące Ă  des combinaisons rendues ainsi possibles mais jusque lĂ  imprĂ©vues.

Ce double aspect apparemment antithĂ©tique de subordination aux contenus structuraux et de plus grande libertĂ© combinatoire semble montrer que la construction des catĂ©gories ne s’oriente pas dans le mĂȘme sens que celle des structures et n’en constitue donc pas un simple prolongement. C’est cette dualitĂ© des directions de dĂ©veloppement que nous aimerions analyser dans ce qui suit. L’hypothĂšse, trĂšs simple, sera que les structures s’engendrent les unes Ă  partir des autres par filiations longitudinales (gĂ©nĂ©ralisations constructives et complĂ©tives) 1, tandis que les morphismes et les catĂ©gories constituent essentiellement des instruments de comparaisons procĂ©dant par analyse rĂ©flexive selon une direction transversale, pouvant ainsi dĂ©gager les formes communes Ă  des structures proches ou Ă©loignĂ©es indĂ©pendamment de leurs filiations ou n’utilisant leurs modes de construction qu’à titre d’élĂ©ments de comparaisons.

I. Quelques caractÚres significatifs des catégories

Commençons par rappeler quelques propriĂ©tĂ©s bien connues des catĂ©gories, dans le but de montrer en quoi elles sont significatives eu Ă©gard Ă  notre hypothĂšse d’une orientation « transversale », avec naturellement possibilitĂ© d’étages superposĂ©s en une stratigraphie (mais distincte des branches successives d’un arbre).

(1) Le premier point Ă  noter est qu’il existe une « catĂ©gorie de toutes les catĂ©gories » (ne se comptant pas elle-mĂȘme comme Ă©lĂ©ment) et qu’elle n’est pas antinomique comme l’ensemble de tous les ensembles. La raison en est qu’elle ne rĂ©sulte pas simplement d’une somme d’emboĂźtements (sans quoi le tout serait Ă  la fois ensemble total et sous-ensemble) mais de la rĂ©union de toutes les correspondances avec leurs compositions, ce qui suppose d’autres relations entre le tout et les parties que les seules relations d’inclusions.

L’axiomatique de Lawvere est claire Ă  cet Ă©gard. Elle se compose de trois parties : (a) l’axiomatique prĂ©alable des catĂ©gories en gĂ©nĂ©ral, dĂ©gageant leurs propriĂ©tĂ©s communes, qui sont donc tout autre chose que celles de la « catĂ©gorie des catĂ©gories » ; (b) l’axiomatique de la catĂ©gorie des ensembles ; et (c) l’axiomatique de la « catĂ©gorie des catĂ©gories » sans passer par les ensembles. En outre, et cela confirme ce que nous dirons sous 2 de la difficultĂ© Ă  dĂ©finir des extensions, il montre que, pour atteindre celles-ci, il faut faire passer chaque catĂ©gorie composante Ă  l’état de catĂ©gorie « discrĂšte » et pour cela ramener toutes les flĂšches Ă  l’identité : c’est assez dire qu’en ce cas il y a « oubli » de tout ce qui est intĂ©ressant et recul au niveau des catĂ©gories d’ensembles, ce qui peut ĂȘtre utile mais nous Ă©loigne de la « catĂ©gorie des catĂ©gories ».

(2) Si la totalitĂ© propre Ă  une catĂ©gorie ne constitue pas une classe gĂ©nĂ©rale dĂ©finie par les propriĂ©tĂ©s communes aux sous-classes, mais un systĂšme d’articulations solidaires et diffĂ©renciĂ©es, en ce cas un secteur du tout ne se caractĂ©rise pas en termes d’extension ou d’inclusion mais par le rĂŽle nĂ©cessaire que ses flĂšches jouent dans la cohĂ©rence du systĂšme total. En effet, chaque flĂšche comporte une signification distincte mais s’ajoute par ailleurs aux prĂ©cĂ©dentes, de telle sorte que leurs relations ne se dĂ©finissent pas en termes de comprĂ©hension et d’extension mais pourraient s’exprimer sous la forme suivante : plus de flĂšches ⊃ plus de combinaisons possibles ⊃ plus de significations. Certes les injections et les surjections peuvent traduire des inclusions lorsqu’elles portent sur des structures emboĂźtĂ©es, mais en tant que structures. On peut ainsi parler d’inclusions dans le cas des morphismes reliant une suite transitive de groupes abĂ©liens finis dont la limite inductive est un groupe infini. Mais de façon gĂ©nĂ©rale pour les catĂ©gories, les morphismes et foncteurs reliant le tout aux parties sont plus nombreux et complexes qu’entre deux sous-systĂšmes. C’est d’ailleurs ce fait fondamental qui explique pourquoi la catĂ©gorie de toutes les catĂ©gories n’est pas antinomique et qui conduit Ă  la diffĂ©rence importante que nous allons souligner maintenant entre l’ordre ascendant et descendant des gĂ©nĂ©ralisations structurales et catĂ©gorielles.

(3) La construction des structures s’effectue par gĂ©nĂ©ralisations synthĂ©tiques (combinaisons d’opĂ©rations empruntĂ©es aux structures prĂ©cĂ©dentes) ou complĂ©tives (opĂ©rations sur des opĂ©rations). Or ce passage de structures plus pauvres Ă  des structures plus riches en comprĂ©hension (cf. la filiation conduisant des monoĂŻdes aux groupes, etc.) n’a pas toujours, et mĂȘme ordinairement pas, d’équivalent fonctoriel : il n’existe donc pas de gĂ©nĂ©ralisation complĂ©tive systĂ©matique en termes de catĂ©gories. Par contre le passage inverse, en ordre descendant est fonctoriellement possible en utilisant les « foncteurs d’oubli » qui font abstraction de certains caractĂšres du tout.

Ce fait est trĂšs significatif et montre que la construction catĂ©gorielle d’un systĂšme total s’effectue selon des itinĂ©raires d’orientation diffĂ©rente de celle des filiations structurales. Celles-ci procĂšdent selon une direction que nous appelions longitudinale par diffĂ©renciations et emboĂźtements que l’on peut disposer sous la forme d’arbres. Les morphismes et foncteurs consistent par contre Ă  comparer entre eux des termes d’abord empruntĂ©s Ă  ces constructions structurales, mais Ă  les comparer selon des directions transversales et cela Ă  tous les niveaux, par Ă©tages superposĂ©s. Cela ne signifie pas que les correspondances n’interviennent pas dans les constructions structurales elles-mĂȘmes : toute transformation opĂ©ratoire est au contraire prĂ©parĂ©e par de telles comparaisons, mais locales. D’autre part, les liaisons transversales se relient entre elles par des liaisons entre liaisons jusqu’aux paliers supĂ©rieurs, mais par Ă©tages superposĂ©s selon une disposition stratigraphique, comme dans le cas des morphismes fonctoriels rattachant les uns aux autres de façon transversale les foncteurs eux-mĂȘmes. Or cette construction par superposition d’étages ne se confond pas avec la filiation longitudinale des structures, et c’est bien ce que montre le processus de descente avec les foncteurs d’oubli, opposĂ© Ă  la gĂ©nĂ©ralisation complĂ©tive ascendante des structures non exprimables de façon gĂ©nĂ©rale en termes purement fonctoriels.

(4) À cela s’ajoute le fait que, dans le cas des catĂ©gories intercatĂ©gorielles, les structures reliĂ©es entre elles Ă  titre de contenus, ne sont considĂ©rĂ©es que de l’extĂ©rieur, dans leurs correspondances intersystĂšmes, sans s’occuper des propriĂ©tĂ©s internes des objets. Ceci confirme Ă  nouveau l’orientation transversale des morphismes, puisque les propriĂ©tĂ©s nĂ©gligĂ©es sont celles qui sont en jeu dans les constructions structurales. Mais cela explique, d’autre part, le plus grand degrĂ© de libertĂ© des morphismes, permettant de relier des systĂšmes non directement transformable l’un dans l’autre. Il en rĂ©sulte un pouvoir de gĂ©nĂ©ralisation supĂ©rieur, au plan des catĂ©gories Ă  ce qu’il est dans le domaine des structures. La raison en est que des liaisons transversales peuvent s’établir Ă  tous les niveaux de construction des structures et entre des Ă©lĂ©ments de constructions sĂ©parĂ©es pour se coiffer enfin, Ă  l’étage transversal supĂ©rieur, de liaisons encore plus larges dominant l’ensemble du systĂšme. D’autre part, ces connexions transversales demeurant extĂ©rieures Ă  la nature interne des objets qui leur servent de contenus, il en rĂ©sulte aussi, comme dĂ©jĂ  dit, que les compositions entre les flĂšches ouvrent de nouvelles possibilitĂ©s et qu’apparaissent des combinaisons imprĂ©vues pouvant alors se traduire en termes de structures : tels les nouveaux groupes que l’on a dĂ©couverts par cette mĂ©thode et que l’on a pu construire structuralement aprĂšs que les foncteurs en aient montrĂ© l’existence.

(5) Une derniĂšre diffĂ©rence Ă  signaler entre les instruments catĂ©goriels et les transformations structurales est que celles-ci peuvent ĂȘtre annulĂ©es, tandis que les comparaisons n’ont pas d’inverses mais seulement des rĂ©ciproques, une absence de comparaisons n’étant pas une nĂ©gation. Certes une comparaison peut mettre en Ă©vidence des diffĂ©rences, lesquelles sont en un sens des nĂ©gations implicites, mais il n’y a correspondance entre diffĂ©rences que si celles-ci se rĂ©pĂštent (b’ est diffĂ©rent de b comme a’ c’est de a, etc.) et cela revient donc Ă  les subordonner Ă  des relations d’équivalence partielle. C’est pourquoi nous utilisons la mĂ©taphore spatiale d’un trajet transversal pour les morphismes, un tel trajet, s’il existe, ne pouvant qu’ĂȘtre suivi dans les deux sens, tandis que dans l’arbre des filiations structurales le choix d’une branche la diffĂ©rencie des autres et comporte donc des nĂ©gations partielles.

Il est vrai que l’on peut rĂ©unir rĂ©ciprocitĂ©s et inversions (au sens de nĂ©gations) sous le terme gĂ©nĂ©rique de symĂ©tries et que l’on fera correspondre aux opĂ©rations symĂ©triques du groupe la notion de morphismes inversibles. Mais il n’en reste pas moins que les involutions ne sont pas gĂ©nĂ©rales, au plan des correspondances, tandis qu’en logique une relation comporte une converse, une complĂ©mentaire et une duale avec trois involutions. Et surtout, indĂ©pendamment des Ă©noncĂ©s comme tels, il est indispensable, dans le domaine des transformations de distinguer celles qui se bornent Ă  modifier l’ordre ou le sens de parcours et celles qui comportent une nĂ©gation et qui sont nĂ©cessaires Ă  toute quantification, Ă  partir dĂ©jĂ  des diffĂ©rences d’extension en jeu dans l’inclusion d’une sous-classe en une classe.

Au total les cinq caractĂ©ristiques que nous venons de rappeler Ă  propos des instruments catĂ©goriels montrent assez que, s’il existe une Ă©troite interdĂ©pendance entre leur constitution et les transformations opĂ©ratoires propres aux structures, il n’y en a pas moins lĂ  deux rĂ©alitĂ©s distinctes. Avant de chercher Ă  prĂ©ciser leurs relations, il nous reste Ă  essayer de comprendre le pourquoi du dĂ©calage entre la thĂ©matisation dĂ©jĂ  ancienne des structures et celle bien plus rĂ©cente des catĂ©gories qui en sont issues.

II. La thématisation des structures et celle des catégories

Une loi gĂ©nĂ©rale de l’histoire des mathĂ©matiques est qu’en une pĂ©riode donnĂ©e ou dans les travaux d’un novateur, certaines opĂ©rations peuvent ĂȘtre utilisĂ©es Ă  titre instrumental, sans constituer pour autant des objets de pensĂ©e au sens d’une rĂ©flexion thĂ©orique : il faut donc distinguer pour ces opĂ©rations une phase de construction et d’utilisation et une phase de thĂ©matisation oĂč elles deviennent des « ĂȘtres mathĂ©matiques » Ă  Ă©tudier pour eux-mĂȘmes et parmi les autres. C’est alors, mais alors seulement, et en fonction de cette thĂ©matisation, que l’on dĂ©gage explicitement la structure dont tĂ©moignaient dĂ©jĂ , mais implicitement, de telles opĂ©rations.

Or, si la thĂ©matisation est liĂ©e Ă  des processus psychologiques complexes de prise de conscience, elle n’en prĂ©sente pas moins une importance Ă©pistĂ©mologique Ă©vidente, liĂ©e aux mĂ©canismes de l’abstraction et sur laquelle ont insistĂ©, entre autres, CavaillĂšs dĂšs 1938 et depuis lors J. LadriĂšre et G. Henriques 2. C’est, par exemple, un fait historique riche d’enseignements Ă©pistĂ©miques que la construction des « structures-mĂšres » par les Bourbaki, par un procĂ©dĂ© comparatif et rĂ©gressif analogue selon eux Ă  une sorte d’« induction » et fondĂ© essentiellement sur les correspondances, ne les ait pas conduits Ă  une thĂ©matisation des catĂ©gories, celle-ci ayant pourtant Ă©tĂ© dans la suite tirĂ©e en bonne partie de leurs travaux.

(1) C’est donc en termes d’abstractions qu’il convient maintenant de poursuivre notre examen en prĂ©cisant d’abord la terminologie suivante. (a) Nous appelons « abstraction empirique » celle qui porte sur des objets physiques extĂ©rieurs au sujet. (b) L’abstraction logico-mathĂ©matique sera dite par contre « rĂ©flĂ©chissante » parce qu’elle procĂšde Ă  partir des actions et opĂ©rations du sujet. Elle l’est mĂȘme en un double sens, d’oĂč deux processus solidaires mais distincts : celui d’une projection sur un plan supĂ©rieur de ce qui est tirĂ© du niveau infĂ©rieur et il s’agit alors d’un « rĂ©flĂ©chissement » ; et celui d’une « rĂ©flexion » en tant que rĂ©organisation sur le nouveau plan, cette rĂ©organisation n’utilisant d’abord qu’à titre instrumental les opĂ©rations tirĂ©es du niveau prĂ©cĂ©dant mais visant (mĂȘme si cette visĂ©e demeure en partie inconsciente) Ă  les coordonner en une totalitĂ© nouvelle. (c) Nous parlerons enfin d’« abstraction rĂ©flĂ©chie » ou de « pensĂ©e rĂ©flexive » pour dĂ©signer la thĂ©matisation de ce qui restait opĂ©rationnel ou instrumental en (b). La phase c constitue ainsi l’aboutissement naturel de b mais suppose en plus un jeu de comparaisons explicites d’un niveau supĂ©rieur aux « rĂ©flexions » Ă  l’Ɠuvre dans les utilisations instrumentales et les constructions en devenir. Il importe donc de distinguer les phases d’abstractions rĂ©flĂ©chissantes intervenant en toute construction lors de la solution de problĂšmes nouveaux et l’abstraction rĂ©flĂ©chie y ajoutant un systĂšme (en tant que systĂšme) de comparaisons (correspondances entre les diverses opĂ©rations, etc.), autrement dit une thĂ©matisation.

(2) Étant admis que les structures constituent des systĂšmes de transformations se construisant par filiations en arbres sĂ©parĂ©s ou avec intersections, elles rĂ©sultent donc d’une suite d’abstractions rĂ©flĂ©chissantes, chaque nouveau systĂšme tirant son appareillage de structures antĂ©rieures et aboutissant finalement par abstraction rĂ©flĂ©chie Ă  une thĂ©matisation qui rĂ©unit en un tout les rĂ©sultats de cette construction. Les structures ainsi thĂ©matisĂ©es donnent ensuite lieu Ă  de nouvelles abstractions rĂ©flĂ©chissantes conduisant Ă  des constructions opĂ©ratoires ultĂ©rieures en attendant d’ĂȘtre thĂ©matisĂ©es Ă  leur tour et ainsi de suite par filiations longitudinales. Mais il reste Ă  dĂ©gager le mĂ©canisme de ces thĂ©matisations elles-mĂȘmes, ce sur quoi nous reviendrons (sous 4), Ă©tant d’emblĂ©e admis que des thĂ©matisations locales peuvent se constituer Ă  tous les niveaux mais que leurs pouvoirs sont d’autant plus Ă©tendus qu’elles sont plus gĂ©nĂ©rales ou que l’abstraction rĂ©flĂ©chie porte sur des structures plus fortes.

(3) Pour ce qui est des correspondances, on en trouve Ă  toutes les Ă©tapes des constructions structurales, bien avant la thĂ©matisation des morphismes et des catĂ©gories, et en interaction de plus en plus Ă©troite avec les transformations. Aucune de celles-ci ne saurait, en effet, ĂȘtre dĂ©couverte sans ĂȘtre prĂ©parĂ©e par des correspondances reliant les Ă©tats que les transformations modifient. Quant aux mĂ©canismes de l’abstraction rĂ©flĂ©chissante, s’ils comportent des compositions d’opĂ©rations, ils n’en supposent pas moins des correspondances inhĂ©rentes en particulier au processus du « rĂ©flĂ©chissement ». Dans les phases de construction, transformations et correspondances sont ainsi intimement unies et s’appellent les unes les autres de façon nĂ©cessaire : il n’est donc pas surprenant qu’on ne les ait dissociĂ©es que si tard en termes de structures et de catĂ©gories, bien qu’en principe les correspondances relient des termes sans les modifier et pour les comparer, tandis que les transformations vont jusqu’à en engendrer de nouveaux.

Le problĂšme se pose par contre de comprendre pourquoi cette dissociation s’est effectuĂ©e, au plan des thĂ©matisations, de façon successive et non pas par abstractions rĂ©flĂ©chies portant simultanĂ©ment sur les structures et les catĂ©gories : pourquoi le dĂ©calage de ces derniĂšres et pourquoi, si des instruments catĂ©goriels interviennent constamment dans la construction des structures, ils ne sont parvenus qu’avec tant de retard Ă  des thĂ©matisations non plus locales, mais systĂ©matiques ?

(4) C’est ici qu’il nous faut examiner le mĂ©canisme de la thĂ©matisation elle-mĂȘme, car, Ă  supposer qu’il consiste essentiellement en comparaisons et correspondances sans modifier les contenus, cela reviendrait Ă  dire que la thĂ©matisation des structures est directe et de premier degrĂ©, tandis que celle des morphismes et catĂ©gories porterait sur les instruments mĂȘmes de toute thĂ©matisation et caractĂ©riserait donc un second degrĂ©.

La thĂ©matisation consistant en actes d’abstraction rĂ©flĂ©chie, donc en un mode de pensĂ©e devenant Ă  la fois rĂ©flexif et rĂ©trospectif, elle comporte naturellement un contenu et une forme. Dans le cas des structures, le contenu est l’ensemble des compositions opĂ©ratoires et des transformations nouvellement dĂ©couvertes, avec les correspondances qui les relient en tant que dĂ©pendances entre transformations. Quant Ă  la forme, elle consiste alors en instruments de comparaisons dĂ©gageant explicitement les propriĂ©tĂ©s gĂ©nĂ©rales du nouveau systĂšme construit, mais sans y ajouter davantage que leur rĂ©union simultanĂ©e en un tout cohĂ©rent : cette forme ne relĂšve donc que de correspondances et instruments catĂ©goriels, mais non thĂ©matisĂ©s en eux-mĂȘmes et ne servant Ă  ce palier que d’appareil instrumental.

(5) En revanche, cette forme peut Ă  son tour ĂȘtre objet d’analyses (comme on l’a fait pour prĂ©ciser au moyen de quels instruments les Bourbaki avaient thĂ©matisĂ© leurs structures) et c’est cette nouvelle thĂ©matisation qui conduit aux catĂ©gories explicites : celles-ci rĂ©sultent donc bien, du point de vue de leur formation, d’une rĂ©flexion sur la rĂ©flexion en tant que thĂ©matisation des instruments de thĂ©matisation : elle constitue ainsi une abstraction rĂ©flĂ©chie de seconde puissance, puisqu’elle a pour objet le processus rĂ©flexif lui-mĂȘme, en tant qu’instrument des comparaisons. En d’autres termes, tandis que la thĂ©matisation des structures a pour contenu les opĂ©rations transformantes et pour forme certaines correspondances, la thĂ©matisation des catĂ©gories a pour contenu comme pour forme de tels systĂšmes de correspondances : en ce cas le contenu est homogĂšne Ă  la forme et c’est pourquoi il s’agit effectivement de comparaisons Ă  la seconde puissance (ou davantage).

Cela est d’autant plus acceptable que les thĂ©matisations catĂ©gorielles supĂ©rieures englobent naturellement les correspondances locales en jeu dans la construction des structures : le processus de la rĂ©flexion sur les rĂ©flexions peut ainsi se prolonger selon des degrĂ©s multiples, en parallĂšle avec le jeu des opĂ©rations sur des opĂ©rations dans la construction des structures, mais en se rappelant que celui-ci procĂšde par filiations longitudinales, tandis que les rĂ©flexions sur les rĂ©flexions ou comparaisons de comparaisons comportent par leur nature mĂȘme une orientation transversale par Ă©tages superposĂ©s dans la mesure oĂč la comparaison ne modifie pas les termes Ă  comparer (problĂšme Ă  examiner sous III). Il importe, Ă  ce propos, de souligner le fait que les comparaisons transversales prĂ©sentent la mĂȘme fĂ©conditĂ© que les constructions longitudinales et en interaction avec elles puisque l’on peut comparer des transformations entre elles comme leurs rĂ©sultats entre eux, ou mĂȘme ces transformations Ă  leurs propres consĂ©quents (ce qui devient comparatif avec la rĂ©pĂ©tabilitĂ© qui ajoute alors Ă  la construction une dimension transversale). D’autre part avec les morphismes et foncteurs les comparaisons deviennent de plus en plus mĂ©thodiques et comportent les mĂȘmes exigences de fermeture que les structures, quant Ă  leurs conditions d’achĂšvement, notamment en ce qui concerne les foncteurs intercatĂ©goriels et les morphismes fonctoriels. En effet, les comparaisons entre deux ou plusieurs structures ou dĂ©jĂ  entre les parties d’une seule rĂ©clament une mĂ©thode systĂ©matique car elles prĂ©sentent des degrĂ©s variables d’adĂ©quation : bien que les structures soient donnĂ©es Ă  titre de contenu des catĂ©gories, les connexions interstructurales puis intercatĂ©gorielles sont plus ou moins apparentes ou profondes et ce n’est qu’en complĂ©tant les premiĂšres correspondances et en affinant leurs compositions que l’on parvient aux comparaisons les plus significatives qui sont toujours alors des rĂ©flexions sur des rĂ©flexions.

(6) Mais si l’on comprend ainsi (en raison de 4 et 5) le caractĂšre tardif de la thĂ©matisation des catĂ©gories, il reste Ă  nous demander si le cours de l’histoire aurait pu ĂȘtre renversĂ©, donc si l’on aurait pu aboutir Ă  une thĂ©matisation des catĂ©gories avant celle des structures. Or, dans la mesure oĂč morphismes et foncteurs constituent essentiellement des instruments de comparaison utilisĂ©s dans l’intention de dĂ©gager des formes partiellement ou entiĂšrement communes, cette marche inverse eĂ»t consistĂ© Ă  thĂ©matiser les comparaisons avant la connaissance rĂ©flexive des objets Ă  comparer, autrement dit Ă  Ă©tablir des relations transversales (comparaisons) avant de connaĂźtre explicitement par rĂ©flexion rĂ©trospective les constructions longitudinales dont les secteurs diffĂ©renciĂ©s sont Ă  comparer. Ce n’est donc pas un hasard si, de mĂȘme qu’Euclide s’est servi d’opĂ©rations de groupes des siĂšcles avant que l’on thĂ©matise cette structure, Galois a dĂ» employer des instruments catĂ©goriels pour engendrer son corps Ă  partir des groupes sans thĂ©matiser pour autant une thĂ©orie des catĂ©gories et en se bornant Ă  ouvrir l’ùre des « structures » qui a durĂ© jusqu’aux Bourbaki.

Il s’y ajoute les considĂ©rations suivantes. On peut dire qu’une structure existe Ă  l’état implicite avant sa thĂ©matisation lorsque le sujet ou l’inventeur encore virtuel en utilise les transformations de façon successive mais cohĂ©rente. Or il nous semble que l’on ne peut pas soutenir de façon symĂ©trique qu’une catĂ©gorie existe avant les simultanĂ©itĂ©s du seul fait que des instruments catĂ©goriels (morphismes ou mĂȘme foncteurs) sont utilisĂ©s de façon instrumentale sans que le sujet pensant les rĂ©unisse lui-mĂȘme en un tout simultanĂ©. La raison en est que des comparaisons successives ne constituent un systĂšme que si elles sont comparĂ©es entre elles de façon simultanĂ©e, tandis que des transformations successives sont reliĂ©es les unes aux autres par l’intermĂ©diaire de leurs rĂ©sultats : mĂȘme lorsqu’elles sont thĂ©matisĂ©es en un tout, elles demeurent Ă  l’état de possibilitĂ©s successives en leurs actualisations, puis qu’une structure est un systĂšme de transformations possibles, tandis qu’une catĂ©gorie dĂ©gage des formes communes dont la reconnaissance exige la simultanĂ©itĂ©. Autrement dit la terminologie que nous employons en parlant de connexions longitudinales et transversales comporte plus qu’une mĂ©taphore spatiale : si l’on n’est pas platonicien et que l’on distingue avec Papert les opĂ©rations « du mathĂ©maticien » et celles « des mathĂ©matiques », le transversal caractĂ©rise les comparaisons simultanĂ©es, car il faut bien que des termes soient pensĂ©s simultanĂ©ment pour qu’il y ait comparaisons, tandis que le longitudinal comporte le successif mĂȘme si l’ensemble des transformations successivement possibles est thĂ©matisĂ© en un tout simultanĂ© (mais en ce cas, comme on l’a vu sous 4, avec l’aide d’un ensemble de comparaisons instrumentales non thĂ©matisĂ©es elles-mĂȘmes en tant que systĂšme). Or, la rĂ©union en un tout simultanĂ© d’actions, dont l’effectuation successive est possible, Ă©tant toujours plus malaisĂ©e que ces actualisations plus ou moins ordonnĂ©es dans le temps, cette considĂ©ration s’ajoute donc aux prĂ©cĂ©dentes pour expliquer le fait que, mĂȘme si, avant la thĂ©matisation des catĂ©gories on assiste Ă  de multiples emplois d’instruments catĂ©goriels susceptibles de thĂ©matisations locales et fragmentaires, la constitution du systĂšme total est plus tardive pour une catĂ©gorie que pour une structure puisqu’il s’agit d’une hiĂ©rarchie simultanĂ©e de connexions simultanĂ©es.

III. Correspondances et transformations

En principe les correspondances de divers niveaux sont transformables et non transformantes : transformables quant Ă  leurs formes car elles peuvent s’enrichir en s’intĂ©grant en des morphismes de plus en plus complexes, mais non transformantes quant Ă  leurs contenus qu’elles devraient laisser inchangĂ©s pour pouvoir les comparer. Les opĂ©rations structurales, en revanche, sont transformables par Ă©laboration de nouvelles formes et transformantes quant Ă  leurs contenus, qu’elles peuvent modifier jusqu’à en engendrer de nouveaux (cf. les diverses variĂ©tĂ©s de nombres, N, Z, Q, etc.). Si nous considĂ©rons comme jusqu’ici les structures Ă  titre de contenus des catĂ©gories, il y a alors deux questions Ă  distinguer : celle de la construction des formes catĂ©gorielles, et nous avons vu qu’elle tient Ă  la composition des comparaisons de divers Ă©tages, donc des rĂ©flexions sur les rĂ©flexions ; et celle des actions Ă©ventuelles de ces formes sur leurs contenus, ou plus prĂ©cisĂ©ment, des relations possibles entre les catĂ©gories et les transformations structurales, et c’est ce qui nous reste Ă  examiner. En effet, si l’on admet que les morphismes et les structures ne constituent pas deux mondes sĂ©parĂ©s, mais qu’il y a constamment appuis mutuels en ce sens que les comparaisons prĂ©parent et complĂštent les transformations et que celles-ci donnent occasion Ă  de nouvelles correspondances, il convient alors de chercher Ă  classer les diverses combinaisons jusqu’ici rĂ©alisĂ©es et d’en dĂ©gager les leçons du point de vue de notre interprĂ©tation gĂ©nĂ©rale.

Nous distinguerons quatre situations quant Ă  ces rapports entre les constructions transversales et les transformations structurales ou longitudinales. Les morphismes et foncteurs peuvent ĂȘtre, en effet : (1) non transformationnels, en tant que n’engendrant pas de transformations structurales ni ne portant sur elles ; (2) intertransformationnels en tant que reliant des transformations structurales, sans les modifier ; (3) cotransformationnels en tant que le morphisme ou le foncteur en jeu s’accompagne nĂ©cessairement d’une transformation structurale ; et (4) protransformationnels en tant qu’engendrant ou rĂ©vĂ©lant des transformations nouvelles non encore connues au plan structural.

(l) Pour ce qui est de la premiĂšre forme, il va de soi que l’on peut citer les « morphismes d’identité » puisqu’une identitĂ© est par dĂ©finition une absence de modification et mĂȘme de diffĂ©rence. Certes il a fallu construire un tel morphisme, dont la nĂ©cessitĂ© pouvait Ă©chapper tant qu’on ne s’est pas obligĂ© Ă  fournir une liste exhaustive des flĂšches nĂ©cessaires et suffisantes pour axiomatiser une catĂ©gorie et tant que l’on n’a pas distinguĂ© un niveau Ă  partir duquel ce morphisme s’impose (comme dans la catĂ©gorie des ensembles) et les niveaux de ce que l’on pourrait appeler les « prĂ©catĂ©gories » sans critĂšres de distinctions et d’identifications. De mĂȘme les morphismes et foncteurs inversibles, sources d’isomorphismes et de catĂ©gories Ă©quivalentes ne transforment rien au sein de leur contenu structural. Certes, au plan des correspondances transversales, celles-ci peuvent donner lieu Ă  des constructions de plusieurs Ă©tages et le chercheur peut Ă  cette occasion dĂ©couvrir des relations non aperçues d’emblĂ©e et qui enrichissent son analyse du contenu. Mais il y a lĂ  une construction de nouveaux instruments de comparaison et non pas une transformation de ce contenu en lui-mĂȘme.

(2) Quant aux morphismes et foncteurs intertransformationnels ils relient entre elles des transformations comme telles ou encore leurs rĂ©sultantes mais en tant que telles et non pas qu’états indĂ©pendants. Par exemple en une fonction y = f(x) les variations de x1 en x2, x3, etc., sont des transformations, celles de y1 en y2, y3, etc., le sont Ă©galement et il y a bijection entre les deux sortes de variations successives ainsi qu’entre les Ă©tats qui en rĂ©sultent, mais ce n’est pas cette correspondance qui engendre les transformations puisqu’elle en rĂ©sulte. Par contre, on peut aussi voir un morphisme dans la relation entre la transformation 1 2 et la suivante 2 3, etc., et dans ce cas la correspondance devient cotransformationnelle, puisqu’il s’agit des Ă©tapes du mĂȘme processus de transformation, portant sur le mĂȘme objet ; mais ici encore il subsiste une dualitĂ© de nature entre la transformation et la correspondance car ce n’est pas celle-ci en tant que comparaison qui engendre celle-lĂ  en tant que modification, bien que la construction de la transformation ait pu s’appuyer sur des comparaisons implicites ou explicites.

De mĂȘme, lorsque l’on compare deux groupes, l’opĂ©ration directe T de l’un correspond Ă  celle de l’autre, comme leurs symĂ©triques T−1 et il y a lĂ  un morphisme intertransformationnel. Mais Ă  l’intĂ©rieur d’un mĂȘme groupe, la bijection entre chaque opĂ©ration et sa symĂ©trique est cotransformationnelle puisque cette relation est Ă  la fois transformation et correspondance. Mais ici Ă  nouveau ce n’est pas celle-ci qui produit celle-lĂ  et si la propriĂ©tĂ© catĂ©gorielle de tout groupe est que tout morphisme y est inversible, elle n’a pas modifiĂ© la structure du groupe en tant que contenu : elle a simplement doublĂ© le rĂ©sultat de la filiation ou gĂ©nĂ©ralisation complĂ©tive conduisant des monoĂŻdes aux groupes en y ajoutant des liaisons transversales.

À analyser la construction structurale on constate certes que cette gĂ©nĂ©ralisation complĂ©tive a Ă©tĂ© prĂ©parĂ©e par des mises en correspondances dont le morphisme inversible final constitue la thĂ©matisation gĂ©nĂ©ralisĂ©e. Il n’en a pas moins fallu que des opĂ©rations transformatrices interviennent entre deux, mais au plan des contenus structuraux. La formule devenue courante « tout groupe est une catĂ©gorie » ne signifie donc pas que toute opĂ©ration en tant que transformation interne du groupe se rĂ©duit Ă  un morphisme sans rien de plus, mais seulement qu’elle peut, directement et sans modification, revĂȘtir une forme catĂ©gorielle, de mĂȘme que depuis Weierstrass tout nombre naturel ou entier peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un couple ou une classe d’équivalence. Il subsiste ainsi une dualitĂ© de construction malgrĂ© l’accord complet des transformations et de leurs morphismes ou foncteurs inter ou cotransformationnels.

(3) L’accord devient donc encore plus Ă©troit dans le cas des correspondances cotransformationnelles dans lesquelles la construction est Ă  la fois transformation et mise en morphisme, celle-ci rĂ©sultant alors de la rĂ©pĂ©tabilitĂ© de celle-lĂ . Par exemple dans la suite des entiers naturels le morphisme du successeur est indissociable de l’opĂ©ration n + 1 et rĂ©ciproquement : or l’opĂ©ration n + 1 est une transformation puisqu’engendrant mĂȘme son contenu jusqu’à l’infini. De mĂȘme il y a solidaritĂ© complĂšte entre les produits cartĂ©siens de deux ensembles et les produits catĂ©goriels avec leur commutativitĂ© particuliĂšre. En toute structure il est ainsi possible de dĂ©gager, quant Ă  ses opĂ©rations constitutives un aspect de transformation et un aspect de morphisme, celui-ci Ă©tant alors cotransformationnel.

Il est en particulier intĂ©ressant de relever qu’il existe deux foncteurs rĂ©pondant Ă  l’ensemble des parties. L’un n’est que covariant, c’est-Ă -dire Ă  sens unique, et l’autre est contravariant, c’est-Ă -dire relatif Ă  une catĂ©gorie duale (flĂšches retournĂ©es et ordre de composition renversĂ©) ; mais seul le second respecte les rĂ©unions, intersections et les complĂ©mentaires des parties. Or, on sait qu’une catĂ©gorie duale constitue une nouvelle catĂ©gorie, non engendrĂ©e par les compositions internes de celle dont on part : c’est assez dire que la construction catĂ©gorielle de l’ensemble des parties coopĂšre avec le contenu structural des opĂ©rations rĂ©versibles en l’enrichissant de correspondances transversales.

Cette sorte de symbiose est particuliĂšrement frappante dans le cas des groupes d’automorphismes puisqu’ils participent Ă  la fois de la catĂ©gorie et de la structure. Mais cette fusion n’est en ce cas possible qu’en confĂ©rant Ă  l’opĂ©ration symĂ©trique le sens d’une rĂ©ciproque ou converse et non pas d’une inverse ou complĂ©mentaire puisqu’une inverse au sens opĂ©ratoire reviendrait Ă  une nĂ©gation de l’automorphisme.

(4) Distinguons enfin une quatriĂšme situation : c’est celle des foncteurs protransformationnels, qui modifient ou qui engendrent mĂȘme certains contenus non donnĂ©s dans les seules structures de dĂ©part. Cela a Ă©tĂ© le cas pour certains nouveaux groupes dĂ©couverts par voie catĂ©gorielle. Il existe par ailleurs un « foncteur d’abĂ©lisation » qui consiste Ă  remplacer un groupe non abĂ©lien par son plus grand quotient commutatif (par la relation fg = gf). Si ce quotient a Ă©tĂ© construit opĂ©ratoirement nous dirons que le foncteur correspondant est cotransformationnel, tandis que si c’est le foncteur qui a conduit au quotient nous le qualifierons de protransformationnel (distinction qui n’a sans doute pas de signification mathĂ©matique mais qui en comporte une du point de vue Ă©pistĂ©mologique). En ce dernier cas il y a donc transformation du contenu structural par la forme catĂ©gorielle, tandis que dans le cas de la dĂ©couverte de groupes non connus il y a mĂȘme gĂ©nĂ©ration d’un nouveau contenu. Il faut cependant encore distinguer lĂ  deux Ă©ventualitĂ©s. L’une est que, en combinant les flĂšches de toutes les maniĂšres on s’aperçoive du fait que l’une des combinaisons ne correspond pas Ă  une structure dĂ©jĂ  construire : on dĂ©couvre ainsi une lacune, correspondant Ă  une existence possible, mais qui aurait pu ĂȘtre dĂ©jĂ  comblĂ©e si la construction structurale avait prĂ©cĂ©dĂ© cette constatation au lieu de la suivre. L’autre Ă©ventualitĂ© est qu’aucune structure ne suffise Ă  la solution d’un problĂšme, celle-ci pouvant par contre ĂȘtre obtenue en faisant appel aux morphismes interstructuraux. C’est ainsi que R. Garcia en une communication Ă  notre Centre a indiquĂ© quelques questions de microphysique ne pouvant ĂȘtre dominĂ©es par aucune des algĂšbres de v. Neumann mais susceptibles de l’ĂȘtre en recourant aux morphismes reliant ces algĂšbres les unes aux autres.

(5) La parentĂ© entre ces quatre situations est qu’en chacune d’elles l’appareil comparatif (morphismes ou foncteurs) tend Ă  dĂ©gager des formes entiĂšrement ou partiellement communes : ces formes sont statiques dans la situation (1), elles sont celles des transformations dans les cas (2) et (3) et sont introduites dans le contenu lors de la situation (4) mais en s’appuyant sur les similitudes connues. Le propre des correspondances en tant que comparaisons est donc de dĂ©gager de telles formes communes Ă  partir des termes Ă  comparer, c’est-Ă -dire en les tirant en premier lieu des contenus structuraux puis, dans la suite, d’un jeu de comparaisons des comparaisons elles-mĂȘmes, donc de rĂ©flexions sur les rĂ©flexions. Sauf les cas limites de la situation 4 les correspondances sont donc bien, comme indiquĂ© au dĂ©but de III, transformables quant Ă  leurs formes mais non transformantes quant Ă  leurs contenus, puisqu’une comparaison n’est valable qu’à la condition de ne pas dĂ©former ses termes. Le propre des transformations est par contre de modifier les contenus structuraux et d’en engendrer de nouveaux, dĂšs les opĂ©rations gĂ©nĂ©ratrices initiales puis par opĂ©rations sur les opĂ©rations. Or, s’il existe ainsi une dualitĂ© assez fondamentale de nature et de fonctionnement, il ne s’en impose pas moins une solidaritĂ© tout aussi essentielle entre ces deux sortes d’activitĂ©s (solidaritĂ© dont l’étude psychogĂ©nĂ©tique de la pensĂ©e prĂ©scientifique montre la constitution graduelle et longtemps laborieuse). Cette interdĂ©pendance se manifeste de deux maniĂšres corrĂ©latives.

Pour ce qui est tout d’abord des contenus Ă  analyser ou Ă  transformer, il va de soi qu’il n’y a pas de comparaisons intra- ou interstructurales complĂštes sans une connaissance des transformations comme des Ă©tats caractĂ©risant ces structures (cf. les situations 2 et 3) et que rĂ©ciproquement tout systĂšme de transformations exige la connaissance comparative des Ă©tats qui sont aux points de dĂ©part et d’arrivĂ©e de chaque transformation. Quant aux formes, c’est-Ă -dire Ă  la construction des instruments de comparaisons (morphismes) ou de transformations (opĂ©rations) il est Ă©galement Ă©vident que la premiĂšre de ces constructions implique des transformations des modes de comparaisons, par Ă©tages superposĂ©s, de mĂȘme que rĂ©ciproquement la seconde construction suppose une comparaison des transformations selon leurs diffĂ©renciations longitudinales, donc des comparaisons transversales entre les branches longitudinales.

En conclusion, il semble indiscutable que les deux grands systĂšmes des transformations et des comparaisons ou morphismes sont Ă©troitement interdĂ©pendants. Mais cela n’empĂȘche pas que la thĂ©matisation du second ait Ă©tĂ© plus tardive, pour les raisons qu’on a vues sous II, ni que de larges comparaisons transversales soient toujours possibles aux frontiĂšres supĂ©rieures du systĂšme provisoirement total des structures connues, ce qui confĂšre aux catĂ©gories un pouvoir supĂ©rieur de gĂ©nĂ©ralisation. Mais c’est un pouvoir qui n’existerait pas si, d’un bout Ă  l’autre de ces vastes constructions, la cinĂ©matique des comparaisons, pour ainsi parler, n’avait pu s’appuyer sur la dynamique des transformations, Ă©tant d’ailleurs entendu par ailleurs qu’une dynamique implique une cinĂ©matique et qu’aucune des deux n’est statique.

P. S. — Toute ma reconnaissance Ă  G. Henriques et R. Garcia pour leurs prĂ©cieux conseils.