L’intelligence, selon Alfred Binet (1975) a
Nous sommes très heureux de publier ci-après la conférence que Monsieur le Professeur Piaget a prononcée le 13 novembre dernier, au Grand Amphithéâtre de la Chancellerie des Universités de Lyon, à l’occasion du 75e anniversaire de la Société. Et nous le remercions très vivement de nous avoir autorisés à diffuser ce texte.
G. A.
J’aimerais tout d’abord remercier vivement mon cher collègue, le Professeur Husson et Monsieur Avanzini de m’avoir fait l’honneur de m’associer à cet anniversaire de la Société Binet-Simon. Je ne suis pas qualifié spécialement pour parler de Binet car hélas, je ne l’ai pas connu. Mais j’ai accepté cependant sans hésiter l’invitation qu’on m’a adressée parce que je dois beaucoup et je dirais même énormément à la tradition de Binet. Je dois beaucoup à son laboratoire où j’ai travaillé deux ans de suite et dois beaucoup à Théodore Simon et à la Société Binet d’autrefois.
I
Je commencerai si vous le permettez par quelques souvenirs. Le titre qu’on a donné à ma conférence est « L’intelligence selon Binet ». J’y viendrai tout à l’heure, mais j’aimerais tout d’abord rappeler les souvenirs personnels du laboratoire de Binet, du temps que j’y ai passé et de la séance de la Société Alfred Binet, dont Monsieur Husson parlait tout à l’heure.
Quand je suis arrivé à Paris à la fin de mes études, j’avais déjà l’idée de faire de « l’épistémologie », d’étudier la formation des connaissances en partant de la psychologie de l’enfant. Mais hélas, Binet n’y était plus et aucun des maîtres d’alors ne parlait de l’enfant.
Par exemple, Delacroix qui était un excellent maître, qui était au courant de tout et qui lisait tout, ne faisait pas d’expériences lui-même et quand j’allais le consulter pour me donner des conseils, il me donnait toujours le même qui est tout à fait excellent mais enfin, qui était un peu le même, c’était : variez vos épreuves. Et bien, j’ai essayé.
La chaire de Psychologie expérimentale était occupée par Georges Dumas, professeur brillant. Mais en fait de psychologie expérimentale, il ne nous parlait que de psychiatrie. Cependant à Sainte-Anne, j’ai appris à interroger. Les interrogations de malades, conduites d’une manière remarquable par Dumas, m’ont été fort utiles dans la suite pour les interrogations d’enfants. Mais Dumas ne s’occupait pas d’enfants bien entendu et n’avait aucune perspective psychogénétique.
Par contre, Pierre Janet dans le cours si stimulant qu’il donnait au Collège de France, avait été beaucoup plus près de la psychogenèse et parlait de stades. Il a été mon vrai maître en psychologie à cette époque, mais ses stades étaient fondés sur la pathologie. Chose intéressante, ils convergent d’assez près avec les stades du développement normal. Mais cela, je ne pouvais pas le sentir encore à cette époque.
Par contre, j’ai eu la chance inestimable d’être venu à Paris avec une recommandation de Bovet pour Théodore Simon, et c’était le seul qui pouvait me mettre en contact avec des enfants et me donner des conseils et des idées à cet égard. Simon m’a reçu d’une manière charmante. Il m’a dit que plus personne à Paris ne s’occupait d’enfants, sauf à la Société Binet bien entendu, et que, par conséquent, j’étais le bienvenu. Il m’a invité au laboratoire Alfred Binet, à la rue de la Grange aux Belles et cela a été pour moi un grand privilège. D’abord parce qu’un laboratoire est en général encombré tandis que le laboratoire Binet était tristement vide, puisque personne ne s’occupait plus de recherches sur l’enfant. J’y étais donc seul. Et d’autre part, puisque le laboratoire était dans une école primaire, j’ai reçu de Monsieur Vaney, le directeur de l’école (qui a été l’une des chevilles ouvrières de votre Société Binet), l’accueil le plus généreux. Il m’a permis d’y travailler tous les après-midi de deux à quatre et d’interroger des enfants. C’est ce que j’ai essayé de faire, mais c’étaient mes premiers débuts, mes premières interrogations d’enfants. Je dois dire que les premières semaines, j’étais un petit peu inquiet du résultat possible. Mais j’ai eu la chance, pendant une récréation, de voir deux gamins qui me pointaient du doigt et qui riaient en me regardant. J’ai fait venir celui des deux que j’avais interrogé et je lui ai dit : « Mon vieux, tu parlais de moi à ton copain tout à l’heure ? — Oui — Eh bien, rends-moi le service de me dire exactement ce que tu lui as dit. Je te promets de ne pas me fâcher. J’aimerais savoir exactement ce que tu lui as dit ». Il a un peu rougi, et puis il s’est lancé et m’a répondu : « Je lui ai dit : “il est rigolo ce type” ». J’ai naturellement pensé que c’était la marque du succès de la méthode, et j’ai continué de la même manière.
Simon m’avait donné une tâche à remplir, qui était de la standardisation en français des tests de Cyril Burt : tests anglais d’intelligence, remarquables par le fait qu’ils étaient tous moulés sur des opérations logiques particulières. Je me suis mis à la tâche, mais j’ai pensé qu’une standardisation n’avait d’intérêt que si l’on ne se bornait pas à standardiser, à étudier quantitativement l’âge de la réussite à l’une des épreuves données du test : ce qui était intéressant aussi, c’étaient les stades préalables, les étapes successives avec en particulier les erreurs, jusqu’au moment où il y a réussite et qu’on pourrait la coter au point de vue de l’âge moyen. Je me suis donc mis à l’étude, non pas seulement de la quantification des réussites, mais des différents stades qui précédaient cette réussite. Simon a été un petit peu inquiet de ce programme tortueux. Il n’était pas entièrement convaincu mais enfin, il m’a laissé faire et comme il habitait Rouen, et que je ne le voyais qu’une fois par mois (même pas au laboratoire Binet, mais dans son appartement parisien), j’étais pratiquement assez libre et je suis un peu parti par la tangente dans l’étude des résistances aux questions de Burt, tout en conservant le projet de faire cette standardisation que m’avait demandé Simon. Mais enfin, ce qui m’intéressait surtout, c’était pourquoi telle ou telle épreuve n’était réussie que si tard dans le cas particulier des tests de Burt, et je vous donnerai un exemple relatif à la notion de partie.
Un des tests de Burt était le suivant, sous la forme d’une devinette qu’un garçon présente à ses sœurs. Jean dit à ses sœurs en cachant un bouquet derrière son dos : « Quelques-unes de mes fleurs sont des boutons d’or ». Les sœurs savent que tous les boutons d’or sont jaunes. Alors, la première des sœurs dit : « Tout ton bouquet est jaune ». La seconde dit : « Une partie de ton bouquet est jaune ». Et la troisième dit : « Aucune de tes fleurs n’est jaune ». Laquelle a raison ?
Vous ne le croiriez pas, mais jusque vers 9-10 ans, tous ces petits écoliers de la rue de la Grange aux Belles et qui parlaient pourtant un français impeccable (donc sans poser de question de linguistique), disaient : « C’est les deux premières qui ont raison parce qu’elles disent la même chose. — Qu’est-ce qu’elles disent ? — Une dit : toutes les fleurs sont jaunes. — Oui, puis la seconde ? — Une partie de tes fleurs sont jaunes. — C’est la même chose ? — Mais oui, c’est la même chose. — Pourquoi ? — Parce que le bouquet c’est une partie : elles sont toutes jaunes. — Qu’est-ce que c’est qu’une partie ? — C’est une chose qu’on a coupée. — Et puis l’autre partie ? — Elle est plus là puisqu’on a coupé. »
Autrement dit, il y avait grand intérêt à étudier ce problème, qui était un problème d’inclusion : le problème des relations entre une sous-classe et une classe, problème logique qui m’a occupé des années durant. Dans ce cas particulier, cela m’a paru intéressant de creuser ces réponses avant l’âge de la réussite (et qui n’était donc qu’assez tardif).
En un second exemple de ces tests de Burt, il s’agissait de trois petites filles dont on décrit la couleur des cheveux : Édith est plus blonde que Suzanne et en même temps elle est plus brune que Lili (et pour simplifier, je disais même : « Édith est plus claire, en parlant des cheveux, que Suzanne et en même temps, elle est plus foncée que Lili »). Laquelle est la plus foncée des trois ?
Or, il fallait à nouveau attendre 9-10 ans pour avoir la réponse juste. Les enfants raisonnaient de la manière suivante : Édith et Lili sont brunes, Édith et Suzanne sont blondes, donc la plus foncée, c’est Lili, et la plus claire est Suzanne. Ils raisonnaient donc par prédicats et non pas par relations.
Ici, de nouveau, il y avait beaucoup à apprendre quant à l’ordre de succession des stades avant la réponse juste. Alors, après deux ans, j’ai fini par faire de longs articles sur la logique de ces tests sans avoir encore abordé la standardisation. Mais Simon a été très chic, il a lu mes articles, a trouvé que c’étaient des résultats valables tant pis pour la standardisation. Mais il s’est vengé de mon indépendance en me demandant une conférence sur la psychanalyse. Comme le rappelait Monsieur Husson tout à l’heure, j’ai dû parler à la Société de Binet, de la psychanalyse et en particulier de Freud. Personne n’en discutait à cette époque, sauf les psychiatres bien entendu, mais personne en pédagogie. Je garde un vif souvenir de cette conférence qui provoqua un scandale épouvantable. Tout ce que je racontais, déclenchait des huées dans l’auditoire. Simon à côté de moi gardait un sourire imperturbable et continu. Si ce public avait disposé d’œufs pourris et de tomates, je ne sais pas comment je serais sorti de cette affaire. Mais enfin, voilà mon premier contact avec la Société Binet : il m’a laissé une lacune et c’est pourquoi je suis heureux de la combler aujourd’hui en vous parlant de Binet et non plus de Freud et de psychanalyse. D’ailleurs, rien de ce qu’on pourrait dire aujourd’hui sur la psychanalyse ne pourrait vous surprendre. Alors passons à Binet.
II
On ne voit en général en Binet que l’homme des tests. Or, il y a chez lui un arrière-fond théorique très profond mais qu’il n’a explicité qu’à l’occasion, par prudence, car il avait la plus grande méfiance à l’égard de ce qui ne pouvait pas être prouvé point par point. Ses idées générales se sont donc davantage glissées dans des articles particuliers qu’elles n’ont fait l’objet de publications spéciales. Sa théorie de l’intelligence ne se trouve que dans un grand article avec Simon, intitulé : « L’intelligence des imbéciles », et c’est au chapitre 13 de ce gros article de 148 pages qu’on découvre ce que Binet appelait le schéma de la pensée, c’est-à -dire, sa théorie de l’intelligence. C’est pourquoi elle a pu échapper à bien des auteurs, tout le monde n’étant pas intéressé par l’intelligence des imbéciles et tout le monde n’ayant donc pas lu ces 148 pages. Mais en fait, l’œuvre de Binet marque dès 1903, d’une part, et dès 1908 d’autre part, deux grandes révolutions dans la psychologie.
La première révolution porte sur l’objet de la psychologie.
On dit en général que jusqu’à Watson et au behaviorisme américain, notre science consistait soit en psychologie physiologique avec la psycho-physique de Fechner et de Weber, soit en introspection plus ou moins superficielle, mais toujours encadrée dans une théorie qui était l’associationnisme : sorte de chimie mentale partant d’éléments qui sont les sensations s’associant en perceptions, qui se prolongent et s’associent en images, s’associant elles-mêmes en concepts, etc. Watson aurait donc été, dit-on, le premier, en son article célèbre de 1919, à déclarer que la psychologie avait pour objet non pas la pensée, non pas la conscience et les objets mentaux, mais le comportement. Or, Fraisse dans son histoire de la psychologie (voir le Traité que nous avons publié ensemble) montre avec beaucoup de raison que ce behaviorisme américain a été précédé de beaucoup par les psychologues français. En 1908, Piéron dans sa leçon d’ouverture, déclarait que l’objet de la psychologie est la conduite, non pas la conscience mais la conduite en général y compris la conscience (ce qui était plus large et libéral que la thèse de Watson). Or il n’y a pas que Piéron en 1908, qui soutenait que la psychologie devait avoir pour objet la conduite dans son ensemble et non pas seulement les faits mentaux. C’est le cas également de Binet lui-même en 1908, et dans L’Année psychologique : on y peut lire textuellement que la psychologie comme science, doit être une science de l’action, et de l’action prise au sens large, c’est-à -dire, soit l’action matérielle (et là , c’est le comportement de Watson), soit de l’action verbalisée par le langage (mais c’est encore Watson).
En effet, l’action peut s’intérioriser en représentations et l’intelligence elle-même est une suite d’actions intériorisées, mais qu’on ne peut étudier que dans la perspective de l’action en général. Or, en 1908, c’était complètement révolutionnaire et bien antérieur à l’œuvre de Watson.
Prenons un exemple, où l’action semble ne jouer aucun rôle : celui des descriptions d’images. C’est devenu l’un des tests de Binet-Simon et c’était l’une des épreuves dont il s’est servi dans son livre sur l’étude expérimentale de l’intelligence. Or, pour lui, les descriptions d’images supposent tout un ensemble d’attitudes actives qui dépassent la simple conscience ou la simple verbalisation : il y a les enfants qui restent purement objectifs, qui se bornent à énumérer ce qui se voit sans aucune espèce d’interprétation ou d’apport subjectif, et au contraire, des sujets qui y ajoutent diverses liaisons, un contexte causal et, en d’autres termes, les réactions d’un sujet ne sont nullement déterminées par l’objet (le « stimulus » des schémas behavioristes) mais sont l’expression des divers types d’activités possibles du sujet.
La seconde révolution introduite par Binet l’a été dès 1903 et est donc antérieure à la précédente mais y conduisait en tant qu’insistant déjà sur les activités du sujet, en tant qu’opérations dirigées et que jugement comme « actes », indépendamment des images. Si la psychologie est une science de l’action, il faut en effet, pour décrire les actions matérielles ou intériorisées, un autre outil théorique que l’associationnisme. L’associationnisme classique consiste, comme je le disais tout à l’heure, à partir d’éléments, ou soi-disant tels, qui seraient les sensations, qui s’associent entre elles en perceptions. Cet associationnisme classique était d’ailleurs bien différent de l’associationnisme qu’ont repris les behavioristes : associations entre perceptions et mouvements ou entre stimulus et réponses, ou bien encore entre signal et conditionnement comme chez Pavlov. Mais Binet, quoique n’étant en présence que de l’associationnisme classique en 1903, dans son livre célèbre sur l’étude expérimentale de l’intelligence, aboutit à deux thèses dont la première reste entièrement valable contre l’associationnisme behavioriste.
Première thèse, que je cite ici dans le texte même de Binet : « La pensée n’est pas suffisamment représentée par le mécanisme des associations d’idées. C’est un mécanisme bien plus complet qui suppose constamment des opérations de choix et des opérations de direction ». Autrement dit, il intervient quelque chose qui déborde de beaucoup l’association et qui tient à l’action, à tous les caractères de l’action, celle-ci ayant toujours une direction et appliquant toujours des choix, la pensée comme le reste.
Mais de plus dans cet ouvrage, Binet découvre que contrairement à la thèse associationniste de cette époque, la pensée ne suppose pas nécessairement des images et que l’image n’est pas l’intermédiaire nécessaire entre la perception d’un côté et le concept ou les inférences et raisonnements de l’autre. Binet soutient donc l’existence de pensées sans image. Je cite de nouveau Binet : « Toute la logique de la pensée échappe à l’imagerie ». De plus, Binet disait : « Dans certains cas, l’image s’impose d’une manière assez prégnante, assez coercitive au sujet, tout en étant en contradiction avec la pensée elle-même » et dans le test de Burt dont je parlais tout à l’heure (Édith, Suzanne et Lili et leur couleur de cheveux), on trouve par exemple à 11 ans des enfants qui raisonnent juste par relations mais quand on leur demande quelles images cela évoquait, ils voient les brunes pour les deux dernières de ces trois filles et les blondes pour les deux premières. L’image est en ce cas en contradiction avec le raisonnement juste qu’ils font. La remarque de Binet revient donc à dire qu’en certains cas, l’image n’est pas absente, mais en contradiction avec la pensée logique elle-même.
Or ces deux thèses, réfutation de l’associationnisme et pensées sans images ont été découvertes simultanément en 1903 par trois groupes d’auteurs et ceci paraît intéressant au point de vue de l’histoire des sciences. Nous avons d’un côté Binet et ses thèses, tout à fait explicites dans son ouvrage sur la psychologie expérimentale de l’intelligence. On doit citer, en second lieu Claparède : la même année, Claparède faisait paraître son livre sur l’association des idées qui lui aussi, était une réfutation de l’associationnisme et souvent avec les mêmes arguments que Binet. Binet disait dans le texte que je vous citais tout à l’heure : « Toute la logique de la pensée échappe à l’imagerie ». Claparède nous déclare dans son livre sur l’association des idées : « La logique est irréductible à l’association si le principe de contradiction n’était qu’un résultat de l’association, il n’aurait rien de nécessaire ni rien d’absolu » et les associationnistes se contredisent eux-mêmes en obéissant rigoureusement à ce principe de contradiction tout en croyant que toute pensée est simplement le fruit de l’association à partir des expériences quotidiennes sur les observables perceptifs.
En troisième lieu, la même année, indépendamment des deux autres, c’étaient les Allemands de l’école de Würzburg : Marbe, Kulpe, ensuite Buhler, etc., en pratiquant une méthode analogue à celle de Binet par l’introspection provoquée. Vous avez tous lu le livre de Binet sur l’intelligence et vous vous rappelez ses belles interrogations d’Armande et de Marguerite par introspection provoquée et commentée entre l’expérimentateur et l’enfant. Or, les « Würts bourgeois » par des études d’introspection provoquée qui n’étaient pas sur des enfants, mais toujours sur des assistants ou collègues, arrivaient au même résultat : réfutation de l’associationnisme et existence d’une pensée sans images.
Ces convergences sont très intéressantes, du point de vue de l’histoire des sciences, et on en trouve de nombreux exemples. Pensez entre autres au calcul infinitésimal inventé simultanément par Newton et par Leibniz. Pensez aux travaux des débuts de la microphysique contemporaine, la mécanique ondulatoire, les convergences entre de Broglie, Schrödinger et d’autres. Ou bien en psychologie, pensez au développement de la théorie de la Gestalt, inventée simultanément par Wertheimer qui pendant la guerre de 1914 était resté à Berlin et travaillait la psychologie tandis que Köhler était exilé à Ténériffe où il était parti pour étudier les chimpanzés et où il est resté à sa grande chance comme prisonnier de guerre pendant quatre ans. Or sans aucun contact, ils ont élaboré les mêmes idées sur la Gestalttheorie et se sont trouvés en convergence complète une fois qu’ils se sont retrouvés. Pour expliquer ces convergences, on dit couramment et familièrement qu’il s’agit d’idées qui étaient dans l’air, étant donné qu’elles surgissent dans plusieurs cerveaux à la fois. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Cela signifie que la science considérée était en état de formation, ou de déséquilibre, de lacunes relatives. On sentait de part et d’autre la nécessité de compléter ou de combler ces lacunes. Or les possibilités ouvertes par les travaux antérieurs n’étaient pas illimitées et devaient donc nécessairement converger en tant que déterminées par les états antérieurs. C’est entendu que seuls les génies cristallisent ces idées « dans l’air » et dans le cas particulier, Binet a été l’un d’eux en prenant pleine conscience de ces notions et de ces principes fondamentaux de la psychologie contemporaine que, par ailleurs, on dégageait en deux autres endroits de l’Europe avec une convergence remarquable.
Avant d’en venir à la théorie même de l’intelligence de Binet, j’aimerais encore parler de ses tests, les fameux tests de Binet-Simon. Au premier abord, ils sont surprenants. Ils s’appellent tests d’intelligence et comme vous le savez tous, il y a là un mélange d’éléments de toute sorte qui, au premier abord, paraissent hétérogènes et dont on ne voit pas exactement le rapport avec cette intelligence : par exemple à trois ans, connaissance du visage sur le corps propre ou mémoire élémentaire, ou énumération d’objets ; à quatre ans, mémoire des chiffres, perception des longueurs ; à cinq ans, des comparaisons de poids, possibilité de copier un carré et de ne pas faire simplement une courbe fermée, etc. Quels sont les rapports avec l’intelligence ?
Je pense au contraire, que c’est une idée profonde de Binet, d’avoir emprunté les éléments de ses tests d’intelligence à tous les domaines de mécanismes cognitifs. Dans la suite Binet a dit que ces éléments auxquels il faisait appel dans ses tests avec Simon, c’était comme les cellules dont sont formés les organes de rang supérieur, qu’est en particulier l’intelligence. Mais il y a beaucoup plus que ça. D’avoir ainsi emprunté à tous les domaines, les matériaux pour en construire des tests d’intelligence, implique un principe qui reste implicite et que Binet n’a pas développé avec vigueur, mais qui est tout à fait net dans sa pensée. C’est l’idée que l’intelligence n’est pas un casier particulier, une faculté particulière, mais qu’elle constitue en fait l’organisation d’ensemble de toutes les fonctions cognitives. Et, par conséquent, ce qu’il appelait plus tard les cellules, c’était toutes les formes différenciées de mécanismes cognitifs, l’intelligence étant l’organisation de tout cela : je dirais dans mon langage, l’équilibration progressive de ces différents mécanismes différenciés, mais Binet a fort bien vu cette notion d’organisation d’ensemble.
Mais en plus, si vous étudiiez de près certains de ses tests, vous constatez qu’ils ont été choisis avec une perspicacité, une lucidité remarquables, par la structure logique qu’on peut en dégager. Si comme j’avais fait pour les tests de Burt dans le laboratoire de la rue de la Grange-aux-Belles, si on se met à les étudier génétiquement, c’est-à -dire, en analysant les stades d’approximation progressive jusqu’au moment de la réponse juste, autrement dit, si on se met à étudier les erreurs qui sont souvent plus intéressantes que les réussites et sans se limiter seulement à la performance finale, on trouve qu’il y a dans les tests de Binet-Simon quantité de choses à creuser au point de vue des mécanismes logiques de l’intelligence. Prenez par exemple ce test bien connu de phrases absurdes : « J’ai trois frères, Paul, Ernest et moi ». Je me suis amusé à étudier les réponses des enfants à cette épreuve, non pas seulement à l’âge où l’enfant réussit, c’est-à -dire à un âge tardif, 10-11 ans si je me rappelle, mais à étudier les réponses antérieures. Une réponse très fréquente est la suivante : « J’ai trois frères, Paul, Ernest et moi, qu’est-ce qu’il y a de bête là -dedans ? — Réponse : « Ce qu’il y a de bête, c’est vous » — Tu as parfaitement raison. Alors, explique-moi comment j’aurais pu dire pour que la phrase ne soit pas bête — Je veux bien mais je ne sais pas votre prénom — Je m’appelle Jean. Alors, fais-moi maintenant la phrase pour qu’elle ne soit pas bête. » Et l’enfant répond : « J’ai trois frères, Paul, Ernest et Jean ». Autrement dit, le problème pour l’enfant est de raisonner sur la classe des trois frères et non plus sur leurs relations. D’un tel point de vue, il est correct d’énumérer les 3 membres de la classe alors qu’au point de vue de la relation, un des frères n’a que 2 frères, quand même dans la classe ils sont trois. Mais cette distinction de la classe et de la relation est évidemment un problème qui n’est pas spécial au problème des frères et qu’on retrouve dans bien d’autres contextes ; c’est donc une idée vraiment perspicace de Binet d’être tombé sur cette question.
Ou bien autre exemple, les sériations de poids, qui ne sont obtenues que vers 9-10 ans. Mais la sériation de longueur sur des réglettes de longueur différente l’est dès 7-8 ans et les sériations de volume seulement vers 11-12 ans. Ce problème de la sériation qui a donc été soulevé par Binet, peut donc donner lieu à toutes sortes d’études comparables d’extension assez considérable. De même, les problèmes de gauche et de droite. C’est une idée tout à fait excellente de Binet-Simon d’avoir inclus ces relations dans ses tests d’intelligence : montrer la main gauche, l’oreille droite, etc., car ici, de nouveau, on observe une évolution remarquable si on étudie les erreurs. On trouve un stade où l’enfant sait très bien montrer sa main droite en disant « c’est celle avec laquelle je mange ma soupe ». Mais si vous êtes en face de lui et que vous lui demandez de montrer votre main droite à vous, il vous montre votre gauche parce que pour lui c’est la droite et que la droite, c’est une notion absolue et non pas une relation.
Je me rappelle les promenades que je faisais avec l’aînée de mes enfants quand elle avait 4 ou 5 ans. Nous suivions un chemin, nous passions devant un grand chêne et je lui demandais s’il était à gauche ou à droite. Elle me disait à droite, et puis quand on revenait et que je lui demandais si le grand chêne était à gauche ou à droite, elle était alors tout à fait troublée puisqu’il était à droite et que maintenant il est à gauche. Elle ne savait pas comment sortir de la contradiction, de ce qui était pour elle une contradiction.
Ici, à nouveau, il s’agit d’une construction de relations et d’avoir fait appel à ces notions de gauche et de droite est une idée excellente. De même la copie du carré. Jusqu’à un certain âge, les intuitions topologiques l’emportent de beaucoup sur les intuitions euclidiennes et projectives et pour l’enfant, toute bonne forme qu’elle soit carrée, triangulaire ou ce que vous voudrez, est une courbe fermée aussi bien que le cercle. Or, Binet l’a bien vu, les caractères tardifs de cette copie du carré alors que la droite paraît la plus simple des lignes. Mais même la rectilinarité, par opposition à la fermeture d’une courbe fermée, est quelque chose de tardif au point de vue psychogénétique.
Bref, si Binet et Simon ont fait appel à tant d’éléments divers pour le test d’intelligence, c’est que Binet pensait qu’il y a de l’organisation partout et que l’intelligence est l’organisation totale de ces éléments. Mais c’est d’autre part que Binet lui-même s’était occupé de tous les problèmes en psychologie. On est confondu quand on parcourt son œuvre, de voir le nombre de sujets qu’il a abordés, aussi hétérogènes pourraient-ils paraître les uns par rapport aux autres. Il s’est occupé de la fonction sémiotique par exemple, c’est-à -dire le rôle de l’image comme on l’a vu tout à l’heure, mais aussi, le rôle du langage, le jeu symbolique, etc. Binet a très bien montré dans son livre sur l’Étude expérimentale de l’intelligence que s’il y a une pensée sans image, par ailleurs, l’image peut être utile à la pensée, en particulier comme symbole. Quant au rapport entre la pensée et le langage, c’est un problème également abordé par Binet et contrairement au behaviorisme américain qui croit que la pensée n’est que du langage et se réduit entièrement à la sémantique du discours, Binet nous dit très bien que la pensée doit nécessairement précéder le mot (page 106 de l’Étude expérimentale de l’intelligence). Ce qui l’amène au problème de la prise de conscience. Problème que Binet a abordé comme tous les problèmes de psychologie contemporaine. Il a fort bien vu que les mécanismes de l’intelligence et de la pensée n’étaient pas conscients, d’où cette formule célèbre qui a passé parfois pour une boutade, mais qui est une vérité profonde : « La pensée est un acte inconscient de l’esprit. Mais comment est-ce que nous en prenons conscience ? ». « Je suppose même, ajoute Binet, que c’est le mot et l’image qui contribuent le plus à nous en donner conscience ». Autrement dit, il y a un mécanisme inconscient et qui est formateur des inférences, concepts, etc., et qui fonctionne sans que le sujet en détaille les articulations, mais, pour en prendre conscience, il faut passer par la fonction sémiotique ou, comme on l’appelle souvent, fonction symbolique (mais il vaut mieux ne pas s’en limiter au symbole). Ce seraient donc le mot et l’image qui constitueraient les instruments les plus qualifiés pour nous permettre de prendre conscience du mécanisme interne de notre intelligence.
Dans bien d’autres domaines enfin, Binet était novateur, par exemple dans la perception : dans les illusions perceptives classiques que les psycho-physiciens avaient étudiées de si près, il a distingué ce qu’il appelle les illusions innées, c’est-à -dire qui diminuent avec l’âge, et ce qu’il nomme les illusions acquises et qui au contraire, augmentent avec l’âge. Je pense pour ma part qu’il n’était pas nécessaire de recourir à l’innéité pour les premières, il y a peut-être là des phénomènes d’équilibration immédiate au sens gestaltiste sans qu’on ait besoin de l’inné. Mais il y a en tout cas, une vérité profonde dans cette distinction. Il y a des illusions qui augmentent et d’autres qui diminuent avec l’âge. Pour ce qui est de celles qui augmentent avec l’âge, on peut citer l’exemple fameux de l’illusion de poids : de deux boîtes qui ont le même poids mais des volumes très inégaux, tout le monde s’attend à ce que la grosse soit la plus lourde et comme elles ont le même poids, on la trouve par contraste plus légère que l’autre en les soulevant toutes deux. Or, vous savez tous que c’est une illusion qui augmente avec l’âge, du fait que les jeunes sujets ne s’attendent à rien, font moins d’anticipation que dans la suite. En particulier chez les débiles profonds cette illusion n’existe pas parce qu’il n’y a en ce cas aucune espèce de prévision. Tous ces problèmes ont été abordés par Binet.
J’en viens enfin à la théorie de l’intelligence. Binet, comme je le disais tout à l’heure, a toujours été très méfiant à l’égard des théories et des concepts généraux ; par exemple, il nous dit quelque part que les concepts de synthèse et d’automatisme, si fort à la mode au début de ce siècle sont des notions qui peuvent avoir un intérêt au point de vue pathologique (et là bien sûr, il pensait à la thèse célèbre de Pierre Janet sur l’automatisme psychologique), mais ils ne présentent pas de signification psychogénétique bien claire. De même, Binet dans des passages analogues parle de ce qu’on appelle les différences de degrés ou les différences de nature entre deux sortes de comportement, deux sortes de réaction, etc., et, très justement, nous dit : « On peut très bien se gargariser de ces mots, mais il faudrait les définir, il faudrait fournir les critères ». Or, quels sont les critères précis qui vont nous permettre de distinguer une différence de degrés d’une différence de nature ?
Bref, Binet était d’une très grande prudence dès qu’il abordait un problème théorique et c’est peut-être cette prudence qui fait que, quand il voulait communiquer le fond de ses idées théoriques, au lieu d’en faire un volume à part, au lieu de publier un ouvrage qu’il aurait intitulé : La Théorie de l’intelligence ou La Structure de l’intelligence, il a glissé ses idées sur ce sujet essentiel comme je le disais tout à l’heure, dans le gros article sur « L’intelligence des imbéciles », au chapitre 13. Mais personne ne pense à recourir à ce chapitre 13 pour chercher une théorie générale sur l’intelligence.
Binet dans son étude expérimentale en 1903, ne donne encore que des linéaments, sans les articulations qu’il a développées dans l’article de 1909, mais il nous dit déjà que l’intelligence doit se définir par sa fonction. Sa fonction, c’est celle d’une « force directrice, organisatrice que je comparerais volontiers, dit Binet, ce qui n’est probablement qu’une métaphore, à la force vitale qui dirige les propriétés physicochimiques… ». Peu importe de ce que l’on pouvait penser à cette époque de la force vitale, mais l’idée centrale est que l’intelligence comporte une organisation comparable à celle de l’organisme. C’est une idée profonde qu’il exprimait déjà en 1903.
En fait, il faut attendre jusqu’en 1909 pour qu’il développe ce qu’est cette direction, cette « force directrice et organisatrice ». Au chapitre 13 que je viens de citer, intitulé : « Un schéma de la pensée », Binet commence par nous montrer que l’intelligence est un organe, autre chose que les cellules pour reprendre une comparaison biologique. Les cellules, ce serait les souvenirs, les concepts, l’attention, les jugements, etc., tandis que l’intelligence est une fonction d’ensemble et une fonction qui est essentiellement une adaptation, et qui par là se diffère profondément de ce qu’est une simple association. Une association n’est pas dirigée, elle est plus ou moins mécanique, elle est déclenchée par une contiguïté ou ressemblance, mais elle n’est pas nécessairement orientée vers l’adaptation tandis que l’intelligence, c’est avant tout une adaptation. Il s’agit donc de considérer l’intelligence et la pensée tout entière nous dit Binet comme une action avec tout son dynamisme. Mais cette action, cette adaptation comporte trois moments successifs, tous trois indispensables et que Binet appelle en premier lieu la direction, deuxièmement l’adaptation proprement dite, sensu stricto et troisièmement, la correction.
La direction
La direction, c’est la finalité de l’action. On n’agit jamais sans poursuivre un but quelconque, sauf dans un état d’automatisme complet qui relèverait ou de la pathologie, ou de la distraction. Sans cela, il y a toujours une finalité et l’intelligence, en particulier, ne fonctionne pas sans direction. Elle peut être imposée du dehors, quand on pose un problème au sujet et dans ce cas-là , ça sera la consigne donnée au sujet qui va orienter la direction des actes d’intelligence. Mais cette finalité peut être bien entendu, endogène, c’est-à -dire que le sujet peut se proposer ses propres buts, se donner des consignes à lui-même, des ordres à lui-même. Dans tous ces cas, un premier facteur fondamental est donc le facteur de direction. L’un de ses intérêts est qu’il permet de distinguer de grandes différences entre les niveaux successifs du développement de l’intelligence. Chez un petit enfant, ou dans des cas de débilité, la direction peut ne pas persister ; il peut y avoir oubli du but, déviation. Tandis qu’une direction qui reste constante, surtout qui reste la même malgré les obstacles qui supposent des obstacles à contourner, des moyens à trouver pour atteindre, se rapprocher du but, etc., est l’indice d’un progrès notable dans le développement de l’intelligence.
L’adaptation
L’adaptation au sens strict, au cours de l’acte d’intelligence, consiste en essais successifs pour atteindre le but. Binet emploie ici le mot de « tâtonnement ». Tâtonnements à peu près dans le sens des essais et erreurs des Américains, mais je relève le terme de « tâtonnement » parce que nous le retrouverons ce mot tout à l’heure sous la plume de Claparède. Ces essais successifs, ce sont donc différentes tentatives que Claparède appellera des hypothèses, mais qui peuvent être matérielles dans les tâtonnements de l’action non encore intériorisée ou bien qui peuvent s’intérioriser. Ces essais successifs se présentent de nouveau avec de grandes différences selon les niveaux ; ils peuvent être coordonnés en une stratégie d’ensemble ou bien au contraire, ils peuvent se succéder au hasard. Ces tâtonnements en partie aléatoires donnent même lieu chez les débiles, à une espèce de pullulement comme dit Binet, faute de direction et de coordination.
Et puis, le troisième moment fondamental de l’acte d’intelligence, c’est ce que Binet appelle :
La correction
Correction ou critique, autrement dit la vérification, le contrôle des essais selon qu’ils ont abouti à une réussite et que le problème est résolu ou au contraire qu’ils ont abouti à des erreurs et qu’il faut recommencer les essais et reprendre la seconde étape de l’action.
En bref, ces trois moments successifs de l’acte d’intelligence paraissent avoir été décrits très profondément par Binet. Or, Claparède en 1918 reprenant le problème de l’intelligence et publiant dans Scientia un article intitulé « L’intelligence » nous dit à peu près la même chose, en un vocabulaire un peu différent mais sous ces différences très légères on retrouve les trois moments fondamentaux de Binet-Simon. Claparède nous dit tout d’abord que l’intelligence, et c’était déjà la formule de Binet, est une adaptation aux situations nouvelles. Ceci par opposition à l’adaptation aux situations qui se répètent. Celles-ci consistent, en effet en :
1) instincts dans le cas des adaptations innées et
2) habitudes dans le cas des adaptations acquises.
Par contre, quand une situation est imprévue et que ni l’instinct ni les habitudes acquises ne permettent de résoudre ce problème, alors se constitue une nouvelle conduite, d’un rang supérieur qu’on appellera l’intelligence.
En quoi consiste-t-elle alors ? Claparède répond en invoquant trois moments fondamentaux dans l’acte d’intelligence :
En premier lieu, la question
La question donne sa direction à la recherche. Comme vous le voyez ce que Claparède appelle la question qui dirige la recherche, est ce que Binet appelait la direction (en y englobant la consigne, autrement dit une question).
Deuxièmement, l’hypothèse
En quoi consiste l’hypothèse ? Dans l’action matérielle, elle consiste en essais et erreurs, autrement dit, en tâtonnements. Mais il peut y avoir intériorisation du tâtonnement, c’est-à -dire un tâtonnement mental et conceptualisé, qui consiste alors à ce qu’on appelle couramment la recherche d’hypothèses. L’hypothèse étant donc l’équivalent intériorisé des tâtonnements extérieurs, c’est ce que nous avons trouvé dans Binet, 10 ans auparavant dans ce qu’il appelait l’adaptation au sens strict et qu’il définissait déjà explicitement par le terme de « tâtonnement » (mental ou matériel).
Troisième moment : le contrôle
Contrôle qui peut être empirique, c’est-à -dire qu’il y a réussite ou échec dans l’action matérielle ou qui peut être inférentiel, c’est-à -dire, intériorisé en fonction des connaissances acquises et qui permettront de contrôler, de critiquer l’hypothèse. C’est donc ce que Binet appelait la correction.
Comme vous le voyez, c’est exactement le schéma de Binet, mais traduit autrement. Or, chose très curieuse et je l’ai vérifiée l’autre jour en préparant cette présentation d’aujourd’hui, Claparède dans son article de 1918 ne cite pas Binet. Et pourtant ils étaient très amis. De plus, Claparède était d’une très grande honnêteté et il citait toujours tout le monde. Et contrairement à certains auteurs, il citait notamment les auteurs qui étaient en accord avec lui sans se borner, comme on le fait souvent, à ne citer que les adversaires et à passer sous silence les gens qui avaient déjà parlé dans le même sens que celui qu’on adopte actuellement. Donc, Claparède, s’il avait eu en tête l’article de Binet-Simon sur « L’intelligence des imbéciles », l’aurait, bien entendu, cité d’un bout à l’autre dans sa propre théorie de l’intelligence qui en est pratiquement un décalque. Comme il n’y a pas de citations je conclus que Claparède n’avait pas lu, en tout cas, pas jusqu’au bout « L’intelligence des imbéciles » parce que le problème ne l’intéressait peut-être pas. Mais, en tout cas, il n’a pas soupçonné et cela a été mon cas longtemps, que c’est là et là seulement, au chapitre treize de ce grand article, qu’on allait trouver le schéma de l’intelligence rappelé tout à l’heure. Autrement dit, entre Claparède et Binet, il y a convergence et non pas connaissance directe. Cette convergence, ici, de nouveau, est très utile à titre de vérification. Que ces deux esprits qui l’un et l’autre ont médité profondément sur l’intelligence, en arrivent à des idées si analogues avec 10 ans d’écart en faveur de Binet, montre évidemment la valeur d’un schéma. J’ajoute entre parenthèses que si Binet et Claparède étaient très amis, il en était de même entre Claparède et Janet et en ce cas également, les amis ne se lisaient pas toujours très attentivement les uns les autres ; quand Janet nous a donné son interprétation du sommeil, il a complètement oublié que Claparède avait fait tout un volume sur ce sujet. Dans le présent cas, c’est Claparède qui a oublié Binet mais je ne crois pas qu’il l’ait oublié, je crois que réellement son texte lui a échappé pour des raisons indiquées tout à l’heure.
Voilà , Mesdames et Messieurs, les quelques réflexions que j’avais à vous soumettre à propos de la psychologie de Binet et de ses idées profondes sur l’intelligence. Mais répétons qu’il n’a pas été seulement l’auteur de ce schéma de la pensée mais encore l’initiateur ou l’un d’entre eux des deux révolutions fondamentales de la psychologie du début de ce siècle, la réfutation de l’associationnisme et la psychologie conçue comme science de la conduite et pas seulement de la conscience.