Préface. La construction de l’espace (1975) a
Le bel ouvrage de Monique Pinol-Douriez porte sur des sujets trop peu étudiés et d’une grande importance pour notre connaissance du développement des fonctions cognitives : à propos d’expériences très poussées sur la traduction en dessins de trajets parcourus dans l’espace les yeux fermés ou sur la reproduction imitative simple de tels trajets, elle analyse les rapports entre les claviers posturo-cinétiques et proprioceptifs et le clavier visuel, et, comme celui-ci s’exprime en ce cas par le graphisme, les rapports plus généraux entre le schématisme perceptivo-moteur et la sémiotisation spatiale avec ses schèmes conceptuels.
Or les traductions du posturo-cinétique ou du tactilo-kinesthésique en visuel et réciproquement qui s’imposent déjà durant toute la période sensori-motrice (à propos de la préhension, des mouvements visuellement observables du corps propre, de l’acquisition graduelle des diverses formes d’imitation jusqu’à celle se rapportant au visage, etc.) sont fondamentales, non seulement quant à la construction de l’espace, qu’analyse l’auteur avec un soin particulier, mais encore de la causalité, etc. : même la causalité perceptive de Michotte, que celui-ci considérait comme étant d’origine soit tactilo-kinesthésique soit purement visuelle, me paraîtrait inexplicable si elle ne reposait pas sur de continuels échanges entre ces deux domaines. Quant aux relations plus générales entre les schèmes sensori-moteurs et la sémiotisation, sur lesquelles nous allons revenir, c’est tout le problème du passage de l’action à la pensée qui est ainsi à nouveau soulevé.
Mais avant d’en arriver là j’aimerais souligner avec vigueur les rares qualités de l’ouvrage de Monique Pinol-Douriez. On y trouve, en effet, ce qui n’est guère commun, autant de sûreté dans le survol et la discussion détaillée des questions théoriques que dans la conduite, l’analyse critique et le contrôle des expériences elles-mêmes. On y admire en outre une large connaissance des auteurs de toutes les écoles, et, en ce qui me concerne, j’ai vivement apprécié la compréhension très complète de mes hypothèses, ce qui est loin d’être fréquent, en particulier une analyse d’une grande finesse sur des points difficiles, par exemple quant au rôle de la signification dès le niveau des indices perceptifs et quant à la différenciation du signifiant et du signifié au moment de la constitution de la fonction sémiotique.
À en venir au problème général des rapports entre les schèmes sensori-moteurs antérieurs à la sémiotisation et les schèmes conceptuels dont celle-ci permet la constitution, l’ouvrage qu’on va lire fournit de précieuses contributions à cet égard. Les différences entre ces deux sortes de schèmes sont d’abord naturellement que les seconds portent sur des distances spatio-temporelles bien supérieures, avec des vitesses bien plus grandes et de façon médiate puisqu’ils enrichissent les objets de cadres manipulables par la pensée grâce à la sémiotisation elle-même. Mais il s’y ajoute ce fait fondamental que l’assimilation comme telle augmente sensiblement de pouvoir : tandis qu’au niveau sensori-moteur elle demeure une intégration des objets aux schèmes qui les utilisent, mais sans assimilation des objets entre eux, ce qui paraît caractériser l’assimilation conceptuelle est de parvenir en surcroît à une telle mise en relation des objets eux-mêmes : un chat est assimilé aux autres chats, etc., avec conscience plus ou moins claire mais progressive de l’extension de telles classes ou préclasses. Mais en quoi consiste un tel processus ?
Monique Pinol-Douriez répond avec raison que la première étape de la sémiotisation est due aux schématisations et accommodations pluri-modales de l’imitation, qui permet à la fois d’individualiser les objets et de les mettre en relations, ce qui fournit la raison de ces nouvelles assimilations. Et, notons-le, elle attribue ainsi avec justesse à l’imitation toute une gamme de conduites qu’on ne lui rattache pas toujours : imitation de soi-même aussi bien que d’autrui (ce qui remonte à Baldwin) et des objets autant que des personnes, ce qui va de pair avec son caractère essentiel d’accommodation.
Mais il se pose alors un autre problème : dans la mesure où les nouvelles assimilations supposent des accommodations variées, jusqu’où pourront alors s’étendre celles-ci ? C’est le problème de ce qu’on pourrait appeler la norme d’accommodation d’un schème d’assimilation, dans le même sens que les biologistes parlent de la norme des variations possibles (des phénotypes) par rapport à un génotype. Il semble en effet que tout schème comporte une norme possible d’accommodation : il peut accommoder jusqu’à une certaine frontière mais pas au-delà et cette norme dépend bien entendu de caractères internes très difficiles à analyser pour ce qui est de la cohérence et de la plasticité du schème. Mais elle dépend aussi de l’ensemble des relations entre les sous-systèmes : plus ces relations sont nombreuses et plus la norme d’accommodation d’un schème particulier s’étend. Or, l’analyse si fouillée que Monique Pinol-Douriez nous donne des sous-systèmes spatiaux, avec leurs interactions dans le sens des compensations, assimilations réciproques ou conflits est à coup sûr de nature à faciliter l’étude d’un tel problème, bien qu’il reste naturellement ouvert et encore assez éloigné des solutions théoriques générales ou même locales.
Au total le bel ouvrage que j’ai le grand plaisir de présenter ici est riche en enseignements de tous genres, en ce qui concerne la clarification des idées autant que les multiples apports expérimentaux, et même, ce qui n’est pas un moindre mérite, quant aux nouvelles questions qu’il conduit à se poser. Notre vœu le plus sincère est qu’il marque le début d’une série d’autres travaux et que Monique Pinol-Douriez trouve, non pas l’énergie, car ses réalisations actuelles montrent à l’évidence combien elle en dispose, mais le temps et les situations favorables de travail qui lui permettront de multiplier les recherches et les travaux dont ses amis la savent capable et dont son œuvre actuelle fournit un premier et éloquent exemple.