Entretiens avec Jean Piaget (I-IV) (1976) a
Jean PIAGET: « Pour faire du neuf, il faut disposer d’une tête de Turc, et chercher le contraire »
« Les influences négatives sont tout aussi importantes que les autres. Le positivisme logique m’a servi de tête de Turc; c’est un service qui n’est pas négligeable. »
Jean Piaget a fêté son quatre-vingtième anniversaire en août dernier. On a célébré l’événement partout, et nous avons, pour notre part, rendu compte du colloque international qui s’est tenu à l’Université de Genève à cette occasion (Samedi littéraire du 10 juillet 1976). Il nous a semblé souhaitable, pourtant, de n’en pas rester là . Jean Piaget est mondialement connu pour une oeuvre- épistémologique et psychologique aussi fondamentale qu’elle est difficile. Nous lui avons demandé de la situer pour nos lecteurs en évoquant ses origines. D’autre part. Jean Piaget a bien voulu s’exprimer sur des sujets qui ne font pas proprement partie de ses travaux, qui cependant les concernent. Ainsi en va-t-il de l’art, de la philosophie, de la psychanalyse, du marxisme et rie la pédagogie. Le grand savant nous en entretient en toute simplicité, et nous le remercions d’avoir consenti à le faire.
Charles Widmer »Vous êtes le psychologue et l’épistémologue de la genèse. Qu’en est-il de la genèse de la pensée de Jean Piaget ? Pouvez-vous situer pour umls le vdntetiie qui l’a vue naître, préciser comment vos thèses épistémologiques sont progressivement apparues dans ce contexte, nous informer sur les influences. théoriques . qui vous ont marqué ?
Jean Piaget — Pour ce qui est de la première partie de votre question, j’y ai souvent répondu dans des situations analogues : quand je faisais mes études, j’étais d’un côté biologiste, et j’avais déjà publié bien des choses sur la malacologie (science des mollusques) ; mais d’un autre côté, vers l’âge de quinze ans, j’ai commencé à me passionner pour les problèmes d’épistémologie, à partir de L’évolution créatrice, de Bergson, et j’ai conçu le projet d’élaborer une théorie biologique de la connaissance. Bergson ne me suffisait nullement, narce que cela me paraissait spéculatif bien plus que fondé sur des expérimentations possibles.
Pourquoi l’intelligence chez l’enfant
Alors, j’ai essayé de trouver le lien entre la biologie et l’épistémologie. Il aurait fallu, pour cela, suivre la genèse de l’hominisation, voir comment la raison humaine s’est développée à partir de l’intelligence des primates ; mais on ne sait à peu près rien de l’homme fossile. On en connaît les structures anatomiques, on en connaît les techniques, et Leroi-Gourhan a très habilement tiré de ces techniques certaines indications sur l’intelligence des préhominiens ; mais c’est l’intelligence pratique, dont on ne voit que les résultats, et nous ne savons rien des raisonnements intérieurs que ces êtres pouvaient fournir.
Alors, dans ces cas-là , quand on a en biologie un trou dans la phylogenèse 1 et qu’on ne connaît pas les transitions, on la remplace par l’ontogenèse2. Cela ne veut pas dire qu’on admette strictement le principe du parallélisme entre le développement de l’espèce et celui de l’individu, mais le développement de l’individu fournit toutes sortes d’indications et permet très souvent de reconstituer des séries phylogénétiques. Le domaine tout indiqué était l’étude de l’intelligence chez l’enfant, puisque l’enfant constitue la transition entre le biologique — puisque à sa naissance il n’a que des réflexes héréditaires et des mouvements spontanés — et le mental, dans la mesure où l’on peut suivre ce développement. Dès mes premiers sondages, j’ai trouvé la méthode extraordinairement féconde du point de vue de l’analyse épistémologique. C’est de cette manière que se sont précisés mes travaux.
Vous m’interrogez d’autre part sur les
i Développement de l’espèce.
 » Développement de l’Individu.
influences qui m’ont marqué. Je ne parlerai pas de mes maîtres en biologie. En épistémologie, c’était d’abord le logicien Arnold Reymond, qui enseignait alors à Neuchâtel, et dont j’ai suivi les cours. J’avais avec lui des relations très étroites. Nous discutions ensemble presque chaque semaine de problèmes théoriques. Une autre influence positive a été celle de Léon Brunschvicg, dont j’ai suivi les cours à Paris, et avec qui j’ai eu aussi des contacts personnels assez poussés. Il préconisait une épistémologie ouverte, ce dont je me suis inspiré, mais tellement ouverte qu’elle n’avait pas pour lui de ligne directrice, de vection : la connaissance rationnelle pour Brunschvicg évolue avec le même imprévu et la même créativité que l’intuition pour Bergson.
Les influences négatives sont tout aussi importantes. Je me suis heurté assez vite à l’épistémologie de Meyerson, que j’ai aussi bien connu et vu de près. Mais cette épistémologie était fondée essentiellement sur l’identification : le propre de la raison, c’est d’identifier.
Cette thèse me paraissait à l’opposé de ma tendance personnelle à croire à la créativité continuelle, à un constructivisme. D’ailleurs, les objections à Meyerson. on les trouvait chez Meyerson lui-même, puisqu’il montrait que l’identification rate dans tous les domaines, qu’elle n’explique pas la réalité physique, qu’elle n’explique pas la fécondité des mathématiques non plus. Cette influence de Meyerson était grande à titre d’antagonisme. Dans la suite, j’ai un peu connu et étudié positivisme logique, le positivisme contemporain, qui n’est pas uniquement empiriste, mais qui considère la logique comme un langage exprimant la réalité, parce qu’exprimant les connections logico-mathématiques de l’intelligence du sujet. Ici, de nouveau, cela m’a fortement influencé : pour faire du neuf, il faut disposer d’une tête de Turc, et chercher le contraire. Le positivisme logi
que m’a servi de tête de Turc ; c’est un service qui n’est pas négligeable.
C. W. — Vous avez pris, dans « Sagesse et illusions de la philosophie » 3 à l’égard de cette dernière discipline, une position très nette et sévère, qui a dérangé beaucoup de monde. Vous avez situé de manière rigoureuse et impitoyable la légitimité de la réflexion philosophique. Vous ne vous êtes pas prononcé vous-même sur les questions que vous définissez comme typiquement philosophiques. Je voudrais en savoir plus sur Piaget philosophe et ce qu’il pense des problèmes qui dépassent le champ de son étude scientifique.
Piaget philosophe
J. P. — C’est difficile à dire, parce que le seul problème qui m’intéresse en philosophie, c’est l’épistémologie. Dans les grandes lignes, si on cherche le cadre, ma conception du réel serait celle . d’une créativité continue dans tous les domaines. Et d’autre part, je suis profondément réaliste. Etant données les sources biologiques de la connaissance, je crois que l’objet existe et que le réel existe, indépendamment de nous et
3 Presses Universitaires de France.
antérieurement à nous. Mais je crois d’autre part que l’activité du sujet est fondamentale. et qu’on ne connaît rien sans passer par ses opérations. Il n’existe pas d’observable pur : l’observable est toujours interprété : par conséquent c’est l’activité du sujet qui intervient. Cet accent continuel que j’ai mis sur < lle. et mon réalisme d’un autre côté, ne me paraissent pas contradictoires. Je pense que le sujet est. d’un côté un objet parmi les autres par son organisme, qui est matériel et qui est source d’actions matérielles, elles-mêmes point de départ, de la connaissance. Le sujet est donc un objet physico-chimique parmi les autres, et il est d’autre part la source de tous
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les instruments qui permettent de connaître les autres objets et lui-même. C’est dire qu’il y a là un cercle fondamental, et c’est ce cercle que je donnerais comme le propre de ma philosophie. Cercle qui n’est certes pas un cercle vicieux : c’est une spirale dont les tours s’agrandissent au fur et à mesure qu’elle monte.
C. W. — Ou dit, de manière peut-être trop dramatique, que les sciences humaines ont fait « éclater » l’homme — dont la notion deviendrait caduque — en mettant en lumière les déterminations auxquelles il est soumis. Votre collègue américain Skinner, avec qui vous n’êtes pas d’accord à bien des égards sur le plan de la psychologie, va jusqu’à considérer qu’il est lui-même détermine à écrire ses propres livres, et prétend qu’il faut éliminer le mot "liberté » de notre vocabulaire. ’
J. P. — Là aussi je suis aux antipodes de Skinner. Je pense que le déterminisme est un instrument de connaissance créé librement par le sujet, qu’il n’y a pas de connaissance sans choix et liberté, et que par conséquent le déterminisme a ses limites. Le déterminisme lui-même est le lait d’une création libre d’instruments pour comprendre le réel, et si j’en crois Prigogine et ce qu’il dit de la microphysique et des systèmes physiques qu’il appelle dissipatifs . il n’y a pas de déterminisme strict ici non plus.
C. W. — Vous croyez à la liberté, en quelque sorte ?
.J. P. — Certainement ! La liberté, entendons-nous…
C. W. — Justement. quelle définition en donneriez-vous ?
J.-P. — J’en parle sur le terrain de la connaissance. Je ne me suis pas préoccupé du libre arbitre et de Ces questions plus générales. Sur le terrain de la connaissance, je pense que le déterminisme est lui-même un témoignage de la liberté de la raison qui construit ses instruments.
C. W. — Pensez-vous qu’avec le temps on pourra rendre compte totalement de l’homme dans les termes du langage déterministe ?
J. P. — Je pense que pour ce qui est de l’homme, comme de n’importe quoi objet, la connaissance totale est une limite qu’on n’atteint jamais, mais dont on se rapproche par approximations successives. Pour comprendre l’homme, il faut comprendre les liens qui relient ses différents caractères, ses différents aspects. Ces lions, c’est toujours de la causalité, et en un sens du déterminisme. avec pourtant celte restriction fondamentale que j’ai faite tout a l’heure.
« Cf. B. F. Skinner, Beyond Freedom and Dignity.
Entretiens avec Jean PIAGET (II)
Selon Jean Piaget, l’intelligence est une marche vers un équilibre jamais atteint
■« Il y a un désir de la raison, une recherche de totalité, sans qu’on atteigne jamais à cette totalité. »
A l’occasion des quatre-vingts ans de Jean Piaget, nous vous présentons une série d’entretiens que le grand savant a accordés à notre collaborateur Charles Widmer. Dans notre dernier numéro, Jean Piaget retraçait les étapes de sa carrière, et faisait état de sa philosophie : un réalisme attentif au problème de la connaissance, et un refus du déterminisme total qui nierait la créativité de la raison. Dans cet entretien, Jean Piaget évoque l’influence de Kant, et les applications qu’on a pu faire de la psychologie génétique dans le domaine de l’art.
C. W. — Kant avait proposé une théorie de la connaissance qui mettait en évidence l’apport du sujet dans la constitution du savoir, en manquant pourtant le fait de la genèse. Une de ses conclusions importantes était que les structures intellectuelles qui interviennent dans la connaissance limitent, en même temps qu’elles l’assurent, le champ de la connaissance possible. En va-t-il de même pour vous ? Croyez- vous qu’on peut assigner des limites indépassables au savoir ?
J. P. — Quand vous me parliez des influences que j’ai subies, j’aurais dû vous parler des lectures. Kant a été pour moi le centre de mes lectures épistémologiques pour ce qui est des théories du passé. Je pense que la notion de l’a priori 1 chez Kant comprend deux aspects qui sont reliés dans sa pensée d’une manière indissociable, et qu’au contraire je dissocie. Le premier aspect, c’est l’aspect de nécessité : l’a priori,
1 Pour Kant, les formes de l’intelligence qui permettent l’élaboration de la connaissance, et lui donnent son caractère de nécessité, sont là avant tout apprentissage, avant toute expérience. Elles sont donc a priori. (C. W.>
c’est ce qui s’impose nécessairement à la raison. Et le second aspect, c’est l’aspect du préalable : ce qui est antérieur à toute prise de contact avec l’expérience. Je retiens le nécessaire, et j’écarte le préalable. C’est-à -dire que la nécessité est au terme et non pas au point de départ. Elle se construit, et elle est justement l’objet de nos recherches actuelles au Centre d’épistémologie génétique. Elle se construit, c’est un devenir et un terme qui n’est jamais atteint. Dans le colloque sur l’explication dans les sciences que j’avais organisé à Genève avec l’Académie internationale de philosophie des sciences, le logicien Ladrière le disait très bien : « La forme ne se contemple pas. ne se constate pas ; il y a une montée vers la forme, et une montée dont le terme n’est pas assignable. » C’est une construction continue, et il y a ici convergence complète avec ce que j’appelle le constructivisme dans ma propre théorie.
C. W. — Pour en rester à Kant, il semble dire dans son œuvre que la raison comprend en elle-même une espèce de tendance à la totalité, qui la fait parfois d’ailleurs verser dans des abus. Ma question est celle-ci : concevez-vous que l’intelligence est pur outil pour l’homme, ou qu’il est de la nature de l’intelligence elle-même de viser à la compréhension totale ? En bref, si vous me permettez l’expression : y a-t-il un désir de la raison ?
J. P. — Oui, je serais entièrement de cet avis. Il y a un désir de la raison, il y a une recherche de totalité qui procède toujours par approximations successives, sans qu’on atteigne jamais à cette totalité. Je ne ramène pour ma part les mécanismes fondamentaux du travail de l’intelligence, ou de la raison — ces deux termes sont synonymes pour moi — ni à l’empirisme (connaissance-copie), ni à l’apriorisme ou à l’innéisme, qui connaît une nouvelle vogue aujourd’hui avec Chomsky et son école. Je pense que l’intelligence se construit par un mécanisme d’autorégulation, donc d’équilibration. Cette équilibration est une équilibration majorante : c’est-à - dire qu’il n’y a pas retour en cas de perturbation à l’équilibre antérieur, mais toujours construction d’un équilibre plus large et plus fort ; et je pense que cet équilibre n’est jamais atteint. Dès qu’on atteint une structure, en mathématiques pures par exemple, il y a immédiatement une recherche de dépassement. On se demande dans quoi on peut l’englober ; donc on recherche une structure plus large.
C. W. — L’intelligence, vous l’avez montré, n’est pas simple compréhension passive de la réalité, mais production active de cette compréhension. Elle s’exerce évidemment dans le domaine des sciences. Elle s’exerce aussi sans doute dans le domaine de l’art, que ce soit dans la création elle-même, ou dans cette autre forme de création qu’est l’appréciation esthétique. Selon vous, le cognitif intervient-il dans l’art ?
J. P. — J’aurais été très embarrassé par votre question il y a quelques semaines, mais entretemps j’ai pris connaissance du livre d’une critique d’art, Suzi Gablik, qui s’occupe spécialement de la peinture. Ce livre s’appelle Pro- gress in Art Elle reprend mes trois périodes fondamentales dans le développement de l’intelligence — période préopératoire, période des opérations concrètes et, depuis onze-douze ans, période des opérations formelles ou hypothetico- déductives — et elle prétend retrouver ces stades dans l’histoire de la peinture.
Au préopératoire vous avez l’art primitif, qui néglige toute perspective et qui a toutes sortes de caractères restrictifs que vous connaissez bien ; au stade des opérations concrètes, vous auriez l’art classique, qui débute avec- la peinture de la Renaissance ; puis l’art contemporain, cet art que des gens comme moi n’arrivent pas à comprendre. (Quand je vois un tableau d’art contemporain, il y a deux questions que je me pose. C’est d’abord : comment peut-on juger qu’il est bon ou qu’il est mauvais? La deuxième question : combien de temps ce monsieur a- t-il mis pour brosser cette affaire qui pourrait être faite apparemment en dix minutes ? Cela, c’est une petite parenthèse.) Cette dame, au contraire, prend l’art contemporain au sérieux, et elle y voit la période hypothético-déductive. C’est-à -dire que ce n’est plus le réel, ce n’est plus les objets concrets ; c’est la construction pure. Ces stades de l’art sont donc les stades des présupposés cognitifs, des instruments cognitifs de prise de contact avec le réel, dont l’artiste fait alors une œuvre. Cela n’est pas une évolution dans le beau comme tel, si je puis dire, mais dans la construction et l’intelligence des objets que suppose la conception des œuvres d’art.
2 Suzi Gablik, Progress in Art, éd. Thames and Hudson, 1976. Sous-titre : « Y a- t-il un progrès en art ? Une vision radicale et stimulante de l’art basée sur les Idées de Jean Piaget, Claude Lévi-Strauss et Thomas Kuhn. « L’art incarne des modes de la pensée qui se développent en partant du simple et du concret pour aller vers l’abstrait et le complexe. »
Entretiens avec Jean PIAGET (III)
Jean Piaget admet des coïncidences entre ses découvertes et la théorie de Karl Marx
■N’étant pas économiste et n’étant pas sociologue, j’avoue à ma honte n’avoir pas lu Marx, n’avoir pas lu « Le Capital »
Jean Piaget, qui a fêté ses quatre-vingts ans en 1976, nous donne ici le troisième entretien d’une série qui se terminera la semaine prochaine. Après avoir retracé les étapes de sa carrière, fait état de philosophie et mentionné l’usage qu’on peut faire de ses découvertes dans le domaine de l’art, il aborde ici des questions pédagogiques, et précise sa position quant aux analogies qu’on peut trouver entre son œuvre et la théorie de Karl Marx.
C. W. — La question que j’aimerais vous poser maintenant est une question d’enseignant : l’intelligence est une dans ses structures. Comment se fait-il pourtant que certaines intelligences fonctionnent avec aisance dans le domaine de la compréhension littéraire ou de l’histoire, alors qu’elles sont d’une grande maladresse dans l’appréhension des mathématiques ou de la physique ? On trouve aussi la situation inverse.
J. P. — Malheureusement, je n’ai pas fait de recherches qui me permettent de
vous répondre. Je ne m’intéresse pas à l’individu : je m’intéresse à la connaissance, et par conséquent à ce qu’il y a de commun aux différents sujets : je n’al pas fait d’études sur les aptitudes qui différencient les individus les uns des autres. Mais ce que je crois avoir vu dans le cas des enfants que j’ai pu interroger — et j’en ai interrogé des quantités dans des domaines logico-mathématiques ou de physique — c’est qu’il ne me paraît pas certain qu’il y ait réellement là des types d’origine interne, de
causalité endogène. Je pense que les circonstances dans bien des cas ont faussé la compréhension, en particulier en mathématiques. Si l’on n’a pas compris le départ, ou si l’on a manqué un chaînon, on est ’perdu pour la suite. Perdre un chaînon, ne pas comprendre le départ, cela peut très bien être dû à des causes affectives, aussi bien qu’à des questions de type de formation intellectuelle.
La solution logique du problème
J’ai fait souvent cette expérience : je demandais au maître de m’envoyer des élèves faibles en mathématiques, ou faibles en physique, et puis je leur posais mes questions. Celles-ci comportaient des raisonnements logico-mathématiques, des raisonnements de causalité physique, mais sans intervention de la mesure, du nombre, de la quantité; je mettais tout l’accent sur la solution logique du problème. Je constatais alors que ces individus faibles en mathématiques et en physique répondaient aussi bien que les autres. Et quand je leur demandais s’ils pensaient que les problèmes que je posais avaient quelque relation avec les problèmes mathématiques, ils répondaient qu’ils n’en voyaient aucune. Si bien que je pense que dans bien des cas. la soi-disant incompréhension des mathématiques, c’est l’incompréhension du langage du maître. L’élève pourrait très bien résoudre les problèmes avec un langage différent. Les maîtres de mathématiques ont une tendance à employer beaucoup trop tôt des méthodes purement axiomatiques, méthodes purement abstraites, tandis que se rattacher au concret comme je le fais dans mes questions permet des solutions. J’ai donc de sérieux doutes sur cette typologie.
Piaget et Marx
C. W. — On peut déceler certaines analogies entre la pensée de Marx et votre théorie psychologique. En particulier, on retrouve le rapport dialectique dans la relation entre le sujet et l’objet, le sujet étant actif dans ce rapport, ce qui n’est pas sans rappeler là notion de praxis. D’autre part, si vous permettez de poursuivre dans cette recherche peut- être douteuse des analogies, de même que vous discernez une équilibration progressive, avec niveaux successifs d’intégration, dans la marche vers les structures achevées de l’intelligence, on peut dire que Marx en voit également une dans la marche de l’Histoire vers la société communiste.
Comment votre manière de concevoir la psychologie et l’épistémologie est-elle reçue dans les cercles marxistes ? Quels rapports avec-vous entretenus avec la pensée de Marx ? Quelle créance accordez-vous à la philosophie marxiste de l’histoire ?
J. P. — Sur ce point, je peux vous répondre deux choses. La première, c’est qu’il n’y a aucune influence directe. C’est-à -dire que n’étant pas économiste et n’étant pas sociologue, j’avoue à ma honte n’avoir pas lu Marx, n’avoir pas lu Le Capital, n’avoir pas lu les œuvres centrales dont parlent les marxistes. En revanche, un certain nombre de marxistes voient des analogies étroites, et m ont convaincu qu’il en existait. Je puis vous citer parmi les marxistes orthodoxes des gens comme Nowinsky, le philosophe polonais, ou bien comme Lucien Goldmann, dans scs travaux intégralement marxistes. Tous deux voient ces analogies étroites, et les développent longuement. Lisez, par exemple, Nowin- sky dans le volume que j’ai dirigé pour l’encyclopédie de la Pléiade 1. D’autre part, au colloque sur les sciences dont je parlais tout à l’heure, j’avais choisi comme représentant de l’explication dialectique un économiste polonais, Sachs, qui a passé en France et qui déclare qu’il y a convergence nette entre ce que j’appelle mon structuralisme génétique, et ce qu’il considère comme dialectique. Mais il précise qu’il n’est pas un dialecticien orthodoxe, tandis que les autres ne font pas cette réserve.
C. W. — Est-ce que vous vous êtes soucié de vous situer par rapport à la pensée de Marx concernant l’évolution des sociétés dans l’histoire ?
J. P. — Je serais bien malhonnête d’essayer de me situer par rapport à un auteur que je n’ai pas lu. Les rapprochements dont je vous parle m’ont intéressé, mais ils ne sont pas de moi.
1 Logique et connaissance scientifique, Gallimard.
Entretiens avec Jean PIAGET (IV)
Selon Jean Piaget, la conciliation sera possible entre psychanalyse et psychologie génétique
■La psychanalyse devra se plier aux exigences expérimentales, ne pas rester une chapelle
Nous publions aujourd’hui le dernier des entretiens que Jean Piaget, qui a fêté en 1976 son quatre-vingtième anniversaire, a accordés à notre collaborateur Charles Widmer. Il a jusqu’ici évoqué les étapes de sa carrière, sa philosophie, l’usage que l’on peut faire de sa théorie dans le domaine de l’art, des questions pédagogiques et les analogies qu’on peut déceler entre sa théorie et celle de Marx. Il aborde aujourd’hui le problème de la psychanalyse et des relations nuancées qu’il entretient avec elle, se prononce quant à la formation souhaitable des enseignants, et s’avoue satisfait de son œuvre inachevée encore, et féconde pour longtemps.
C. W. — Si l’on perçoit peut-Être trop simplement les choses, on pourrait dire que Freud rend compte de la vie émotionnelle, et que vous éclairez les fonctions cognitives. Concevez-vous comme possible une synthèse entre la psychologie génétique et la psychanalyse, ou y a- t-il dans la psychanalyse des thèses qui en font une théorie radicalement inconciliable avec la vôtre ?
J. P. — Je crois que la conciliation est, ou sera, tout à fait possible. Je dis sera en pensant à l’époque future, qui commence à peine aujourd’hui, où les psychanalystes essaieront de faire des vérifications expérimentales. La psychanalyse, c’est malheureusement une école, je dirais même une chapelle, dans laquelle chacun croit les autres, à condition de se conformer tous à la pensée du
fondateur. Se croire les uns les autres, c’est aux antipodes de la méthode qu’on suit en psychologie expérimentale ou en épistémologie. Quand paraît un travail, le premier souci des autres, c’est de contrôler pour leur compte, de voir si c’est vrai, et de chercher à contredire. Tandis que se croire tout de suite, cela crée une atmosphère sans contrôle. Alors la liaison est actuellement difficile, mais pour cette seule raison.
Les savants et les enfants
J’ai été invité par la grande société des psychanalystes de tous les Etats- Unis, lors de leur congrès annuel, à faire une conférence sur le rapport entre les deux points de vue. Ma conférence s’intitule L’inconscient cognitif et l’inconscient affectif. Je pense qu’au point de vue cognitif, je suis tout le temps dans de l’inconscient, tant que l’enfant n’a pas pris conscience — ce qui est toujours tardif — des mécanismes de sa propre pensée. On trouve au point de vue cognitif des phénomènes tout à fait comparables au refoulement, même chez les savants, pas seulement chez les enfants. En présence de faits qui contredisent les interprétations dont ils sont certains, il arrive qu’ils refoulent le fait. Ou bien ils l’ignorent, ou bien ils le déforment. Il y a donc des séries d’analogies.
J’aimerais quand même ajouter qu’il y a des psychanalystes expérimentaux. Par exemple, Mme Gouin-Decarie. à Montréal, a fait des recherches sur ce que Freud appelle le stade objectai (période pendant laquelle le bébé commence à s’intéresser à la personne des autres, et à sa mère en particulier). Elle a étudié les rapports entre ce stade objectai et ce que j’appelle la permanence de l’objet (à ce point de son développement, l’enfant recherche l’objet, même quand on le cache derrière un écran avant qu’il ait pu s’en saisir). Elle a trouvé des relations étroites, il y a Woolf aussi, et d’autres. Mais les psychanalystes expérimentaux, c’est encore une rare exception.
L’aspect concret de la philosophie
C. W. — Croyez-vous qu’on gagnerait quelque chose en enseignant la psychologie génétique ? Je pense en particulier aux élèves qui font des études secondaires supérieures. Est-ce qu’il y aurait là un type de savoir, utile pour ces jeunes ?
J. P. — Je pense qu’un enseignement philosophique général est nécessaire. S’il resté abstrait et verbal, il ne sert à rien. H doit porter l’accent sur les aspects précis et concrets de la philosophie. D’autre part, il est aussi essentiel pour la formation d’enseigner des aspects précis de la psychologie et de l’épistémologie.
En ce qui concerne les maîtres du primaire, pour parler d’enseignement de la psychologie, j’aimerais qu’ils fassent des expériences et des travaux pratiques. Ils passent actuellement une année à l’Institut mais c’est tout à fait insuffisant comme formation. Ils devraient apprendre à interroger les enfants comme nous les interrogeons, mes collaborateurs et* moi. Que! ’ qpe . soit l’enseignement qu’i|s ont reçu nous, quand, ils voient les résultats de nos travaux expérimentaux, ils sont toujours étonnés. Pour eux, c’est tout à fait
inattendu. La spontanéité, la créativité de l’enfant est quelque chose qui ne va pas de soi dans l’esprit du maître, loin de là , tandis que cela saute aux yeux dès qu’on fait des expériences proprement dites.
C. W. — Quelles sont les recherches auxquelles vous’ nous consacrez actuellement ? Dans quel sens voudriez-vous les noir poursuivies ?
J. P. — L’an passé, nous avons étudié l’ouverture sur de nouveaux possibles, c’est-à -dire la genèse d’une idée nouvelle, non prédéterminée. Cette année,
1. Devenu aujourd’hui facilité de psychologie et des sciences de l’éducation.
nos recherches portent sur le nécessaire, notre problème étant celui des rapports entre le réel, le possible et. le nécessaire. Je ne sais pas comment cela continuera l’année prochaine. Tout dépend de ce qu’on trouve. Chaque étape détermine les questions suivantes.
Heureux et surpris
C. W. — Comment percevez-vous votre propre vie ? Avez-vous le sentiment d’avoir bien accompli les tâches que vous vous étiez fixées ?
J. P. — Je suis de tempérament optimiste, et crois n’avoir ni sentiment de supériorité, ni sentiment d’infériorité. Alors, à voir les réactions des psychologues et des épistémologues actuels, je suis heureux et surpris en bien.
FIN