Préface. International workshop on the cognitive viewpoint (1977) a

C’est pour moi un honneur dont je sens tout le prix que d’avoir été invité à préfacer ce recueil de travaux consacrés à la « cognitive science ». Mais c’est surtout un grand réconfort et un encouragement, car il y a plus de cinquante ans que je me heurte à l’hostilité de la plupart des philosophes en soutenant que l’épistémologie doit se fonder sur le modèle des sciences positives avec vérifications expérimentales, ou émaner directement de l’étude des fondements, mais en fonction des méthodes et des problèmes intérieurs à chaque science particulière. La « théorie de la connaissance » ne constitue en effet pas une « superscience » : elle est le produit ou le lieu de rencontre de connexions interdisciplinaires et, comme telle, elle soulève au moins autant de questions de faits que de problèmes normatifs, en proscrivant toute spéculation.

Pour le dire en un mot, l’épistémologiste, pour résoudre le problème classique « comment la science est-elle possible ? » ou plus simplement « en quoi consistent les connaissances ? » n’a pas à imposer aux savants, ou spécialistes des diverses branches du savoir, sa propre épistémologie en tant qu’il est lui-même un « sujet » particulier de connaissance : l’objet de ses études, ce sont les autres sujets, et son problème est d’expliquer comment ils sont parvenus à constituer des connaissances. Certes ces multiples sujets ont leurs propres normes, et ce sont celles-ci qu’étudie l’épistémologiste et non pas les siennes particulières : il doit donc analyser d’abord des normes extérieures à lui, et cela à titre de faits (on peut parler à cet égard de « faits normatifs ») car, même si, pour les mieux comprendre, il les formalise ou les « théorise » à son usage (au cas où les sujets étudiés ne l’aient pas déjà effectué) il ne prescrit rien, mais se borne à rechercher comment se constituent les connaissances indépendamment des siennes.

Or cette constitution comporte deux aspects inséparables : les raisons que se donnent les sujets pour considérer leurs connaissances comme valables (donc l’aspect normatif) mais aussi (et cela nécessairement lorsqu’on étudie d’autres sujets que soi-même) le devenir historique qui a conduit ces sujets à adopter ces raisons. L’aspect « science de faits » que doit comporter l’épistémologie scientifique est donc essentiellement relatif à la genèse et au développement des connaissances : histoire des sciences, sociogenèse, psychogenèse et même (et fondamentalement) biogenèse, car le point de départ des connaissances est à chercher dans les actions (praxéologie) et cela jusqu’au sein des comportements animaux et de l’auto-organisation physiologique.

Mais on sait assez que c’est précisément ces aspect historique ou génétique qui est le plus contesté par les épistémologies spéculatives ou « philosophiques ». Pourtant le simple bon sens semble devoir imposer cette dimension temporelle et causale : « expliquer » un phénomène consiste à retracer les phases de sa production autant qu’à détailler les facteurs qui la conditionnent et l’on ne voit pas pourquoi la signification d’une connaissance serait seule à demeurer sans rapport avec sa formation. D’autre part toute connaissance, même en mathématiques, est en perpétuel devenir et une structure définitivement acquise, si formelle soit-elle, donne lieu à de nouvelles interprétations lorsqu’elle est englobée en d’autres plus larges qu’elle. Quant à sa construction, elle résulte toujours d’une thématisation d’appareils opératoires déjà utilisés auparavant, mais à titre instrumental avant de donner lieu à une théorie explicite. Ces instruments eux-mêmes ne se sont pas constitués ex nihilo, mais résultent d’abstractions et de généralisations à partir d’opérations plus simples, et ainsi de suite. En un mot, même en des disciplines purement déductives une connaissance donnée est toujours le produit d’un devenir historique qui en détermine le sens, et, loin de consister en un état stable, elle n’est jamais qu’une phase au sein d’un dynamisme formateur général qui est le vrai objet d’une épistémologie scientifique. À combien plus forte raison en est-il de même des variétés expérimentales du savoir.

Mais si l’on accepte l’importance de l’histoire des sciences à titre d’auxiliaire indispensable de l’épistémologie et que l’on en tire la même conclusion pour la sociogenèse cognitive en général (voir les comparaisons si instructives entre la science chinoise et les sciences occidentales), nous aimerions insister sur l’utilité de deux autres sources d’information qui demeurent en général complètement négligées : la psychogenèse et la biogenèse des instruments de connaissance. À commencer par la seconde, elle est seule à pouvoir répondre à l’un des problèmes centraux que soulève la réussite des sciences : comment expliquer l’accord des mathématiques avec la réalité physique, alors que les premières sont le produit des constructions endogènes du sujet, tandis que la seconde est donnée indépendamment de nous et que ses objets demeurent cependant mathématisables jusqu’à des échelles cosmologiques et microphysiques où l’établissement des faits est de date toute récente et demeure très incomplet ? Réduire les mathématiques à un langage, avec l’empirisme logique, c’est imaginer une langue capable de faire tous les récits avant d’en connaître le contenu. Et y voir un produit de l’expérience, avec l’empirisme classique, c’est appuyer les mathématiques sur la physique, alors que l’ordre est inverse. L’accord des mathématiques et du réel est donc sens doute à chercher à l’intérieur même de l’organisme, car celui-ci est à la fois source du sujet (dès les comportements les plus élémentaires) et un objet physico-chimique parmi les autres, obéissant aux mêmes lois qu’eux. Cela ne signifie pas que les connaissances soient innées, mais que, par abstractions successives, elles sont tirées de mécanismes auto-régulateurs de nature biologique. Or, la vie elle-même étant née d’un enrichissement de la matière, la construction des structures cognitives, en prolongeant l’auto-organisation vitale, est, par le fait même, liée en ses sources aux structures physico-chimiques et cette liaison se conserve jusqu’au sein des activités nerveuses : d’où un accord pour ainsi dire interne ou organique, et par cela même d’autant plus profond, entre les mathématiques et la réalité physique. On voit alors l’intérêt épistémologique qu’il y aurait à poser les problèmes d’adaptation cognitive en termes d’adaptation biologique, si obscure que demeure cette dernière, car le néodarwinisme est très loin de l’avoir expliquée en recourant à la seule sélection, notamment au plan des comportements 1.

En une telle perspective, si pleine d’inconnues demeure-t-elle on comprend alors mieux l’importance que peut présenter pour l’épistémologie l’analyse psychogénétique de la formation des connaissances. Partant, à sa naissance, d’un niveau de réflexes et de mouvements spontanés prédéterminés en son système nerveux, l’enfant parvient par lui-même et bien avant le langage à toute une logique de l’action, construisant des schèmes au moyen desquels il assimile le réel et les coordonnant par des relations d’ordre, d’emboîtements, d’intersections, de correspondances, etc. Il en résulte, dès les niveaux sensori-moteurs, des systèmes praxéologiques de transformations, telle l’organisation des déplacements annonçant un futur groupe ; et ce sont ces systèmes qui sont au point de départ des opérations ultérieures de la pensée, une fois les actions intériorisées en représentations conceptualisées. À suivre ces constructions, à partir de l’apparition du langage jusqu’à l’adolescence, rien ne permet mieux que l’analyse expérimentale de telles élaborations, de mettre en évidence le rôle fondamental des activités du sujet. À l’encontre de l’empirisme et de l’innéisme, pour lesquels les connaissances sont prédéterminées dans l’objet ou dans le sujet, on est alors conduit à un constructivisme systématique, dont la dialectique interne apparaît comme à l’œil nu, au vu des auto-régulations que nous qualifierons d’« équilibration majorante » en tant que chaque étape comporte solidairement un progrès de cohérence en même temps qu’un « dépassement ». On retrouve ainsi en termes cognitifs un processus général, déjà à l’œuvre au plan biologique, qui est la mise en équilibre des différenciations novatrices et des intégrations conservatrices.

En ces termes généraux il est clair que l’on découvrira de multiples mécanismes communs au sein des divers développements cognitifs, qu’il s’agisse d’histoire (avec ses réinterprétations successives), de psychogenèse (avec ses possibilités de contrôle expérimental) ou des démarches cognitives actuelles des différentes disciplines qui seront analysées en ce colloque. Il me parait donc hautement significatif quant à l’orientation vers une épistémologie scientifique qu’un organisme tel que « Communication et cognition » réunisse un symposium interdisciplinaire dans le but explicite de substituer aux gnoséologies spéculatives une « cognitive science » dont les développements sont si riches d’avenir.