Préface. Piagetian psychology : cross-cultural contributions (1977) a

Le beau recueil d’études que j’ai le plaisir de préfacer fournit un ensemble très riche et très instructif de documents originaux en un domaine que l’on n’aura jamais fini d’explorer mais dont les auteurs ont réussi à défricher de nouveaux et très importants secteurs : celui de la psychologie comparée des structures cognitives. Le problème fondamental ainsi abordé consiste à établir si le développement de la raison humaine s’effectue de façon analogue dans les différentes sociétés ou si comme certaines formes de psychologie sociale ont tendance à le soutenir, il faut s’attendre à de grandes différences, ou tout au moins à de notables variations, selon les milieux. En cas de similitudes entre les divers développements, il reste d’autre part à établir dans quelle mesure elles seraient dues à des facteurs d’innéité, avec pour limite une structuration entièrement héréditaire, ou jusqu’à quel point elles s’expliqueraient par des mécanismes communs d’équilibration ou d’autorégulation, laissant alors une part à des fluctuations dues aux interactions avec le milieu social.

Or les deux résultats essentiels exposés en cet ouvrage projettent une certaine lumière sur ces questions difficiles. Le premier est que, dans les grandes lignes on retrouve en des civilisations très distinctes les stades de développement qui ont été observés dans les sociétés où ont pu être conduites nos études. Une telle convergence est assurément très significative et semble montrer que les lois de la psychogenèse des structures cognitives présentent une généralité comparable à celle de l’épigenèse biologique dont la formation progressive des instruments propres à l’intelligence humaine constituerait aussi un cas particulier. Il est très frappant à cet égard de constater la présence de comportements analogues chez de petits Européens, habitués à certains objets coutumiers et chez de jeunes indigènes de milieux tout différents qui les manipulent pour la première fois.

Mais un second groupe de faits relevés par nos auteurs est tout aussi instructif : c’est l’existence des différences dans les « décalages » entre les réussites obtenues. On désigne sous ce nom l’écart temporel qui peut se produire lorsqu’une même opération ou de façon plus générale une même structure opératoire sont appliquées à des domaines différents : par exemple lorsque les opérations nécessaires à la solution d’un problème de conservation s’appliquent plus aisément, et par conséquent plus précocement, à un ensemble d’objets discrets qu’à un continu à variations plus complexes (comme une surface dont on modifie la figure). Tandis que les opérations tiennent aux activités du sujet et que leur développement s’explique plus ou moins rationnellement dans la mesure où l’on peut retrouver en celles-ci un fonds commun à tous les sujets, et cela, de plus, niveau par niveau avec ce que les passages d’un niveau au suivant présentent d’intelligibilité pour le psychologue, les décalages expriment par contre les résistances de l’objet : or les objets, variant de l’un à l’autre, peuvent résister aux actions du sujet de manières multiples et non nécessairement comparables. Il en résulte que l’on ne saurait élaborer une théorie générale des décalages, pas plus qu’en physique on ne possède de théorie ou de modèle universels des frottements qui perturbent certaines régularités mais sont à analyser en chaque cas particulier. Cela dit, il est d’un grand intérêt de constater que les décalages observés dans les différents milieux sociaux étudiés en cet ouvrage, peuvent varier d’une situation à l’autre selon les coutumes de l’ambiance et les domaines cognitifs abordés : espace ou collections discrètes, vitesses et temps, etc. Par contre dans la mesure où les jeunes sujets examinés sont scolarisés il semble y avoir tendance à une égalisation progressive à de tels points de vue.

Or cette union de stades relativement généraux et de décalages variables paraît peu explicable dans l’hypothèse de mécanismes cognitifs préformés en une innéité générale. Bien entendu toute évolution mentale comporte des facteurs d’hérédité et de maturation, mais qui intéressent le fonctionnement comme tel sans que cela implique une innéité des structures. La construction progressive de celles-ci relèverait alors d’un système d’auto-organisation ou d’équilibration avec les régulations variables qu’il comporterait et qui rendraient naturelles les variations observées en ce qui concerne les décalages.

Au vu de ces résultats généraux et de la richesse des analyses particulières dont abonde cet ouvrage, il ne nous reste qu’à en féliciter vivement les auteurs, et spécialement leur coordinateur en la personne de M. Pierre Dasen.