Réponse de Jean Piaget au Dr Olivier Flournoy (1977) a 🔗
Je remercie le Dr Flournoy de me donner l’occasion de dire en quelques mots d’où je tire mes informations sur la psychanalyse. J’ai tenu, tout d’abord, à me faire analyser moi-même à titre d’instruction, et mon analyse a été conduite (jusqu’à son satisfecit) par une élève directe de Freud dont je suis donc devenu (dans le jargon d’alors) le « petit-fils ». Puis j’ai fait sa connaissance personnelle et ai présenté sous sa présidence une conférence au Congrès international de Berlin. J’avais fait en 1919, à la Société Binet à Paris, le premier exposé non médical en France sur la psychanalyse, dont j’ai été félicité dans la revue freudienne Imago. J’ai moi-même pratiqué l’analyse quelques mois, entre autres sur un jeune autiste dont je n’ai, a-t-il paru, pas aggravé le cas. Après quoi, sans parler de mes amis de Saussure, Odier et Henri Flournoy, j’ai eu de nombreuses discussions avec les psychanalystes français qui m’avaient demandé une communication. J’ai également pris contact avec Fromm, Mélanie Klein, Bolwby, Erikson et bien d’autres (y compris Adler et Jung) à l’occasion de mes travaux sur la pensée symbolique. J’ai passé plus de trois semaines à la Mecque américaine de la psychanalyse (la Menninger Foundation de Topeka), et ai encore récemment fait une conférence sur « l’inconscient affectif et l’inconscient cognitif » à l’assemblée annuelle des psychanalystes américains, où j’ai malheureusement constaté le faible degré de compréhension des problèmes généraux (sauf Cobliner et quelques rares autres).
Cela dit (et j’ai abrégé beaucoup), je crois pouvoir tirer de ces cinquante-cinq ans de relations deux petites hypothèses : 1. Une chapelle est une collectivité fermée où la tendance prédominante est de se croire les uns les autres et de se conformer aux opinions du maître 1, tandis qu’en une équipe ouverte de chercheurs on cultive la contradiction et la remise en question de tout ce que chacun avance, y compris le patron. 2. L’effort de compréhension et même d’information des psychanalystes à l’égard de la psychologie expérimentale n’est pas l’exacte réciproque de l’effort inverse. Si je me trompe, il s’agit là tout au moins de ce que Popper appelle des hypothèses « scientifiques parce que pouvant être démenties » et si elles le sont, je serai le premier à m’en réjouir.
PS. Quant à Spitz je n’ignore pas l’intérêt de ses publications et les ignore d’autant moins que la grande majorité de ses expériences ont été faites par Käthe Wolf, une excellente expérimentaliste formée par K. Buhler et qui a travaillé plusieurs semestres chez nous avant de quitter Genève à l’appel de Spitz aux USA.