Souvenirs sur Ferdinand Gonseth (1977) a đź”—
Il ne m’est pas possible de situer de façon précise la date de mes premières rencontres avec F. Gonseth car nous n’avons jamais habité la même ville. Mes deux certitudes sont d’abord qu’elles ont débuté très tôt, avant la parution de ses Fondements, qu’il m’a dédicacés en formulant le vœu d’une collaboration progressive entre « la plus jeune des sciences et la plus ancienne », donc entre la psychologie et les mathématiques ; et ensuite que nos entretiens ont témoigné dès le départ d’une surprenante convergence de vues quant à la nécessité absolue d’une épistémologie constamment « ouverte » et quant aux interactions indissociables entre les inférences et constructions du sujet et les données expérimentales relatives aux objets, même s’ils demeurent « quelconques » comme dans le cas de la logique. Je m’occupais à cette époque de la formation du schème de l’objet permanent, nullement élaboré durant les premiers mois du développement et ne se construisant que pas à pas vers 9 à 10 mois en relation avec l’organisation des déplacements. Or Gonseth admit d’emblée la portée épistémologique de ces faits qui mettent en évidence le rôle d’une activité inférentielle nécessaire là où l’empirisme ne verrait que des « lectures », et c’est lui qui m’initia alors à la théorie des « groupes », que j’ignorais encore. J’ai gardé un vif souvenir de ces premiers échanges où un mathématicien philosophe comprenait si bien, contrairement à la plupart d’entre eux, que les mêmes problèmes épistémologiques se retrouvent à tous les niveaux, qu’il s’agisse de psychogenèse (et même avant l’apparition du langage) aussi bien que des constructions scientifiques dans ses paliers les plus élevés.
Notre commun point de départ, prolongeant d’ailleurs l’idée maîtresse de l’œuvre de L. Brunschvicg, était donc celle de l’« ouverture » sur des constructions sans cesse renouvelées ou entièrement novatrices, et c’est avec émotion que j’entendis Gonseth, lors de la journée consacrée en 1970 par l’Académie internationale de philosophie des sciences à fêter son quatre-vingtième anniversaire, mentionner parmi les « dialogues » qui influencèrent sa carrière, ceux que nous eûmes si longtemps, soit lors de ses « Entretiens » de Zurich, soit aux symposiums annuels de notre Centre d’épistémologie, qu’il fréquenta durant des années à partir de 1955 et dont il appréciait les méthodes psychogénétiques.
À cet égard, une autre conviction nous a sans cesse réunis, qui a été celle de l’insuffisance de l’empirisme sous toutes ses formes et notamment du positivisme ou « empirisme logique » contemporain. J’ai deux souvenirs à ce sujet, l’un moins sérieux que l’autre, mais que j’aime à me rappeler tout de même. Nous venions d’entendre ensemble une conférence sur la causalité dans l’esprit du plus pur néo-positivisme et, de ce point de vue, brillante en sa technicité. Sortant de là je dis à Gonseth « J’ai trouvé ça marrant ». Il bondit alors et me répondit « Moi pas du tout : c’est proprement scandaleux ! Comment peut-on se moquer à ce point de ce qui se passe en réalité dans l’esprit du savant ? ». D’autre part, nous avions consacré à notre Centre de Genève toute une année à étudier la « lecture de l’expérience » et cherché en particulier à montrer que, même au plan de la perception, il n’existe pas d’observables purement exogènes, toute donnée extérieure, même purement perceptive (en ce sens que le sujet, adulte comme enfant, croit se borner à « voir » ou « constater ») étant toujours incorporée en une interprétation, si inconsciente soit-elle. Preuve en soit que la perception elle-même peut être modifiée expérimentalement en fonction de ces contextes interprétatifs. La réaction de Gonseth a été la suivante : « Vous avez prouvé empiriquement la fausseté de l’empirisme ».
Mais il va de soi que sous cet accord général subsistaient quelques divergences, car hélas l’épistémologie, aussi scientifique se veut-elle, n’a, pas plus que les autres disciplines ayant pour objet l’esprit humain lui-même, atteint un degré d’élaboration tel qu’une interprétation sur un point particulier puisse s’imposer avec une nécessité suffisante. Il en résulte que, même en ne voulant s’appuyer que sur des faits contrôlables, ce qui est le sens du « principe de technicité » invoqué par Gonseth et de nos méthodes genevoises à la fois psychogénétiques et historico-critiques, il subsiste toujours une part d’interprétation personnelle plus ou moins (ou momentanément) irréductible. Dans le cas des rapports entre Gonseth et moi-même, il s’agissait plus d’une question de choix et presque de degré que d’une contradiction proprement dite : ce qu’il appelle « schémas » me paraît en bien des cas trop voisin de l’empirisme tandis que ce que je nomme « schèmes » est plus proche de la tradition kantienne et c’est pourquoi je lui ai souvent opposé la seconde de ces notions à la première. Cela nous est arrivé en de multiples discussions privées, mais parfois aussi en certaines publications. En ce volume commémoratif consacré à Ferdinand Gonseth, le problème que je me suis posé en acceptant d’écrire ces lignes a été de choisir entre une allusion discrète à ce point de désaccord ou un silence prudent, mais il est une troisième attitude possible que je vais adopter et à laquelle je regrette de n’avoir pas pensé du vivant de mon vieil ami : c’est de tenter un essai de synthèse entre nos deux positions sur ce point précis, autrement dit d’examiner une coordination éventuelle entre les deux notions de schéma et de schème, considérées comme valables toutes deux, mais en des domaines ou moments d’application distincts.
Pour autant que je le comprends, le concept de « schéma » s’applique à des formes de connaissances plus ou moins simplifiées d’une réalité ou situation objective données. Comme tel, il est essentiellement relatif à l’objet et à son échelle comme c’est le cas dans l’exemple type d’un schéma topographique. Ce n’est pas à dire, bien entendu, qu’il néglige l’activité du sujet : celui-ci joue un rôle nécessaire en dégageant l’essentiel de la situation à connaître et en substituant ainsi un système de relations plus élaborées, parce que plus synthétiques, à l’ensemble des observables primaires, mais cette conceptualisation, due au sujet qui schématise, est de nature plus représentative ou figurative que transformationnelle puisqu’il s’agit en premier lieu de se donner un schéma adéquat ou « idoine » à un donné actuel.
Un « schème » tel que je le comprends est par contre le produit de la généralisation d’une action du sujet et sert essentiellement à assimiler de nouvelles situations à celles sur lesquelles a porté l’action initiale. Instrument d’« assimilation » quant aux propriétés communes, tout schème est par ailleurs susceptible d’« accommodations », c’est-à -dire de différenciations en fonction des nouveautés, d’où résulte la formation de sous-systèmes à l’intérieur des schèmes initiaux. Mais surtout les schèmes peuvent se coordonner entre eux et engendrer ainsi de nouvelles transformations en plus de celles qu’expriment les schèmes non encore coordonnés. Le propre des schèmes est donc d’assurer la compréhension des situations en les plongeant en des systèmes de transformations possibles. Comme tels, les schèmes sont donc plus opératoires que représentatifs tout en conduisant par leurs compositions à l’élaboration de structures transformationnelles qui enrichissent les objets en les encadrant.
Or, dans nos discussions, Gonseth s’est toujours refusé à choisir entre les deux significations du schéma représentatif ou du schème d’actions ou d’opérations et son esprit d’ouverture le poussait même à ne pas vouloir s’enfermer dans une « définition » du schéma, lorsque je lui en demandais une, une notion vivante devant rester « ouverte ».
Mais aujourd’hui la synthèse me paraît possible, en remontant à l’idée profonde qui est sous-jacente à la notion de schéma et que Gonseth a développée de plus en plus au cours de son œuvre : c’est celle du caractère toujours approximatif de toute adéquation et du passage nécessaire du « sommaire » antérieur à une « idonéité » procédant par étapes. En un mot c’est la notion féconde d’« horizons de réalité » résultant de l’affinement des méthodes, chaque horizon nouveau comportant la construction de schémas mieux articulés.
Or, si tel est le cas, il semble clair que les schèmes transformationnels et les schémas représentatifs sont complémentaires. Le passage d’un horizon au suivant résulte de constructions et si les activités du sujet sont nécessaires à cet égard, l’intervention de ses schèmes d’actions et d’opérations s’impose à titre instrumental. Mais, en chaque phase, la thématisation des structures obtenues ne reflète qu’une partie simplifiée du dynamisme formateur qui s’« ouvrira » dans la suite sur de nouveaux possibles : sa représentation demeure donc plus ou moins sommaire par rapport au non encore actualisé, d’où ses caractères de « schéma ».
C’est donc au sein d’une dialectique entre la construction et la thématisation qu’il faut, nous semble-t-il, situer le problème, et c’est parce qu’il y a dialectique et non pas correspondance simultanée, que de nouvelles « ouvertures » sont non seulement probables, mais encore nécessairement engendrées par ce processus même.