Remarques finales. Théories du langage, théories de l’apprentissage. Le débat entre Jean Piaget et Noam Chomsky (1979) a 🔗
Au terme de ses interventions, J.-P. Changeux a conclu qu’un compromis était possible entre l’innéisme de Chomsky et mon point de vue constructiviste, et je m’en suis déjà félicité au cours de notre symposium (voir p. 290). Depuis lors, sa belle leçon inaugurale au Collège de France a été rendue publique et j’en tire les plus précieux enseignements 1. Ce que j’en retiens de fondamental est qu’à l’attitude de Chomsky et de Fodor, pour lesquels « l’interaction avec le monde extérieur… n’agit que comme déclencheur de programmes préétablis », Changeux oppose une « épigenèse fonctionnelle » qui « conduit à une économie de gènes » du fait que « l’activité introduit un ordre supplémentaire dans le réseau en développement » : « L’enveloppe génétique offre un réseau au contour flou, l’activité en définit les angles » (p. 285).
Je ne saurais que me réjouir de ces affirmations de l’éminent biologiste, d’autant plus qu’il conclut qu’avec l’apprentissage l’organisme « devient réceptif à des combinaisons externes et mobiles de signes qu’il peut également produire » (p. 287). Ceci me ramène à l’idée que j’ai mal su faire comprendre au cours de nos discussions : dans la mesure où un comportement implique une programmation sortant des frontières du soma et finement adéquate au milieu extérieur, il n’y a que deux solutions : le hasard suivi de sélections, explication classique, mais inadmissible pour la formation des structures cognitives, telles que logico-mathématiques, ou une combinatoire mais à base d’éléments indirectement influencés par le milieu. Or, sans nullement revenir à la notion lamarckienne d’une action directe de celui-ci sur le génome, de plus en plus d’auteurs admettent aujourd’hui sous le nom d’« assimilation génétique » (Waddington), d’« effet Baldwin » ou de « phénocopie » la possibilité du remplacement d’un phénotype par un génotype de même forme. Pour ma part, je vois là l’effet d’une sélection exercée par le milieu intérieur et épigénétique, lorsque ce milieu a été modifié sur quelque point par un phénotype acquis et que ce déséquilibre a entraîné (ce qui n’est nullement le cas pour tout phénotype) une sensibilisation des gènes régulateurs : il n’y a donc à faire intervenir aucun « message » du soma au génome, mais une simple perturbation entraînant des variations semi-aléatoires sur lesquelles s’exerce la sélection interne, d’où les réajustements simulant une fixation du phénotype alors qu’il a été en réalité « remplacé », et cela par une reconstitution purement endogène.
Il n’y a là , certes, que de la spéculation, mais, si je m’incline avec respect devant la simplicité de l’explication néo-darwinienne lorsqu’il s’agit des changements de couleur d’un papillon, je demande qu’on reconnaisse la part de spéculation qu’il y a à généraliser ce modèle dans le cas des comportements. Il devient alors simplement invraisemblable, sitôt que l’on pense à de multiples processus encore mystérieux et biologiquement comparables, tels que le raffinement de certains instincts spécialisés ou l’incroyable adaptation des mathématiques humaines aux plus petits détails de la réalité physique, mis au jour par les techniques contemporaines. Je crois donc la spéculation utile pour combattre d’autres spéculations, car de leurs oppositions peuvent naître les prises de conscience de nouveaux problèmes ; et, en des domaines où l’observation et l’expérimentation ne sont plus possibles, comme celui de la formation historique des comportements, une conscience critique des problèmes est loin d’être à négliger. Chomsky croit sans doute avoir simplifié sa position en renvoyant aux biologistes la question de l’innéité de son « noyau fixe ». Mais je pense, pour ma part, que cette simplification n’est peut-être qu’apparente, car beaucoup de biologistes non éthologistes (et même parfois ceux-ci) ont quelque peine à comprendre que le comportement soulève de tout autres questions que celles du seul pouvoir des gènes, de leurs mutations et des recombinaisons. Il faut donc saluer en Changeux un auteur exceptionnel à cet égard. Je regrette de ne pas avoir connu sa position en écrivant un petit ouvrage actuellement sous presse, mais qui demeure, hélas, purement spéculatif 2. J’y défends une idée qui, si elle était fondée, inverserait assez exactement l’innéisme qui est de mode aujourd’hui : c’est que le comportement conçu, non à la manière lamarckienne d’un produit des « circonstances » extérieures, mais comme l’expression d’un constant besoin de dépassement (extension du milieu et accroissement des pouvoirs de l’organisme) constituerait en fait le principal moteur de l’évolution. Inquiet de mon imprudence, un biologiste très critique de mes amis m’a cependant rendu mon manuscrit avec le commentaire : « stimulant et peut-être même vrai ». Je n’en demande pas plus et, si je raconte cette petite histoire, c’est pour dire que, si le constructivisme épistémique est vrai de l’homme, il me semble devoir débuter dès le comportement animal, autrement dit, s’il est fondé quant à ses raisons intrinsèques (minimum de « préformations » et maximum d’auto-organisation), il doit rester valable à toutes les échelles du vivant.
Pour conclure et en revenir à ce que Changeux appelle un « compromis » entre Chomsky et moi, je n’y vois pas un écart notable avec ce que j’ai toujours soutenu, car, si je ne crois pas à l’existence de structures cognitives innées au sein de l’intelligence, il va de soi que je considère le fonctionnement de celle-ci comme impliquant des mécanismes nerveux héréditaires, tel le réseau booléen que McCulloch et Pitts 3 ont découvert dans les activités neuroniques. Tout ce que je soutiens, et les thèses de Changeux semblent m’en donner le droit, c’est qu’à partir de ce fonctionnement inné de nouvelles régulations, cette fois construites pas à pas par le sujet, sont nécessaires pour élaborer les structures préopératoires puis logiques, dont, en particulier, celles de l’intelligence sensori-motrice conduisant au « noyau fixe » de Chomsky. Il ne semble donc pas avoir à céder grand-chose pour me refuser à un innéisme massif qui n’est que le symétrique et non pas un dépassement de l’environnementalisme naïf.
Cela me conduit aux réflexions de Toulmin sur l’autorégulation (voir p. 404), qui lui paraît insuffisante pour expliquer le progrès des structures cognitives ; il m’a mal compris en me prêtant un modèle d’« homéostasie », qui ne me paraît en effet nullement suffisant, car je ne me réfère qu’à une sorte d’« homéorhésis 4 » épigénétique généralisée, et je crois trouver dans les faits expérimentaux un passage graduel des régulations aux autorégulations (avec feedforward, etc.) et, de là , à l’auto-organisation qui caractérise les stades opératoires et la formation de structures équilibrées. À ce niveau, l’auto-organisation se prolonge même en bien des cas en auto-programmations : le processus général est donc une équilibration « majorante », que j’analyse longuement en un livre récent 5.
Quant au rôle de la culture sur l’éducation de l’individu, il faudrait être bien naïf pour ne pas en tenir compte, mais le problème psychologique est d’établir comment elle agit : or, elle donne lieu à une assimilation active et au moyen des mêmes structures et instruments que l’adaptation (pratique et cognitive, ce qui ne fait qu’un) à toute réalité.
Pour ce qui est des mécanismes communs à l’histoire des sciences et à la psychogenèse des fonctions cognitives, j’écris en ce moment un livre sur ce sujet en collaboration étroite avec un physicien et historien des sciences, R. Garcia, et nous sommes frappés par la généralité de certains de ces mécanismes. Je ne citerai que l’un d’entre eux, celui de l’abstraction que j’appelle « réfléchissante » parce qu’elle procède à partir, non pas des objets, mais des opérations du sujet : par exemple, la théorie des « catégories » et des morphismes 6 a été tirée par MacLane et Eilenberg des mises en correspondances dont s’étaient servis les Bourbaki dans la construction de leurs structures, mais à titre instrumental et sans encore de thématisation. Or, sous ses formes élémentaires l’abstraction réfléchissante est précisément l’un des instruments de l’auto-organisation au moyen de laquelle l’enfant construit ses structures opératoires, et elle intervient même dans l’explication des faits physiques lorsque la transitivité, la récursivité, la commutabilité ou la distributivité sont attribuées aux relations entre objets, alors que l’abstraction empirique à partir des observables n’avait nullement suffi à cette compréhension. Mais, pour convaincre mon excellent collègue Toulmin, il faudrait voir les faits psychologiques de très près sur lesquels je m’efforce avec plus ou moins de succès à fonder mon épistémologie. Nous y reviendrons à propos de Premack.
Un autre point où je ne puis être en accord avec Toulmin, ni d’ailleurs avec la plupart des biologistes, sauf Paul Weiss et Changeux, est la légèreté avec laquelle on explique les adaptations comportementales et cognitives par la sélection, comme si celle-ci constituait une sorte de pouvoir organisateur transformant des variations quelconques ou aléatoires en conduites adaptées. Or, il faut distinguer deux sortes d’adaptations : 1) l’adaptation-survie qui favorise le taux de multiplication et la conservation de l’espèce, par triage des variations utiles et nocives, toutes deux s’étant produites avant ce triage et indépendamment de lui, et 2) l’adaptation-adéquation qui implique une téléonomie par rapport au milieu (par exemple, les nids d’oiseaux comportent les trois conditions d’abri contre les prédateurs, de solidité et de température suffisante) : or, c’est cette téléonomie qui est à expliquer, car, si elle favorise elle aussi la survie, elle ne saurait plus résulter d’un simple triage, sinon il aurait fallu le sacrifice de milliers de générations, par exemple d’hirondelles, etc., avant que le hasard produise leurs nids perfectionnés. S’agissant maintenant des structures logico-mathématiques propres à l’intelligence, et, entre autres, du « noyau fixe » linguistique que Chomsky croit « inné », je demande ce que seraient les étapes de leur formation génétique, si l’on en restait aux facteurs de sélection du néo-darwinisme. C’est pourquoi Paul Weiss 7 considère avec raison la nécessité d’attribuer aux comportements une organisation en « systèmes » avec leur « dynamique globale », bien qu’il soit le premier à dire que son mécanisme reste à trouver, et c’est pourquoi Changeux invoque une « épigenèse fonctionnelle ». Pour ma part, je retiens certes l’idée de sélection, mais, pour ce qui est des instincts spécialisés ou des débuts de l’intelligence, je songerais à une sélection par le milieu intérieur et épigénétique, dans la mesure où il a été modifié par des activités phénotypiques qui, dans le cas du comportement, supposent toutes davantage qu’une téléonomie interne puisqu’il s’agit d’actions exercées sur l’environnement, d’où de nouveaux systèmes de régulations, encore endogènes, mais à finalité extérieure au soma.
Quant à Premack, son bel exposé me donne une grande satisfaction. Contrairement à Toulmin et à tant d’autres auteurs anglo-saxons, il a bien compris ce que j’entends par « structures » et il en donne de nouveaux et beaux exemples en ce qui concerne la causalité chez le chimpanzé, lors de l’utilisation d’instruments analogue à celle que l’on observe chez le jeune enfant (12-18 mois) au dernier de nos six stades sensori-moteurs. Or, il va de soi que chez le chimpanzé la structure correspond à la définition que j’en donne toujours : c’est le système de ce que « peut faire » un sujet et non pas de ce qu’il en dit ou pense : la structure causale utilisée par le singe n’existe donc pas seulement dans le cerveau de Premack, mais aussi dans les actions mêmes de ses sympathiques sujets. Je demande alors à Toulmin et aux autres critiques de la notion des structures de me faire bénéficier de la même tolérance : elles existent dans ce que « font » les enfants que j’étudie, et non pas seulement dans les demi-formalisations que j’en donne ! Mais les belles découvertes de Premack vont encore bien plus loin avec ses analyses du « langage » acquis et compris par le chimpanzé, car on y retrouve, sous une forme bien plus spectaculaire, les structures cognitives que nous avons considérées comme constitutives d’une logique sensori-motrice : coordinations et emboîtement de schèmes, avec subordination des abstractions empiriques à des abstractions réfléchissantes tirées de ces coordinations mêmes.
À relire l’article subtil et intéressant de Bischof, je comprends mieux les points d’accord et de divergence entre Lorenz et moi-même. J’ai toujours soutenu, pour ma part, que la surprenante adaptation des mathématiques à la réalité physique était due, non pas (ou pas seulement) aux expériences que font l’organisme et le sujet sur les objets qui leur sont extérieurs, mais à une source endogène due au fait que l’organisme, étant lui aussi un objet physico-chimique, voit ses actions et réactions dépendre dès le départ de l’univers physique puisque, à l’intérieur même de l’organisme, elles en participent et obéissent à ses lois. Mais si je suis ainsi foncièrement en faveur d’une origine endogène des structures logico-mathématiques, cela ne signifie nullement qu’elles soient innées en leurs états successifs, et ce pour la raison suivante : la formation et le développement des connaissances ne s’effectuent pas selon une marche ou une progression linéaire, mais procèdent palier par palier avec nécessité de reconstructions sur chaque nouveau palier. Or, ces reconstructions présentent ce double caractère remarquable d’un élargissement ou enrichissement des structures antérieures (puisqu’il s’agit d’un nouveau palier à instruments plus puissants, comme par exemple la représentation par rapport à l’action sensori-motrice) et, en même temps, d’un enracinement plus profond dans la direction des sources endogènes, en vertu des mécanismes de l’abstraction réfléchissante. L’origine endogène des connaissances est, donc, le point de l’accord avec Lorenz, mais la divergence me paraît subsister quant à la nécessité de substituer à l’innéité un mécanisme de continuelles reconstructions et de constructions élargies par autorégulation ou auto-organisation (en convergence assez étroite, répétons-le, avec les thèses de H. von Foerster, que je ne connaissais pas au moment de notre symposium).
Quant au réalisme critique qu’analyse si bien Bischof et au caractère d’adaptation optimale mais jamais complète des connaissances, etc., je crois être en accord assez général avec ses considérations, sauf sur un point peut-être important. Bischof, si je le comprends bien, pense, comme moi, qu’on n’atteint jamais entièrement l’objet, qui demeure une limite, et il parle à ce sujet d’une marche asymptotique. Mais la question est de savoir si cette limite est convergente ou divergente. Or, je la crois divergente en ce sens que l’objet se transforme pendant que la connaissance s’en rapproche. Or, cela m’éloigne encore davantage du « réalisme naïf » auquel Bischof craint que le recours aux mécanismes d’équilibration ne me conduise (voir p. 348).
En ce qui concerne les réflexions de H. Putnam 8 sur les conservations et l’abstraction réfléchissante, il y a désaccord complet, et cela sur le terrain même des faits, que Putnam me semble ne connaître qu’insuffisamment. Il est faux, en effet, de croire que ces processus impliquent le langage : la preuve en est que, vers 9-10 mois déjà , le nourrisson parvient, après une longue et très instructive construction, à la permanence des objets qui se conservent derrière des écrans. Cette conservation précoce est donc bien antérieure au langage et elle exige des abstractions réfléchissantes à partir des coordinations d’actions (ce qui n’a rien d’une généralisation empirique, simplement extensionnelle), puisqu’il existe, comme je l’ai rappelé ici même, toute une logique sensori-motrice, avec des coordinations d’ordre, d’emboîtements, d’intersections, de correspondances, etc., et, sur le plan spatial, construction d’un « groupe des déplacements » (comme le disait déjà Poincaré). Qualifier tout cela de « métaphores » prouve simplement une analyse incomplète des faits expérimentaux…
Si je veux enfin tirer ma conclusion de ces débats pour ou contre l’innéisme, ce qui me frappe est l’absence de symétrie entre la solution Chomsky-Fodor et la mienne. Pour eux, tout se passe comme si l’interprétation des mécanismes cognitifs était affaire de tout ou rien : innéisme radical ou empirisme béhavioriste. J’ai au contraire l’obligation, dans la ligne du constructivisme, de tenir compte de tous les facteurs en jeu : innéité des points de départ, caractère endogène des constructions logiques et mathématiques, exigences de l’expérimentation pour la connaissance des objets, mais nécessité, pour atteindre les observables, de les assimiler en des cadres à nouveau endogènes, etc. Je n’ai donc nullement l’ambition de trancher entre un tout et un rien, mais seulement la candeur de vouloir différencier les situations et de me croire gagnant sur tous les plans…