Réponse du professeur Jean Piaget (1980) a
En général, lors d’une cérémonie de ce genre, les paroles prononcées ne sont que politesses. Or je découvre, au contraire, un ambassadeur qui a trouvé le moyen de me lire et qui a trouvé assez de formes pour en tirer une synthèse et une coordination de quatre points… qui ne m’avaient pas autrement frappé, et que je vais donc m’efforcer de méditer ! Mais n’attendez pas de moi que je fasse un discours car j’ai enseigné pendant cinquante ans en refusant d’en faire !
Mais, ce que j’aimerais simplement rappeler, c’est l’histoire de mes relations avec l’Ordre de la Légion d’honneur. Comme vous le savez, j’ai eu l’insigne joie de passer onze ans à la Sorbonne en tant qu’Helvète. Et vous savez aussi que ce n’est pas la coutume, dans les ordinations de la Sorbonne, de sortir des frontières du pays. Alors j’ai accepté avec joie et j’ai trouvé des collègues avec la plupart desquels j’ai conservé, au plan de la science, des relations étroites. Mais j’ai d’autres souvenirs. Au moment d’entrer dans la salle de cours — c’était, si je me rappelle bien, l’amphithéâtre Richelieu — je me suis heurté à l’appariteur, dont la seule fonction, sauf erreur, est d’ouvrir la porte au monsieur qui va bavarder là , et d’ensuite refermer cette porte en attendant l’heure suivante. Alors, l’appariteur me regarde avec étonnement et me dit : « Dites-moi vous n’êtes pas décoré ». À ma réponse négative, il me demande pourquoi. Je lui précise qu’en Suisse nous n’avons pas de décoration. « Ah ! Eh bien, ce n’est pas fort » me répondit-il ! Voilà mon premier contact avec la Sorbonne. Mais, quelques mois après, le doyen Georges David, le sociologue, me dit que les professeurs de Sorbonne, s’ils étaient d’un certain âge et n’étaient pas décorés, provoquaient des questions de la part des gens qui se demandaient ce qui se cachait derrière cette absence de décoration, ce qu’ils avaient bien pu faire pour ne pas en avoir. « Ce n’est pas votre cas », me dit-il. Puis il apporta une décoration, une « rosette », qu’il fixa à la boutonnière de mon veston en me disant : « Comme ça, vous pourrez vous présenter à vos élèves ! »
Ceci se passait il y a un certain nombre d’années et je suis heureux de constater que les contacts que j’ai eus avec un certain nombre de collègues psychologues et autres sont restés les mêmes, à distance. Si j’ai gardé ces contacts avec mes collègues, je n’en avais plus aucun avec l’administration française. Et alors, de voir que, dans l’administration, on se souvient encore de moi, jusqu’à m’offrir un « nœud de cravate », me touche profondément. C’est ce que je tenais à vous exprimer, Monsieur l’ambassadeur.