La vanitĂ© de la nomenclature : un manuscrit inĂ©dit de Jean Piaget (1984) a đ
RĂ©sumĂ©đ
Jean Piaget, connu comme crĂ©ateur dâune thĂ©orie du dĂ©veloppement de lâintelligence chez lâenfant, fut un naturaliste prĂ©coce. En 1912, Ă lâĂąge de seize ans, il prononça une confĂ©rence sur « La vanitĂ© de la nomenclature » dans le cadre des activitĂ©s dâun club de jeunes naturalistes ; le manuscrit de cette confĂ©rence a Ă©tĂ© retrouvĂ© rĂ©cemment. Lâintroduction Ă la prĂ©sente Ă©dition du manuscrit essaie de montrer lâimportance de ce dernier pour une biographie historique de Piaget. Dâune part, « La vanité » est Ă la fois lâexpression la plus synthĂ©tique de lâintĂ©gration de son auteur au champ de lâhistoire naturelle, et le premier signal de sa rĂ©orientation vers la biologie philosophique qui jouerait un rĂŽle crucial dans son oeuvre ultĂ©rieure. Dâautre part, le texte du jeune Piaget illustre la persistance du nominalisme dans la problĂ©matique post-darwinienne de lâespĂšce, et certaines relations entre cette problĂ©matique et la philosophie de Henri Bergson.
Abstractđ
Long before becoming the well-known creator of a theory of the development of intelligence in children, Jean Piaget was a naturalist. In 1912, at the age of sixteen, and as member of a young naturalistsâ club, he gave a talk called « The Vanity of Nomenclature », the manuscript of which was recently discovered. The introduction to the present edition of that manuscript aims at suggesting its significance for a historical biography of Piaget. On the one hand, Piagetâs text is the best exponent of his integration into the field of natural history ; however, it is also the first sign of his reorientation towards the philosophical biology that would play a fundamental role in his later work. On the other hand, « The Vanity » illustrates the persistence of nominalism in post-Darwinian thinking about the species, and reveals certain relations between Henry Bergsonâs philosophy and the history of biology.
Introductionđ
Notre propos dans cette introduction est de présenter une conférence inédite sur « La vanité de la nomenclature » que Jean Piaget
* F.P.S.E. - Université de GenÚve - 24, Général Dufour - 1201 GenÚve - Suisse.
La rédaction de cet article a été rendue possible par le subside n° 1535.0.82 du Fonds national suisse de la recherche scientifique accordé au Prof. Jacques VonÚche, Université de GenÚve.
[p. 76]prononça le 26 septembre 1912 Ă lâĂąge de seize ans dans sa ville natale de NeuchĂątel. La deuxiĂšme partie de cet article consiste en une Ă©dition de ce texte ; ici, nous examinerons briĂšvement quelques faits tĂ©moignant de son intĂ©rĂȘt :
1) son importance biographique ;
2) sa contribution Ă lâhistoire post-darwinienne du problĂšme de lâespĂšce (câest-Ă -dire, de savoir si les espĂšces ont une existence rĂ©elle ou nominale);
3) son caractĂšre dâexemple des relations entre la philosophie de Henri Bergson et lâhistoire de la biologie.
Lâexamen de ces trois faits illustre comment, si lâhistoire abstraite et synthĂ©tique des sciences et de la philosophie aide Ă la comprĂ©hension dâun document, la singularitĂ© de celui-ci et de son contexte contribue Ă donner une dimension concrĂšte Ă celle-lĂ .
Jean Piaget (1896-1980) est connu comme crĂ©ateur dâune thĂ©orie rationaliste et logiciste du dĂ©veloppement de lâintelligence. Ses recherches en psychologie Ă©taient motivĂ©es par lâobjectif de construire ce que le penseur amĂ©ricain James Mark Baldwin avait appelĂ© « épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique » ; pour Piaget, cette discipline essaye dâexpliquer la connaissance (scientifique) sur la base de lâorigine psychologique des concepts et des opĂ©rations quâelle considĂšre ĂȘtre les fondements de la pensĂ©e scientifique.1 MalgrĂ© lâassimilation courante de lâoeuvre piagĂ©tienne Ă la psychologie de lâenfant, Piaget nâeut de cesse de renier son appartenance Ă cette discipline2 pour se proclamer « biologiste » et insister sur la continuitĂ© entre son intĂ©rĂȘt prĂ©coce « pour lâĂ©tude des adaptations » des mollusques en fonction de lâaltitude et son idĂ©e plus tardive que lâintelligence nâest quâun cas de lâadaptation organique.3 A part quelques exceptions,4 on nâa pas cherchĂ© Ă Ă©tudier
1 La meilleure introduction Ă lâoeuvre de Piaget de 1907 Ă 1975 est lâanthologie commentĂ©e de H. E. Gruber et J. J. VonĂšche, The Essential Piaget, New York, Basic Books, 1977. Voir aussi lâaperçu de M. Boden, Piaget, New York, Penguin Books, 1980.
2 Cf. J. J. VonÚche et F. Vidal, Jean Piaget and the Child Psychologist, à paraßtre dans « SynthÚse ».
3 J. Piaget, Les modĂšles abstraits sont-ils opposĂ©s aux interprĂ©tations psycho-physiologiques dans lâexplication en psychologie ? Esquisse dâautobiographie intellectuelle, « Bulletin de Psychologie », 13, 1959, 7-13, p. 9.
4Boden,op. cit., ch. 6 ; Gruber et VonÚche, op. cit., Ie partie ; Marino Buscaglia, Jean Piaget biologiste, « Archives de Psychologie », 50, 1982, 31-39 ; F. Vidal, M. Bu-
[p. 77]de façon critique ou historique le phĂ©nomĂšne « Piaget biologiste » et on a adoptĂ© lâinterpretation que Piaget lui-mĂȘme donne de son dĂ©veloppement intellectuel et de la construction de sa thĂ©orie.5 Mais, lorsque Piaget dĂ©clare dans son autobiographie que ses Ă©tudes zoologiques furent utiles Ă sa formation scientifique et que, grĂące Ă elles, il eut « le rare privilĂšge dâentrevoir la science et ce quâelle reprĂ©sente avant de subir les crises philosophiques de lâadolescence »6, il induit le lecteur Ă nĂ©gliger la spĂ©cificitĂ© de cette « science » et de ces « crises ». Or, les corrections que Piaget fit dans le manuscrit de « La vanitĂ© de la nomenclature » rĂ©vĂ©lent les doutes du jeune scientifique ; en tant que document semi-privĂ© oĂč il sâexprime plus ouvertement que dans ses publications, sa confĂ©rence nous aide Ă caractĂ©riser la « science » et les « crises » auxquelles il fait allusion dans son autobiographie.
Dans son texte, Piaget aborde le problĂšme de la nature et du statut ontologique des catĂ©gories taxinomiques, et en propose une solution nominaliste. Si la question de savoir ce quâest une espĂšce peut rĂ©sumer sa problĂ©matique, y rĂ©pondre que « lâespĂšce est une utopie » reprĂ©sente sa perspective. Plus quâĂ la biologie, une telle rĂ©ponse appartient Ă la « science » du Piaget de 1912 : une histoire naturelle consacrĂ©e Ă la description et Ă la classification, et centrĂ©e sur le problĂšme de lâespĂšce.7 Pour le jeune naturaliste que Piaget Ă©tait Ă lâĂ©poque, la vanitĂ© de la taxinomie8 est celle des savants qui affirment la rĂ©alitĂ©
scaglia et J. J. VonÚche, « Darwinism and Developmental Psychology », Journal of the History of the Behavioral Sciences, 19, 1983, 81-94.
5 Voir F. Vidal et J. J. VonÚche, « The RÎle of Autobiography in the Social Sciences. The Case of Jean Piaget », in S. Bem, H. Rappard et W. van Hoorn (éd.), Studies in the History of Psychology and the Social Sciences, Leyde, Psychologisch Instituut van de Rijksuniversiteit Leiden, 1983.
6 J. Piaget, Autobiographie, « Cahiers Vilfredo Pareto », 10, 1966, 129-159, p. 131.
â Les dĂ©finitions de la « biologie » que Gottfried Treviranus et Jean-Baptiste de La- marck donnĂšrent au dĂ©but du XIXe siĂšcle mettaient lâaccent sur lâĂ©tude des processus fonctionnels de lâorganisme faisant de celui-ci un ĂȘtre vivant, et excluaient du domaine de la biologie la description morphologique et la classification caractĂ©ristiques de lâhistoire naturelle. Voir William Coleman, Biology in the Nineteenth Century. Problems of Form, Function, and Transformation, London, Cambridge University Press, 1977. Voir aussi Michel Foucault, Les mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966, ch. 5.
8 Plus quâĂ la « nomenclature », systĂšme des noms appliquĂ©s aux unitĂ©s taxinomiques, Piaget fait rĂ©fĂ©rence Ă la « taxinomie », thĂ©orie et pratique de la classification.
[p. 78]ultime des catĂ©gories taxinomiques, sans se rendre compte quâelles ne sont que des termes conventionnels dont ils se servent pout dĂ©couper artificiellement une Nature parfaitement continue. Dâautre part, Piaget dĂ©fend la perspective nominaliste utilisant des Ă©lĂ©ments de la philosophie de Henri Bergson, dont la dĂ©couverte avait contribuĂ© Ă amorcer en lui une de ces crises spirituelles fĂ©condes qui caractĂ©risaient les adolescents du monde occidental depuis le Romantisme.
Dans son autobiographie, Piaget raconte ainsi son initiation précoce aux sciences naturelles :
A lâĂąge de dix ou onze ans, aussitĂŽt aprĂšs ĂȘtre entrĂ© au CollĂšge Latin, je dĂ©cidai dâĂȘtre plus sĂ©rieux. Ayant aperçu un moineau partiellement albinos dans un parc public, jâenvoyai un article dâune page Ă un journal dâhistoire naturelle de NeuchĂątel [« Le Rameau de Sapin », journal de jeunes naturalistes]. Mon article fut publiĂ©, et jâĂ©tait « lancé »! JâĂ©crivis alors au directeur du MusĂ©e dâhistoire naturelle pour lui demander la permission dâĂ©tudier ses collections dâoiseaux, de fossiles et de coquillages en dehors des heures dâouverture du musĂ©e. Le directeur, Paul Godet, un homme charmant, se trouvait ĂȘtre un grand spĂ©cialiste des mollusques. Il mâinvita immĂ©diatement Ă venir lâassister deux fois par semaine - comme, disait-il, le « famulus » de Faust - et je lâaidai Ă coller des Ă©tiquettes sur ses collections de coquillages terrestres et dâeau douce. Pendant quatre ans je travaillai pour ce naturaliste consciencieux et Ă©rudit, il me donnait en Ă©change Ă la fin de chaque sĂ©ance un certain nombre dâespĂšces rares pour ma propre collection, et me fournissait surtout la dĂ©termination exacte des Ă©chantillons que jâavais recueillis moi-mĂȘme. Ces rencontres hebdomadaires dans le bureau privĂ© du directeur me stimulĂšrent Ă tel point que je passai tout mon temps libre Ă la recherche de mollusques [âŠ]; tous les samedis aprĂšs- midi jâattendais mon maĂźtre une demi-heure Ă lâavance !9
Entre 1907 et 1911, Piaget publia dans « Le Rameau de Sapin » quelques notes descriptives sur la faune malacologique neuchĂąteloise. Godet mourut en 1911, faisant presque de Piaget son successeur professionnel. En effet, les nombreux articles publiĂ©s par Piaget Ă partir de 1911 dans des revues spĂ©cialisĂ©es rĂ©vĂšlent lâimportance de son apprentissage auprĂšs de Godet, et montrent le jeune malacolo-
9Piaget,Autobiographie, p. 130.
[p. 79]giste complĂ©tant des projets de son maĂźtre et se substituant Ă lui dans la tĂąche de classifier des Ă©chantillons rapportĂ©s par dâautres naturalistes.10
Godet avait introduit son disciple au Club des Amis de la Nature, sociĂ©tĂ© neuchĂąteloise de jeunes naturalistes quâil avait appuyĂ©e depuis sa fondation en 1893 et dont il avait Ă©tĂ© un des premiers membres honoraires.11 Piaget fut admis au Club en 1910 et, comme le montrent les procĂšs-verbaux, il devint trĂšs rapidement un de ses animateurs et une de ses gloires intellectuelles. Les activitĂ©s des Amis Ă©taient axĂ©es sur le contact direct avec la Nature. Or, la camaraderie ne rĂ©gnait pas seulement pendant les excursions destinĂ©es Ă observer et Ă faire des collections, mais aussi autour dâun thĂ© Ă la cannelle ou devant un confĂ©rencier. En effet, le Club rĂ©unissait les fonctions de heu dâinitiation des jeunes aux sciences naturelles, de centre dâune vie sociale qui se voulait saine et amicale, et de champ proto-professionnel oĂč les jeunes pouvaient prĂ©senter des travaux Ă leurs pairs et Ă leurs ainĂ©s.12 Ces trois fonctions apparaissent dans « La vanitĂ© de la nomenclature ». Dâune part, Piaget prĂ©senta sa confĂ©rence publiquement dans lâauditoire du CollĂšge Latin de NeuchĂątel, institution communale dont lui et plusieurs autres Amis de la Nature Ă©taient des Ă©lĂšves.12bis Le fait que Piaget ait Ă©tĂ© le reprĂ©sentant des Amis confirme sa position avancĂ©e parmi les jeunes naturalistes du lieu. Dâautre part, malgrĂ© quelques efforts pour rendre son texte plus rĂ©servĂ©, Piaget garda le ton humoristique et familier qui pouvait le rapprocher dâun public dĂ©jĂ connu, tout en faisant preuve de sĂ©rieux intellectuel et dâĂ©rudition.
10 Pour une documentation sur la totalitĂ© des travaux scientifiques du jeune Piaget, voir F. Vidal, A Guide to Jean Piagetâs Early Biological Work, Archives Jean Piaget, UniversitĂ© de GenĂšve, 1981.
11Paul Ducommun,Historique du Club des Amis de la Nature, étude inédite.
12 Dans un travail en prĂ©paration, nous essayons de montrer comment ces trois fonctions peuvent sâintĂ©grer dans un processus de « socialisation scientifique » par lequel un individu adopte les idĂ©ologies, problĂ©matiques, valeurs et croyances sans lesquelles il nâappartiendrait pas Ă une spĂ©cialitĂ© scientifique, dans un lieu et une Ă©poque dĂ©terminĂ©s. Comme dans le cas des Amis de la Nature, la socialisation scientifique peut ĂȘtre liĂ©e Ă lâincorporation des jeunes Ă la sociĂ©tĂ© adulte en gĂ©nĂ©ral.
i2bis Ce ne fut pas la seule fois que Piaget reprĂ©senta son Club publiquement : en avril 1915 il donna, Ă lâoccasion de la 400e sĂ©ance du Club, une confĂ©rence intitulĂ©e « Biologie et philosophie », dont on nâa pas retrouvĂ© le manuscrit.
[p. 80]Si le jeune Piaget Ă©tait une des gloires du Club des Amis de la Nature, câĂ©tait en partie parce quâil dĂ©passait ses fonctions protoprofessionnelles. En effet, en 1911 il avait dĂ©jĂ publiĂ© trois articles en taxinomie malacologique dans des revues scientifiques ; en 1912, il en publia encore quatre ; en 1915, il en aura publiĂ© un total de vingt- neuf.13 En vue dâune spĂ©cialisation publiquement reconnue si prĂ©coce et poussĂ©e, il nâest pas surprenant de constater que lâargument de « La vanitĂ© de la nomenclature » ait Ă©tĂ© influencĂ© par des questions propres Ă la classification des mollusques. Pourtant, ces questions illustraient la problĂ©matique de lâhistoire naturelle transmise par lâenseignement de Godet et par les activitĂ©s des jeunes naturalistes. En tant que contexte intellectuel et historique du manuscrit de Piaget, cette problĂ©matique se rĂ©sume en deux couples de concepts : nominalisme et empirisme, variabilitĂ© et continuitĂ©.
Le nominalisme est la philosophie qui refuse dâadmettre que les idĂ©es gĂ©nĂ©rales ont une rĂ©alitĂ© extra-mentale ou extra-verbale.14 Elle se dĂ©veloppa dâabord pendant la « querelle des universaux » (XIe- XIIIe siĂšcles) comme une des rĂ©ponses au problĂšme de savoir si les genres et les espĂšces aristotĂ©liciennes Ă©taient des rĂ©alitĂ©s subsistant en elles-mĂȘmes ou simplement des vues de lâesprit. Le problĂšme des universaux a persistĂ©, sous des formes et dans des domaines diffĂ©rents. A la fin du XIXe siĂšcle, le mathĂ©maticien français Edouard Le Roy dĂ©veloppa un « nominalisme scientifique » selon lequel les lois et les thĂ©ories scientifiques ne sont que des constructions mentales conventionnelles, mais commodes et empiriquement fĂ©condes.
« La vanitĂ© de la nomenclature » montre que lâattitude du jeune Piaget vis-Ă -vis de la systĂ©matique se rapprochait de ce type de nominalisme, qui Ă©tait courant parmi les taxinomistes. Ceci peut sâexpliquer par plusieurs facteurs. PremiĂšrement, comme le nominalisme refuse toute communautĂ© dâessence entre les choses et le pensĂ©e, il essaye de rĂ©duire au minimum jugĂ© indispensable le nombre de concepts et dâobjets utilisĂ©s dans la description et la thĂ©orie. Dans la systĂ©matique malacologique, domaine oĂč travaillait Piaget, ce be-
13 Cf. Vidal, A Guide.
14 Au sujet du nominalisme, particuliĂšrement dans lâhistoire de la philosophie, de la logique, des mathĂ©matiques et de lâĂ©conomie, voir Jean Largeault, EnquĂȘte sur le nominalisme, Paris et Louvain, Nauwelaerts, 1971.
[p. 81]soin de rĂ©duction Ă©tait une constante traditionnelle. En effet, comme lâillustre « La vanité », les espĂšces et les variĂ©tĂ©s se dĂ©finissaient presque exclusivement Ă partir des traits externes de la coquille. Or, Ă©tant donnĂ©e lâĂ©norme gamme de variations de ces traits, les dĂ©finitions morphologiques des catĂ©gories taxinomiques, changeant dâauteur en auteur, donnaient lieu Ă des confusions apparemment inextricables et Ă une incontrĂŽlable surabondance dâespĂšces.14bis
Pour ne donner quâun exemple parmi beaucoup dâautres, citons un contemporain du jeune Piaget qui se plaint du dĂ©sordre rĂ©gnant dans la systĂ©matique malacologique Ă cause de lâusage abusif des caractĂšres conchyhologiques :
On sait quelle confusion rĂšgne [âŠ] au point de vue de la dĂ©limitation des espĂšces. Beaucoup de ces derniĂšres nâont jamais Ă©tĂ© figurĂ©es par leurs descripteurs, et comme les particularitĂ©s anatomiques ne peuvent fournir aucun critĂ©rium pour les distinguer, câest uniquement la morphologie de la coquille qui doit guider le systĂ©maticien. Dans ces conditions, la dĂ©termination des Ă©chantillons revient souvent Ă discerner de subtiles diffĂ©rences quantitatives, Ă apprĂ©cier, par exemple, si un galbe est « ovalaire un peu allongé » ou « ovalaire un peu court », ou encore « assez allongĂ©, un peu Ă©largi ».15
Bien que la plupart des malacologistes se plaignissent dâune pareille situation et quâils se rendissent compte des dĂ©savantages de fonder leur classifications sur des caractĂšres externes, ils ne semblaient pas prĂȘts Ă changer de mĂ©thodologie. Ceci rĂ©sulte dâune situation apparemment paradoxale.
La variabilitĂ© extrĂȘme des caractĂšres externes poussait les systĂ©- maticiens vers le nominalisme. Mais, dans le mĂȘme temps, certaines formes de variation pouvaient donner lâimpression de faciliter la
146(5 un grand nombre de textes depuis le XVIIIe siĂšcle tĂ©moignent de cette situation. Lorsquâen 1951 le malacologiste suĂ©dois Bengt Hubendick rĂ©forma la classification du genre Limnaea (sur lequel Piaget avait travaillĂ©) il rejeta les dĂ©finitions spĂ©cifiques purement morphologiques et put ainsi rĂ©duire le nombre dâespĂšces de plus de 1000 Ă environ 40. Voir sa monographie (qui comprend une introduction thĂ©orique et historique) Recent Lymnaeidae. Their variation, morphology, taxonomy, nomenclature, and distribution, « Kungliga Svenska Vetenskapsakademiens Handlingar », 3, 1951, 1-223.
15 H. Cardot, Polymorphisme de lâUnio tumidus Phil. dans la Meuse aux environs de MĂ©ziĂšres (Ardennes), « Journal de Conchyliologie », 60, 1912, 197-205, p. 197.
[p. 82]classification. En effet, le deuxiĂšme facteur dĂ©terminant le nominalisme des taxinomistes, tout en les aidant Ă classifier, Ă©tait la continuitĂ© des variations morphologiques externes. Des variations dans le milieu peuvent donner lieu Ă des gradations dans les caractĂšres conchyliologiques qui Ă©taient utilisĂ©s pour dĂ©finir les espĂšces. Comme lâillustre « La vanité », lâexistence de ces sĂ©ries continues Ă©tait utile, puisque les systĂ©maticiens considĂ©raient que deux groupes ou individus unis par une sĂ©rie appartenaient Ă la mĂȘme espĂšce. Ainsi, la prĂ©sence de continuitĂ© permettait de rapprocher un groupe indĂ©terminĂ© dâun groupe dĂ©jĂ dĂ©fini et de rĂ©unir en une seule espĂšce des prĂ©tendues espĂšces. Il Ă©tait tout Ă fait commun de justifier la dĂ©cision de rĂ©unir deux espĂšces en disant quâelles « sont reliĂ©es entre elles par tous les intermĂ©diaires nĂ©cessaires »,16 ou en dĂ©clarant avoir utilisĂ© des caractĂšres conchyliologiques mesurables pour Ă©tablir entre elles « des sĂ©ries absolumment continues ».17
Lâattachement des taxinomistes Ă la variation continue renforçait en fait leur position nominaliste. En effet, dans lâhistoire naturelle, le nominalisme Ă©tait Ă©troitement hĂ© Ă la perception de continuitĂ© dans la nature.18 Il sâagissait avant tout dâune continuitĂ© dans lâespace, de la ChaĂźne des ĂȘtres ou Scala naturae dont la variation continue des mollusques Ă©tait une reprĂ©sentation, minuscule mais trĂšs concrĂšte.19 Si la nature Ă©tait parfaitement continue, comment ferait-on
16 J. Piaget, Les limitées des lacs de Neuchùtel, Bienne, Morat et des environs, « Journal de Conchyliologie », 59, 1911, 311-333, p. 321.
17Cardot,op. cit., p. 199.
18 Par exemple, Buffon affirmait « quâil est impossible de donner un systĂšme gĂ©nĂ©ral, une mĂ©thode parfaite, non seulement en Histoire Naturelle, mais mĂȘme pour une seule de ses branches [âŠ]. la Nature marche par des gradations inconnues, & par consĂ©quent elle ne peut pas se prĂȘter totalement Ă ces divisions, puisquâelle passe dâune espĂšce Ă une autre espĂšce, & souvent dâun genre Ă un autre genre, par des nuances imperceptibles ; de sorte quâil se trouve un grand nombre dâespĂšces moyennes [i.e. intermĂ©diaires] & dâobjets mi-partis quâon ne sçait oĂč placer, & qui dĂ©rangent nĂ©cessairement le projet dâun systĂšme gĂ©nĂ©ral [âŠ] ». Histoire naturelle gĂ©nĂ©rale et particuliĂšre, vol. I [1749], Premier discours : « Sur la maniĂšre dâĂ©tudier et de traiter lâHistoire Naturelle », in Jean Piveteau (Ă©d.), Oeuvres philosophiques de Buffon, Paris, P.U.F., 1954, p. 10. Voir Henri Daudin, Les classes zoologiques et lâidĂ©e de sĂ©rie animale en France Ă lâĂ©poque de Lamarck et de Cuvier (1790-1830), Paris, Alcan, 1926.
10 Au sujet de la ChaĂźne des ĂȘtres, voir Arthur O. Lovejoy, The Great Chain of Being, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1964 [1936], ch. 8 en particulier.
[p. 83]pour la diviser autrement que de façon artificielle et conventionnelle ? Du point de vue des naturalistes, le nominalisme Ă©tait une position paradoxale mais nĂ©cessaire. Paradoxale, puisque lâobservation (câest- Ă -dire, la mĂ©thode naturaliste par excellence), qui Ă©tait censĂ©e dĂ©voiler le rĂ©el, ne permettait que lâĂ©laboration de systĂšmes que les naturalistes eux-mĂȘmes tenaient pour artificiels. NĂ©cessaire, puisquâelle ne pouvait quâexister tant que les naturalistes restaient attachĂ©s à « lâempirisme de la vision et du visible »20 qui les menait Ă identifier la nature vue Ă la nature connue.21
Les naturalistes nâabandonnaient donc pas la conception strictement morphologique de lâespĂšce dont ils voyaient les inconvĂ©nients thĂ©oriques et pratiques. Lâhistoire naturelle du XVIIIe siĂšcle, concentrĂ©e sur la description et la classification, nâĂ©tait pas disparue avec le dĂ©veloppement de la « biologie », concentrĂ©e sur la physiologie et les fonctions vitales. Au contraire, elle se transforma au cours du XIXe siĂšcle.22 Ses bases empiriques crĂ»rent en qualitĂ© et en quantitĂ©. La spĂ©cialisation et la pensĂ©e « populationnelle » se dĂ©veloppĂšrent : en malacologie, en entomologie, en ornithologie, par exemple. Comme on commença Ă tenir compte de lâĂ©volution des structures, la question de distinguer entre variĂ©tĂ©s (considĂ©rĂ©es comme des espĂšces naissantes) et espĂšces devint proĂ©minent. Or, ces transformations furent des transformations dâune activitĂ© toujours centrĂ©e mĂ©thodologiquement sur lâobservation et la description. Le rĂ©sultat de cet « empirisme » de lâhistoire naturelle ne cessait pas dâĂȘtre une perception de continuitĂ© dans la nature.
Le naturaliste Charles Darwin avait rendu temporelle la ChaĂźne des ĂȘtres. En mĂȘme temps, il avait adoptĂ© une conception morpho-
20Claire Salomon-Bayet,Lâinstitution de la science et lâexpĂ©rience du vivant. MĂ©thode et expĂ©rience Ă lâAcadĂ©mie royale des sciences, 1666-1793, Paris, Flammarion, 1978, p. 149 ; voir ch. 5 en particulier.
21 Pour un exemple dans le milieu de lâinitiation scientifique du jeune Piaget, voir Paul Godet, Les collections dâhistoire naturelle, « Le Rameau de Sapin », 8, 1874, 45-47 et 9, 1875, 5-6. Rameau Ă©tait le journal dâun club de jeunes naturalistes de NeuchĂątel, le Club Jurassien.
22 Voir Paul L. Farber, The Transformation of Natural History in the Nineteenth Century, « Journal of the History of Biology », 15, 1982, 145-152.
[p. 84]logique et nominaliste de lâespĂšce,23 et affirmĂ© quâune variĂ©tĂ© morphologiquement bien dĂ©finie pouvait ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme une espĂšce naissante (« a well-marked variety may be justly called an incipient species »).24 Tant lui que les naturalistes en gĂ©nĂ©ral acceptaient la dĂ©finition que Buffon avait donnĂ© en 1749 : « on doit regarder comme la mĂȘme espĂšce celle qui, au moyen de la copulation, se perpĂ©tue & conserve la similitude de cette espĂšce ».25 Pourtant, cette « mĂ©thode sexuelle » permettant de distinguer les espĂšces diffĂ©rentes Ă©tait rarement utilisĂ©e dans la pratique des taxinomistes, qui demeurait axĂ©e sur des critĂšres morphologiques, ni relationnels ni fonctionnels.26 Ces considĂ©rations permettent de nuancer une interprĂ©tation rĂ©cente, selon laquelle le nominalisme de Darwin tirerait son origine des connotations fixistes du mot « espĂšce », câest-Ă -dire, des contraintes quâun language thĂ©oriquement chargĂ© (theory-laden) imposait au dĂ©veloppement de nouvelles thĂ©ories (theory change).27 En effet, si lâimportance de ces facteurs est indĂ©niable, le nominalisme de Darwin semble provenir moins dâune incompatibilitĂ© entre la rĂ©alitĂ© des espĂšces et leur Ă©volution que de la persistance dâune conception naturahste de la Nature, soit fixiste, soit Ă©volutionniste. Pour pouvoir appliquer des critĂšres fonctionnels et relationnels, les naturalistes devaient non seulement surmonter des difficultĂ©s pratiques trĂšs considĂ©rables, mais aussi opĂ©rer une coupure pratique et Ă©pistĂ©mologique dâavec leur propre domaine. En outre, la rĂ©solution du problĂšme nomi-
23Charles R. Darwin, On the Origins of Species, fac-similĂ© de la Ie Ă©dition (1859), Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1964, ch. 2. Signalons pourtant que dans lâOrigine (ch. 13), Darwin affirmait que les classifications doivent comprendre non seulement la ressemblance, mais aussi la proximitĂ© phylogĂ©nĂ©tique ; en outre, dans A Mo- nograph on the sub-class Cirripedia (Londres, Ray Society, 1851-1854) il avait Ă plusieurs reprises dĂ©conseillĂ© lâutilisation exclusive des caractĂšres morphologiqus externes.
24Darwin,Origins, p. 52.
25Buffon,op. cit., vol. II (éd. Piveteau), p. 236.
28 Signalons que la dĂ©finition de Buffon, en fournissant des critĂšres relationnels et fonctionnels pour dĂ©cider si un individu appartient Ă une espĂšce donnĂ©e, sapait le principe du plĂ©num formarum, mais nullement celui de continuitĂ©, qui pouvait demeurer un des fondements de la ChaĂźne des ĂȘtres. Pour dâautres aspects du problĂšme, voir Jean-Louis Fischer, Lâhybridologte et la zootaxie du SiĂšcle des lumiĂšres Ă lâOrigine des espĂšces, « Revue de SynthĂšse », 3e sĂ©rie, 101-102, 1981, 47-72.
27John Beatty,Whatâs in a Word ? Corning to Tenus in the Darwinian RĂ©volution, « Journal of the History of Biology », 15, 1982, 215-239.
[p. 85]naliste en taxinomie dĂ©pendait de dĂ©veloppements logiques et terminologiques indĂ©pendants de la problĂ©matique Ă©volutionniste (par exemple, la distinction entre « taxa » et « catĂ©gories »).28 Lâargument de « La vanitĂ© de la nomenclature » illustre ces relations entre histoire naturelle, Ă©volutionnisme et nominalisme (lâimpossibilitĂ© de dĂ©finir par la forme des entitĂ©s dont la forme Ă©volue constamment), tout en mĂ©langeant de façon caractĂ©ristique la continuitĂ© dans le temps et la continuitĂ© dans lâespace, lâidĂ©e dâĂ©volution et le phĂ©nomĂšne de la variabilitĂ© continue.
Lâexistence au dĂ©but du XXe siĂšcle dâun dĂ©bat entre naturalistes et expĂ©rimentalistes permet de mieux comprendre la position dâun texte comme « La vanitĂ© de la nomenclature » dans le champ des sciences naturelles.29 En 1859, Darwin avait affirmĂ© que la sĂ©lection naturelle nâagissait que par « la prĂ©servation et lâaccumulation de modifications hĂ©ritĂ©es infiniment petites » (« infinitesimally small inherited modifications »).30 Mais vers 1890, des biologistes sâintĂ©ressant Ă lâĂ©volution et Ă lâhĂ©rĂ©ditĂ© mettaient en doute cette conception et suggĂ©raient que seules des grandes variations discontinues pouvaient devenir hĂ©rĂ©ditaires par sĂ©lection naturelle. En 1900, les lois de Men- del Ă©taient redĂ©couvertes. Puisque la thĂ©orie mendelienne de lâhĂ©rĂ©ditĂ© postulait lâexistence de « facteurs » qui ne se mĂ©langeaient pas et qui pouvaient varier indĂ©pendamment les uns des autres, elle vint Ă lâappui des thĂ©oriciens qui croyaient Ă une Ă©volution saccadĂ©e et discontinue. Entre 1901 et 1903, le botaniste Hugo de Vries (un des redĂ©couvreurs de Mendel) publiait sa thĂ©orie de la mutation, selon laquelle une nouvelle espĂšce, gĂ©nĂ©tiquement isolĂ©e de lâespĂšce souche, apparaĂźt grĂące Ă des larges variations discontinues (« mutations »), la sĂ©lection naturelle jouant parfois un rĂŽle auxiliaire.
28 Voir Ernst Mayr, Principles of Systematic Zoology, New York, McGraw-Hill, 1969.
29 Ce dĂ©bat impliquait surtout des savants anglophones ; voir Garland Allen, Life Sciences in the Twentieth Century, Cambridge, Cambridge University Press 1978, et Na- turalists and Experinientalists : The Genotype and the Phenotype, « Studies in History of Biology », 3, 1979, 179-209. François Jacob fait une distinction, parallĂšle Ă celle de Allen, entre lâattitude « intĂ©griste » ou Ă©volutionniste proche de lâhistoire naturelle, et lâattitude « tomiste » ou rĂ©ductionniste proche de la biologie expĂ©rimentale ; La logique du vivant. Une histoire de lâhĂ©rĂ©ditĂ©, Paris, Gallimard, 1970, Introduction.
30Darwin,Origins, p. 95.
[p. 86]DĂ©sormais, la taxinomie avait Ă sa disposition des critĂšres « naturels » et clairs pour dĂ©finir lâespĂšce. En Ă©tablissant une distinction tranchĂ©e entre mutations et « fluctuations » (variations individuelles en continuitĂ© avec dâautres variations), le mutationnisme rejetait lâidĂ©e darwinienne dâune continuitĂ© entre les variĂ©tĂ©s et les espĂšces, et affirmait la possibilitĂ© dâĂ©tablir dĂ©finitivement une espĂšce par la dĂ©couverte de ses caractĂšres hĂ©rĂ©ditaires. Cette discontinuitĂ© ne pouvait ĂȘtre montrĂ©e que par des moyens expĂ©rimentaux destinĂ©s Ă tester lâisolement reproductif des populations et Ă vĂ©rifier les lois de Mendel avec diffĂ©rents caractĂšres.31 Encore dans ce cas, la persistance de la perspective naturaliste parmi les darwiniens contribue Ă expliquer cet autre problĂšme historique qui demeure difficile Ă comprendre : pourquoi la thĂ©orie de lâĂ©volution et la gĂ©nĂ©tique mendelienne semblĂšrent longtemps incompatibles.32
La conception dâune nature doublement discontinue (du point de vue synchronique et du point de vue Ă©volutif) sâopposait Ă la conception naturaliste dâune nature doublement continue ; la mĂ©thode expĂ©rimentale qui demandait la modification et la manipulation de la nature sâopposait Ă la mĂ©thode naturaliste de lâobservation ; le rĂ©alisme de lâexpĂ©rimentaliste sâopposait au nominalisme du naturaliste. Ainsi se dĂ©veloppa un rĂ©seau de compatibilitĂ©s et dâoppositions : discontinuitĂ©-continuité ; expĂ©rimentation-observation ; rĂ©alisme-nominalisme. Bien que le conflit entre la biologie et lâhistoire naturelle ne se manifesta chez le jeune Piaget quâaprĂšs « La vanitĂ© de la nomenclature », au cours, justement, dâun dĂ©bat avec un biologiste mendelien et expĂ©rimentaliste sur la classification de certaines espĂšces de mollusques,33 il Ă©tait latent dans sa dĂ©fense de lâhistoire naturelle. Or,
31Hubendick,op. cit., observe que jusquâĂ la fin des annĂ©es 1920 une pareille approche nâexistait presque pas dans la malacologie.
32 Cf. Everett Mendelsohn, The Biological Sciences in the Nineteenth Century : Sonie Problems and Sources, « History of Science », 3, 1964, 39-59.
33 Pour une reconstitution du dĂ©bat, voir Vidal, A Guide, pp. 44-51 et « Piaget on Evolution and Morality », Honors Thesis, Harvard University, 1981. Signalons que Waclaw Roszkowski, biologiste dont les classifications sâopposaient Ă celles de Piaget, Ă©tait Ă lâĂ©poque un des trĂšs rares systĂ©maticiens des LimnĂ©es Ă employer lâanatomie interne et Ă interprĂ©ter la morphologie de façon non-typologique. Signalons aussi que le jeune Piaget ne comprit pas lâapproche expĂ©rimantale, Ă laquelle il reprocha (comme dâautres
[p. 87]cette dĂ©fense nâacquiert toute sa signification que lorsquâelle est considĂ©rĂ©e en fonction non seulement de lâĂ©ducation scientifique de son auteur, mais aussi dâexpĂ©riences et de dĂ©cisions liĂ©es Ă dâautres aspects de sa formation.
Dans « La vanitĂ© de la nomenclature », Piaget utilise des Ă©lĂ©ments de la philosophie de Henri Bergson pour dĂ©fendre le nominalisme en taxinomie. Son argument bergsonien est lâexpression du moment oĂč il commence Ă quitter le champ de lâhistoire naturelle pour celui dâune biologie philosophique qui jouera un rĂŽle crucial dans la formation de son oeuvre.34
Piaget avait Ă©tĂ© initiĂ© Ă la philosophie de Bergson par son parrain, lâĂ©crivain Samuel Cornut,35 peu de temps avant sa confĂ©rence, pendant lâĂ©tĂ© 1912. Il se souviendra plus tard de lâimpression que lui fit son initiation Ă Y Evolution crĂ©atrice :
PremiĂšrement, ce fut un choc Ă©motif ; je me souviens dâun soir de rĂ©vĂ©lation profonde : lâidentification de Dieu avec la Vie mĂȘme Ă©tait une idĂ©e qui me remua jusquâĂ lâextase parce quâelle me permettait dĂšs lors de voir dans la biologie lâexplication de toutes choses et de lâesprit lui-mĂȘme.
En second lieu, ce fut un choc intellectuel. Le problĂšme de la connaissance [âŠ] mâapparut soudain dans une perspective entiĂšrement nouvelle et comme sujet dâĂ©tude fascinant. Cela me fit prendre la dĂ©cision de consacrer ma vie Ă lâexplication biologique de la connaissance.36
Dans lâapprĂ©hension par le jeune Piaget de la philosophie bergso- nienne, le sentiment religieux joua un rĂŽle fondamental indissociable
naturalistes de son Ă©poque) le fait que « les expĂ©riences [âŠ] sont Ă©videmment trĂšs concluantes, mais elles sont effectuĂ©es en dehors du milieu naturel » des organismes en question (LâespĂšce mendelienne a-t-elle une valeur absolue ?, « Zoologischer Anzeiger », 44, 1914, 328- 331, p. 331), et quâil sâĂ©tait fait une idĂ©e erronĂ©e de la thĂ©orie mendelienne (voir notamment La notion de lâespĂšce suivant lâĂ©cole mendelienne, confĂ©rence au Club des Amis de la Nature, 4 dĂ©cembre 1913 ; transcription dans Vidal, A Guide, pp. 73-76).
34 Voir Vidal et al., Darwinism and Developmental Psychology.
36 Selon Piaget, son parrain voulut lâinitier Ă la philosophie parce quâil le trouvait trop spĂ©cialisĂ© (Autobiographie, p. 132). Cornut, en effet, pensait quâĂ quinze ans « on est grand comme le monde ; on a lâĂąme innombrable ; on est poĂšte, explorateur, soldat, inventeur, tout Ă la fois » (Essais et confessions, Lausanne, Payot, 1910, p. 151). Sans doute, sa version de la philosophie de Bergson Ă©tait teintĂ©e de cette conception de lâadolescence.
38Piaget,Autobiographie, p. 132.
[p. 88]de lâintĂ©rĂȘt intellectuel. En effet, avant sa dĂ©couverte de Bergson, Piaget avait Ă©tĂ© saisi par les conflits que le XIXe siĂšcle avait approfondis entre science et religion, et connaissait la philosophie Ă©volutionniste du thĂ©ologien protestant Auguste Sabatier.37
La philosophie de Sabatier, Ă©laborĂ©e « dâaprĂšs la psychologie et lâhistoire », proposait lâidĂ©e que les dogmes religieux ne sont que des symboles en Ă©volution constante. Ainsi, elle Ă©tait compatible avec la philosophie bergsonienne du devenir, aussi bien quâavec la soif de certitude du jeune scientifique. Plus tard, en 1914, Piaget chercha Ă intĂ©grer Bergson et Sabatier proposant, dans son premier article nâappartenant pas aux sciences naturelles, que lâĂ©volution des dogmes religieux est une partie du processus universel dâĂ©volution crĂ©atrice.38 Sa confĂ©rence sur « La vanitĂ© de la nomenclature » ne fait quâexprimer une premiĂšre forme de son incorporation de la philosophie de Bergson Ă sa vocation scientifique - mais elle a la valeur dâĂȘtre le seul document oĂč Piaget explicite cette incorporation, Ă laquelle il fera seulement de trĂšs vagues allusions dans ses publications scientifiques.39 Etant la manifestation des premiĂšres efforts de Piaget pour sâassimiler la pensĂ©e bergsonienne, « La vanité » reflĂšte encore la problĂ©matique de lâhistoire naturelle, tout en lui applicant un cadre philosophique. Seulement plus tard, il abandonnera entiĂšrement le champ de lâhistoire naturelle pour devenir un biologiste-philosophe intĂ©ressĂ© aux grands problĂšmes de lâĂ©volution vitale et crĂ©atrice.40
Comment est-ce que la pensĂ©e bergsonienne inspira au jeune Piaget sa dĂ©fense de lâinterprĂ©tation nominaliste de la systĂ©matique ? Dans YEvolution crĂ©atrice ;41 Bergson oppose la vie, qui est durĂ©e, Ă©volution et crĂ©ation constante, Ă la matiĂšre, inerte et faisant obstacle
87 A. Sabatier, Esquisse dâune philosophie de la religion dâaprĂšs la psychologie et lâhistoire, Paris, Fischbacher, 1897.
38Piaget,Bergson et Sabatier, « Revue chrétienne » (Paris), 61, 1914, 192-200.
39 Notamment dans LâespĂšce mendelienne, et dans Notes sur la biologie des LimnĂ©es abyssales, « Internationale Revue der gesamten Hydrobiologie und Hydrologie » (Leipzig), Biologisches SupplĂ©ment, 6, 1914.
40 Voir notamment le Bildungsroman et essai philosophique du jeune Piaget, Recherche (Lausanne, La Concorde, 1918), dont on trouve un résumé chapitre par chapitre dans Gruber et VonÚche, The Essential Piaget.
41 Paris, Alcan, 1907.
[p. 89]Ă lâĂ©lan vital. A ces deux pĂŽles cosmiques correspondent deux façons de connaĂźtre : dâune part, lâintuition, mĂ©thode de la mĂ©taphysique, seule capable dâapprĂ©hender de lâintĂ©rieur et comme totahtĂ©s la durĂ©e, la mobilitĂ©, lâĂ©volution vitales, sans les segmenter, les spatialiser, les mathĂ©matiser ; dâautre part, lâanalyse, mĂ©thode de la science, destinĂ©e Ă agir sur la matiĂšre et Ă briser le flux continu du rĂ©el. La mĂ©thode nĂ©cessaire « pour pĂ©nĂ©trer le secret de la vie » (comme dit Piaget dans sa confĂ©rence), nâest pas la « synthĂšse » (comme pourrait le faire croire son texte), mais lâintuition (quâil ne mentionne pas). Pour Bergson, analyse et intuition sont complĂ©mentaires ; la connaissance scientifique nâest pas relative et ne manque pas la part du rĂ©el qui lui est propre et Ă laquelle elle doit se tenir, celle de la matiĂšre inerte. Bergson ne considĂšre pas que la science est, comme dit Piaget au sujet de la systĂ©matique, un systĂšme « purement artificiel [âŠ] sans aucune valeur intrinsĂšque »; en fait, il rejette le nominalisme scientifique.
NĂ©anmoins, la conception bergsonienne de la vie est compatible avec un nominalisme fondĂ© sur la perception de continuitĂ© dans la nature. En effet, lâidĂ©e de la ChaĂźne des ĂȘtres sâappuie sur les principes de plĂ©nitude et de continuité ; dans le domaine biologique, si le problĂšme de lâexistence de lâespĂšce dĂ©termina lâaffaiblissement du principe de plĂ©nitude, lâintroduction du temps, de la durĂ©e et du devenir dans lâorganisation scientifique et philosophique de la nature dĂ©termina la persistence de celui de continuitĂ©, la mĂ©taphore de lâArbre remplaçant celle de la ChaĂźne.42 Dâautre part, la mĂ©thode bergsonienne de lâintuition, destinĂ©e Ă pĂ©nĂ©trer comme par une sympathie et une communion profondes dans les choses de la vie et de la conscience et Ă les saisir en ce quâelles ont dâabsolu et de total, aussi bien que la philosophie de lâĂ©volution crĂ©atrice en gĂ©nĂ©ral, sâaccordaient bien avec le dĂ©sir de crĂ©ation et avec la soif quasi mystique dâAbsolu et
42 En effet, la mĂ©taphore de la ChaĂźne Ă©tait essentiellement fondĂ©e sur le principe de plĂ©nitude que lâidĂ©e dâespĂšces sĂ©parĂ©es mettait en question ; au cours du XIXe siĂšcle se rĂ©pand la mĂ©taphore de lâArbre oĂč subsite la propriĂ©tĂ© de la continuité : câest ce que Darwin appela « the great Tree of Life, which fills witb its dead and broken branches the crust of the earth, and covers the surface with its ever-branching and beautiful ramifications » (Origins, p. 130).
[p. 90]dâEtre caractĂ©risant lâimage de lâadolescence qui commençait Ă guider le dĂ©veloppement du jeune Piaget Ă lâĂ©poque de sa confĂ©rence.43
Ainsi, grĂące Ă sa compatibilitĂ© avec une philosophie de la nature axĂ©e sur la continuitĂ© et Ă son affinitĂ© avec un idĂ©al de personnalitĂ©, la pensĂ©e du Bergson de lâEvolution crĂ©atrice put devenir solidaire, chez le jeune Piaget, du nominalisme (et plus tard du refus du darwinisme) 44 et de son orientation vers une biologie philosophique. Cet Ă©loignement de Piaget du champ de lâhistoire naturelle, dont on voit le premier pas dans « La vanitĂ© de la nomenclature », fut suivi dâune pĂ©riode dâintenses lectures en philosophie et du dĂ©veloppment dâintĂ©rĂȘts et dâattitudes liĂ©s Ă des mouvements culturels et sociaux catalysĂ©s dĂšs 1914 par la Grande Guerre.45 Pourtant, ne suffisant pas Ă assurer une initiation proto-professionnelle au champ de la biologie, et nâĂ©tant pas accompagnĂ© dâune volontĂ© de rechercher les moyens de sâintĂ©grer Ă ce champ, le choix que fit le jeune Piaget dâune biologie philosophique ne donna des fruits susceptibles de sâintĂ©grer Ă lâhistoire des sciences que plus tard, dans lâoeuvre de Piaget sur le dĂ©veloppement mental chez lâenfant. A lâĂ©poque de « la vanitĂ© de la nomenclature », lâenthousiasme de Piaget pour une biologie philosophique capable, Ă ses yeux, de concilier science et foi, contribua Ă amorcer un processus de crise et dâinsĂ©curitĂ© scientifiques dont la culmination en 1918 coĂŻncida avec sa dĂ©cision de sâorienter vers la psychologie.46
13 Voir F. Vidal, « Self and Oeuvre in Piagetâs Youth », Ă paraĂźtre dans D. B. Wallace et H. E. Gruber (Ă©d.), Creative People at Work.
44 Voir Vidal et al., Darwinism and Developmental Psychology. Sur lâimportance de la philosophie bergsonienne dans lâhistoire de la biologie Ă©volutive en France au XXe siĂšcle, voir les chapitres par E. Boesiger et par C. Limoges dans E. Mayr et W. B. Provine (Ă©d.), The Evolutionary Synthesis : Perspectives on the Unification of Biology, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1980.
46 Voir par exemple, Piaget, La mission de lâidĂ©e (Lausanne, La Concorde, 1915 [couverture 1916]; traduction abrĂ©gĂ©e dans Gruber et VonĂšche, The Essential Piaget), Recherche, et La biologie et la guerre (« Feuille centrale de la SociĂ©tĂ© suisse de Zofingue », 58, 1918, 374-380 ; traduction dans Gruber et VonĂšche, op. cit.).
43 La thĂšse doctorale que Piaget prĂ©senta Ă la FacultĂ© des Sciences de NeuchĂątel en 1918 tĂ©moigne en effet dâune profonde crise ; par exemple, dans lâAvant-propos, Piaget dit « que ce catalogue est un rĂ©sumĂ© de recherches passĂ©es faites par quelquâun qui aujourdâhui, nây comprend plus grandâ chose, qui ne peut aller plus avant sans changer de mĂ©thode et qui, avant de se mettre Ă ce travail, Ă©prouve le besoin de faire son bilan » (Introduction Ă la malacologie valaisanne, Sion, F. Aymon, 1921, p. 2-3). AprĂšs avoir reçu son doctorat, Piaget partit pour ZĂŒrich, oĂč il sâinitia Ă la psychologie expĂ©rimentale et clinique aussi bien quâĂ la psychanalyse. Avant de devenir chef de travaux Ă lâInstitut Rousseau de GenĂšve en 1921, il passa deux ans Ă Paris, oĂč il Ă©tudia la psychologie et la philosophie et commença ses propres recherches en psychologie de lâenfant ; voir Piaget, Autobiographie, p. 135-138.
[p. 91]Lâimportance de « La vanitĂ© de la nomenclature » dans une biographie historique de Jean Piaget relĂšve des diverses significations de ce texte. Dâabord, il est lâexpression la plus synthĂ©tique de la formation scientifique initiale de son auteur ; englobant tant la problĂ©matique de lâhistoire naturelle Ă laquelle il avait Ă©tĂ© initiĂ© que les structures sociales au sein desquelles son initiation avait eu lieu, « La vanité » revĂšle la portĂ©e de lâintĂ©gration du Piaget de 1912 au champ de lâhistoire naturelle. Mais la confĂ©rence du jeune naturaliste est aussi le signal dâun changement radical dans sa vocation. Dâune part elle manifeste les premiers tĂątonnements de Piaget pour intĂ©grer ses anciens intĂ©rĂȘts scientifiques et ses nouvelles prĂ©occupations philosophiques ; dâautre part elle contribue Ă prĂ©ciser le rĂŽle que la philosophie de lâEvolution crĂ©atrice joua dans la formation intellectuelle du futur grand psychologue.
En deuxiĂšme lieu, « La vanitĂ© de la nomenclature » contribue non seulement Ă reconstituer une vie et ses circonstances immĂ©diates, mais aussi Ă relier biographie et histoire synthĂ©tique. En effet, le fait que lâauteur du manuscrit Ă©ditĂ© ci-aprĂšs soit Jean Piaget, figure fondamentale dans lâhistoire de la psychologie, incite Ă essayer dâĂ©tablir des relations entre lâhistoire naturelle, la philosophie bergsonienne et la pensĂ©e piagĂ©tienne ou, de façon plus gĂ©nĂ©rale, entre les histoires de la biologie, de la philosophie et de la psychologie. Mais mĂȘme si « La vanité » Ă©tait anonyme, elle fournirait des Ă©lĂ©ments pour un case-study sur lâorganisation et la transmission des sciences naturelles au dĂ©but du XXe siĂšcle, elle donnerait un sens plus concret Ă lâ« influence » de Bergson sur la biologie francophone, elle illustrerait la problĂ©matique post-darwinienne de lâespĂšce. Ainsi, si « La vanitĂ© de la nomenclature » peut faire partie dâhistoires diverses, câest la synthĂšse de ces histoires dans un mĂȘme document qui aide Ă considĂ©rer Jean Piaget comme un sujet de lâhistoire.
Note sur lâĂ©ditionđ
Transcription du manuscrit de la confĂ©rence prononcĂ©e par Jean Piaget le 26 septembre 1912, dans lâauditoire du CollĂšge Latin de NeuchĂątel. Le manuscrit de La vanitĂ© de la nomenclature porte le n° 583 des documents du Club des Amis de la Nature (NeuchĂątel), et consiste en seize pages non reliĂ©es, numĂ©rotĂ©es de la main de lâauteur, et Ă©crites recto verso. En plus des corrections Ă la plume faites au moment mĂȘme de la rĂ©daction, le manuscrit prĂ©sente des corrections au crayon faites pendant une premiĂšre rĂ©vision du texte, suivies de corrections Ă lâencre modifiant ou confirmant celles au crayon. Nous prĂ©sentons ici la premiĂšre version, sauf lorsque des corrections la rendent illisible. Celles-ci ont Ă©tĂ© consignĂ©es comme variantes (indiquĂ©es par des lettres), Ă lâexception de quelques unes, particuliĂšrement importantes, qui se trouvent parmi les notes explicatives (indiquĂ©es par des numĂ©ros). Les numĂ©ros entre crochets dĂ©signent la numĂ©rotation originelle des pages ; les deux lignes dont Piaget souligna les noms des savants nâont pas Ă©tĂ© reproduites mais lâorthographe originelle a Ă©tĂ© respectĂ©e, parfois complĂ©tĂ©e ou annotĂ©e dâun [sic].
Remerciementsđ
Je remercie, dâune part, le Fonds national suisse de la recherche scientifique, les Archives Jean Piaget (GenĂšve), lâEcole Normale SupĂ©rieure (Paris) et lâuniversitĂ© de Harvard (dont jâĂ©tais lâ« Augustus Clifford Tower Fellow » en 1981-1982). Dâautre part, je remercie M. Gaston Rod, premier secrĂ©taire des travaux publics de NeuchĂątel, qui mâa aidĂ© a retrouver le Club des Amis de la Nature auquel avait appartenu le jeune Piaget, et le Dr. Paul Ducommun, qui a eu la bienveillance de permettre mon accĂšs aux documents du Club parmi lesquelles se trouvait le manuscrit de « La vanitĂ© de la nomenclature ». Jâexprime Ă©galement ma reconnaissance Ă M. Maurice de Tribolet, archiviste adjoint aux Archives de lâEtat (NeuchĂątel), et aux Profs. Claire Salomon-Bayet et Jacques VonĂšche.
[p. 93]Fig. 1. - PremiÚre page de La vanité de la nomenclature

La vanitĂ© de la nomenclatuređ
par Jean Piaget dit Tardieu1
Messieurs,
Jâaimerais ce soir attirer lâattention des Amis de la Nature sur une question fort importante, qui ne manque pas dâembarasser [sic] le naturaliste comme le philosophe. Quâest-ce quâune espĂšce, une sous- espĂšce, une variĂ©tĂ©, une sous-variĂ©tĂ©, une forme et une mutation ?2
1 Ducommun (op. cit.) raconte quâentre 1910 et 1915 les membres du Club des Amis de la Nature prenaient des sobriquets tirĂ©s du Roman de Renart, sĂ©rie de rĂ©cits composĂ©s de 1175 environ au milieu du XIIIe siĂšcle et groupĂ©s artificiellement. Les personnages du Roman sont des animaux se distinguant les uns des autres par les instincts et les traits physiques de leur espĂšce, mais Ă©voluant dans un monde qui reflĂšte et parodie la sociĂ©tĂ© fĂ©odale. Parmi les personnages de cette « epopĂ©e animale » (comme lâappelle Gustave Cohen) se trouve « Tardif le limaçon », qui est vraisemblablement Ă lâorigine de « Tardieu ». Ce sobriquet Ă©tait justifiĂ© non seulement par la vocation conchyliologique du jeune Piaget, mais aussi par son rĂŽle aux Amis de la Nature, puisque Tardif le limaçon est le gonfa- nonier, porteur de lâenseigne ou la banniĂšre, guide et conducteur des autres (cf. Roman de Renart, I : 1565-1569, I : 1867 et XI : 1885-1888, p. 44, 52 et 442 de lâĂ©dition par Ernest Martin, Paris, Leroux, 1882, vol. I).
2 Piaget et ses collĂšgues systĂ©maticiens prenaient en considĂ©ration plusieures catĂ©gories infĂ©rieures Ă la variĂ©tĂ©, tandis quâaujourdâhui la sous-espĂšce est la catĂ©gorie la plus infĂ©rieure gĂ©nĂ©ralement employĂ©e dans la hiĂ©rarchie taxinomique zoologique (cf. C. Jeffrey, Biological nomenclature, Londres, E. Arnold, 1977, et articles 1 et 45 du Code international de nomenclature zoologique adoptĂ© par le XVe CongrĂšs international de zoologie, Londres, International Trust for Zoological Nomenclature, 1961).
Lâutilisation de catĂ©gories telles que la « sous-variĂ©té », la « forme » ou la « mutation » sâensuivait de la grande importance systĂ©matique attachĂ©e aux caractĂšres morphologiques externes : le fait que seulement les plus stables de ces traits pouvaient fournir la base des catĂ©gories supĂ©rieures (espĂšce, etc.) ne proscrivait pas la formation de catĂ©gories pour tenir compte des traits mĂȘme les plus instables. Ainsi, vers la fin du manuscrit on verra le jeune Piaget dire que « forme » dĂ©note une variation dans la forme et « mutation », une dans la couleur. Voici quelques exemples tirĂ©s de catalogues malacologiques de lâĂ©poque : Clausilia Dubia Drap. var. Gallica Brgt. forma minor ; Limnaea limosa L. var. ouata sub-var. peregra Piaget ; Arianta arbustorum L. var. alpicola Charp. sub-var. ex forma (forniae intermedia, minima conoidea, depressa). Dans un manuscrit intitulĂ© « Un mollusque spĂ©cial Ă notre lac » (travail de candidature, document n° 527 du Club des Amis de la Nature, prĂ©sentĂ© le 9 juin 1910), Piaget avait distinguĂ© varietates ex formae et ex colore et, toujours dâaprĂšs lees caractĂšres conchyliologiques, les formae typica, major, minor, producta, abbreviata, conica et ampliata.
Toutefois, articles et manuels de lâĂ©poque montrent que la prĂ©occupation centrale des systĂ©maticiens Ă©tait la dĂ©termination des catĂ©gories supĂ©rieures : jusquâĂ lâespĂšce pour ceux qui travaillaient au niveau des ordres et des familles ; jusquâĂ la variĂ©tĂ© pour ceux qui (comme Piaget) travaillaient au niveau des genres (voir, p. ex., des articles du « Journal de Conchyliologie », 1910-1915, et les manuels de deux savants dont Piaget connaissait les travaux : H. Blanc, RĂ©sumĂ© de la classification zoologique Ă lâusage de lâĂ©tudiant, Lausanne, F. Rouge, 1909, et E. Yung, Tableaux synoptiques de la classification des animaux, GenĂšve, Georg, 1899).
Il reste Ă indiquer que le jeune Piaget nâutilise le mot « mutation » que comme catĂ©gorie taxinomique, et jamais au sens propre (variation discontinue dâorigine purement gĂ©nĂ©tique produisant dâemblĂ©e des caractĂšres hĂ©rĂ©ditaires) donnĂ© par Hugo de Vries au dĂ©but du XXe siĂšcle ; lorsquâil critique ce quâil appelle « lâĂ©cole mendelienne » il emploie le vocable « variation hĂ©rĂ©ditaire ». Pour une liste des lieux oĂč Piaget utilise « mutation », voir Vidal, A Guide to Jean Piagetâs Early Biological Work, pp. 29-30.
[p. 95]Sont cela de [sic] simples mots, qui ne correspondent Ă aucune rĂ©alitĂ© mais quâil a bien fallu trouver pour mettre de lâordre dans lâĂ©norme masse de nos connaissances ? Telle est la question quâil est peut-ĂȘtre tĂ©mĂ©raire de ma part dâaborder ici. MM. les honoraires,3 avec leur bienveillance habituelle, voudront bien mâexcuser si un tel sujet dĂ©passe un peu trop mes faibles forces ; ils voudront bien, eux qui ont la science et lâexpĂ©rience, nous faire part de leur lumiĂšre.
Cette question tend de plus en plus Ă prendre une grande importance tant Ă cause du nombre des arrivistes qui se rencontrent parmi les naturalistes ou des savants pointilleux qui remplacent en science [2] M. Bergeret des philologues,4 quâĂ cause des consĂ©quences
3 Les jeunes du Club des Amis de la Nature remerciaient les naturalistes professio- nels ou amateurs de leur aide en leur décernant le titre de « membre honoraire ».
4 M. Lucien Bergeret, latiniste, est le personnage central de lâHistoire contemporaine dâAnatole France (Paris, Calmann-LĂ©vy, 1897-1900, 4 vols.), et la figure la plus populaire de son oeuvre. MaĂźtre Bergeret aime les « idĂ©es gĂ©nĂ©rales » niais aussi un travail pointilleux dont lâexistence explique le commentaire du jeune Piaget : il compose « fiche par fiche » un lexique des termes de marine se trouvant dans lâEnĂ©ide. Mais il reconnaĂźt la superficialitĂ© de ce Vergilius nauticus dont la prĂ©paration lui fait sâaccuser dâĂȘtre un « joueur de mots » ne trouvant en Virgile « que des amusements philologiques » (vol. II, p. 333) et dâĂȘtre « un mĂ©diocre humaniste, attardĂ© aux curiositĂ©s infĂ©condes de la philologie, Ă©tranger Ă la vraie science du langage » (ibid., p. 293).
[p. 96]quâon en peut tirer pour baser les thĂ©ories du transformisme ou de la zoogĂ©ographie.a
Vous penserez peut-ĂȘtre quâil est vraiment fastidieux que des savants français et des savants allemands se querellent pendant des annĂ©es pour savoir si le chien danois appartient Ă la mĂȘme espĂšce que le griffon et que le basset, ou si deux de ces chiens sont des variĂ©tĂ©s du troisiĂšme, ou si un de ces chiens est une sous-variĂ©tĂ© du second qui serait une variĂ©tĂ© du premier constituant le type de lâespĂšce. Mais considĂ©rez les deux ordres dâimportance dont je viens de vous parler.
1° Un jeune Français, pressĂ© de se faire un nom dans la science, Ă©lĂšve quelques bassets, leur coupe la queue et observe que la progĂ©niture de ces animaux a une queue bien plus courte par hĂ©rĂ©ditĂ© que celle dâun autre couple Ă qui il aurait laissĂ© toute la queue.5 ImmĂ©diatement il fait une nouvelle espĂšce, Canis curvicaudis, quâil fait suivre de son nom ; vous le traiterez de fumiste et lâaffaire en restera lĂ . Mais supposez - câest prĂ©cisĂ©ment [3] ce qui se produit actuellement - que quelques centaines de naturalistes de ce genre 6 rivalisent de zĂšle pour crĂ©er de nouvelles espĂšces, non parmi la gent canine, mais parmi des plus petits animaux, des mollusques par exemple. Vous voyez dâici lâinextricable confusion produite dans la science
â « de la zoogĂ©ographie » remplace une expression biffĂ©e et rendue indĂ©chiffrable. 6 « de naturalistes eiusdem farinae ».
5 Est-ce que cette reprĂ©sentation caricaturale de la formation des espĂšces serait liĂ©e chez le jeune Piaget Ă une conception sĂ©rieuse. Vers 1914 Piaget avait adoptĂ© une thĂ©orie de la spĂ©ciation apparentĂ©e Ă la Separationstheorie lamarckienne du naturaliste allemand Mo- ritz Wagner (1813-1887): la formation dâune nouvelle espĂšce commence lorsquâun groupe devient gĂ©ographiquement isolĂ© de sa communautĂ© dâorigine et, sâadaptant (directement et non par sĂ©lection naturelle) au nouveau milieu, il acquiert des nouveaux caractĂšres et les transmet Ă ses descendants ; si lâisolement de ce groupe et la stabilitĂ© du milieu persistent, au bout de quelques gĂ©nĂ©rations une nouvelle espĂšce serait constituĂ©e. Comparer les arguments dans Piaget, LâespĂšce mendelienne a-t-elle une valeur absolue, et dans M. Wagner, De la formation des espĂšces par la sĂ©grĂ©gation (Paris, O. Dion, 1882). Les Ă©lĂ©ments lamarckiens de cette thĂ©orie de la spĂ©ciation comptaient au nombre des croyances biologiques que le jeune Piaget avait assimilĂ©es Ă son insu, et sur lesquelles il nâallait rĂ©flĂ©chir que plus tard ; sa caricature, donc, emprunte aux idĂ©es quâil acceptait alors la notion gĂ©nĂ©rale de lâhĂ©rĂ©ditĂ© des caractĂšres acquis.
[p. 97]intĂ©ressĂ©e et le travail dâun nomenclateur voulant tenir compte de tous ces nouveaux venus !c
2° Darwin vient nous dired que toutes les espĂšces descendent dâun seul organisme, quâencore actuellement une espĂšce donne naissance Ă une autre, et que ce travail se poursuit incessamment. Ainsi, il vous montrera tous les intermĂ©diaires voulus entre le chien danois, le griffon et le basset et en conclura quâune de ces espĂšces descend de la seconde, Ă©galement issue de la troisiĂšmee. Dâautre part, Agassiz se dĂ©clare incapable dâadmettre quâun organisme descend dâun autre de maniĂšre Ă Ă©tablir une succession de toutes les espĂšces du rĂšgne animal, de lâamibe Ă lâhomme.6 Il nâadmetf que lâĂ©volution dâun plan variable [4] donnant par ramification naissance Ă des espĂšces fixes, organismes incapables de se transformer en des nouveaux organismes et nâĂ©tant aptes quâĂ varier dans un ordre allant de la mutation individuelle Ă la sous-espĂšce, mais nâatteignant jamais lâordre spĂ©cifique.
c « ⊠lâinextricable confusion qui peut en rĂ©sulter et le travail du nomenclateur consciencieux qui croit devoit tenir compte âŠÂ ».
d « Darwin nous a apprisâŠÂ ».
5 « Ainsi, il nous montre tous les intermĂ©diaires (âŠ) et en conclut quâune de ces espĂšcesâŠÂ ».
f « Dâautre part, dâautres savants, Agassiz p. ex., se dĂ©clarent incapables (âŠ). Ils nâadmettentâŠÂ ».
6 Louis Agassiz, ichtyologiste, gĂ©ologue, palĂ©ontologue, nĂ© en 1807 dans le canton de Fribourg (Suisse); en 1832, il devint le premier professeur dâhistoire naturelle de NeuchĂątel ; en 1847, il fut appelĂ© Ă lâuniversitĂ© de Harvard, dont il fonda le cĂ©lĂšbre MusĂ©um of Comparative Zoology ; aux Etats-Unis, oĂč il mourut en 1873, il devint une figure mythique, Ă la fois formateur dâune gĂ©nĂ©ration distinguĂ©e de naturalistes, un des agents principaux de lâinstitutionnalisation de la science et le leader du crĂ©ationisme anti-darwinien. Voir E. Lurie, Louis Agassiz : A Life in Science, Chicago, University of Chicago Press, 1962. Agassiz pensait, comme son maĂźtre Georges Cuvier (1769-1832), que le rĂšgne animal Ă©tait divisĂ© en quatre « branches » ou types (rayonnĂ©s, mollusques, articulĂ©s et vertĂ©brĂ©s) caractĂ©risĂ©s par des « plans de structure » propres, gĂ©nĂ©alogiquement et gĂ©nĂ©tiquement indĂ©pendants les uns des autres, et prĂ©sents dans la natures depuis leur crĂ©ation par une Intelligence Divine. Chacun de ces types permanents et discontinus comptait des « embranchements » ou ramifications contenant lâĂ©chelle taxinomique (espĂšce, genre, famille, ordre, classe) et admettant une certaine gamme de variations. Voir surtout L. Agassiz, Essay on Classification [Londres, 1859], Ă©d. par E. Lurie, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1962.
[p. 98]En admettant la nomenclature de lâĂ©cole française de Bourguignat, qui tend Ă faire le plus dâespĂšces possibles et Ă appeler spĂ©cifique le plus petit caractĂšre,7 vous ĂȘtes bien plus portĂ©s en considĂ©rant les choses Ă lâĂ©tat actuel Ă admettre que lâespĂšce nâa rien de stable quâen admettant une nomenclature beaucoup moins riche en espĂšces.g Mais si vous poussez plus profondĂ©ment votre examen,h vous conclurez vite Ă une Ă©volution formidable, faisant des progrĂšs considĂ©rables dâune annĂ©e Ă lâautre, tandis quâavec lâautre systĂšme de nomenclature vous arriverez vite Ă la conclusion dâune matiĂšre dont lâunitĂ© spĂ©cifique, relativement fixe, est extrĂȘmement variable mais Ă©volue avec une lenteur infinie quoiquâininterrompue.8
« « ⊠vous ĂȘtes bien plus portĂ©s en considĂ©rant les choses telles que, ns. les voyons aujourdâhui Ă admettre que lâespĂšce nâa rien de stable quâen vous servant dâune nomenclature âŠÂ ».
71 insĂ©ré : « dâaprĂšs la nomencl[ature] de Bourg[uignat] ».
â Jules-RenĂ© Bourguignat (1829-1892), savant français connu surtout par le trĂšs grand nombre de travaux malacologiques oĂč, dâun ton souvent polĂ©mique, il modifiait les classifications existantes par des mĂ©thodes qui ne manquaient jamais de susciter de vives attaques. Convaincu quâil allait introduire dans la systĂ©matique une objectivitĂ© et une prĂ©cision alors inconnues, il proposa, particuliĂšrement dans ses MatĂ©riaux pour servir Ă lâhistoire des mollusques acĂ©phales du systĂšme europĂ©en (1880-1881), que toute forme caractĂ©risĂ©e par trois signes distincts et constants du contour de sa coquille soit Ă©levĂ©e au rang spĂ©cifique. Or, lorsquâil considĂ©rait comme nouvelle espĂšce une coquille diffĂ©rant par une de ses trois dimensions dâune coquille dĂ©jĂ dĂ©crite, mĂȘme une petite variation dans le contour des mollusques pouvait fournir un trait spĂ©cifique, et presque chaque individu pouvait constituer une espĂšce Ă part. Ainsi, au cours des annĂ©es, il crĂ©a 112 genres nouveaux et environ 2540 espĂšces nouvelles. Voir Oeuvres scientifiques de M.J.-R. Bourguignat, Paris, Dumoulin, 1891.
8 Au cours de sa premiĂšre rĂ©vision du texte (au crayon), Piaget mit un crochet marginal tout au long du prĂ©sent paragraphe et remarqua « pas clair ». LâobscuritĂ© du passage tient Ă une inversion du raisonnement habituel. En effet, au lieu de faire dĂ©pendre une conception et une pratique de la taxinomie des points de vue prĂ©alables sur la formation et lâĂ©volution des espĂšces, il « dĂ©duit » ces points de vue Ă partir des caractĂ©ristiques des diffĂ©rents systĂšmes de classification : un grand nombre dâespĂšces dans un systĂšme implique une Ă©volution et une spĂ©ciation trĂšs rapides, tandis quâun moindre nombre (auquel correspond un grand nombre de variĂ©tĂ©s) implique une Ă©volution et une spĂ©ciation plus lentes. Le passage et le commentaire « pas clair » montrent que, malgrĂ© les affirmations nominalistes du jeune Piaget, les relations entre Ă©volution et classification Ă©taient confuses dans son esprit.
[p. 99][5] VoilĂ les deux genres dâimportance9 qui font Ă©vidence pour tous les naturalistes, aussi bien ceux qui admettent une unitĂ© spĂ©cifique que ceux qui considĂšrent lâespĂšcei comme une utopie.
Je crois que lâunitĂ© spĂ©cifique est une utopiel. Il nây a pas plus de rĂ©alitĂ© dans une espĂšce que dans les mĂ©ridiens et les parallĂšles des gĂ©ographes. Diviser le globe terrestre en carrĂ©s, sur une carte, câest exactement la mĂȘme chose que diviser en mondes etm rĂšgnes dâabord, en espĂšces ensuite ou mĂȘme en individus. Vous croyez quâil y a quelque rĂ©alitĂ© dans les diffĂ©rences actuelles entre les diverses espĂšces mais sans vous douter que vous nâobservez quâun instant votre matiĂšre, quâun petit espace de temps, câest-Ă -dire quelques centaines dâannĂ©es seulement et que par consĂ©quent il ne vous est pas permis dâĂ©tablir de pareilles consĂ©quences] sur une infime partie dâune Ă©volution qui ne sâest jamais arrĂȘtĂ©e et ne sâarrĂȘtera jamais.n
[6] Supposez une ligne droite Ă©chelonnĂ©e de points, A.B.C.D.E.F., lancez un balle o le long de cette ligne, il vous est impossible de dire que la balle est en A, en B, en C. Au moment mĂȘme oĂč vous le dites cela nâest dĂ©jĂ plus vrai, ainsi il est tout aussi superficiel de segmenter le flux de la vie, comme dit Bergson,10 et lâanalyse humain nâest quâun
* « cette unité ».
1 « Quant Ă moi, sâil mâest permis dâavoir une opinion personnelle sur cette matiĂšre, je considĂšre que âŠÂ ». Cette phrase Ă©tait liĂ©e Ă la suivante par des mots biffĂ©s et rendus indĂ©chiffrables.
m « en mondes et » souligné et biffé au crayon.
n « A voir les choses superficiellement, on pourrait croire quâil y a quelque rĂ©alitĂ© (âŠ) mais on oublie quâon nâobserve la matiĂšre quâun minuscule espace de temps (âŠ) et que par consĂ©quent il nâest pas permis dâĂ©tablir de conclusionsâŠÂ ».
0 remplace le mot « flÚche ».
9 Au cours de sa premiĂšre rĂ©vision de texte (au crayon), Piaget souligna et mit un point dâinterrogation au-dessus de « deux genres dâimportance ». Ces derniers sont les « deux ordres dâimportance » quâil a introduit plus haut : (1) lâordre « pratique » de la crĂ©ation « pointilleuse » de nouvelles espĂšces et (2) lâordre « thĂ©orique » des relations entre thĂ©ories de lâĂ©volution et statut ontologique des catĂ©gories taxinomiques, particuliĂšrement de lâespĂšce.
10 Henri Bergson (1859-1941), le plus important philosophe français Ă lâĂ©poque oĂč Piaget Ă©crivit La vanitĂ© de la nomenclature. Son Evolution crĂ©atrice (1907) eut une grande influence sur le jeune Piaget qui, ici comme dans le paragraphe suivant, fait une allusion quelque peu impĂ©tueuse Ă la critique bergsonienne de la connaissance scientifique.
[p. 100]procĂ©dĂ©, quâune mĂ©thode, et ne repose sur rien. Vous croyez que la matiĂšre qui coule, lentement poussĂ©e par la vie, est plus stable quâune balle qui va de A Ă F. Mais comment le prouvez vous, pauvres crĂ©atures dâun moment ? Quâest-ce-que la minuscule abscisse p de la science humaine dans lâimmense Ă©volution qui va de - â Ă Â + â ? Quelle Ă©trange vanitĂ© que celle du savant qui appelle un escargot HĂ©lix isognomostomos et qui le croit immuable et seulement un peu variable, parce que son pĂšre, son grand-pĂšre et tous ses aieux ont observĂ© lâHelix isognomostomos et quâaucun dâeux ne lâa vu se transformer, Ă©voluer. » Voyez lâinsecte Ă©phĂ©mĂšre qui [7] fait des Ă©tudes philosophiques et scientifiques sur un humain, sur notre prĂ©sident Zundel/ Il commence Ă lâobserver Ă midi et tire ses conclusions le soir mĂȘme, avant de terminer sa carriĂšre si bien remplie : Sempiternus Zundelus est un ĂȘtre immortel et immuable s. Pendant toute ma vie je lâai patiemment examinĂ©, jamais il nâa Ă©voluĂ©. Mon pĂšre, mon grand-pĂšre et tous mes aieux, aussi loin que remonte la science de ma race, tous lâont Ă©tudiĂ© et il est toujours le mĂȘme, donc il est immuable. Quelle diffĂ©rence, je vous prie, y-a-t il entre cinquante gĂ©nĂ©rations dâĂ©phĂ©mĂšres Ă©tudiant un individu humain t et cinquant gĂ©nĂ©ration dâhommes Ă©tudiant une espĂšce ?11
Si lâespĂšce nâest pas immuable, oĂč commence-t-elle ? Comment la dĂ©limiter, dans le flux de lâĂ©volution ? OĂč trouver des caractĂšres invariables, ou si tous sont variables, dans quel espace de temps faut
* « abscisse », encerclé au crayon.
 » « évoluer », biffé.
r « Tel un insecte Ă©phĂ©mĂšre qui ferait des Ă©tudes (âŠ) sur un ĂȘtre humain, (âŠ) Zundel p. ex. ».
8 « Il commencerait Ă lâobserver (âŠ) et tirerait ses conclusions (âŠ) avant de terminer sa carriĂšre si courte et si bien remplie : Sempiternus Zundelus dirait-ilâŠÂ ».
( « ⊠cinquante gĂ©nĂ©rations dâĂ©phĂ©mĂšres qui Ă©tudient un ĂȘtre humain âŠÂ ».
11 Sans pour autant parvenir au scepticisme de Diderot, le jeune Piaget reprend ici le « sophisme de lâĂ©phĂ©mĂšre » que le philosophe avait Ă©noncĂ© en 1749 dans sa Lettre sur les aveugles et nommĂ© en 1769 dans Le rĂȘve de dâAlembert. ExprimĂ© dans le contexte de dĂ©clarations anti-essentialistes, le sophisme de lâĂ©phĂ©mĂšre « câest celui dâun ĂȘtre passager qui croit Ă lâimmutabilitĂ© des choses » (RĂȘve, Ă©d. Paul VerniĂšre, Paris, Didier, 1951, p. 61), qui mesure, « comme la mouche Ă©phĂ©mĂšre », la durĂ©e du monde par celle de ses jours (Lettre, in Oeuvres complĂštes de Diderot, Ă©d. J. AssĂ©zat, Paris, Garnier, 1875, vol. I, p. 331).
[p. 101]il les considĂ©rer ? Si vous procĂ©dez" de lâanalyse Ă la synthĂšse, vous arriverez vite Ă conclure quâil nây a [8] que deux choses ici bas, la vie et la matiĂšre. Mais, si comme dit Bergson, pour pĂ©nĂ©trer le secret de la vie il faudra â procĂ©der selon cette mĂ©thode, au contraire pour arriver Ă la connaissance complĂšte de la matiĂšre, lâanalyse seule est efficace, encore Ă lâheure actuelle,2 ce qui a ammenĂ© le gĂ©nie humain Ă Ă©tablir tout un systĂšme de nomenclature, systĂšme admirable si lâon veut, mais systĂšme tout de mĂȘme, câest-a-dire, quelque chose dâessentiellement abstrait, purement artificiela et par consĂ©quent sans aucune valeur intrinsĂšque.
Mais, hĂ©las ! si les gĂ©ographes divisant le globe terrestre en mĂ©ridiens et parallĂšles se sont tous mis dâaccord et reconnaissent tous6 le caractĂšre superficiel de leur nomenclature, les naturalistes, eux, ont Ă©tĂ© longtemps persuadĂ©s et beaucoup le sont encore, que leurs divisions de la matiĂšre avaient quelque chose de rĂ©el. On a Ă©tabli des dĂ©finitions,12 dĂ©finitions excellentes au moment de leur Ă©laboration, mais qui arrivĂ©es au point actuel de la science et surtout de sa philosophie, ne sont et ne peuvent plus ĂȘtre [9] exactes, quelques remaniements quâon y apporte [sic]. Exemple trĂšs simple :c Pouvez vous actuellement dĂ©finir d des diffĂ©rences constantes entre les deux rĂšgnes animal et vĂ©gĂ©tal ? Tous les naturalistes actuellement sâen dĂ©clarent incapables ; tous les caractĂšres sont variables parce que, lorsque lâon remonte Ă lâorigine de chaque rĂšgne, on trouve une quantitĂ© dâindivi[dus] intermĂ©diaires,e les protistes de Haeckel,13 dont nous
â « Si vous procĂ©dez ainsi âŠÂ ».
â « il faut ».
z Fin de la phrase. La prochaine commence : « Câest lĂ ce qui a conduit le gĂ©nie âŠÂ ». ° « de purement artificiel ».
6 « unanimément ».
c « trÚs simple », biffé au crayon.
" « établir ».
c « Les naturalistes (âŠ) parce que, si lâon remonte aux origines (âŠ) on trouve une quantitĂ© dâorganismesâŠÂ ».
12 Au cours de sa premiĂšre rĂ©vision du texte (au crayon), Piaget souligna et mit un signe dâinterrogation Ă cĂŽtĂ© de « dĂ©finitions », et Ă©crivit « distinctions » au-dessus. On y voit ses doutes : « dĂ©finitions » arbitraires ou « distinctions » naturelles ?
13 Ernst Haeckel (1834-1919), zoologiste allemand, auteur du terme « loi biogĂ©nĂ©tique fondamentale » (rĂ©capitulation de la phylogenĂšse par lâontogenĂšse), fondateur du
[p. 102]parlait encore rĂ©cemment M. le prof. Jaquet.14 Pourtant, Messieurs/ quand on ne connaissait que les animaux et vĂ©gĂ©taux qui tombent sous nos sens, quâil y avait il [sic] de plus facilement dĂ©finissables ou diffĂ©renciables [sic] que les a deux catĂ©gories primordiales ? Il en est absolument ainsi de chaque prĂ©tendue espĂšce. Lorsque lâon remonte Ă ses origines dans le passĂ© gĂ©ologique, il devient absolument impossible de la distinguer de ses voisines de mĂȘme que lâespĂšce actuel[le] ,A variable et dont toutes les mutations actuelles sont reliĂ©es entre elles et au type par des individus intermĂ©diaires, donnera naissance Ă des espĂšces, que nos [10] descendants dans quelques milliers dâannĂ©es considĂ©reront comme telles - Ă moins que les mĂ©thodes aient changĂ© - mais quâil serait impossible de distinguer sĂ»rement actuellement.
Mais Messieurs, vous me critiquerez ce que vous appelerez ces rĂȘveries mĂ©taphysiques en me reprochant le caractĂšre peu scientifique de ce travail ? Cependant il me semble quâil est dâune immense importance dâĂ©tablir clairement que lâidĂ©e spĂ©cifique nâest quâun procĂ©dĂ©l, ce qui pourra quelque peu dĂ©courager le nomenclateur Ă lâesprit
! « Et cependant ».
a « ces ».
h « moderne ».
* Phrase entiĂšrement biffĂ©e au crayon ; la prochaine phrase devient : « Il me semble donc quâil estâŠÂ ».
1 Fin de la phrase ; la prochaine devient : « Puisse cette constatation dĂ©couragerâŠÂ ».
« monisme », doctrine proclamant lâunitĂ© Ă base chimique et la continuitĂ© matĂ©rielle de lâinorganique et de lâorganique, des plantes et des animaux, de la matiĂšre et de lâesprit. En 1866, dans sa Morphologie gĂ©nĂ©rale des organismes, il crĂ©a le rĂšgne des protistes qui, intermĂ©diaire entre les rĂšgnes vĂ©gĂ©tal et animal, rĂ©unit les organismes unicellulaires (oĂč Ă cellules peu diffĂ©renciĂ©es) couramment divisĂ©s en protophytes et protozoaires ; un petit nombre de ces protistes se trouvait Ă©galement aux origines Ă©volutives des plantes et des animaux. ConformĂ©ment aux principes du monisme, Haeckel croyait que toute classification est relative et ne peut quâĂȘtre faite dans une vue dâutilitĂ© pratique ; pour lui, les notions mĂȘmes de plante et dâanimal nâavaient pas de fondement dans la nature. Voir en particulier Le rĂšgne des protistes, trad. Jules Soury, Paris, Reinwald, 1879.
14 J.-Maurice Jaquet (1861-1944), spĂ©cialiste dâembryologie et dâanatomie comparĂ©e, successeur de Paul Godet comme professeur dâhistoire naturelle au Gymnase cantonal de NeuchĂątel, oĂč Piaget Ă©tait Ă©lĂšve Ă lâĂ©poque.
[p. 103]Ă©troit qui ne voit partout que des noms, des noms, des noms,15 vĂ©ritable flĂ©au pour la science et les savants. Sans certains botanistes, que la botanique serait belle ! Sans ce gĂ©nie malfaisant de Bourgui- gnat, que les malacologistes auraient moins de travail ! Certains de ces auteurs crĂ©ateurs sont arrivĂ©s Ă un tel point dans leur passion maladive et dĂ©lĂ©tĂšre quâil est impossible de tenir compte de leurs ouvrages et des quantitĂ©s formidables de nouvelles espĂšces quâils ont créées.m [11] Si lâon se rendait mieux compte que la nomenclature est un systĂšme on tĂącherait peut-ĂȘtre, suivant toutes probabilitĂ©s," de rendre ce systĂšme plus pratique, câest-Ă -dire de le perfectionner non pas en le surchargeant mais en lâallĂ©geant plutĂŽt.
Pour ma part,0 je trouve que deux animaux mĂ©ritent dâĂȘtre sĂ©parĂ©s comme espĂšces quand ils prĂ©sentent des caractĂšres assez importants pour ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme spĂ©cifiques, sans quâon trouve Ă lâĂ©poque actuelle aucun individu27 critique, intermĂ©diaire entre les deux extrĂȘmes et prĂ©sentant ces caractĂšres dâune maniĂšre plus ou moins dĂ©veloppĂ©e. Ce quâil y a de fĂącheux dans cette dĂ©finition ce sont ces caractĂšres quâil faut soi-mĂȘme attribuer aptes ou non Ă dĂ©limiter des espĂšces.Âź Câest ici que la perspicacitĂ© du naturaliste doit ĂȘtre guidĂ©e non seulement par le souci scientifique le forçant Ă tenir compte de lâhĂ©rĂ©ditĂ©, des conditions physiques, etc., etc., mais aussi un peu par la commoditĂ© du systĂšme.
Mais en gĂ©nĂ©ral la question [12] est facilement rĂ©solue : pourquoi un caractĂšre nâest il pas pratique dans la mĂ©thode de la nomenclature,16 câest toujours parce quâil est variable dâun individu Ă lâautre
m « Certains de ces maniaques sont arrivĂ©s Ă un point tel quâil est presque impossible de tenir compte âŠÂ ». Les derniers mots de la phrase originale (aprĂšs « créées ») ont Ă©tĂ© biffes ; on peut distinguer : « on aurait dit la [illisible] heure ».
â « suivant toutes probabilitĂ©s », biffe.
0 insĂ©ré : « sâil mâest permis encore une fois de donner mon avis en ce dĂ©bat ». p « aucune variation ».
Âź « Mais ces caractĂšres dâaprĂšs quel critĂ©rium faut il les juger aptes ou non Ă dĂ©limiter des espĂšces ? ». Sous « juger », au crayon, on peut distinguer « peser, Ă©tablir, juger ?? ».
15 Câest-Ă -dire, non pas qui est nominaliste, mais qui ne voit que des espĂšces partout et multiplie, comme Bourguignat, les appĂ©llations spĂ©cifiques.
16 Au cours de sa premiĂšre rĂ©vision du texte (au crayon), Piaget souligna « pas pratique [âŠ] nomenclature » et mit deux points dâinterrogation en marge. Affirmant son
[p. 104]ou parce quâil nâest pas transmissible de pĂšre en fils, donc ce caractĂšre nâest pas spĂ©cifique.
Quand un Monsieur r vient dire dans un de ses travaux que deux espĂšces voisines lâembarassent [sic] et quâil a trouvĂ© une quantitĂ© de formes quâil ne sait pas oĂč classer, soyons toujours dâaccord pour fondre ces deux espĂšces en une seule, car voici nĂ©cessairement le dilemme qui sâensuivra. Certains naturalistes ne parlent dans leurs ouvrages que des espĂšces, dâautres tiennent en considĂ©ration les sous- espĂšces, variĂ©tĂ©s et formes. Voici donc la situation : si lâon conserve ces deux espĂšces, les premiers auteurs feront des erreurs de dĂ©termination qui peuvent entraĂźner de fĂącheuses consĂ©quences dans la zoogĂ©ographie, sis lâon considĂšre ces deux prĂ©tendues espĂšces comme deux variĂ©tĂ©s, les premiers auteurs ne risqueront pas de se tromper, et les seconds qui prĂ©tendent avoir toujours de la facilitĂ© Ă distinguer ces espĂšces [13] nâauront quâĂ les distinguer tout simplement sous le nom de variĂ©tĂ©s, pour unifier la nomenclature et Ă©viter des erreurs, dans lâintĂ©rĂȘt de la science.
Ceci peut vous paraĂźtre peu sĂ©rieux, mais voulez vous savoir les consĂ©quences dâune nomenclature trop encombrĂ©e, comme celle quâavait adoptĂ©e Mr Paul Godet17 qui pourtant a poussĂ© la prudence scientifique jusquâĂ ne nommer lui-mĂȘme que deux nouvelles espĂšces, de sa vie, et Ă envoyer le reste de t ces nouveaux matĂ©riaux Ă Kobelt ou Clessin ?18 Jâai vu de prĂšs sa belle collection de coquilles et jâai
r SoulignĂ© et suivi dâun point dâinterrogation au crayon ; remplacĂ© par « auteur ». * « ⊠si dâautre partâŠÂ ».
â « le reste de », biffĂ© au crayon.
nominalisme, mais aussi rĂ©vĂ©lant ses doutes, il changea lâexpression en « pas pratique pour la mĂ©thode quâest la nomenclature ».
17 Paul Godet (1836-1911), naturaliste neuchĂątelois ; en 1858, aprĂšs des Ă©tudes en sciences naturelles Ă Berlin, il revint Ă NeuchĂątel comme maĂźtre de français, latin, grec, botanique et zoologie dans diffĂ©rents Ă©tablissements dâenseignement secondaire ; en 1894 il fut nommĂ© professeur dâhistoire naturelle au Gymnase cantonal de NeuchĂątel ; Ă sa mort, il Ă©tait directeur du MusĂ©e dâhistoire naturelle de cette ville. Ses travaux pricipaux concernent la classification des mollusques de la Suisse (en particulier de la rĂ©gion neu- chĂąteloise); initiateur de Piaget Ă la malacologie, Ă la systĂ©matique, Ă lâhistoire naturelle, il eut un rĂŽle fondamental dans la formation du jeune naturaliste.
18 Wilhelm Kobelt (1840-1916) et Stephan Clessin (1833-1911), conchyliologistes allemands de grande réputation.
[p. 105]chez moi de quantitĂ©s de notes manuscrites." Eh bien il nây a pas une seule forme dâun genre critique qui ne porte 2 ou 3 noms tracĂ©s, rĂ©tablis, rebiffĂ©s, changĂ©s, etc. aprĂšs chaque consultation dâun spĂ©cialiste compĂ©tent, car tout le monde connaĂźt la conscience admirable que Mr Godet mettait dans ses dĂ©terminations, conscience qui a pour consĂ©quence toute naturelle une hĂ©sitation perpĂ©tuelle au milieu des labyrinthes dâune nomenclature trop chargĂ©e dâappellations spĂ©cifiques (et pourtant la sienne Ă©tait la plus raisonnable de lâĂ©poque) et dans [14] les mille ramifications de lâ« hydre de la synonimie ».19
La nomenclature a heureusement une quantitĂ© dâappellations subordonnĂ©es qui sont extrĂȘmement utiles, malgrĂ© le dĂ©dain que leur tĂ©moignent un grand nombre de naturalistes, surtout des français.v Quand deux animaux ont chacun un type, normal, rayonnant en un certain nombre de variĂ©tĂ©s dĂ©pendantes, bien dĂ©limitĂ©es et se rapprochant toutes du type, mais que les deux types extrĂȘmes sont en outre reliĂ©s entre eux par une Ă©chelle dâintermĂ©diaires vivants, on distingue le type le plus ancien comme espĂšce et lâautre corne sous- espĂšce. Toute [15] espĂšce nâa pas nĂ©cessairement de sous-espĂšce ; ces derniĂšres se rencontrent gĂ©nĂ©ralement chez les animaux trĂšs communs.20
Toute variation locale dâune espĂšce, variation reliĂ©e au type par des individus intermĂ©diaires vivants, est distinguĂ©e sous le nom de variĂ©tĂ©. Une var[iĂ©tĂ©] peut avoir Ă lâoccasion une sous-variĂ©tĂ©, mais ce cas est rare. Il se rencontre gĂ©nĂ©ralement chez des var[iĂ©tĂ©s] flu- viatiles localisĂ©es dans une petite rĂ©gion comme le C[an]ton de NeuchĂątel, oĂč lâon puisse trouver un grand lac, et des mares ou ruisseaux.
â « ⊠de notes malacologiques Ă©crites de sa main ».
" Cette phrase Ă©tait liĂ©e par « Car » Ă la deuxiĂšme de deux phrases composant un paragraphe immĂ©diatement prĂ©cĂ©dent, que le jeune Piaget rendit, Ă lâexception de quelques mots isolĂ©s, indĂ©chiffrable.
19 En systĂ©matique, une synonimie est « une liste chronologique des noms scientifiques qui ont Ă©tĂ© attribuĂ©s Ă un taxon donnĂ©, accompagnĂ©e des dates de publication et des auteurs des noms » (Mayr, op. cit., p. 413). Aux difficultĂ©s de construire et puis de prendre en considĂ©ration les synonimies souvent Ă©tendues de la malacologie sâajoutait lâincertitude Ă lâĂ©gard de leur objectivitĂ©, puisque frĂ©quemment les synonimes dĂ©signaient en fait des types diffĂ©rents. Nous nâavons pas pu trouver la source de la citation de Piaget.
20 Câest-Ă -dire, trĂšs variables.
[p. 106]Ordinairement alors, la variĂ©tĂ© locale prĂ©sente de lĂ©gers caractĂšres diffĂ©rentiels soit dans le lac soit dans les petites Ă©tendues dâeau stagnante ou courante, caractĂšres qui constitueront des sous-variĂ©tĂ©s.
Enfin toute espĂšce, tout type, toute variĂ©tĂ©, sous-espĂšce ou sous- variĂ©tĂ© prĂ©sentent en outre une quantitĂ© de variations plus ou moins individuelles, accidentelles ou monstrueuses que lâon dĂ©signe sous les noms gĂ©nĂ©raux de forma ou mutatio soit en faisant la distinction de forma uniquement pour la forme, et de [16] mutatio seulement pour la couleur. Ainsi chez presque chaque mollusque on distingue des f. major, minor, maxima, minima, depressa, elevata ou f. monstrosa, scelaris, contraria, etc., etc. et des mut. alha, lutes, fasciata, etc. et mut. monstrosa, albina, etc., etc.
VoilĂ donc, Messieurs, un trĂšs bref rĂ©sumĂ© dâune question si approximativement rĂ©solue que la nomenclature diffĂšre encore actuellement dâun auteur Ă lâautre et quâon nâarrivera malheureusement jamais Ă lesz unifier, Ă cause prĂ©cisĂ©ment de sa qualitĂ© de pure mĂ©thode ou systĂšme.
J. P.
Fin
* « les », biffé.