Les conduites animales : introduction. Psychologie (1987) a

L’étude des comportements des Animaux présente une triple importance : pour la biologie en général, pour la compréhension de la psychologie humaine et pour l’épistémologie scientifique (en tant que fondée sur la formation et le développement effectifs des connaissances autant que sur leur formalisation).

À commencer par ce dernier point pour n’y plus revenir, l’un des problèmes centraux que soulève la nature des connaissances est de comprendre pourquoi les structures logico-mathématiques construites par le sujet aboutissent à un surprenant accord avec la réalité physique, tout objet ou événement extérieur étant mathématisable, alors que les êtres logico-mathématiques débordent largement le réel et sont loin de s’incarner toujours en des données expérimentales. Si l’on écarte les solutions empiristes, manifestement insuffisantes, et l’harmonie préétablie dont se contente l’apriorisme, il ne reste qu’une solution : c’est que l’être vivant est à la fois un objet physico-chimique parmi les autres (et cela en tant que biologique) et la source du sujet actif et constructif, les connaissances que celui-ci élabore comportant donc un accord endogène et pas seulement exogène avec le réel, ce qui est la plus belle des adaptations biologiques. Si tel est le cas, il va de soi que l’avenir d’une épistémologie génétique dépend de la psychologie animale autant et peut-être davantage que celle de l’enfant ou de la sociogenèse historique. Le jour où l’on pourra nous expliquer comment s’est constitué le « savoir-faire » propre aux instincts complexes, dont les adaptations si différenciées et précises sont en bonne partie fonction d’une programmation innée, nous en comprendrons bien plus quant à la formation phylogénétique des connaissances, qu’à nous limiter à leur ontogenèse chez l’enfant.

On répondra peut-être que c’est là l’affaire des biologistes autant et davantage que des éthologistes et il faut reconnaître que ces derniers n’ont pas toujours eu pleine conscience de leurs pouvoirs virtuels, en ce sens qu’ils n’ont pas suffisamment aperçu la spécificité des problèmes que soulevaient leurs découvertes, par rapport à ceux de la morphogenèse, etc., et de l’évolution en général en ses aspects physiologiques et anatomiques : d’où la soumission un peu rapide et assez curieuse d’auteurs aussi originaux en éthologie que K. Lorenz aux thèses néodarwiniennes courantes, sans voir que la formation d’un nouveau comportement soulève de toutes autres questions que celles d’une variation anatomo-physiologique de nature quelconque, dont la constitution héréditaire ne tiendrait qu’à un jeu combiné de hasards et de sélections.

Or le comportement ne se réduit nullement à un simple échange avec le milieu, comme l’est le métabolisme au sens large : il consiste en actions exercées sur le milieu, ce qui est tout autre chose, puisqu’il revient alors à transformer ou bien ce milieu ou la situation de l’organisme par rapport à lui. Comme tel, le comportement sort nécessairement des frontières du soma, ce qui suppose une programmation d’un type particulier, distincte de la téléonomie interne propre aux aspects physiologiques des synthèses épigénétiques et exigeant ce que l’on pourrait appeler une téléonomie externe en tant que son organisation implique nécessairement des informations tirées de l’environnement lui-même et des anticipations concernant les états ultérieurs de ce milieu qui seront nécessaires au développement des jeunes ou des larves. Il y a donc là des problèmes de programmation héréditaire bien plus complexes encore qu’aux niveaux purement physiologiques. La grande différence provient surtout de ceci qu’à ces derniers niveaux les régulations sont essentiellement conservatrices : à s’en tenir à eux, on peut dire avec J. Monod que les variations des êtres vivants ne résultent que des « imperfections du mécanisme conservateur qui, lui, constitue bien leur unique privilège » (Le Hasard et la nécessité). Or le propre des comportements est au contraire de tendre à un continuel dépassement, dans la double direction d’une extension du milieu et d’un accroissement des pouvoirs de l’organisme. Chacun des auteurs de cette partie y insiste sous une forme ou sous une autre. Or, si tel est le cas, il va de soi que les comportements soulèvent des problèmes biologiques sui generis, nouveaux et non encore résolus. Il n’est même pas exclu que leur solution future donne raison aux spéculations imprudentes de l’auteur de ces lignes, qui croit voir dans le comportement le principal moteur de l’évolution (un des arguments invoqués étant, en négatif, la faible évolution des végétaux, en relation avec la pauvreté de leurs comportements et l’absence de locomotion, si l’on compare leurs transformations évolutives à celles qui ont conduit l’animal des Protozoaires aux Primates et à l’homme).

Cela dit, un autre intérêt de la psychologie animale est qu’en nous fournissant l’analyse des multiples « dépassements » dont il vient d’être question elle nous permet de mieux comprendre la formation des mécanismes supérieurs auxquels ils aboutissent au sein des conduites proprement humaines. On pourrait commenter à cet égard l’évolution de multiples fonctions comme celles de communication (à partir des indices perceptifs jusqu’aux langages de divers types), de relation sociale, de régulation, etc. Nous nous bornerons en ce préambule au problème classique et, malgré les apparences toujours actuel, des relations entre ces deux formes d’organisation cognitive que l’on n’ose presque plus désigner par leurs noms de baptême initial : l’instinct et l’intelligence.

Si l’on hésite aujourd’hui à parler d’instinct, c’est qu’en découvrant de mieux en mieux la complexité des conduites ainsi désignées, on s’est aperçu de la grande difficulté de dissocier les parts respectives de l’inné et de l’acquis et du caractère constructiviste des comportements dans lesquels ces deux facteurs interviennent. À analyser, par exemple, les conduites d’exploration, à la base desquelles Pavlov voyait un simple réflexe, on y trouve, comme le souligne Blancheteau, un mélange complexe d’innéité et d’apprentissage ou, comme dit Richard, une auto-organisation par assimilation des contingences du milieu (le terme d’« assimilation » étant pris dans le sens général que je lui ai attribué ailleurs) ; et il ajoute que ces combinaisons de maturation et d’information donnent lieu à de nouvelles « constructions de conduites » où l’endogène et l’exogène entrent ainsi en interaction indissociable. L’apprentissage lui-même, qui constitue le prototype des acquisitions exogènes est subordonné à des « compétences » dépendant du niveau génétique : les Cœlentérés, comme le rappelle Richelle, sont capables d’habituation, mais pas encore de conditionnement. Quant aux instincts complexes, comme les constructions de nids, etc., on y observe, en plus d’une programmation évidemment innée, une part non négligeable d’initiatives ou d’ajustements individuels.

Pour toutes ces raisons, on en est venu avec Hinde à remplacer la notion d’« instincts », au sens de Lorenz, par celle d’« activités propres à une espèce », ce qui est plus prudent et ne préjuge pas des frontières si floues et peut-être mobiles entre l’inné et l’acquis, tout en réservant la part prépondérante au premier de ces facteurs. Quant à l’« intelligence », concept rarement utilisé dans les pages qui suivent, le danger de son emploi est de la considérer comme une « faculté », c’est-à-dire un pouvoir à tout faire rendant d’avance celui qui le détient capable de résoudre des problèmes de toutes variétés et de « comprendre » n’importe quelle situation. Or, chez l’homme, où elle prédomine, l’intelligence semble caractérisée par des constructions continuelles dont l’auto-organisation débute avec la psychogenèse et se prolonge, entre autres, dans toute l’histoire de la pensée scientifique. D’où une première propriété de ce que l’on appelle l’« intelligence » : l’élaboration de structures opératoires communes à tous les sujets de même niveau, nées des actions, puis s’intériorisant en systèmes conceptuels de transformations (exemple, la suite des nombres naturels reposant sur l’opération n + 1, elle-même issue d’une synthèse de relations d’ordre et d’inclusion). Or, ces structures ne sont pas préformées, mais résultent effectivement d’activités constructives du sujet lui-même et de leurs coordinations progressives, leur généralité provenant des nécessités internes de leurs compositions. La seconde propriété fondamentale de l’intelligence est que les sujets, au fur et à mesure de ces constructions dues à leurs actions ou aux interactions entre les individus, peuvent s’en servir à volonté et à des fins individuelles, pour résoudre les problèmes qu’ils se posent ou que leur imposent, de façon sans cesse renouvelée, les situations extérieures : d’où la définition classique de l’intelligence comme adaptation aux situations nouvelles, définition exacte au point de vue fonctionnel, mais qui oublie la nécessité d’une construction structurale des instruments d’adaptation. Les utilisations individuelles des structures de tous niveaux peuvent être appelées procédures et sont encore moins préformées que les structures, du fait des innombrables problèmes particuliers à résoudre.

Comme telle l’intelligence se manifeste plus tôt qu’on ne le pensait, dans la série animale, et Richard en donne de bons exemples, à commencer par l’utilisation d’instruments, observable même chez certains insectes. Atteignant son niveau le plus élevé chez l’homme, elle se développe déjà de façon spectaculaire chez les primates, comme en témoigne le chapitre de Bronckart, Parot et Vauclair.

Cela dit, cherchons donc à faire le point, au vu des connaissances actuelles, sur ce problème tant débattu des relations entre ces deux grands systèmes de conduites que l’on a voulu opposer l’un à l’autre, comme si l’« intelligence » venait à « remplacer » l’« instinct » en en prenant le contre-pied, alors qu’il existe sans doute une plus grande continuité biologique entre eux qu’il ne peut paraître au premier abord. Pour la comprendre, il convient d’abord de noter qu’au sein des « activités propres à une espèce », comme s’expriment aujourd’hui les critiques de la notion d’instinct, il importe de distinguer trois paliers hiérarchiques. À la base ou à titre de cadre nécessaire, il y a tout d’abord les formes les plus générales de l’organisation vitale, que P. Weiss désigne sous le nom de « systèmes » des « totalités unitaires » dont les variations totales sont moins grandes que la somme de celles des parties, dont les parties ou organes se conservent mutuellement, et dont les altérations possibles sont compensées par des réactions endogènes. Le second palier est celui des programmations héréditaires, variant d’une espèce à une autre, mais qui se sont toutes constituées à l’intérieur d’un tel cadre « systémique ». La réalisation de ces programmes se prolonge en un troisième ensemble de réactions qui sont les actions individuelles ou phénotypiques comportant une part importante d’accommodations ou même d’assimilations quasi intelligentes.

Cela dit, il convient en outre de distinguer au sein des programmations (donc du palier 2) un certain nombre de caractères ou processus généraux que nous avons cherché à décrire dans « le comportement moteur de l’évolution » et dont nous ne donnerons ici que quelques exemples parmi les sept principaux. Le plus banal est le passage de la répétition à l’anticipation, comme dans le cas du sommeil qui, de résultat d’intoxications, devient protection anticipatrice contre elles. Un second est celui des simples généralisations d’utilisations : selon Lorenz, les menaces de la cane Colvert envers un rival du mâle peuvent devenir « signes d’amour » envers celui-ci. Un troisième est celui des combinaisons extrinsèques : exemple les toiles d’araignée qui semblent tendre à épuiser toutes les combinaisons spatiales accessibles. Avec les « combinaisons intrinsèques » nous avons à faire à des instincts à plusieurs partenaires (parents et enfants, etc.) et tels que les réactions des uns « impliquent » celles des autres comme si cet ensemble transindividuel comportait une logique au plan génique lui-même ; un cinquième processus est celui des compensations : certains Décapodes dépourvus de statolithes (en une cavité pourtant munie de poils détecteurs !) remédient à ce défaut de leur organe d’équilibre par des réactions également héréditaires consistant entre autres à y introduire de petits cailloux. En sixième lieu, on peut parler de « renforcement complétif » dans ces cas, qui défient encore toute explication, où le comportement héréditaire (par exemple de ponte dans le corps d’une chenille devant servir de proie) implique des anticipations portant sur l’avenir des larves et se complétant par des piqûres immobilisant la future proie. En septième lieu, ces inventions s’enrichissent encore sous forme de « coordinations constructives » quand l’épigenèse comporte plusieurs programmes hétérogènes successivement réalisés (comme chez les Tuniciers).

À considérer ces processus qui relèvent donc tous de programmations héréditaires (palier 2), on constate leurs isomorphismes avec des actes d’intelligence, mais à deux différences près, et qui sont fondamentales puisqu’elles portent précisément sur l’absence des deux caractères décrits plus haut comme constitutifs des conduites intelligentes : (1) les structures de ces programmes innés n’ont pas été construites par les sujets individuels qui les mettent en œuvre, mais leur sont imposées par transmission génique ; et (2) ces sujets ne sont donc nullement aptes à les combiner librement pour résoudre de nouveaux problèmes, chaque « comportement propre à une espèce » demeurant spécial à celle-ci, sans que les sept processus distingués en cet aperçu sommaire puissent se composer entre eux à la manière des structures opératoires.

On voit alors en quoi consiste le passage de l’« instinct » à l’« intelligence ». Il ne s’agit nullement d’un remplacement au sens de la substitution d’une forme d’organisation à son opposé. On assiste au contraire à un ensemble de transformations internes dont on peut décrire les grandes lignes sans être encore (et même de très loin) capable de les expliquer. À reprendre les trois paliers distingués plus haut en ce qui concerne les conduites instinctives, il va de soi que le premier, relatif aux formes générales et « systémiques » de toute organisation vitale, demeure inchangé dans le cas de l’intelligence : il semble, en effet, clair que les racines des multiples structures construites par l’intelligence sensori-motrice, puis grâce aux opérations qui les conceptualisent, plongent très profondément dans les mécanismes auto-organisateurs caractéristiques de la vie au sens le plus biologique du terme. Quant au troisième palier, qui est celui des accommodations individuelles, il va de soi qu’avec le progrès de l’évolution il ne peut que gagner en importance dans la direction des initiatives individuelles et des constructions de l’intelligence.

Mais d’où proviennent ces constructions ? Il convient d’abord d’insister à nouveau sur l’impossibilité d’expliquer la formation des comportements (notamment des sept processus généraux invoqués à propos des instincts) par le simple modèle hasard-sélection, étant donné que, si la réussite d’une conduite favorise naturellement la survie et la multiplication de l’espèce, elle exige un critère bien plus spécial de sélection, qui est l’adéquation différenciée aux situations très particulières des milieux sur lesquels l’organisme doit agir. Autrement dit, les comportements impliquent des informations et des anticipations portant sur l’extérieur, encore bien peu explicables, mais qui requièrent au minimum un système d’interactions entre le génome et l’épigenèse, d’où l’importance attribuée au rôle de l’ontogenèse dans les chapitres de Richard, Richelle et Vidal. Or, s’il existe des combinatoires multipliant de telles interactions, les sept processus mentionnés n’en seraient que des manifestations séparées sous forme de programmes spécifiques, mais émanant toutes de mêmes systèmes d’ensemble de combinaisons possibles. Par contre, dans la mesure où ces combinatoires affectent le système nerveux (voir le réseau booléen découvert par McCulloch et Pitts dans les connexions neuroniques) et où les progrès de celui-ci permettent une avance croissante de l’acquis par rapport à l’inné, les initiatives et constructions individuelles du palier 3 (distingué plus haut) ne se borneront plus à prolonger simplement des comportements héréditaires particuliers, devenus moins nombreux et moins prégnants, mais pourront tirer du système d’ensemble de départ les coordinations nécessaires à la formation de structures plus ou moins générales dont le sujet individuel pourra disposer plus librement.

Si l’on se rappelle les trois paliers hiérarchiques distingués plus haut en introduisant le problème de l’instinct, on peut alors conclure que, dans la mesure où la combinatoire propre aux interactions entre les gènes et l’épigenèse est utilisée par le système nerveux en son développement évolutif, les processus formateurs distingués au palier 2 ne sont plus, ou plus seulement, sources d’innéités spécifiques séparées, mais peuvent se combiner entre eux en liaison avec le « système » général du palier 1 et en renforçant les initiatives individuelles du palier 3 dans la direction des structures. La construction des structures propres à l’intelligence constitue ainsi une sorte de synthèse ou d’équilibration de niveau supérieur entre les formes tirées du « système » d’ensemble du palier 1, les processus organisateurs caractéristiques du palier 2, devenus mobiles et composables entre eux, et les accommodations du palier 3.

En un mot, l’« intelligence » ne se substitue pas à l’« instinct » comme à un opposé, mais en dérive par une réorganisation constructive de ses instruments. En effet, si les instincts sont les manifestations spécifiques et séparées d’une combinatoire d’ensemble portant sur les interactions possibles entre facteurs géniques et épigénétiques, ils constituent déjà une sorte de « logique des organes » dont on a vu quelques-uns des processus. Les progrès de l’acquis conduisent alors à une reconstruction de cette organisation initiale, puisant en ses sources de quoi tirer une « logique des actions » ou intelligence sensori-motrice, de même que celle-ci se réorganisera par une évolution analogue sur un troisième plan qui sera celui de la logique du concept et des opérations.

Bibliographie

Monod J., Le Hasard et la nécessité, Le Seuil, Paris, 1970.

Piaget J., Le Comportement, moteur de l’évolution, Gallimard, Paris, 1976.