Introduction générale. Psychologie (1987) a 🔗
À considérer les cinquante-deux chapitres dont se compose cet ouvrage, on ne peut qu’être frappé, sinon intrigué, par la diversité des courants psychologiques contemporains. Mais il y a à cela un certain nombre de bonnes raisons. La première est la jeunesse de notre science, qui ne s’est séparée de la philosophie qu’à une date récente (relativement à la biologie par exemple). La seconde est la complexité de son objet, qui côtoie sans cesse des domaines limitrophes (physiologie, sociologie, linguistique, etc.), d’où une interdisciplinarité forcée, mais difficile à dominer. La troisième est que, dans le cercle des sciences, elle occupe une position clef, reliant la biologie et d’autres sciences de la nature à l’ensemble des sciences humaines, dont chacune comporte une dimension psychologique. Enfin et surtout, chaque psychologue s’inspire, parfois explicitement, mais souvent de manière implicite, d’une épistémologie ; et celle-ci peut jouer un rôle d’autant plus déformant qu’elle est préalable et mal analysée au lieu de s’appuyer sur des faits contrôlables issus de recherches. C’est ainsi notamment que bien des auteurs affichant une position interactionniste en restent en fait à des approches totalement empiristes.
L’ouvrage qui va suivre demeure centré sur les problèmes de la psychologie fondamentale, sans aborder les questions d’application (cliniques, pédagogiques, écologiques, etc.). L’objet de nos études sera, en accord avec l’immense majorité des psychologues contemporains, l’ensemble des conduites, c’est-à -dire des comportements y compris leur prise de conscience. Ces conduites sont à concevoir comme le système des échanges fonctionnels (par opposition à ceux qui demeurent matériels et relèvent de la seule physiologie) entre le sujet et son milieu, et leur fonction générale est celle de l’adaptation aux modifications incessantes de ce milieu. Pour ce qui concerne ces rapports entre la psychologie et la physiologie, il va de soi que tout comportement est à la fois psychologique et physiologique : les pages que nous sommes en train d’écrire constituent ainsi une conduite (celle d’auteurs qui cherchent à exprimer et à communiquer leur pensée), mais il est clair (ou tout au moins souhaitable) qu’elle s’accompagne d’un travail matériel et suffisant de nos cerveaux, sans parler des muscles qui dirigent nos plumes. Par contre, tout échange physiologique ne se traduit pas par un comportement.
Cela dit, nous avons cherché à décomposer cette fonction générale d’adaptation en sous-fonctions plus ou moins différenciées (prise d’information, représentation, communication, stockage, organisation), qu’il s’agisse de l’utilisation et de l’aménagement du milieu, des relations sociales ou des pulsions affectives. Avant d’envisager plus en détail le découpage de ces sous-fonctions (qui correspondront chacune à un chapitre), il convient tout d’abord de définir et de justifier le découpage de l’ouvrage en sept parties.
Les quatre premières parties sont centrées sur les problèmes du développement et de l’évolution des conduites (onto- et phylogenèse), mais sans considérer à part les questions d’apprentissage au sens courant du terme. La raison en est qu’il est deux manières de concevoir les relations entre l’apprentissage et le développement. Dans la perspective empiriste d’un strict behaviorisme, le développement constitue le résultat d’une suite ininterrompue d’apprentissages. Il nous a paru au contraire qu’acquisitions et apprentissages sont constamment solidaires des fonctionnements et développements de telle sorte que l’on retrouvera cette dimension dans l’ensemble des parties de l’ouvrage. Autrement dit, les apprentissages ou acquisitions, qu’ils émanent de pressions extérieures ou de constructions endogènes, dépendent en partie également, et ce à tous les niveaux, de variables comparables à ce que l’on nomme les « compétences » et les « organisateurs » dans le domaine de l’embryogenèse ou de l’ontogenèse biologique.
La cinquième partie est consacrée aux conduites perturbées, qui sont encore des formes de développement, souvent très éclairantes quant aux mécanismes de l’évolution normale. C’est une banalité de rappeler que la maladie constitue souvent l’équivalent d’une sorte d’expérience instituée par la nature et qui, en modifiant un ou plusieurs facteurs, permet de dégager les liaisons non accessibles aux expériences de laboratoire. Par exemple le fait que les sourds parviennent, avec un retard relativement faible, à la construction des structures et conservations opératoires que l’un de nous a décrites chez l’enfant normal de 7 à 11-12 ans, a servi d’argument à l’hypothèse selon laquelle la pensée conceptuelle dépendrait moins du langage que des actions et de la fonction symbolique (ou sémiotique) en général. Les perturbations de cette nature ne seront cependant pas analysées en profondeur par nos différents auteurs ; cela tient essentiellement à l’étendue du domaine et à l’impossibilité d’en couvrir tous les aspects. Cette cinquième partie nous semble en outre poser un problème particulier, qui n’a été abordé explicitement que par F. Basaglia et F. Ongaro : celui du statut même de la déficience, du déficit ou de la perturbation. Dans la psychologie contemporaine, il est encore très fréquent que l’on aborde la perturbation comme une entité en soi, sans que ne soient prises en considération les normes sociales et culturelles par rapport auxquelles elle se définit. Comme le montrent Basaglia et Ongaro, la relativité de ces normes est aujourd’hui bien attestée ; en outre, la psychologie génétique a mis en évidence le fait que les conduites n’étaient analysables que par référence à une organisation d’ensemble qui les sous-tend, et que par conséquent, certaines formes de conduites déficitaires à certains stades de développement sont tout à fait adaptées à d’autres stades. Il nous paraît par conséquent indispensable de dénoncer et de combattre avec vigueur les positions normatives en pathologie ; elles empêchent en réalité les chercheurs d’envisager les conduites dans une perspective véritablement adaptative et masquent le rôle, l’importance et la nécessité de certaines conduites qualifiées trop hâtivement de déficitaires.
La sixième partie a trait à l’approche neurophysiologique des conduites. Cette approche mixte a été fréquemment adoptée dans les domaines concernant à la fois la conduite et le système nerveux : que l’on pense, par exemple, à la logique des neurones, de McCulloch et Pitts. Bien que la collaboration entre la psychologie et la physiologie n’en soit qu’à ses débuts, on peut dès maintenant être assuré de sa fécondité future. Ceci toutefois à une double condition qui est d’éviter les deux excès contraires d’une réduction du supérieur à l’inférieur (organicisme) et d’un psychologisme outrancier. En fait, il y a correspondance entre les problèmes qui se posent dans les deux disciplines, d’où l’appui mutuel que l’on peut espérer. L’étude d’un domaine tel que la mémoire, par exemple, pose au psychologue principalement le problème de l’importance respective à attribuer à une conservation stricte des souvenirs d’une part et à une reconstitution de ceux-ci d’autre part. Or, en physiologie, une question analogue surgit lorsque la notion classique des « engrammes » statiques se heurte aux faits mis en lumière par P. Weiss sur les mouvements continuels et le métabolisme obligé (à courtes périodicités) qui caractérisent la substance des cellules nerveuses et imposent d’incessantes reconstructions.
Un des problèmes importants discutés dans cette sixième partie (et que l’on retrouve au travers de tout l’ouvrage) est celui des rapports entre ce qui est inné et ce qui est acquis au sein des comportements. Sans nous référer aux hypothèses surtout spéculatives de Chomsky et de Fodor, il faut, en effet, signaler un certain nombre de résultats expérimentaux nouveaux montrant une part d’innéité au point d’origine de certains comportements, plus particulièrement dans le domaine des conduites sensorimotrices du bébé, ce qui n’exclut d’ailleurs pas un aspect de constructivisme dans leur développement ultérieur. Ces faits sont d’une grande importance non seulement pour la psychologie, mais encore (sinon même d’avantage) pour la biologie. En effet, ils reviennent à déplacer, pour ce type de conduites, les problèmes de genèse du plan des comportements à celui de la biogenèse (donc du génome et de ses interactions avec l’épigenèse). Or, si la formation d’une nouvelle adaptation morphologique héréditaire est encore pleine de mystère, celui-ci s’accroît considérablement lorsqu’il s’agit de nouveaux comportements innés. Dès lors, si les travaux récents sur l’interaction innéité-constructions formatrices sont d’une importance évidente pour la psychologie, ils exigent bien davantage encore : une révision de nos explications biologiques concernant les transformations héréditaires ainsi que les rapports demeurant si obscurs entre les génotypes et les phénotypes (« assimilations génétiques » de Waddington, « phénocopies », etc.). Pour résoudre certains problèmes, la perspective d’une collaboration future s’impose de plus en plus entre la psychologie et la biologie elle-même, à laquelle on se borne pour l’instant à renvoyer des problèmes qu’elle ne saurait encore résoudre.
La septième partie, portant sur les conduites simulées, nous a de même paru nécessaire, car toute science expérimentale exige, pour la compréhension ou l’explication des faits qu’elle découvre (et souvent même déjà pour la méthodologie de l’investigation empirique elle-même), la construction de théories ou de modèles. Dans le cas de la physique, qui est de beaucoup la plus avancée des sciences, les réalités étudiées présentent ce privilège considérable d’être presque directement mathématisables. En ce cas, les modèles explicatifs consisteront naturellement en théories logico-mathématiques qui insèrent les faits dans des systèmes déductifs permettant ainsi les prévisions en même temps que conférant aux lois établies un caractère de nécessité logique. En biologie, un certain nombre de tentatives s’orientent dans la même direction, mais demeurent encore loin d’un pareil succès. Par contre, les phénomènes vitaux étant presque tous téléonomiques et relevant de « programmes » ou de « projets », une discipline nouvelle, la cybernétique, apte à formuler (sinon à formaliser) les procédures et les équilibrations, a permis la construction de modèles en partie explicatifs. La psychologie à son tour a construit à son usage des modèles simulateurs, par exemple pour la perception, l’intelligence, etc. Comme le développement de la théorie de l’information et celui des ordinateurs ont déjà donné à ce secteur de recherche un essor considérable, il nous a semblé utile d’en tenir compte.
Il reste à justifier le découpage des sept parties en chapitres, ce qui risque de soulever quelques questions dans l’esprit du lecteur. L’essentiel de nos préoccupations sur ce point a été de nous libérer des cloisonnements habituels : rejet des survivances (si tenaces parfois) de tout découpage en facultés ; rejet des catégories construites a priori, rejet d’une dissociation entre la psychologie du stimulus et celle de la réponse, etc.
En fait, les cloisonnements que nous cherchons à éviter tiennent avant tout aux différences dans les modes de questionnement du sujet, donc aux méthodologies adoptées. L’étude des perceptions a souvent été conduite en utilisant des réponses motrices sans rapport fonctionnel avec les capacités discriminatives étudiées ; ce qui rend difficile précisément une interprétation du point de vue de leur signification fonctionnelle. L’analyse de la motricité au sens strict a de son côté abouti à prendre en considération le versant perceptif et donc à dépasser le cloisonnement. En ce qui concerne le langage enfin, il a fait l’objet d’approches des psychologues du stimulus comme de ceux centrés sur la réponse. Dans le premier cas, il a surtout été considéré comme la cristallisation des stimulations sociales, dans le second, il a été conçu comme un instrument d’action sur le milieu. Il nous apparaît de plus en plus clairement que ces deux perspectives devraient être combinées.
Le découpage en chapitres de chacune des parties a été effectué sur la base d’une analyse des fonctions adaptatives remplies par les conduites. Nous avons envisagé ces fonctions de deux points de vue distincts, mais strictement complémentaires : d’une part, le point de vue des instruments que le sujet possède ou (se) construit pour entrer en interaction avec son milieu, d’autre part, celui des différents aspects de la réalité avec lesquels s’effectuent les échanges. Envisageons tour à tour ces deux points de vue.
Sous l’angle tout d’abord des moyens ou instruments que possède un organisme pour réaliser son adaptation, nous avons distingué ceux qui assurent la prise d’information, l’organisation des conduites et données, la représentation, la communication, et le stockage. Chacune de ces catégories d’instruments remplit des fonctions spécifiques, mais toutes participent au processus général d’adaptation : l’isolement de l’une d’entre elles est donc toujours partiellement arbitraire, comme nous l’avons noté dans le paragraphe qui précède. En outre, lorsque le psychologue tente de les décrire et de les analyser, il est contraint de négliger peu ou prou les aspects de la réalité auxquels les instruments s’appliquent (caractéristiques du milieu physique, social et relationnel). Leur approche implique donc, de la part du chercheur, une démarche que nous avons qualifiée d’analytique. Celle-ci fera l’objet de quatre chapitres pour chacune des parties.
Dans les trois autres chapitres de chaque partie, les conduites seront abordées sous l’angle des différents aspects du milieu avec lequel s’effectuent les échanges, et sous l’angle des modalités d’utilisation et d’organisation des caractéristiques du milieu. Trois types d’interaction sont envisagés : les échanges interindividuels, du point de vue de la satisfaction des besoins primaires d’un sujet ; les échanges interindividuels dans le cadre des groupes sociaux et culturels, et enfin les interactions avec le milieu physique, c’est-à -dire, essentiellement, son utilisation et son organisation. Ce second type de découpage comporte lui aussi une part d’arbitraire ; il est banal de rappeler que le milieu est toujours, à la fois, social, physique et relationnel. En se plaçant du point de vue des aspects de la réalité appréhendés par l’organisme (et auxquels il est confronté), on est amené à considérer les conduites et leurs fonctions de manière plus synthétique ; on se centre davantage sur la réalisation de l’adaptation, sur son produit, que sur les moyens mis en œuvre pour l’atteindre. Nous sommes bien conscients du fait qu’il eût été préférable de traiter simultanément ces deux pôles que sont l’organisme et le milieu (le sujet et l’objet) ; il se trouve cependant que pour des raisons historiques ils ont été le plus souvent isolés, et nous avons trouvé opportun de reproduire cette dissociation pour rendre compte de l’état d’avancement actuel de la psychologie.
Comme nous l’avons souligné au début de cette introduction générale, la psychologie est, à l’heure actuelle, une discipline souvent mal définie, traversée par des courants multiples et divergents. Cette diversité résulte de différences souvent radicales dans les prises de position épistémologiques qu’il s’agisse de la nature des rapports entre la psychologie et la biologie, évoqués plus haut, du rôle du milieu social dans le développement, du statut des « normes », de la légitimité du continuum établi par certains entre les comportements individuels et les comportements sociaux, etc. Nous n’avons pas pour notre part introduit explicitement cette dimension dans l’ouvrage, dans la mesure où celui-ci fait suite à Logique et connaissance scientifique (1967) et au remarquable article que Greco y a publié sur l’épistémologie de la psychologie. Il nous semble néanmoins que c’est par l’approfondissement de ces questions épistémologiques tout autant que par les progrès méthodologiques que la psychologie parviendra à mieux définir son objet d’étude et acquerra une unité plus large.
Jean Piaget, Pierre Mounoud et Jean-Paul Bronckart