Préface. Psychologie (1987) a

Lorsque, vers 1965, le regretté Raymond Queneau me fit l’amitié de me confier la direction des deux volumes de l’Encyclopédie de la Pléiade qu’il comptait consacrer l’un à l’Épistémologie et l’autre à la Psychologie, j’acceptai avec enthousiasme le premier de ces projets et me mis d’emblée à l’ouvrage (voir le volume Logique et connaissance scientifique), mais fis toutes sortes de réserves sur le second, et cela pour plusieurs raisons. La première est qu’il voulait deux volumes de 1500 à 2000 pages pour la psychologie, avec le moins possible d’auteurs anglophones à traduire. Or les bons psychologues francophones n’étaient pas si nombreux et obtenir d’eux des chapitres d’au moins soixante pages n’avait rien d’aisé. En outre (seconde raison) ils venaient d’être mobilisés pour le Traité de psychologie expérimentale que nous préparions avec mon ami Fraisse à l’intention des Presses universitaires de France et aucun d’eux n’aurait eu envie d’écrire, et en plus long, un nouveau papier sur un sujet qu’il venait de traiter. Aussi bien P. Fraisse qui avait consenti à m’aider pour ce nouvel ouvrage si j’acceptais finalement de m’engager (et qui avait même conçu un plan intéressant ne faisant pas double emploi avec notre Traité) renonça-t-il assez vite à cette collaboration au vu du résultat des sondages que nous fîmes alors mais sans grand succès. Je recourus à d’autres co-directeurs éventuels. La troisième raison, plus subjective, de mon manque d’enthousiasme, est que, si je me sens épistémologiste dans l’âme, je n’ai d’intérêt que pour certains chapitres (tous cognitifs) de la psychologie et, comme l’a exprimé avec lucidité une « Citation » que j’ai eu l’honneur de recevoir de l’Association des psychologues des USA, ma psychologie n’a constitué qu’un byproduct de mes travaux d’épistémologie scientifique.

Mais, cédant enfin aux pressions amicales de Queneau, je me suis aperçu qu’après ces années de tâtonnement la situation était devenue bien différente de ce qu’elle était lors de sa première demande. D’une part, les travaux des psychologues se sont multipliés en toutes sortes de directions et de points de vue différents, parfois même contradictoires entre eux. D’autre part, j’ai moi-même si souvent résumé ou mis à jour mes propres perspectives qu’y revenir dans l’ouvrage projeté eût donné au lecteur l’impression fâcheuse mais justifiée d’un auteur qui en vieillissant commence à se répéter, alors que mes essais épistémologiques sont en plein développement. Il fallait donc, pour le présent volume, éviter avant tout de le centrer sur la psychologie dite piagétienne et fournir aux lecteurs un échantillonnage aussi complet que possible au sein duquel ils pourront établir leurs propres options. Je me suis donc adressé pour atteindre ce programme à deux collaborateurs qui se disent non pas anti-piagétiens mais « néopiagétiens » et tiens à les remercier chaudement en cette préface du travail qu’ils ont bien voulu fournir.

Je profite de l’occasion pour dire comment je conçois le préfixe « néo » et, de façon générale la destinée d’une œuvre remaniée par les successeurs de son auteur. Cette continuation peut être linéaire, c’est-à-dire que la théorie est appliquée sans retouche à de nouveaux faits ou contenus, ce qui est instructif mais pas nécessairement fécond. Normalement, au contraire, la doctrine de départ se prolonge en un éventail, dont chaque branche s’éloigne sur tel ou tel point de la trajectoire linéaire et se trouve donc être localement « anti ». Or, l’histoire des sciences montre que c’est généralement ainsi que les choses se passent à partir d’une doctrine initiale qui exige naturellement d’autant plus de retouches qu’il s’agit de sciences où les données expérimentales jouent un rôle prépondérant (c’est d’ailleurs même vrai dans le développement historique des théories logiques). Mais l’histoire montre aussi qu’à la suite de cette seconde phase où une doctrine de départ provoque des renouvellements divers, orientés en éventail, vient ensuite une troisième étape où les branches divergentes de l’éventail donnent lieu à des comparaisons ou des synthèses, de telle sorte qu’il se réorganise en une nouvelle conception d’ensemble qui constitue la continuation la plus authentique des travaux de départ caractérisant la première des trois périodes. Comme nous n’en sommes pas là et que mon épistémologie m’interdit les prophéties, je ne saurais donc rien dire de ces travaux à venir ni de ce qu’ils retiendront de mes propres essais. Mais ayant été jadis, comme l’ont souligné plusieurs auteurs américains (Anthony, etc.), l’auteur le plus critiqué de l’histoire de la psychologie, et comme j’en suis sorti vivant, je ne puis qu’avoir quelque confiance en un avenir que je ne connaîtrai point.

Cela dit l’introduction qui suit précisera les buts de notre ouvrage.