[p. 313]

Retour de Nietzsche (mai 1937)a

Après la vague kierkegaardienne, qui marque un léger retrait dans les revues et la librairie — en attendant la publication en volume des importantes Études de Jean Wahl — voici une nouvelle vague nietzschéenne. Il faut suivre de près ces pulsations de la conscience métaphysique en France : elles précèdent toujours des événements politiques et sociaux plus profonds que le jeu apparent et confus des partis ou des classes. Si Kierkegaard a été découvert, dans ce pays, très peu de temps avant l’entrée en lice du personnalisme, ce n’est pas un hasard ni une coïncidence qu’il faut y voir, ni d’ailleurs une relation de cause à effet, mais la relation de deux effets, ou leur interaction, cependant que leur cause générale et commune n’apparaîtra sans doute qu’à nos après-venants. Ce qui semble certain, dès aujourd’hui, c’est que les effets d’une cause de cet ordre se manifestent en premier lieu dans la culture d’avant-garde, avant de descendre au politique. La sensibilité de l’intelligence étant, à l’époque présente, et en France, beaucoup plus vive et juste que celle des masses ou des politiciens. (Je ne dis pas qu’elle est plus efficace…)

Que nous annonce le renouveau nietzschéen ? On a vite fait de dire : fascisme. C’est une facilité que les professeurs cultivent : Nietzsche précurseur du national-socialisme, ou « à quoi mène le mépris des valeurs de père de famille ». (On dit aussi, pour la rime sans doute : Luther précurseur de Hitler !) Mais on oublie peut-être que Nietzsche a condamné l’antisémitisme, raillé le nationalisme, dénoncé le socialisme, et déclaré que l’État est le plus froid des monstres froids. À part cela, il reste son exaltation de la volonté humaine, de [p. 314] l’athéisme et de la force, qui sont devenus les valeurs fondamentales du stalinisme, au moins autant que du national-socialisme à la Rosenberg. C’est ce que démontre avec toute la virulence désirable le dernier numéro d’Acéphale, intitulé « Réparation à Nietzsche ».

« Acéphale » est le signe de l’anti-étatisme radical, c’est-à-dire du seul antifascisme digne de ce nom. « La seule société pleine de vie et de force, écrit G. Bataille, la seule société libre est la société bi ou polycéphale qui donne aux antagonismes fondamentaux de la vie une issue explosive constante mais limitée aux formes les plus riches. » Cette société sans tête unique, c’est à peu près ce qu’en termes moins romantiques nous appelons fédération. Sur ce point, qui est central, l’accord de Nietzsche et de ses disciples avec le personnalisme paraît beaucoup plus facile à réaliser qu’avec toute autre doctrine politique1. Mais pour Bataille et ses amis, l’« acéphalité » est aussi une doctrine métaphysique anti-chrétienne — qui, assimilant selon un mot de Nietzsche « Dieu » à « la plus parfaite organisation de l’Univers », postule la mort ou l’assassinat de « Dieu » avant toute construction sociologique libératrice. « Dieu », la tête, l’unité, c’est l’État totalitaire, le fascisme ou le stalinisme. Dans ces conditions, je suis le premier à me déclarer athée. Mais si l’on veut parler, comme le faisait Nietzsche, de Dieu l’Éternel, première personne de la Trinité, je ne vois plus, pour ma part, dans les déclarations de Bataille que de la littérature (parfois belle d’ailleurs).

Ce qui résulte le plus nettement des tendances nietzschéennes d’Acéphale et de certains membres du groupe d’Inquisitions, comme R. Caillois, c’est l’appel à un « ordre » aristocratique, ésotérique, mais « sévissant à travers la terre entière » et « portant la vie au comble de la volonté de puissance et de l’ironie ». Il me paraît que c’est bien à quoi devait aboutir le véritable et intégral nietzschéisme dans le plan politico-social. Historiquement, l’on ne peut voir dans ce mouvement de pensée que l’annonce d’une réaction violente, peut-être assez prochaine, contre le « misérabilisme », l’humanitarisme, le démocratisme électoral des staliniens, les divers collectivismes, etc., auxquels succombent avec une masochique volupté les « hommes de quarante ans » et certains [p. 315] jeunes qui ne les valent pas. Je ne pressens rien de créateur, ni rien de réellement destructeur dans cette réaction d’ironie désespérée. Seuls les constructeurs détruisent bien, détruisent avec efficacité.

Deux nouvelles traductions françaises apparaissent parallèlement à de nombreuses études de revues sur Nietzsche : le Zarathoustra et la Volonté de Puissance2. Beaucoup mieux traduites que les œuvres précédemment parues. Avec les admirables fragments posthumes édités en 1934 par H.-J. Bolle3, ces trois volumes donnent une image définitive et nouvelle de la pensée nietzschéenne. Ils permettent en particulier de situer à sa place centrale la conception du « retour éternel » et de la volonté d’éternisation, qui est le véritable message « religieux » de Nietzsche.

Les notes et aphorismes traduits pour la première fois à la suite du Zarathoustra constituent le manuel le plus riche en contradictions tonifiantes qu’on ait jamais écrit à l’usage des créateurs : « Soyez humains à l’égard des créateurs ! C’est leur fait d’être pauvres en amour du prochain » ; et : « Toute création est communication. Celui qui connaît, celui qui crée, celui qui aime ne font qu’un ». (Les deux sont justes.)

Sur la contradiction fondamentale qui constitue la tension la plus féconde de l’œuvre de Nietzsche, on n’a rien écrit de meilleur que le livre de Karl Löwith : Nietzches Philosophie der ewigen Wiederkunft des Gleichen (Berlin, 1935, Die Runde). Nietzsche tente de surmonter le nihilisme européen (résultant de la « mort de Dieu ») par la pensée du Retour éternel. Mais en même temps, il s’acharne à compenser ce fatalisme mécanique par une glorification de la volonté humaine, qui doit vouloir son destin éternel et nécessaire…

Enfin, dernier événement nietzschéen : L’Introduction à la philosophie de N. publiée par Karl Jaspers. Je signale ce grand livre à ceux qui lisent l’allemand, en attendant une traduction, aussi nécessaire d’ailleurs que peu probable, dans l’état présent de l’édition.