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Sur deux écrivains politiques (juin 1957)a

Un délire dialectique

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Ayant publié plusieurs centaines de pages dans ses Temps modernes pour démontrer que la politique des communistes était juste, M. Sartre publie dans la même revue 119 pages pour démontrer que cette politique était fausse. Motif du revirement : l’intervention russe à Budapest. « Personne n’a vu que l’intervention était l’expression d’une politique », écrit Sartre. Admettons que personne ne l’ait vu à part lui. L’histoire récente de notre philosophe se résumerait alors en une série de propositions aussi simples en soi que surprenantes dans leur succession : la politique soviétique est juste, Budapest est l’expression de cette politique, et je suis le seul à le voir, mais Budapest est une faute grave, donc cette politique était fausse, et j’ai seul le droit de le dire, l’ayant soutenue jusqu’au dernier moment contre tous les salauds qui affirmaient sans nul droit qu’elle devait s’exprimer par quelque chose comme Budapest, ce qu’elle a fait.

En résumé, tout le monde a tort, sauf un qui, n’écoutant que son devoir, se met à faire la leçon à tous. Les communistes ont tort parce qu’ils ont « exprimé » à Budapest une politique à laquelle Sartre avait pourtant donné raison. Et les anticommunistes ont doublement tort, car bien que l’histoire leur donne raison d’avoir dit que la politique communiste devait s’exprimer normalement par Budapest — comme elle s’était « exprimée » par Berlin et Poznań — ils ne sont pas dans le sens de l’Histoire ; ce qui leur ôte le droit de faire reproche à Sartre d’avoir approuvé hier ceux auxquels il donne tort aujourd’hui.

Les dialecticiens qui avaient eu la patience de suivre Sartre depuis quelques années devaient s’attendre soit à ce qu’il justifiât Budapest, soit à ce qu’il fit précéder d’un mea culpa sa condamnation du crime. Mais non. Sartre a décidé de protéger sa retraite stratégique derrière un rideau d’insultes lancées à ceux qui osent condamner le crime sans avoir été les complices de la politique qu’il exprime.

Si M. Sartre n’a pu « digérer » Budapest, comme il l’écrit, ce n’est point qu’il ait cédé à un réflexe irrépressible d’écœurement, et ce n’est surtout pas au nom de quelque « morale » qui dénoncerait le crime comme tel ; mais parce que cette erreur « impardonnable » fait du tort à la cause du Socialisme. Le Socialisme se voit donc substitué à toute autre fin politique, sociale, morale ou religieuse au nom de laquelle l’affaire de Budapest pourrait être jugée par quiconque. Et seul Sartre, parlant au nom du Socialisme, a le droit de protester contre les Russes. En effet, écrit-il, « qu’on le veuille ou non, l’édification socialiste est privilégiée en ceci qu’on doit, pour la comprendre, épouser son mouvement et adopter ses objectifs ; en un mot, on juge de ce qu’elle fait au nom de ce qu’elle veut, de ses moyens au nom de sa fin, tandis qu’on apprécie toutes les autres entreprises sur ce qu’elles ignorent, sur ce qu’elles négligent ou sur ce qu’elles refusent. Ce privilège en explique ( !) un autre : seuls peuvent et doivent juger ceux qui participent, à l’Est et à l’Ouest, au mouvement du Socialisme ».

Traduisons : le privilège du Socialisme, consiste en ceci, qu’il « doit » être le seul à bénéficier des conditions normales de la compréhension, [p. 58] tandis que la malveillance, proche de la mauvaise foi, suffit pour « apprécier toutes les autres entreprises ». Mais qu’est-ce que le Socialisme ? Toutes ses formes existantes sont condamnées sans exception par Sartre : communisme, trotskisme, social-démocratie germanique et latine, travaillisme anglais et scandinave, Nouvelle Gauche parisienne, dissidences philosophiques, etc. Que reste-t-il ? Comment juger ? On ne le peut, précise Sartre, qu’au nom du seul point de vue transcendant qu’il accepte, et qui est « le Socialisme lui-même ». Mais qui incarne cette essence ? Sartre seul, qui s’est mis en situation de n’être reconnu comme camarade valable par aucun des partis, groupements ou groupuscules qui se réclament en fait du Socialisme.

La seule victime des polémiques interminables où Sartre épuise une « vaine passion » morigénante sera-t-elle donc l’existentialisme ?

Deux confusions et deux Suisses

Le même Sartre écrivait naguère que je me suis tu sur Suez mais « abondamment expliqué sur Budapest ». Or c’est lui qui a fait cela et non pas moi. On m’a lu sur Suez ici même, et je n’ai publié sur Budapest que trois petits articles qui font douze pages en tout. Si c’est être abondant, il n’y a pas de mot pour Sartre qui a donné trois cents pages sur Budapest, tandis que je ne connais rien de lui sur Suez à part ce qu’il en dit à propos de Guy Mollet. On dirait qu’il me prend pour lui, ou lui pour moi.

D’une autre confusion je m’avoue responsable. On m’accuse dans Aspects de la France de parler indifféremment du nationalisme et de son idéologie : « Il devient lassant à la longue de toujours répéter la même chose, mais la confusion de deux nationalismes, le traditionnel et le jacobin — le nationalisme confondu avec le nationalisme — constitue l’une des erreurs majeures de notre temps. » De plus fins que moi s’y sont laissé prendre, il est vrai.

Mais mes deux censeurs se rejoignent dans une inquiétante découverte. « Je connais M. de Rougemont, écrit Sartre, c’est un homme doux, bien élevé, et par-dessus le marché un Suisse : le prestige militaire de la France ne l’éblouit pas. » De son côté, Aspects de la France croit savoir que je suis Suisse, trouve que j’ai bien de la chance, mais que cela m’ôte le droit de « faire la leçon aux Français ». Au second, je rappelle que l’ouvrage qu’il attaque, d’ailleurs écrit pour un éditeur de New York, ne parlait que de l’Occident en général. Quant au premier, je crains qu’il ne s’inspire de Machiavel, qui écrivait au xviᵉ siècle : Svizzeri, armatissimi e liberissimi. Qu’il se rassure : le mouvement de l’Histoire nous a réduits à l’état de neutrissimes.

D’où peut venir cette tendance commune à juger des idées sur le vu d’un passeport ? Mon point de vue n’est pas national, comme le suggère le titre même de cette chronique. Au fait, ne serait-ce pas là l’explication ? Ferney rappelle un écrivain connu qui signait volontiers : « le Suisse Voltaire ». De la part d’un Français, c’était un manifeste. Signer : le Suisse Rougemont ne serait qu’un pléonasme. On se contentera du nom d’Européen.

Tolérer l’intolérance ?

Si l’on jugeait le PC au nom de ses fins — comme le veut Sartre — il faudrait l’interdire au nom des nôtres. En effet, le 2ᵉ Congrès de l’Internationale Communiste déclarait en 1920 : « Le Communisme se donne pour but l’abolition du parlementarisme. Il ne peut être question de l’utilisation des institutions gouvernementales bourgeoises qu’en vue de leur destruction. »

Quand on sait cela, il devient clair que l’existence officielle d’une représentation du PCF au Parlement traduit une tolérance paradoxale. Au mieux, elle constitue un privilège comparable à celui que donne à l’adversaire plus faible le joueur qui accepte un handicap. Mais si cet adversaire annonce expressément que son intention est de tricher, d’abolir les règles, et de liquider l’arbitre, faut-il continuer la partie ?

Le Parti communiste s’est toujours réclamé du socialisme, doctrine soucieuse de la défense des exploités. En fait, chacun peut voir que le Parti communiste est celui des privilégiés dans tous les pays où il détient le pouvoir. En France, il n’est encore que le parti privilégié, le seul auquel on laisse le droit de tricher, en se réclamant du fair-play. Nous ne pouvons rien contre l’imposture gigantesque du « socialisme » soviétique. Mais, dans nos pays socialistes ou libéraux, ne serait-il pas temps de faire respecter les règles et de mettre fin au privilège exorbitant des tricheurs avérés, invétérés et systématiques ? Telle est la proposition centrale du dernier livre de Suzanne Labin, Les Entretiens de Saint-Germain.

On se tromperait en répétant que cet ouvrage demande l’interdiction du Parti communiste, ou la promulgation de « lois d’exception » à son égard : il demande, au contraire, que le PC soit remis sous l’empire des lois communes, et qu’on cesse de le laisser jouir d’un régime d’exception dont il abuse — notamment en pillant les caisses [p. 59] municipales. En bref, Suzanne Labin demande l’instauration d’un « Code de la vie civique », applicable à tous les partis y compris le Parti communiste, et comportant entre autres : une clause de répudiation du totalitarisme, une clause garantissant la liberté de critique et d’opposition interne, et une clause fixant un plafond aux dépenses des partis.

La meilleure preuve de l’efficacité probable de telles clauses est fournie par les cris d’indignation qui s’élèvent de la presse communiste, au seul énoncé du projet. Il serait plus habile de feindre que ces mesures n’ont rien de gênant pour le Parti, mais un point trop sensible vient d’être touché, les réflexes sont plus forts que tout, le cri part, et l’on s’est trahi…

Fort brillamment écrit d’un bout à l’autre, ce livre accroche et convainc dès le début, plus qu’aucun ouvrage politique que j’aie lu ces dernières années, mais peut-être est-il trop complet, trop insistant : Voltaire pensait ainsi, mais le disait plus vite, encore que plus d’une page de notre auteur l’évoque, et rappelle le ton vif et percutant des polémistes du xviiiᵉ siècle. La forme dialoguée permet de mettre en relief toutes les objections naturelles qui se présentent à l’esprit d’un libéral, et je crois bien qu’il n’est pas une de celles qu’on lui opposera, que Suzanne Labin n’ait déjà placée dans la bouche de son contradicteur, pour la réfuter aussitôt avec une éloquente rigueur.

Du point de vue des principes, je lui donne cause gagnée. Du point de vue de l’opportunité et de la stratégie politique, je ne suis nullement partisan d’une interdiction du PC, encore qu’il soit normal d’en discuter : le projet de Code civique, vraie nouveauté du livre, serait à tous égards plus efficace. On objecte que les lois existantes suffisent bien, mais il est visible que non ; et d’ailleurs, on ne se souciera de les appliquer que si l’idée d’un Code vraiment « gênant » prend corps. C’est à quoi ce livre doit servir, même s’il irrite d’excellents libéraux. À ceux-ci l’on peut faire observer :

1° que c’est être antilibéral que de tolérer l’inapplication des quelques lois existantes, propres à sauvegarder les libertés politiques ;

2° que la menace totalitaire étant nouvelle, il convient d’innover pour la prévenir.