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5.

La Révolution nécessaire79

Au cours d’une conversation récente, Nicolas Berdiaeff faisait observer que notre époque dominée par les « problèmes économiques », comme on dit, ne possède pas d’économistes. Il entendait par là, bien entendu, des créateurs de valeurs neuves, ou même peut-être simplement, des hommes qui dominent les questions dont ils traitent. Car pour « l’économiste distingué », nous en sommes pourvus, fort au delà du nécessaire. (Il y a même quelques députés.) On répondit à Berdiaeff : mais nous avons Dandieu… Il nous reste, du moins, sa dernière œuvre. Aussi, les éléments d’une suite à cet ouvrage capital, suite qui s’intitulera Dictature de la Liberté, et que Robert Aron va mener à son terme.

Telle qu’il nous l’a laissée, l’œuvre d’Arnaud Dandieu apporte non seulement des idées neuves — une nouvelle position des problèmes — mais aussi quelques solutions fort importantes. Indiquons simplement, ici, l’idée de ce service industriel, destiné selon les prévisions de Dandieu, à provoquer la suppression de l’inhumaine « condition prolétarienne ». Il est bon de noter que cette conception dépasse les rêveries marxistes dans leur domaine [p. 246] de prédilection. Mais voilà qui est plus important : elle se révèle immédiatement réalisable. Les travaux d’un groupe d’ingénieurs occupés depuis quelques mois à la chiffrer, à la traduire en une institution pratique, ont prouvé la justesse, découvert la fécondité surprenante de cette vue d’origine purement doctrinale. Bel exemple du pouvoir des philosophes. Encore faut-il que les philosophes pensent dans le réel, c’est-à-dire dans l’actualité, au sens littéral du terme ; et c’est ce que ne font pas, et ne peuvent pas faire, nos professeurs idéalistes et tous nos prêtres de l’insoluble. Encore faut-il que les hommes de ce temps conservent dans leur cœur la volonté d’être hommes, et sachent s’emparer des puissances libératrices qu’on leur propose ; et c’est ce que ne font pas les brigadiers et les embrigadés de toute farine que nous voyons parader en Europe devant ces dieux que l’on nomme, depuis peu, Masse ou État totalitaire, ces dieux antiques, peinturlurés à la moderne, ces vieilles tyrannies importées d’un Orient où l’on savait au moins, même en les adorant, qu’elles se nourrissent du sang de l’homme.

On pourrait montrer facilement, à propos de maint autre problème dont traite cet ouvrage (travail et chômage, machinisme, syndicats, échange et troc, crédit, taylorisme) les liens étroits que les auteurs ont su nouer entre leurs positions philosophiques et leurs conclusions d’ordre politique et social. Ces conclusions ne manqueront pas d’impressionner certain public au détriment des principes dont elles procèdent, et qui sont à mes yeux beaucoup plus graves et significatifs. Le mépris dans lequel on tient aujourd’hui le théoricien est peut-être la juste punition d’une intelligentsia dont toute la « distinction » consiste à séparer jalousement la pensée de l’action, du risque et de l’engagement personnel, quitte à se lamenter sur le monde tel qu’il va, — il faudrait dire : tel qu’on le laisse aller. Craignons que ce mépris toutefois, [p. 247] ne tourne en habitude, ne se fige en une convention faussement « réaliste » qui trompe sur la véritable nature de la pensée, et sur ses droits. « Sans théorie révolutionnaire, pas d’action révolutionnaire, écrivait Lénine dans Que faire ? On ne saurait trop insister sur cette vérité, à une époque où l’engouement pour les formes les plus étroites du praticisme va de pair avec la propagande de l’opportunisme. »

C’est pourquoi, sans vouloir en rien sous-estimer l’analyse qu’Aron et Dandieu nous proposent des notions d’échange80 et de travail, je voudrais insister surtout sur la nouveauté d’un chapitre de doctrine tel que « Esprit et Révolution », et sur l’Esquisse d’une théorie générale de la Révolution qui ouvre la seconde partie du livre.

Antithétique, — an-archique — seule et par elle-même transitive, telle est, pour Aron et Dandieu, la Révolution véritable. Cela ne signifie point que sa violence se dégrade nécessairement en aventures militaires ou en émeutes sanglantes, bien au contraire : la violence extérieure mesure, simplement, un défaut de préparation doctrinale, — ce mot devant être entendu, répétons-le, dans l’acception la plus littéralement « actuelle ». L’Esquisse d’une théorie générale de la Révolution est un effort pour retrouver le contenu concret et précis du grand mot de révolution dont abusent aujourd’hui, à l’envi, les anarchistes petit-bourgeois du type surréaliste, et les évolutionnistes brutaux du type stalinien, en passant par les émeutiers fascistes. Le trait décisif, sans doute, auquel nous pouvons reconnaître une pensée effective, [p. 248] créatrice, c’est bien cette faculté de libérer l’être des mots.

Esprit et Révolution… « Le malaise révolutionnaire et la confusion des idées en sont arrivés à un tel point que les deux mots ont l’air bien souvent de s’opposer. À force de considérer d’une part qu’il n’est d’autre révolution que la révolution matérialiste, à force d’autre part, de faire sur l’esprit le contre-sens habituel qui le réduit à être une faculté purement intellectuelle, sans contact avec les événements, sans action effective, on est parvenu à stériliser l’un et l’autre, en privant la révolution de son ressort psychique et en privant l’esprit de son aboutissement nécessaire. L’esprit, comme la révolution, s’exprime par la violence ; ce n’est pas une faculté d’usage interne, qui mène à l’intérieur des cadres de la pensée ses opérations solitaires. C’est essentiellement la faculté qui, dressant l’homme contre l’univers, le faisant résister et survivre, attaquer et étendre son pouvoir, lui permet de rallier toutes ses forces psychologiques ou physiques, dans un souci de conservation et d’expansion81. »

Ce langage est clair. Seuls les « petits purs » jugeront sans doute utile et astucieux de feindre d’y voir un « spiritualisme » dont leur matérialisme n’est que l’empreinte négative. On abuse singulièrement du mot « esprit » dans les jeunes groupes et les revues non-conformistes. (Les journalistes bien-pensants, de l’Aube à Figaro, les en félicitent gravement.) Il faut rendre à Dandieu cette justice82 que le « contre-sens habituel sur l’esprit » n’a jamais été son fait, mais bien celui, intéressé, de certains de ses adversaires, de certains de ses louangeurs. L’esprit [p. 249] ne saurait désigner que la totalité créatrice de l’homme, corps et intelligence, indissolublement, en acte. La séparation cartésienne de l’esprit et du corps, la divinisation hégélienne de l’esprit pur, sont en réalité à l’origine même du désordre actuellement établi, qu’il se dénomme ordre bourgeois ou dictature. Ce processus peut apparaître assez paradoxal. Pour en découvrir la logique, il suffit pourtant d’étudier la marche des révolutions bourgeoise et prolétarienne qui instituèrent ce désordre. L’Esquisse en décèle avec rigueur le vice fondamental, d’essence rationaliste. Pourquoi les révolutions de 1789 et de 1917 aboutissent-elles à des dictatures, c’est-à-dire à la négation de leur élan originel, an-archique, anti-étatiste ? Parce qu’elles reposent l’une et l’autre, sur des constructions rationalistes qui ne peuvent rendre compte du saut révolutionnaire. « En réalité, la dictature de transition qui enterre toutes les revendications en promettant la lune, ne peut servir qu’à masquer sur le terrain pratique l’échec d’une révolution qui ne sait pas où elle va. » Cartésienne ou hégélienne, la dialectique sur laquelle se fondent ces révolutions avortées ne peut rendre compte que des données antérieures à tout acte, non de l’acte lui-même. Au moment de sauter, elles hésitent et reculent. Elles tombent alors dans l’illusion d’une synthèse qu’elles veulent croire transitive, conciliant les contradictions réelles sur le plan tout abstrait de l’étatisme, au lieu de les laisser se développer jusqu’à provoquer le changement de plan, qui seul constituerait la Révolution véritable.

Contre cette illusion rationaliste-idéaliste de la synthèse, qui justifie en philosophie le monisme, en politique les tyrannies abstraites, Dandieu reprend l’argumentation que Proudhon d’une part, et Bakounine de l’autre, opposaient à Karl Marx en son temps. J’ai souligné ailleurs l’identité, à vrai dire surprenante, des thèses politiques de Proudhon et des thèses philosophiques, de Kierkegaard contre la dialectique hégélienne. Cette opposition me paraît la plus profonde et la plus significative de toutes celles qui aient occupé jusqu’à présent les philosophes. Tous les autres débats du xixe perdent leur aiguillon si on les y compare. Affleurant maintenant au niveau des faits matériels, cet antagonisme radical vient s’incarner dans notre génération. Saura-t-elle le pousser jusqu’à ses confins créateurs, — ou va-t-elle une fois de plus, s’endormir dans le rêve d’un « troisième terme » dont nous connaissons désormais le monstrueux visage, qui est celui de l’État totalitaire ? — « Nous sommes sur la terre décisive… »