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Première partie

L’Incognito et la Révélation

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1. Le premier tour

C’est dans les Petits Poèmes en prose de Baudelaire que l’on peut lire la phrase la plus profonde écrite par un moderne sur Satan :

La plus belle ruse du Diable est de nous persuader qu’il n’existe pas.

2. L’Incognito

Reconnaissons que ce tour n’a jamais mieux réussi que dans l’époque contemporaine. Même quand nous croyons « encore » en Dieu, nous croyons si peu au Diable que l’on m’accusera certainement d’obscurantisme, ou simplement de manque de sérieux, si je persiste en mon projet de lui consacrer tout un livre.

Le premier tour du Diable est son incognito.

[p. 18] Dieu dit : « Je suis celui qui suis ». Mais le Diable, qui a la manie de vouloir imiter la vérité en la retournant, le Diable nous dit comme Ulysse au Cyclope : Je ne suis personne. De quoi aurais-tu peur ? Vas-tu trembler devant l’inexistant ?

Cependant la Bible dénonce l’existence du Diable à chaque page, de la première où il apparaît sous la forme du Serpent, jusqu’à l’avant-dernière où nous voyons Satan lié pour mille ans, puis délié et déchaîné sur les quatre parties du monde pour les tromper et pour les faire se battre sans raison alléguée, et finalement flamboyé par le feu du ciel et précipité dans un étang de flammes et de souffre avec ses faux prophètes, pour y être tourmenté nuit et jour, au siècle des siècles. La Bible, notez-le, parle beaucoup moins du « mal » en général que du Malin personnifié (tout au moins dans les textes originaux). Si l’on croit à la vérité de la Bible, il est impossible de douter un seul instant de la réalité objective du Diable.

D’ailleurs, la Bible donne de Satan une quantité de noms éminemment révélateurs, et qui pourraient fournir les bases d’une Démonologie assez complète. À tout le moins vont-ils nous permettre de repérer le Diable sous ses déguisements quotidiens, dans la vie courante du siècle.

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3. L’Ange déchu

Je voyais Satan tomber du ciel comme un éclair.

Luc 10.18.

La Bible nous apprend que Lucifer est un ange tombé du ciel.

Les anges sont des créatures spirituelles vivant et agissant sur les frontières de l’Éternel et de la Création, de l’éternité et du temps. Ce sont des intentions divines, des messagers, — comme le dit leur nom grec : angellos ; des serviteurs à la fulgurante volée, dont la vitesse est celle de la pensée — c’est pourquoi ils nous sont invisibles ; des intelligences sans fraude, participant de l’omniscience du Créateur — c’est pourquoi nous les comprenons mal. « Tout ange est terrible ! » dit Rilke. Mais tout ange est bon, servant Dieu. Au sommet de leur hiérarchie sont les Archanges.

Un seul Archange a trahi sa mission, son message et son être même, c’est Lucifer, le Porteur de Lumière. Satan s’est révolté, il a refusé de servir, il a refusé de transmettre son message divin, il a voulu se faire original, auteur de son destin, porteur de ses lumières à lui. Et aussitôt, [p. 20] par les lois même de l’être, il est « tombé » du Ciel, qui est le Royaume où l’intention de Dieu règne absolue. (Coupez la communication, le courant « tombe ».) Il est devenu le messager de soi, et comme il n’est qu’un esprit pur, une fois coupé de la source de l’Esprit, il est devenu le messager du Néant et de ses mystères.

Mais quoique déchu, il a gardé sa science d’esprit pur. Comme un artiste qui a perdu son génie et ne croit plus à la peinture, mais qui a conservé son « métier » et l’envie d’être à l’avant-garde. Satan connaît encore l’Esprit et les esprits, mais non plus la fin et la gloire à laquelle ils sont destinés.

Ayant refusé de servir Dieu, de servir à Dieu, il est devenu celui qui sert le Rien, ne sert à Rien. Et tout ce qui ne sert à rien, au sens spirituel, porte la marque diabolique. Mais il a conservé son « métier » d’esprit pur. Il en sait plus que nous sur les mystères du monde et le secret des âmes qu’il abuse…

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4. Le Prince de ce monde

L’acte d’orgueil éblouissant et consumant qui transforma l’Ange de Lumière en Ange et Prince des Ténèbres, l’a condamné à un impérialisme sans limites, donc par définition désespéré. La perte de l’Unique Nécessaire fait naître une soif essentiellement inextinguible. Le monde entier ne saurait combler le vide que forme au cœur d’une créature la conscience d’avoir quitté sa juste place dans le monde. Tombé de l’éternel, Satan veut l’infini. Tombé de l’Être, il veut l’Avoir. Mais le problème est insoluble à tout jamais. Car pour avoir et posséder, il faudrait être, et il n’est plus. Tout ce qu’il s’annexe, il le détruit. (Le Néant néantit, dit Heidegger.) Et certes, il pourra tout avoir — puisqu’il est appelé Prince de ce Monde dans l’Évangile — mais il n’aura jamais que ce monde-ci. Il ne reconquerra jamais le Ciel, qui est proprement l’âme de ce monde et le mystère du transcendant dans l’immanence. Il n’aura de notre univers que la carcasse matérielle. Et c’est probablement de ces débris de la Maison désaffectée qu’il fera le bois de chauffage de son Enfer.

Il le sait bien. C’est pourquoi son désir et sa [p. 22] jalousie forcenée se portent sur nos âmes individuelles. Il rôde autour de nous comme un lion rugissant en quête de sa proie, dit la Bible. Il rôde autour de nous comme un gangster obsédé par le kidnapping. Ses victoires, il est vrai, seront toujours stériles. Car on ne devient pas père en volant un enfant. On peut voler l’enfant, non la paternité. On peut voler le pouvoir, mais non l’autorité. Satan peut voler ce monde, non sa divinité. Et cependant, nous pouvons perdre toutes ces choses, qui sont notre héritage d’« enfants de Dieu ». C’est la seule chance du Diable. Il ne la manquera pas…

5. Le Tentateur

Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs que l’Éternel Dieu avait fait. Il dit à la femme : — Dieu a-t-il réellement dit : vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin ? La femme répondit au serpent : nous mangeons du fruit des arbres du jardin. Mais quant au fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : vous n’en mangerez point [p. 23] et vous n’y toucherez point, de peur que vous n’en mouriez. Alors le serpent dit à la femme : vous ne mourrez point. Mais Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et que vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal1.

Voyez : avant la tentation proprement dite, il y a le doute ! Le premier procédé du Démon, c’est de jeter un doute sur la réalité de la loi divine, et donc sur la réalité elle-même et ses structures. « Dieu a-t-il réellement dit ?… » Sitôt que cette incertitude est insinuée dans un esprit, la possibilité d’une tentation s’entrouvre. Car il n’y a pas de tentation là où n’existe aucune possibilité d’imaginer quelque autre chose que l’état de fait. On dit bien : l’occasion fait le larron. Vous n’êtes pas tenté d’aller dans la Lune, parce que vous savez que c’est absolument impossible. Mais vous seriez probablement tenté d’y aller, si l’on vous suggérait quelque moyen de le faire. Ève ne pensait même pas à manger cette pomme avant que le Serpent n’ait mis en doute la réalité de l’ordonnance de Dieu. À l’origine de toute tentation, il y a l’occasion entrevue d’aller à la divinité par un plus court chemin que celui du réel ; par un chemin que l’on inventerait soi-même, en dépit des interdictions que posent les [p. 24] lois de la Création, l’ordre divin et la nature de l’homme.

Et voici le deuxième temps de la tentation :

La femme vit que l’arbre était bon à manger et agréable à la vue, et qu’il était précieux pour ouvrir l’intelligence : elle prit de son fruit et en mangea.2

Voyez : ce n’est pas le mal en soi qui tente, mais c’est toujours un bien qu’on imagine, et même un meilleur bien que celui que Dieu offre, un bien que l’on se figure « mieux fait pour soi ». Ève ne fut pas tentée par une chose mauvaise, mais par une fort belle et bonne pomme, agréable à la vue et précieuse pour l’esprit. Elle ne fut pas tentée par le désir de nuire, mais par l’idée de se diviniser, ce qui paraît en somme une excellente idée. Par malheur, pour quelque raison littéralement fondamentale, Dieu n’aimait pas cette idée-là et l’excluait de sa réalité. Manger cette pomme et se diviniser de cette manière convoiteuse, il se trouvait qu’aux yeux de Dieu c’était le mal…

Ainsi la tentation est toujours utopie, — si l’utopie est l’imagination, puis le désir, d’un bien que le réel condamne et que le plan divin ne prévoit pas. Satan, lorsqu’il tente le Christ, lui propose trois utopies, trois moyens de gagner [p. 25] le monde par un plus court chemin que le sentier du Golgotha. À l’origine, le « méchant » n’est pas celui qui agit par méchanceté (à ses propres yeux tout au moins). Mais c’est celui qui se persuade que le bien qu’il a conçu vaut mieux que le vrai bien. « Le méchant fait une œuvre qui le trompe. » Or c’est parce qu’il se trompe d’abord que son œuvre va le tromper. La réalité méprisée se vengera automatiquement. Le péché est une faute, mais faute signifie tout à la fois erreur et chute.

C’est plus tard, c’est après plusieurs générations de pécheurs dans l’histoire, ou de péchés dans une vie, que le mal finira par exister en soi, — apparence encore, mais active, contre nature devenue seconde nature. Et c’est à ce moment-là que Baudelaire peut écrire :

L’homme et la femme savent de naissance que dans le mal se trouve la volupté… La volupté unique et suprême gît dans la certitude de faire le mal.

Mais ici se sont déclenchés les mécanismes compliqués de la perversion, de l’auto-punition d’une conscience déchirée, et du désir enfin de se détruire. Se détruire pour s’innocenter ! Pour échapper à sa manière encore aux conséquences du mal que l’on a fait ; pour se châtier soi-même sans réparer. C’est le mystère [p. 26] du suicide et la logique de Judas, la dernière tentation, la suprême utopie.

6. L’Accusateur

Il n’est peut-être au monde qu’une seule chose pire que de douter du bien et du réel, et c’est de douter du pardon, une fois qu’on a trahi le bien et le réel. Car douter du pardon nous replonge dans le mal, avec la sombre jouissance masochiste des « après moi le déluge » et des « tant pis pour moi ». Il faut croire au pardon pour oser confesser le mal qu’on a commis ; pour oser qualifier de faute sa propre faute ; et pour que puisse renaître la confiance qui donnera seule le courage de rebâtir. Celui qui doute du pardon ne peut pas confesser son crime, et celui qui ne le confesse pas n’en connaîtra jamais toute l’étendue.

Le Diable est cet Accusateur qui veut nous faire douter de notre pardon pour nous forcer à fuir dans les remèdes du pire. L’Apocalypse le désigne comme « l’Accusateur de nos frères, [p. 27] celui qui les accuse devant Dieu jour et nuit »3. C’est lui qui demandait la tête de Job devant le tribunal céleste. Non content de nous prendre à ses pièges, sitôt qu’il nous a pris il est le premier à nous dénoncer devant Dieu de la manière la plus impitoyable. Non par amour de la justice mais par amour de notre châtiment, par haine froide. Pour le stérile plaisir d’avoir raison.

Aussi, partout où l’on condamne sans pitié son prochain ou soi-même, soyez sûrs que c’est le Diable qui parle, l’Accusateur qui tient le pardon pour une simple faute de logique, la grâce pour une erreur de calcul statistique.

La duplicité infernale, c’est de nous faire croire qu’il n’y a pas de juge, ni d’ordre divin du réel, et aussitôt que nous l’avons cru, de nous accuser de contravention devant le Juge. Ainsi la morale laïque, morale du devoir kantien et des routines bourgeoises, excluant le Dieu personnel, nous accuse et nous prive en même temps de tout recours à Celui qui pardonne. Elle ne laisse aux meilleures de ses victimes que l’héroïsme auto-sadique de la révolte.

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7. Le Menteur

L’homme seul, dans toute la Création, peut dire ce qui n’est pas et mentir par ses actes.

Le minéral repose où il fut composé, la plante pousse où se fixa la graine, les animaux muets sont prisonniers de l’ordre intarissablement prodigue et infaillible de l’instinct. Mais l’homme a reçu le pouvoir de parler, de créer et de dénaturer. Par la grâce du langage, il peut dire le vrai ; par la faute du langage, il peut le contredire. Il peut créer dans le prolongement des perspectives de la Création, il peut aussi créer à tort et à travers. Il peut être un agent responsable de la nature naturante, mais il peut aussi faire la grève, se révolter, et fabriquer l’anti-nature ou dénature.

Cette duplicité de nos pouvoirs constitue notre liberté. Elle en est à la fois le signe et la condition nécessaire. Elle est notre gloire équivoque.

C’est par la liberté, à cause d’elle, et dans elle, que nous avons le pouvoir de pécher. Car pécher c’est tricher avec l’ordre, opposer à la loi divine nos dérogations égoïstes, fautes de calcul et courtes vues intéressées. Pécher c’est fausser quelque chose dans l’ordonnance du [p. 29] cosmos. C’est toujours en quelque manière dire un mensonge ou l’opérer.

Par le langage l’homme est libre. Par le langage il peut mentir. Par sa liberté seule il peut pécher. Et le péché n’est qu’un mensonge. Mais le mensonge proféré nous lie. La liberté jouée selon la Loi s’accroît ; jouée contre la Loi se perd. Plus elle s’accroît, plus grand paraît l’enjeu, et plus grande la tentation de gagner dans l’instant ce qu’on voit, quitte à se fermer l’invisible et l’infini du possible divin. Saisissant la proie, l’on perd l’ombre, mais l’ombre était la créativité, le foisonnement enthousiasmant, c’est-à-dire « endieusant » du désir…

Comprenons maintenant que le Diable ne pourrait rien sans notre liberté. Car c’est par nous seulement qu’il agit dans le monde, et c’est en provoquant l’abus de notre liberté qu’il agit en nous et nous lie. Si Ève n’avait pas été libre de manger cette pomme interdite, Ève n’aurait pu pécher, ni Adam après elle.

Ainsi la gloire de l’homme étant sa liberté, il est clair que c’est en ce point que le Malin devait atteindre notre orgueil et s’insérer dans nos défenses les plus secrètes. La parole nous étant donnée pour répondre à la vérité, et pour l’étendre et confirmer par la vertu du témoignage, il est clair que la grande ambition satanique [p. 30] devait être de s’emparer de la parole dans notre bouche, pour altérer le témoignage dans sa source. Et c’est pourquoi la Bible dit, énergiquement, que lorsque nous mentons, c’est le Diable lui-même qui « tire sa langue dans notre langue ».

Mais il est deux manières de mentir, comme il est deux manières de tromper un client. Si la balance marque 980 grammes, vous pouvez dire : c’est 1 kg. Votre mensonge restera relatif à la mesure invariable du vrai. Si le client contrôle il peut voir qu’on le vole, et vous savez de combien vous le volez : une vérité reste juge entre vous. Mais si le Démon vous induit à fausser la balance elle-même, c’est le critère du vrai qui est dénaturé, il n’y a plus de contrôle possible. Et peu à peu vous oublierez que vous trichez. Parions même que vous mettrez tous vos scrupules à faire des pesées rigoureuses, peut-être à rajouter quelques pincées « pour le bon poids », pour le sourire de l’acheteur et la satisfaction de votre vertu. C’est là le mensonge pur, l’œuvre propre du Diable. À partir de l’instant où vous faussez la mesure même de la vérité, toutes vos « vertus » sont au service du mal et sont complices de l’œuvre du Malin.

« Le Diable est Menteur, et le Père du mensonge » dit l’Évangile tel qu’on le cite d’ordinaire. [p. 31] Ceci concerne le premier mensonge, celui qui se borne à taire la vérité (tout en ne cessant de la connaître) ou à la nier (tout en sachant que pour si peu, elle ne cesse pas d’exister). Mais le texte original de ce passage est infiniment plus étrange. « Le Diable est menteur, nous dit-il, et il est le père de son propre mensonge. » Par ici nous entrons au mystère du mal. Le père de son mensonge est celui qui l’engendre, le conçoit par ses propres œuvres, en abusant d’une vérité qu’il rejette aussitôt qu’avilie et qui mourra du monstre mis au monde. Monstrueuse création du mensonge, car le mensonge, par essence, n’est pas ! C’est une espèce de décréation. C’est le trompe-l’œil et le sonne-creux de l’invention bâtarde et de l’art inauthentique. Le Diable est le père du faux art, de toutes ces œuvres qui ne sont « ni bien ni mal », parce que l’acte dont elles naquirent supprime les mesures mêmes du beau. Il n’y a plus de fautes de goût possibles là où n’existe plus de goût, comme il n’y a pas de crime possible là où n’existe pas de Loi. Peut-être ici découvrons-nous la raison dernière du mensonge : c’est toujours le désir d’innocence utopique. Le mensonge ordinaire n’était que l’omission ou la contradiction d’une vérité, qui subsistait ailleurs et nous jugeait encore. Mais le mensonge [p. 32] diabolique tue le juge. Il ne part que de soi, et prolifère en autarcie, comme une monade cancéreuse, introduisant dans l’univers ce sophisme de pure angoisse : le mensonge d’aucune vérité.

8. Légion

Enfin la Bible appelle le Diable : Légion. Ici nous n’en finirions pas de commenter, conformément à la nature du sujet. Bornons-nous à marquer trois directions de pensée : nous les suivrons tout au travers du livre.

Si le Diable est Légion, cela signifie d’abord que tout en étant un, il peut revêtir autant d’aspects divers qu’il y a d’individus de par le monde.

Mais cela peut signifier aussi que le Diable est la masse anonyme.

Et finalement, qu’étant tout le monde, ou n’importe qui, il va nous apparaître comme n’étant Personne en particulier. Et ceci nous ramène au premier de ses tours, qui était de nous faire douter de son existence même.

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9. Le sophisme

L’Ange déchu nous dit : je suis ton ciel, il n’y a pas d’autre espérance. Le Prince de ce monde nous dit : il n’y a pas d’autre monde. Le Tentateur nous dit : il n’y a point de juge. L’Accusateur : il n’y a point de pardon. Le Menteur résume tout en nous offrant un monde sans obligations ni sanctions, fermé sur soi mais recréé sans cesse à l’image de nos complaisances : il n’y a pas de réalité. Enfin Légion dit le dernier blasphème : il n’y a Personne.

Le monde moderne (et chacun de nous en lui) dans la mesure où il cultive un rêve de déification de l’homme par sa science ; où il nie toute transcendance ; où il s’enferme dans les autarcies de la puissance et de la passion ; où il noie finalement la vocation de la personne dans l’anonyme irresponsable, — le monde moderne (et chacun de nous en lui) se rend à la loi de Satan. Mais du même coup il devient incapable de connaître celui qu’il sert !

Satan veut nous faire croire qu’il n’y a pas d’autre monde. Si nous le croyons, il se trouve qu’aussitôt nous ne pouvons plus croire à Dieu ni à Satan ! S’il n’y a pas de ciel, comme nous [p. 34] le dit Satan, il n’y a pas non plus d’enfer, ni de Maître de l’enfer. S’il n’y a pas de juge, il n’y a pas non plus de faute ni d’Auteur du mal. S’il n’y a pas de vérité, il n’y a pas non plus de mensonge, ni de Menteur. S’il n’y a personne enfin, il n’y a pas non plus lui !

Ainsi, plus il existe dans nos vies, moins nous pouvons le reconnaître. Plus il est effectif, moins il paraît dangereux. Sa propre action le dissimule aux yeux de celui qu’elle domine. Il s’évanouit dans son succès, et son triomphe est son incognito.

La preuve que le Diable existe, agit et réussit, c’est justement que nous n’y croyons plus.

Mais à l’inverse, il n’est pas douteux que ce Dissimulé ne perde sa puissance à mesure qu’on le « révèle », comme disent les photographes, et qu’on le prive ainsi du bénéfice de l’attaque par surprise, sa tactique favorite. Nous avons donc soumis l’incognito de Satan au réactif de la Révélation, qui le rend visible à l’œil spirituel. L’objectif repéré, poursuivons notre approche.

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10. Pour ceux qui n’en voient que la queue

Une remarque en passant, mais nécessaire. C’est au sujet d’une variation sur le thème de l’incognito, d’un camouflage encore, mais très élémentaire, c’est-à-dire fort bien adapté à la myopie spirituelle des temps modernes. Voici : depuis deux ou trois siècles, il a plu au Diable de revêtir une apparence moyenâgeuse qui le rend inoffensif aux yeux de la plupart d’entre nous. Car si le Diable est simplement le démon rouge et cornu des mystères médiévaux, ou le faune à barbiche de chèvre et à longue queue des légendes populaires, il est vraiment trop facile d’y croire : qui s’en donnerait encore la peine ? De fait, j’ai connu beaucoup d’hommes qui voulaient bien admettre en souriant un Diable de ce genre, mais non pas croire en Dieu ; ce qui revient à ne pas croire au Diable.

Cette mascarade anachronique et bouffonne n’a pas médiocrement contribué à la réussite du premier tour que dénonce Baudelaire. Beaucoup s’y arrêtent : « Comment peut-on perdre son temps avec ces balivernes d’un autre âge ? » Or ce sont eux qui s’y laissent prendre ! [p. 36] Fascinés par l’image traditionnelle et trop évidemment puérile, ils ne se doutent pas que le Diable agit ailleurs, sans queue ni barbe, par leurs mains peut-être…

Ce qui me paraît incroyable ce n’est pas le Diable, et ce ne sont pas les Anges, mais bien la candeur et la crédulité de ces « sceptiques », et l’impardonnable sophisme dont ils se montrent les victimes : « Le Diable est un bonhomme à cornes rouges et à longue queue ; or je ne puis croire à un bonhomme à cornes rouges et à longue queue ; donc je ne crois pas au Diable. » C’est tout ce qu’il demandait.

Et ceux qui en restent aux contes de bonnes femmes, ce sont ceux qui refusent de croire au Diable à cause de l’image qu’ils s’en font, et qui est tirée des contes de bonnes femmes.

11. Diable et péché

Mais voici d’un tour plus subtil. Imaginez que le Diable aille se cacher dans le péché même, pour nous faire croire qu’il n’a point d’existence personnelle, qu’il n’est en somme qu’une [p. 37] figuration mythologique du mal : ce serait un excellent calcul. Car il sait bien qu’il nous terroriserait s’il se montrait, tandis que le péché nous fait moins peur qu’envie.

Nous connaissons tous de ces dames qui se récrient quand on leur parle du Diable — c’est trop affreux, vous me faites trop peur, je sens que je ne pourrai pas dormir ! — mais qui d’ailleurs adorent tromper leur mari (c’est le péché même, à leurs yeux), mentent sans le moindre scrupule, sont égoïstes avec passion, et n’ont en général aucune espèce de trouble de conscience. Elles ne conçoivent pas le Diable comme l’auteur du péché, mais comme une sorte d’apparition de cauchemar, qui porte malheur et qui leur veut du mal. Elles ne se doutent pas que le Diable est sans aucun pouvoir sur nous ailleurs que dans notre péché, et par lui seul…

Si nous savions voir le Diable dans le péché, nous serions beaucoup plus prudents, car le péché attire, mais le Diable fait peur. L’astuce du Diable est donc de se rendre invisible dans nos tentations. Il s’arrange pour montrer patte blanche, comme le grand méchant loup dans le conte du Chaperon Rouge.

En vérité, le Diable n’est pas dangereux là où il se montre et nous fait peur, mais là seulement où nous ne savons pas le voir.

[p. 38] Mais d’autres disent, au camp des vertuistes :

« Pourquoi parler d’un Diable personnel ? Nous voyons bien le péché, mais pas le Diable. Ne peut-on pas en faire l’économie ? Si l’on dissipait le péché, l’on constaterait qu’il n’y a personne derrière l’écran. » N’en doutons pas, c’est encore lui qui parle.

Certes, le péché étant devenu notre seconde nature, il peut sembler qu’il agit de soi-même et sans Auteur, en vertu d’une espèce d’inertie ou de force de l’habitude. Une coutume du mal nous habite, que l’on pourrait nommer le péché habituel, ou presque le péché normal. C’est notre propension toute mécanique à violer les Dix commandements, c’est-à-dire à commettre des péchés, qui n’ont rien de très mystérieux et sont exactement catalogués : lâchetés et mensonges, actes d’orgueil ou d’égoïsme, vols, trahisons et méchancetés de toute espèce. Il est possible que le Diable en personne ne se dérange pas pour si peu. Comme un directeur de journal qui ne fait pas les chiens écrasés, se réservant pour les grandes catastrophes de la politique mondiale. Voici cependant où l’on verra percer le bout de son oreille pointue : c’est au moment précis où le péché n’est plus reconnu pour tel et veut se justifier.

Dans les mécanismes hérités de nos petits [p. 39] péchés quotidiens, nous sentons quelquefois intervenir comme un moment d’accélération panique : c’est lui ! Tout d’un coup, les choses s’aggravent et s’embrouillent, vous ne savez pourquoi ; elles deviennent inextricables, vous ne distinguez plus le bien du mal, le faux du vrai, la charité de la cruauté ; c’est lui qui a pris le jeu en mains ! C’est lui qui invente nos sophismes moraux, efface nos catégories, transforme ce péché habituel en une « vertu » délirante, en un vertige de fausse innocence, en une exaltation de puissance destructive. C’est lui qui crée les situations extrêmes, sans issue.

Mais dès que vous croyez l’apercevoir, parce qu’il en a fait un peu trop, dès que vous tentez de le démasquer dans le péché, il vous égare en vous faisant dire par les savants que le péché lui-même n’existe pas : trouble des glandes endocrines ou fantaisie du subconscient, maladie mentale ou conditionnement social insuffisant… Nous ne sommes responsables de rien. Nous ne sommes pas méchants, mais malades…

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12. Le psychanalyste confondu

La psychanalyse, considérée dans son ensemble et dans sa tendance générale — sans doute inconsciente ! — peut être définie comme une tentative de ramener le « péché » et le « Mal » à des mécanismes subjectifs, dont le médecin pourra se rendre le maître. Chaque époque a son utopie. Le Moyen Âge cherchait la Pierre Philosophale dans les cornues des alchimistes. Nous essayons de dissoudre le Diable dans les eaux troubles du subconscient. Ce n’est encore qu’une variante scientifique du sophisme de l’incognito. Point de Diable aux yeux des freudiens, mais seulement une croyance au Diable, résultant de la « projection » d’un complexe de culpabilité. Guérissez ce complexe, vous n’aurez plus de croyance au Diable, ni donc de Diable. Le Démon ne serait qu’une image de névrose, quelque chose qui se soigne, se guérit, et s’évanouit au terme du traitement.

On ne demanderait pas mieux que d’y croire. Mais les psychanalystes et les Christian Scientists eux-mêmes savent bien qu’il y a des accidents irréductibles à la psychologie, qu’il y a des faits, disons des tuiles qui tombent des toits, et qui [p. 41] tombent également sur l’homme normal et sur l’homme torturé par ses complexes. Or la chute de l’ange Lucifer est justement l’Accident absolu qui survint dans l’histoire du monde.

J’aime opposer d’ailleurs à la psychanalyse une parabole qu’on m’a donnée pour histoire vraie, et que je trouve trop belle pour ne pas être vraie.

Comme on demandait à C. G. Jung s’il croyait aux phénomènes occultes, le grand psychanalyste se contenta de répondre par l’anecdote suivante. Un jour une dame vient le trouver à Zürich, et lui expose son tourment : elle ne pouvait plus se promener dans la rue sans se voir aussitôt attaquée par les oiseaux. Depuis des mois, elle en était réduite à ne sortir qu’en voiture fermée. Jugeant elle-même qu’il s’agissait d’une hallucination, elle demandait à Jung de la traiter. Chacun sait ce qu’un oiseau veut dire. Le cas paraissait clair, et la cure facile. Les séances commencèrent aussitôt. Après deux ou trois mois, l’état général de cette dame s’était notablement amélioré. Elle dormait mieux, l’appétit revenait, les migraines duraient moins longtemps. Mais nul changement ne se marquait quant à la phobie des oiseaux… On continua. Tous les complexes habituels affleuraient l’un après l’autre, s’avouaient, s’épanouissaient, et finalement se résolvaient [p. 42] dans toutes les règles de l’art. Mais toujours rien ne se manifestait, qui parût se rapporter de près ou de loin au mystère des oiseaux agresseurs.

Un an s’écoula, sans progrès. Le médecin commençait à désespérer, il envisageait même d’abandonner la cure. (Et vous savez pourtant si rien égale la patience d’un psychanalyste !) Enfin, par un beau jour d’été, la malade vint pour une dernière tentative. Il faisait une chaleur torride. Jung possède une villa sur les rives du lac de Zürich. Il proposa que la séance eût lieu dans un petit pavillon au bord de l’eau. On sort, la dame la première ; et sitôt dans le jardin, conclut Jung, eh bien… les oiseaux l’attaquaient !