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Deuxième partie

Hitler ou l’alibi

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15.
Où paraît la nécessité d’un alibi

Il est étrange de constater que depuis la fin du moyen-âge, depuis que Luther lui jeta son encrier en pleine figure, à la Wartburg, nous n’avons pas su composer une vision moderne du Diable. Seul Kierkegaard l’avait peut-être reconnu précisément sous les espèces de l’encre d’imprimerie, lorsqu’il notait qu’on ne peut plus prêcher utilement le Christianisme dans un monde dominé par la presse quotidienne.

Toutefois, l’incognito du Prince de ce Monde devint difficile à maintenir au cours du premier tiers de notre siècle, tandis que des catastrophes trop voyantes ébranlaient les bases de notre optimisme et de notre foi naïve dans l’élimination progressive du mal par la Science et la Prospérité.

Sur nos têtes, au ciel de nos villes, de grands oiseaux tournaient avec un bourdonnement sinistre, et ces oiseaux nous attaquaient !

Les hommes discutaient à coup de bombes, qui ne prouvaient rien de ce qui était en cause. Ils somnolaient dans des églises presque aussi vides de fidèles que de foi. Ils épargnaient de l’argent pendant une vie pour le perdre en une heure dans une Bourse affolée par des agents prétendus mystérieux. Ils écoutaient à la radio, soir après soir, des bruits sans suite, cacophonie abrutissante de musiques de tous les siècles, interrompue par des discours emphatiques et harcelants en faveur d’une pilule sédative. Ils s’écrasaient dans des villes exténuantes, chaotiques et sentant mauvais. Partout, on payait moins les créateurs que ceux qui les utilisaient : on avait renversé par système toutes les échelles de [p. 58] valeurs. Tout le monde était contre la guerre et tout le monde acceptait de la faire sur le slogan de « liberté », tandis que la police et l’État chaque jour étendaient leurs pouvoirs. Des massacres massifs se préparaient méticuleusement, dans la sérénité des laboratoires. Tous les chefs d’État répétaient les mêmes phrases, plates, séniles, et qu’on savait mensongères. La politique était devenue gâteuse, l’économie incontrôlable et délirante, la morale en pleine déroute, et le peuple vivait de cinéma comme il avait jadis vécu de religion.

— Si cela continue, se dit le Diable, les hommes s’apercevront que j’existe toujours. Or il faut que cela continue, mais je ne tiens pas à ce que l’on me reconnaisse. Délaissons donc cet insoutenable incognito pour quelque prudent alibi… La fausse piste la plus tentante, l’image la plus trompeuse du mal qu’ils chérissent au secret de leur cœur, et qu’il faut leur faire croire qu’ils détestent…

16.
Le deuxième tour

Et c’est ainsi qu’à partir de 1933, le Diable nous fit croire qu’il était simplement M. Adolf Hitler, et personne d’autre. Ce fut son second tour.

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17.
Hitler est-il l’Antéchrist ?

Je tiens l’action d’Hitler pour plus réellement diabolique que ne l’imaginaient ceux qui ont cru voir en lui le Diable en personne. Si le Führer était le Diable ou l’Antéchrist, ce serait peut-être un peu trop simple. Il suffirait de le supprimer pour supprimer tout le mal qui est dans ce monde. Et, qu’on me pardonne, si le Diable était le Führer, il ne serait qu’un assez pauvre Diable.

Quand nous nous figurons qu’Hitler est le Diable, nous faisons évidemment trop d’honneur à l’ex-caporal autrichien ; mais surtout nous nous faisons illusion sur la réelle stature de Satan. N’oublions pas que Satan est Légion ! Supprimer un dictateur ne suffirait nullement à débarrasser notre époque des maux profonds qui la travaillent.

Il me souvient d’avoir entendu en Suisse, au début de la guerre, le grand théologien Karl Barth répondre à la fameuse question : Hitler est-il l’Antéchrist ? Voici ce qu’il disait en substance, et pour autant que ma mémoire ne le trahit pas : — « Cet homme qu’il est inutile de nommer, et dont la censure d’ailleurs m’a fait oublier le nom, ce n’est certainement pas l’Antéchrist. Car il n’a pas de pouvoir sur notre salut éternel. Le véritable Antéchrist ne se révélera qu’à la fin des temps, comme notre accusateur impitoyable. Et alors nous n’aurons plus d’autre intercesseur auprès de Dieu que Christ lui-même. Mais l’homme auquel vous pensez n’est encore qu’un petit monsieur, un premier avant-coureur de l’Antéchrist. Et la lutte qu’il mène contre les Églises et le monde chrétien n’est qu’un premier avertissement à nous [p. 60] armer pour le Combat final, pour le Jugement dernier. »

Réponse dont je ne sais s’il faut admirer davantage la sévérité ou la dévastante modération. Mais ce « petit monsieur » et cet avertissement, nous fûmes bien forcés de les prendre au sérieux ! Pour n’être pas le Diable en personne, on peut être tout de même passablement diabolique. Et je vois peu d’aspects de l’action du Führer qui ne portent en évidence l’insigne satanique.

18.
Le Diable en chemise brune

Certes, Hitler ne fut pas le grand ange déchu. Mais certains pensent pour l’avoir éprouvé en sa présence par une espèce de frisson d’horreur sacrée, qu’il était le siège d’une « domination », d’un « trône » ou d’une « puissance », ainsi que St Paul désigne les esprits de second rang, qui peuvent aussi déchoir dans un corps d’homme quelconque et l’occuper comme une garnison.

Je l’ai entendu prononcer l’un de ses grands discours, et je l’ai vu à la sortie de son culte, debout dans sa voiture qui longeait très lentement une rue étroite, mal éclairée. Une seule chaîne de SS le séparait de la foule. J’étais au premier rang, à deux mètres de lui. Un bon tireur l’eût descendu très facilement. Mais ce bon tireur ne s’est jamais trouvé, dans cent occasions analogues. Voilà le principal de ce que je sais sur Hitler. On peut réfléchir là-dessus. Réfléchir ou même délirer.

[p. 61] On ne tire pas sur un homme qui n’est rien et qui est tout. On ne tire pas sur un petit bourgeois qui est le rêve de 60 millions d’hommes. On tire sur un tyran, ou sur un roi, mais les fondateurs de religion sont réservés à d’autres catastrophes. Certes, il y a des fous, des accidents de circulation et des erreurs de l’histoire. Mais le Führer déclarait un jour : Je ne crains pas les Ravaillac, parce que ma mission me protège. Il faut croire un homme qui dit cela. Qu’il soit un instrument de la Providence comme il l’affirme, ou qu’il soit un fléau de Dieu (c’est une nuance !), son destin ne dépend plus des hommes, pas même de l’homme Adolf Hitler. À plus forte raison, notre jugement sur lui doit être indépendant des mérites qu’il a ou n’a pas, de la sympathie ou des haines qu’il excite. Et cela définit un génie, au sens démonique de ce terme. D’où lui vient le pouvoir surhumain qu’il développe pendant un discours ? Une énergie de cette nature, on sent très bien qu’elle ne saurait se manifester qu’autant que l’individu ne compte plus, n’est que le support d’une puissance qui échappe à nos psychologies. Ce que je dis là serait du romantisme de la plus déplorable espèce si l’œuvre accomplie par cet homme — et j’entends bien par cette puissance à travers lui — n’était pas une réalité qui provoque la stupeur du siècle. On demande s’il est intelligent. Ne voit-on pas qu’un homme intelligent, qu’il le soit très peu ou follement, si cela compte en lui le moins du monde, il ne vaut rien pour un destin pareil ? Un génie n’est ni fou ni bête, ni sensé ni intelligent. Il ne s’appartient pas, n’a pas de qualités propres, de vices ou de vertus, ni même de compte en banque, et à peine un état-civil. Il est le lieu de passage des forces de l’Histoire, le catalyseur de ces forces qui déjà sont dressées devant vous ; et après cela, vous pouvez le supprimer sans rien détruire de ce qui s’est fait par lui.

[p. 62] Qu’il y ait eu dans ces temps aveugles à toute réalité non numérable le fait qu’il vous faut bien nommer Hitler, c’est une effrayante ironie machinée par la Providence : — « Ah ! vous ne croyez plus au mystère ? Eh bien, je pose ce fait dans votre histoire, expliquez-le si vous pensez encore que cela suffit à vous en protéger. »

Un homme quelconque, transfiguré par sa ténébreuse « mission », — Schickelgruber habité par un trône… On a ri. On a cessé de rire. Et ce n’était pourtant qu’un petit envoyé…

19.
Le directeur d’inconscience

L’hitlérisme s’est présenté à nous comme une catastrophe cosmique, comme un malheur plus étendu et plus profond que l’Histoire n’en connut depuis le Déluge. L’issue fatale de l’aventure n’affecte pas sa portée symbolique et son actualité profonde. Car le mouvement qu’Hitler sut enflammer au xxe siècle existait en puissance dans l’âme humaine depuis la formation de la première société ; et il existera sans aucun doute jusqu’à la fin de l’histoire de notre race. Hitler n’a fait que lui prêter figure et nom, à l’occasion d’une de ses éruptions les plus violentes. Pour nous, contemporains d’un paroxysme que nous avons souffert dans notre chair, il nous appartient de laisser une description valable de ce phénomène, pour les générations à venir.

Je dis qu’avant la guerre de 1939, la majorité des hommes savaient qu’Hitler était le nom d’un désastre imminent et mondial. Pourtant on ne l’a pas arrêté. Voilà le point qu’il faut élucider.

[p. 63] Replaçons-nous dans la situation de l’Europe à la veille de sa grande catastrophe. La question qui se posait alors à l’inquiétude de quelques rares observateurs était la suivante : « Comment se peut-il que des individus deviennent volontairement nazis ? Que des populations entières se laissent séduire ? Que dans tous les pays, et non pas seulement en Allemagne, des hommes et des femmes subissent la contagion de ce mal, changent subitement de visage, se raidissent, se ferment à tout raisonnement, à toute discussion sérieuse, à tout recours aux vérités fondamentales sur lesquelles s’édifia la civilisation de l’Occident depuis des millénaires ? »

Je me répondais de la manière suivante. Hitler est assez démoniaque pour avoir su réveiller nos démons, par une espèce de contagion, ou plutôt d’induction spirituelle. Son œuvre de tentateur a consisté à priver les individus du sentiment de leur responsabilité morale, donc du sens de leur culpabilité. En les fondant dans une masse passionnée, il exalte dans l’âme des plus déshérités une sensation de puissance invincible. Il leur répète les vieux slogans du Diable : « Vous ne mourrez pas ! Vous serez comme des dieux ! » En combattant le Traité de Versailles, « cette Gorgone terrorisant le peuple allemand qui vivait désarmé et humilié sous le regard de ces milliers d’yeux » (Mein Kampf) il supprime le Juge, il supprime la faute, il les rend à l’état d’innocence première. Enfin, en condamnant tout ce qui est universel ou du moins supranational, le christianisme, le judaïsme, le droit, la culture, la raison, il enferme son peuple dans une autarcie psychologique semblable à celle que crée la passion dans Wagner ; il réduit les masses à un état d’hypnose, d’inconscience somnambulique, dans lequel le moins courageux sera capable d’exécuter des actes étonnants [p. 64] d’énergie et de discipline mécanique, jusqu’à la mort, terme idéal de toute passion.

Autrefois les hommes demandaient des directeurs de conscience. Mais la misère des temps et le sentiment d’impuissance qu’éprouvent les individus dans notre monde démesuré, font qu’ils demandent et se donnent aujourd’hui des directeurs d’inconscience collective. L’extraordinaire, l’effrayant, c’est de voir à quel point le Führer, le « guide », le directeur de l’inconscience allemande, est en même temps conscient de ce qu’il fait, maître de sa technique, lucide et froid comme le Serpent ! Dans Mein Kampf, il donnait dès 1924 des descriptions d’une surprenante précision du réveil des puissances souterraines qu’il se proposait d’opérer. « Tous les grands mouvements de l’Histoire sont des éruptions volcaniques de passions et de sensations spirituelles provoquées soit par la cruelle déesse de la Misère, soit par la torche de la parole jetée dans les masses. Seule une tempête de passion brûlante peut changer les destinées d’un peuple. » Surtout ne donnez pas de raisons aux masses, car de tous temps « les forces qui ont produit les plus grands changements dans le monde ont été trouvées non pas dans la connaissance scientifique, mais dans le fanatisme dominant les masses, et dans une véritable hystérie qui les pousse en avant. » Ailleurs il parle de « l’appel aux forces mystérieuses » qui pourra seul réduire les « obstacles sentimentaux ou rationnels » et provoquer l’hystérie nécessaire.

Mais le dernier obstacle, c’est l’au-delà, parce qu’il limite l’empire du Prince de ce Monde. Les âmes vont lui échapper s’il subsiste un recours à l’Éternel, c’est-à-dire à l’autorité qui domine les pouvoirs terrestres. Il s’agit donc de supprimer l’idée d’au-delà, de transcendance ; d’intégrer Dieu lui-même dans la Nation. Comprenons bien ce que signifie, dans cette [p. 65] perspective satanique, le terme d’État totalitaire.

Un régime est totalitaire lorsqu’il prétend centraliser radicalement tous les pouvoirs temporels et toute l’autorité spirituelle. Il se transforme alors en une religion politique, ou en une politique d’allure religieuse. Et cela d’autant mieux que la religion qu’il adopte ne connaît point de transcendance, et que ses buts purement terrestres non seulement ne divergent plus des buts normaux de la politique, mais se confondent avec ceux-ci.

Alors il n’y a plus de recours, plus de pardon à espérer : la communauté spirituelle ne peut pas en appeler à une instance supérieure à l’État, puisque c’est lui qui l’a créée pour ses seules fins, et qu’il n’existe rien au-delà.

La religion politique, ou la politique religieuse totalitaire, a créé le type même d’une communauté régressive, fondée sur le passé : le sang, la race, la tradition, les morts. Voilà pourquoi elle est intolérante au suprême degré, et plus qu’intolérante : on ne peut même pas s’y convertir ! Si l’on n’a pas les mêmes origines, on ne pourra jamais y entrer — si l’on n’est pas de sang aryen, par exemple — car cette religion n’admet pas que « les choses vieilles sont passées » selon la parole de l’Apôtre. Elle n’admet pas la conversion spirituelle, à partir de laquelle il n’y a plus ni Juifs ni Grecs. Elle ne demande pas : que crois-tu ? qu’espères-tu ? mais elle demande : quels sont tes morts ? Religion du sang, religion de la terre et des morts, religion sanglante et mortelle, religion des choses vieilles, mortes et enterrées depuis des millénaires, jamais passées, et qui réclament encore du sang, des morts, des cortèges funèbres, des cérémonies d’imprécations, des sacrifices propitiatoires, le tam-tam des tambours lugubres, d’hallucinants sabbats de nègres blancs ! Qui oserait encore nous soutenir que ce délire représente « l’Ordre » ?

[p. 66] Qui ne voit qu’une telle religion hait mortellement la foi chrétienne, tournée vers le pardon, le futur éternel, le rachat du péché d’origine ?

20.
Midas prolétarien

Le Prince de ce Monde peut tout avoir du monde sauf son âme, qui en fait le sens et le prix. De même Hitler, battant l’Europe entière, n’a jamais pu jouir de sa victoire. Gagnant tout, il n’a rien gagné. Car les religions de la terre sont religions de la mort. Vieille vérité théologique, que les malheurs du temps illustrent et raniment : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et ne peuvent rien faire de plus. » Beaucoup ont découvert le sens de cette parole quand le Führer est entré dans Paris. Pour ma part, j’écrivis ce jour-là une page qui trouve ici son sens de parabole.

À cette heure où Paris exsangue voile sa face d’un nuage, et se tait, que son deuil soit le deuil du monde ! Nous sentons bien que nous sommes tous atteints.

Quelqu’un disait : Si Paris est détruit, j’en perdrai le goût d’être un Européen. La Ville Lumière n’est pas détruite : elle s’est éteinte. Désert de hautes pierres sans âme, cimetière…

L’envahisseur avait prophétisé : le 15 juin, j’entrerai dans Paris. Il y entre en effet, mais ce n’est plus Paris. Et [p. 67] telle est sa défaite irrémédiable devant l’esprit, devant le sentiment, devant ce qui fait la valeur de la vie.

Je songe au chef de guerre qui traverse aujourd’hui ces rues les plus émouvantes du monde : il ne les connaîtra jamais. Il ne verra que d’aveugles façades. Il s’est privé à tout jamais de quelque chose d’irremplaçable, de quelque chose qu’on peut tuer mais qu’on ne peut conquérir par la force, et qui vaut plus, insondablement plus que tout ce que peuvent rafler dans le monde entier les servants des Panzerdivisionen. Quelque chose d’indéfinissable et que nous appelions Paris.

C’est ici l’impuissance tragique de ce conquérant victorieux : tout ce qu’il veut saisir se change à son approche — Midas de l’ère prolétarienne — en fer tordu, en pierraille lépreuse.

N’importe quel badaud d’un soir de juin pouvait s’annexer pour toujours le bonheur d’un couchant sur St-Germain-des Près, le grisant glissement de la foule de l’Arc aux Chevaux de Marly, les siècles de grandeur, de misère, de sagesse, dont le visage de cette capitale plus douce et plus fière qu’aucune autre portait les traces pacifiées. N’importe quel badaud, mais pas un conquérant.

La confrontation stupéfiante de cet homme et de cette Ville était peut-être nécessaire pour faire comprendre au monde entier qu’il est des victoires impossibles. On ne conquiert pas avec des chars les dons de l’âme et les raisons de vivre dont on manque. Qu’ils fassent dix fois le tour du monde ! Ils ne rencontreront partout que le fracas du néant mécanique. Jusqu’au jour bien plus terrifiant que le jour de la pire vengeance où, s’arrêtant enfin, ils comprendront qu’aucun triomphe ne vaut pour eux la moindre des réalités humaines qu’ils ont tuées. « … car ils ne savent ce qu’ils font. »

[p. 68]

21.
Le Fléau de Dieu

S’ils ne savent pas ce qu’ils font, pitié pour eux, sans doute ? (Et pitié pour le Diable et son angoisse…) Mais le pardon ne nous appartient pas. Et le national-socialisme nous enseignait de le mépriser.

Ce n’est pas l’aspect le moins diabolique de l’œuvre du Führer, que le caractère de châtiment sans pitié des faiblesses du monde moderne, qu’a revêtu la violence hitlérienne.

La tactique et la stratégie d’Hitler furent en somme très simples. Il est apparu dans le monde comme un maniaque qui entrerait dans une maison et qui essayerait d’ébranler tous les meubles. Si le meuble résiste, on n’insiste pas. Si le meuble craque, on pousse à fond, jusqu’à ce qu’il s’écroule. Ainsi, partout où quelque chose était vermoulu dans notre monde, dans son économie ou dans sa morale, Hitler a poussé à fond, jusqu’à ce que tout s’écroule. Partout où une faiblesse s’est révélée, il l’a châtiée sans scrupules ni pardon. Il a été le châtiment automatique, l’Attila de notre civilisation, — son Fléau de Dieu. Mais cette absence de pitié, justement, nous rappelle l’un des noms du Diable que nous citions plus haut : l’Accusateur.

Nous ne savions plus distinguer le mal dans la paix et la prospérité. Nous avions mérité qu’Hitler nous les fît voir, et par le seul moyen proportionné à notre insensibilité morale et spirituelle : par les bombes.

[p. 69]

22.
Le Faussaire

Beaucoup de gens pensaient vers 1940 : « Le Führer doit être très méchant pour faire ainsi la guerre à tout le monde ». Mais ce n’était pas sa plus ou moins grande méchanceté qui était en cause. Ce n’est pas elle qui fut particulièrement diabolique, mais bien les justifications qu’il en donna, et l’espèce de douceur médiumnique dont il la revêtit aux yeux de son peuple.

De l’aventure connue sous le nom d’hitlérisme, dégageons maintenant des conclusions valables pour bien d’autres époques de l’histoire.

Ce n’est pas d’envahir un petit pays qui est diabolique cela s’est fait de tous les temps, c’était si l’on peut dire, égoïsme normal, soif de richesses, vulgaire impérialisme ; ce qui est diabolique, c’est d’appeler cela « consolider la paix » ou « fonder le nouvel ordre ». Ce n’est pas d’annexer la Tchécoslovaquie qui est diabolique, mais c’est de le faire au lendemain d’un discours où l’on invoque « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Ce n’est pas de transformer le territoire du voisin en champ de carnage et de bombardement, mais c’est d’appeler ce champ de mort « espace vital ». Ce n’est pas de violer les Traités, mais c’est de vouloir s’innocenter en proclamant en tête d’un nouveau Code : « Le Droit est ce qui sert le peuple allemand ». Ce n’est pas d’attaquer les Églises, mais c’est de le faire en nationalisant la Providence, et en son nom. Ce qui est proprement diabolique, c’est moins de faire le mal que de le baptiser bien, quand on le fait. C’est de vider tous les [p. 70] mots de leur sens, de les retourner et de les lire à rebours, selon la coutume des messes noires. C’est d’invertir et de ruiner par l’intérieur les critères mêmes de la vérité. Et c’est enfin d’aller loger le mensonge, de préférence, dans une parole de vérité !

23.
Après Hitler

Hitler s’est tu. L’aventure a pris fin dans la catastrophe prévue. Et devant le cadavre gisant de l’homme qui fit trembler tout l’univers, voici que nous nous écrions avec une stupéfaction mêlée de honte : « Comme il était petit ! » Il n’était grand, comme Satan lui-même, que de la grandeur de nos misères secrètes.

En Hitler, le Diable avait trouvé l’alibi le plus populaire qu’il eût jamais imaginé. C’est une partie perdue, mais que lui importe ? Il sait qu’il a le temps pour lui, si Dieu garde l’éternité.

Quel sera le nouveau plan stratégique du Malin ? Comment va-t-il tirer de sa défaite les avantages qu’il ne pouvait attendre d’une victoire par délégation ? Voyez-le, qui se frotte les mains. La paix, pour lui, n’est pas le malheur que l’on croit. C’est le temps où l’esprit va reprendre ses droits, pensent les hommes. Mais quand je suis fort, dit St Paul, c’est alors justement que je suis faible…

Si nous avons saisi le geste intime, le mouvement, la structure [p. 71] du mal, nous pouvons désormais prévoir le déroulement fatal du siècle — et le miracle continu de la charité sera seul cause d’une création de liberté qui le démente.

Après Hitler, après la guerre et la victoire, les peuples de la terre vont s’éveiller dans un lendemain d’ivresse, une gueule de bois mondiale. — Que se passe-t-il ? J’ai trop bu cette nuit. Coups et blessures, une grande violence sévissait.

Je me réveille dans l’écœurement, et la médiocrité quotidienne m’attend comme une chemise douteuse sur le dossier de ma chaise. Tout me dégoûte. Pour guérir cette nausée, il n’y aurait rien de tel qu’un reste de bouteille… Combien de peuples voudront boire encore ? Encore un petit coup de dictature, juste assez pour se remettre sur pied…

Viendront alors les grands Dieticians. Ils prescriront divers régimes : régime d’autorité pour nations convalescentes relevant d’une intoxication totalitaire ; régime de la bouteille de lait distribuée par l’État pour peuples relevant de la famine ; régime clérical modéré pour démocraties non-communistes ; un peu d’American way of life pour les pays latins, un peu de diplomatie vaticane pour les pays germaniques et anglo-saxons ; un peu de soviétisme pour les autres. Dans l’ensemble, un régime politique correspondant à la fatigue, à la sous-résistance, au scepticisme général, combinés avec une espèce de soulagement physiologique.

Mais dans les peuples régnera l’Ennui.

Viendront alors les nouveaux prêtres. « Il faut une religion pour le peuple ». Entendons : pour qu’un peuple subsiste. Toute la sociologie moderne le prouve. À son défaut, Hitler l’aurait fait voir par le moyen de cette religion synthétique (comme le caoutchouc) que fut le national-socialisme. Je ne parle pas ici du Christianisme, mais de la religion en général comme phénomène humain, cause et produit de toute communauté [p. 72] vivante. Je parle d’un instinct aussi fondamental et naturel que la sexualité. Il est incontestable que le rationalisme9 a déprimé depuis des siècles le sens religieux des Occidentaux. Car non content de combattre et d’évacuer les coutumes religieuses périmées (c’était son droit et son devoir), il s’est méthodiquement refusé à laisser naître des coutumes nouvelles (en ceci protestant, mais sans la foi). Or les coutumes religieuses quelles qu’elles soient, sacrifices, fêtes, orgies ou jeûnes, disciplines morales ou mystiques, prières ou rites, sont les moyens qu’a trouvé l’homme pour capter ses puissances obscures et les ordonner à des fins tantôt pratiques tantôt transcendantales. Canaux exutoires ou écluses, elles assurent la circulation entre l’Inconscient collectif et l’activité quotidienne. Condamnez-les et vous créerez une sécheresse générale, nécessairement suivie d’une rupture de digues et de l’irruption catastrophique des forces sombres dans la cité. La raison peut nier ou négliger ces forces, elle ne peut pas les enchaîner. Si elle détruit tous les moyens connus de les apprivoiser, et prohibe la recherche hasardeuse de moyens nouveaux, elle fait lever des monstres autour de nous. Imaginons une similitude assez exacte : si nos animaux domestiques se révoltaient soudain, nous attaquaient, exigeaient que nous les adorions : leur révolte serait notre carence.

Le rationalisme régnant a pu produire des avions en masse et par ce moyen-là venir à bout d’Hitler ; mais il ne pourra prévenir la multiplication prochaine d’autres symptômes de la même névrose. Tout porte à croire que nous allons entrer [p. 73] dans une ère de religions aberrantes. Ou comme le dit une grande légende indienne, dans l’ère de l’Accroissement des Monstres. Les pires sottises et les thaumaturgies les plus grossières sont destinées à susciter dans l’après-guerre l’enthousiasme éperdu des foules. Et les calculs politiques les plus sains des réalistes et des experts seront vidés d’un coup par ces lames de fond.

Certains intellectuels incrimineront alors l’instinct religieux, cette « survivance ». Et nous lirons encore des jérémiades sur le déclin de l’esprit critique et l’abandon des grands principes. « C’est inconcevable ! » opineront-ils, les bras au ciel. Mais c’est très simple. Un homme qui meurt de faim mange n’importe quoi pour tromper sa faim, faute de mieux. La raison n’ose pas dire qu’il a tort d’avoir faim. Dira-t-elle qu’il a tort d’avoir soif de religion ? De tromper cet instinct rendu furieux par des siècles de privation ? Elle dénoncera vainement des délires collectifs dont elle sera la première responsable, aussi vrai que le régime de la prohibition fut responsable des méfaits de l’alcool frelaté, en Amérique.

Viendront les remous de la dictature. Viendront les grands Dieticians. Viendront les Nouveaux Prêtres. Viendra la paix.

Et peut-être vient-elle pour des siècles. (Il y aura trop d’avions du même côté). Mais comment l’homme compensera-t-il l’absence de guerre ? Voici la tragédie nouvelle : nous avons tout prévu contre un futur Hitler, rien contre son absence, pourtant certaine. Et c’est la chance du Diable pour demain.

Hitler battu, nous n’aurons plus d’Ennemi10. Une dimension [p. 74] de la vie nous fera défaut. Imaginons les conséquences de cette déception planétaire.

Le seul type d’héroïsme que l’Occident ait su concevoir (depuis qu’il n’allume plus de bûchers pour les chrétiens, et que ceux-ci tolèrent les hérétiques) c’est la mort sous les balles pour la Patrie ou le Parti. S’il n’y a plus de guerres, qui fera des héros ? Qui réveillera le sens du sacrifice ? Pour qui ? Pour quoi ? Jamais l’humanité ne fut moins préparée pour la paix, car jamais elle ne fut plus dépourvue de respect pour les vertus que l’esprit seul sait porter jusqu’au paroxysme. Et comment vivre s’il n’y a plus de paroxysmes ?

La guerre était pour nous la grande permission, le grand ajournement de nos problèmes, la justification par l’opinion publique de l’irresponsabilité universelle. Nous l’aimions sans le savoir, pour une raison précise : elle était l’état d’exception proclamé sur la terre entière et dans tous les domaines de l’existence publique. Elle figurait pour nous l’équivalent de la Fête chez les peuples anciens, elle en avait les attributs les plus aisément reconnaissables : renversement des lois morales (tu tueras, tu voleras, tu diras de faux témoignages, avec honneur) ; suspension du droit ; dépenses sans limites ; sacrifices humains ; déguisements ; cortèges ; déchaînement de passions collectives ; disqualification temporaire des conflits individuels. Je parle d’un état d’exception comme on dirait état de siège ou état de grâce. Telle la Fête chez les primitifs, la guerre était le « grand Temps » de l’humanité moderne, la seule excuse que notre esprit pût accepter pour suspendre le cours d’une existence de plus en plus conforme aux prévisions des grandes compagnies d’assurances.

Quelle fête immense faudra-t-il à ce siècle pour lui faire oublier son goût de la guerre ? Quels drames nouveaux pour [p. 75] remplacer, sur la scène vide, l’Ennemi déchu ?

Les maîtres de la politique mondiale ont sans doute un plan dans la tête : ils prescriront d’abord les régimes que j’ai dit, puis ils nous offriront progressivement des programmes rationnels d’abondance, dans l’idée générale d’endormir les peuples, les classes ou les individus qui seraient tentés de causer quelque turbulence.

C’est calculer sans l’homme, sans son humanité, sans son délire — sans la nécessité vitale et créatrice des grands délires qui rythment notre Histoire.

Le Diable, admettons-le, n’est pas si court de vue. Il n’oublie pas que l’homme a toujours su produire les ingrédients indispensables à sa torture, à sa grandeur, à son orgueil de créature faite à l’image de Dieu et qui veut s’emparer du Ciel.

Le Diable a tiré bon parti des égarements rationalistes de l’Occident, maître du monde depuis des siècles. Il n’a rien perdu à cette crise de compensation délirante que fut la première guerre totale et planétaire. Il va se baigner avec délices dans la grande confusion religieuse qui marquera la paix du xxe siècle.

Un des dilemmes fameux de notre temps fut posé aux Allemands par Goering : c’était du beurre ou des canons. Ils choisirent les canons, plus excitants. Les maîtres de la paix paraissent bien décidés à nous offrir du beurre à satiété. Mais nous serons occupés à fabriquer des monstres. Non point parce que nous sommes méchants, mais parce que nous sommes créateurs. Quand les usines de canons et d’avions auront fermé leurs portes ou feront des frigidaires, nous entrerons dans l’ère de la Gnose moderne.

Cette réaction religieuse, déterminée par une dialectique irrésistible, menace d’être aussi meurtrière, en fin de compte, [p. 76] que la névrose créée par le rationalisme. (Mais l’homme tient à varier ses plaisirs, ou les prétextes du plaisir). Elle risque de nous priver des secours de la raison, comme celle-ci nous avait privé des secours de la religion. Après avoir eu mal à droite, nous aurons mal à gauche — c’est la dialectique de l’Histoire — faute de concevoir un équilibre. Le Diable prétendra nous faire choisir follement entre les deux moitiés de la réalité, entre la tête et les entrailles, entre conscience et inconscient. Alors que la sagesse voudrait une conscience avertie de notre nature, réglant le jeu, oui, mais en tenant compte de tous les éléments en jeu. Le Diable nous dira : il faut choisir. Nous choisirons sans doute la folie, au sein du monde le plus rationnellement organisé.

Que deviendra, dans l’ère gnostique, le christianisme ? J’imagine que Satan va nous offrir un choix considérable d’Antéchrists. Tout, et n’importe quoi, sauf l’Évangile et la sobriété de la Croix. Et si le Diable échoue dans certains peuples, dans certains groupes, dans certaines âmes, il nous dira : « Faisons au moins du christianisme une religion comme toutes les autres, un écran entre l’homme et Dieu, une fantasmagorie psychologique où l’homme n’adore que son propre reflet. » Ce sera le temps de regretter les dictatures qui tuent les corps mais qui ne peuvent rien faire de plus…

Ces remarques et prophéties ne changeront pas le cours des choses. Mais l’un des grands plaisirs de l’homme est de prévoir. Il s’imagine, et je ne sais s’il a tort, que la lucidité peut garantir l’intégrité de sa personne, et sinon son bonheur, du moins le sens pur de sa vocation.