[p. 11]

Introduction

Celui qui cherche un homme et ne trouve qu’un auteur : est-il déçu par l’homme ou par l’auteur ? Il est déçu par la relation de l’un à l’autre. Par l’homme insuffisant qui se révèle dans l’auteur, donc par l’auteur aussi, qui révèle trop peu d’homme.

On cite ordinairement la phrase des Pensées pour établir entre l’homme et l’auteur une distinction au détriment du second. On estime qu’un auteur en général vaut moins qu’un homme en général ; qu’il est, dans l’homme, la part de l’artifice et des apparences trompeuses. Mais au fait, rien n’est moins trompeur qu’une apparence concertée ; rien n’avoue mieux l’homme authentique, c’est à dire la combinaison de ce qu’il est et de ce qu’il se veut. L’homme sans son œuvre n’est pas vrai, de même que l’œuvre sans son homme reste un beau piège à psychologues. Les séparer d’abord pour mieux les comparer, c’est créer le type même du sophisme, un problème de la forme et du fond, un problème de la poule et de l’œuf : lequel des deux a commencé ? Tenons-nous en à la réponse, toute goethéenne en son humour, de l’essayiste Rudolf Kassner1 : « Je laisse le problème au stade du drame entre la poule et l’œuf, le sujet et l’objet, et je [p. 12] ne vais pas chercher sous la forme — car il n’y a pas de drame sans forme et réciproquement. »

Comment pourrait-on voir l’être d’un homme hors de ses manifestations ? Si donc je m’intéresse à ce qui est vrai dans l’homme, c’est dans son œuvre qu’il me faut le chercher. Car toute œuvre est le témoignage d’un drame entre l’homme et lui-même, elle est ce drame, rendu visible, et c’est dans le drame qu’existe la vérité totale d’un être. Dans ce témoignage des formes, chercher l’homme, c’est tenter de surprendre la personne. Voir des formes, épouser des rythmes — qu’ils soient de verbe ou de pensée — c’est percevoir les résultats momentanés et mesurer le degré de tension du combat spirituel où l’homme devient personne, et « s’autorise » d’une vocation unique.

Pourtant, ces témoignages visibles et tangibles restent, par là-même, équivoques. Et cela tient à la nature de la personne qui s’y révèle.

S’il est vrai que la personne pure consiste dans la pure coïncidence d’une vocation et d’un individu ; et si notre personne toujours impure consiste dans l’approche d’une vocation qui s’empare d’un individu pour orienter ses données naturelles vers des fins révélées par l’Esprit, il est bien clair que la personne, pure ou impure, ne sera jamais visible en soi. Car des protagonistes de ce drame, l’un seulement tombe sous notre sens : c’est l’individu [p. 13] naturel. Encore n’est-il guère isolable de cette œuvre où l’« autre » l’engage. Finalement nous ne voyons que l’œuvre, c’est-à-dire le champ clos de la lutte.

Nous ne serions assurés de voir la personne intégrale dans ses actes, que si nous étions assurés d’une parfaite identité entre les gestes de l’individu et les appels de sa vocation (encore faudrait-il croire cette vocation…). Nous voyons au contraire une lutte, des résistances et des coups bas. Toutes les personnes humaines sont équivoques, inadéquates et dramatiques.

Mais alors la personne absolue ne serait-elle qu’un mythe, une nostalgie, une extrapolation présomptueuse, ou simplement une traduction en bon français de ce que Freud appelle le « surmoi » ? A-t-elle jamais existé dans l’histoire ? Un homme a-t-il jamais reçu le don terrible d’incarner sans le moindre défaut la Parole qui était sa vraie vie, sa vocation, sa fin dernière ?

Jésus-Christ est cet Homme, et c’est pourquoi sa réalité historique, telle que l’atteste l’Évangile, nous apparaît foncièrement inconcevable. Et les disciples mêmes, qui le voyaient au milieu d’eux et le touchaient, ne pouvaient croire à cette Personne. Ils voyaient et touchaient l’individu Jésus, le charpentier de Nazareth. Ils connaissaient aussi sa vocation, annoncée par les Écritures et désignée du nom de Christ. Mais ce que « la chair ni le sang », ni la raison qui entend les dominer, ne pouvaient croire et contempler, c’était l’identité parfaite de Jésus-Christ, en une Personne. À tout jamais, pour l’homme de chair et de raison, ce trait d’union reste impensable, cette identité [p. 14] scandaleuse. Folie pour les Grecs, dit saint Paul, et scandale pour les Israélites. Un jour Jésus demande à ses apôtres : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » Simon Pierre répondit : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Jésus, reprenant la parole lui dit : « Tu es heureux, Simon, fils de Jonas, car ce ne sont pas la chair ni le sang qui t’ont révélé cela, mais c’est mon Père qui est dans les cieux. » (Matt. XVI, 15-17)

De même que la foi seule peut reconnaître la vocation du Christ incarnée dans Jésus, la foi seule peut nous révéler notre vocation singulière, dans le temps qu’agissant par nos mains, elle nous personnifie à notre tour. Ainsi notre personne nous demeure cachée — demeure « cachée avec le Christ en Dieu » — et ce n’est qu’aux yeux de la foi que certains de nos actes apparaissent comme attestant notre obéissance à l’Éternel. Cependant que l’analyse positiviste pourra toujours attribuer à ces actes des déterminations purement humaines. Mais si notre personne reste à nos propres yeux un mystère et une promesse, qu’en sera-t-il aux yeux d’autrui ? Et de quel droit prétendrons-nous discerner dans une œuvre écrite les témoignages d’une vocation qui reste, par essence, incomparable ?

Supposons le problème résolu. Connaître la grandeur unique d’une personne, c’est d’abord mesurer les tensions singulières au sein desquelles elle apparut ; c’est approfondir les données de l’individu qui la subit ou qui l’accepte, [p. 15] mimer en soi certains de ses efforts, entrer en sympathie, de préférence peut-être, avec ce qui nous déconcerte en ses démarches. En un mot c’est l’aimer. Réinventer son jeu. Tâche impossible, si les œuvres de cet homme, et en particulier son œuvre écrite, ne venaient soutenir l’entreprise. Et c’est pourquoi, dans ces études de la personne, je m’attache à des écrivains. Il est clair qu’ils ne détiennent pas un privilège particulier, mais ils ont témoigné de leur identité par certains documents précis, dont le charme et l’audace me guident : je connais bien les règles de ce jeu, ses difficultés sont les miennes. Je puis donc essayer quelques-uns de leurs coups, les plus faciles parmi ceux qu’ils m’indiquent. Serait-ce assez pour les juger ? Qu’ils aient gagné ou perdu leur partie, ils ont été plus loin que je n’irai jamais : c’était leur jeu, et leur enjeu vital. Comment juger ? Comment prendre ces vies plus au sérieux qu’ils ne les prirent eux-mêmes ? Me voici rejeté dans mon incertitude… Et cependant cet exercice de sympathie m’a rendu plus conscient de moi-même. J’ai reconnu, ici ou là, sous les espèces d’un tour de phrase ou de pensée, quelques moments d’un drame secrètement familier. Ces formes, ces formules, elles me parlent, m’expriment. Elles ont dû naître, sous la main de leur auteur, d’un mouvement de foi ou de doute analogue à ceux que je vis.

L’Esprit seul reconnaît l’Esprit, mais certains signes matériels nous serons toujours nécessaires pour fortifier et pour nourrir ses intuitions. Avec leur aide, je pourrai désormais pressentir, dans une œuvre qu’ils jalonnent, [p. 16] l’orientation secrète, la cohérence intime, l’identité dans les contradictions qui trahit l’existence de la personne.

Il me semble que toute incarnation d’une pensée dans une vie ou d’une vocation dans un individu « figure » la synthèse en un seul être, en un seul acte, en une seule œuvre, de deux natures distinctes ou même contradictoires, d’une forme et d’un agent transformateur, d’une résistance et d’une activité dont le conflit ne peut se résoudre que par le fait d’une création. La personne se connaît elle-même dans les actes par lesquels elle assume en unités sans précédents, et qui deviennent fait accompli, des incompatibles donnés. Cette manière de saisir et de créer des relations par nul autre prévues, voilà précisément ce qu’on peut appeler le style « personnel » d’un auteur, ou d’ailleurs de n’importe quel homme responsable de son existence. Il s’agit là d’un phénomène qui déborde dès l’origine le fait d’écrire, le style au sens étroit. Il s’agit là d’une équation fondamentale de l’exister, dont la critique personnaliste a pour objet de rechercher les éléments dans toutes les formes élaborées, — éthiques, politiques, artistiques…

C’est ainsi que j’ai cherché dans les œuvres d’un Goethe, d’un Kierkegaard, ou d’un Luther, les données « personnelles » dont la mise en tension a pu produire les formes qu’on y observe. Ce sont moins les idées qui m’intéressent, que le drame qu’institue chez un homme l’information [p. 17] progressive d’une idée, c’est-à-dire son actualisation. Je crois que l’homme ne vaut que par ce qui l’attaque, le provoque à se dépasser, et manifeste ainsi son être véritable, l’intention de son existence.

La magie et le germanisme surmontés, ordonnés et mis en valeur (au sens nietzschéen de ce terme) par une volonté d’agir dont la victoire est attestée dans Faust, — c’est cela que j’appelle Goethe.

L’opposition de la forme du monde et de l’esprit qui la transforme ; l’opposition du solitaire et de la foule, à l’intérieur même de l’individu ; l’attestation des exigences d’une foi qui paraît incommensurable avec la vie organisée par la sagesse goethéenne, — c’est le contenu d’un message qui ne pouvait trouver sa forme achevée que dans le fait irrécusable d’un martyre. Telle fut la vocation de Kierkegaard.

L’angoisse devant une culpabilité qui lui demeure indéchiffrable, l’insupportable et trop lucide hésitation de l’homme placé devant « l’absurdité » du transcendant, c’est la personne essentiellement énigmatique de Franz Kafka ; le négatif, en quelque sorte, d’une vocation.

Le triomphe d’une parole mortelle et salutaire sur un individu puissamment naturel, c’est l’acte autorisant la doctrine de Luther.

La lutte d’un créateur contre l’automatisme, de l’authenticité contre les conventions, et de l’élémentaire contre l’artificiel, c’est le langage et le visage de Ramuz. C’est proprement, sa « raison d’être ».

Ces cinq figures sont disparates, non seulement dans [p. 18] leurs apparences. Et leurs rencontres dans ces pages ne sauraient être justifiées qu’à titre, si j’ose dire, de métaphores critiques, par là même significatives du vrai sujet de cet ouvrage : « L’homme étant donné, dit Claudel, pour inventer une raison commune à des termes infiniment distants et multiples. »

« Un homme d’esprit, — lit-on dans Kierkegaard — disait qu’on pouvait répartir l’humanité en officiers, femmes de chambre et ramoneurs. À mon sens le mot n’est pas seulement spirituel, il est profond, et il faut un grand talent spéculatif pour donner une meilleure division. Quand une classification n’épuise pas idéalement son objet, n’importe laquelle lui est en tous points préférable, parce qu’elle a l’avantage de mettre l’imagination en mouvement. » Voilà bien le seul avantage que je sois raisonnablement en droit d’attendre de la publication d’un tel recueil.

Et cependant, il me semble, après coup, que tout n’est pas fortuit dans mon sommaire.

Parmi les écrivains dont la pensée a transformé les données de nos vies, je distingue deux grandes familles. Les uns n’agissent que par le contenu objectif de leurs théories, non par leur style, indifférent. Tels sont Hegel, Marx ou Sorel. Au contraire, un Pascal, un Kierkegaard, un Rimbaud agissent bien moins par la vertu de leurs conclusions que par celle de leur drame personnel, rendu [p. 19] sensible par les tours et par l’allure de leur pensée. Seuls, les auteurs de cette seconde famille m’ont arrêté, pour me faire repartir dans mon sens. Et c’est l’une des raisons de mon choix. L’autre est, que tel un chevalier du Temple, je ne me suis accordé le droit de chasser qu’un gibier léonin. Sans oublier d’ailleurs que, selon le mot de Luther, nous croyons jouer à la chasse quand, bien souvent, c’est nous qui sommes chassés !

Et ceci sera plutôt une manière de post-face : je n’ai pas fait de la critique dans cet ouvrage, mais des exercices spirituels. Qu’ils soient d’un accès difficile appartient à la loi du genre. Que leur ton soit parfois tendu appartient à la nature même du sujet que j’ai embrassé : la tension créatrice des personnes. Je n’offre au lecteur qu’un effort. Je lui demande d’éprouver certains rythmes dont l’ampleur ou l’élan propagent un pouvoir. Initiation au drame dont, maintenant c’est à nous d’être les personnes. Incipit tragœdia !

Août 1939