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VII
Tout est changé, personne ne bouge

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Vos objections à ma thèse sur l’armée et la mort de la guerre militaire, m’obligent à vous demander de relire mes lettres. J’avais tout réfuté d’avance. Mais je m’aperçois que votre attitude est plus sentimentale que réaliste, et qu’en vertu de cette disposition, c’est le ton de ma correspondance qui a seul agi sur vous, et non mes arguments.

Vous me reprochez d’exagérer, et de porter « à la légère » des jugements fort graves en vérité. Je crains que nous n’ayons plus la même notion du sérieux et de la gravité. Vous êtes encore préatomique. Ce n’est pas seulement un océan, mais toute une ère qui nous sépare… Non, c’en est trop ! Écoutez-moi, venez ici et regardez avec moi.

Quand je vois que tout est changé dans notre monde depuis Hiroshima, et que cependant les responsables du sort commun agissent exactement comme d’habitude, c’est-à-dire peu ou pas du tout ; quand je vois que le ciel bleu ne promet plus que la mort instantanée pour des millions, et que cependant le Sous-Comité judiciaire du Congrès américain [p. 66] discute encore la question de savoir si la guerre a pris fin légalement le 14 août ou le 2 septembre ; quand je vois les savants unanimes déclarer qu’il n’existe pas de défense imaginable contre un raid atomique, et que cependant les généraux réclament au nom de la patrie la conscription obligatoire ; quand je vois les ruines de l’Europe, et que cependant on y fabrique des armes et on y coud des uniformes, au lieu de rebâtir des maisons et de vêtir ceux qui sont nus ; quand je vois la guerre et que chacun s’y prépare ; quand je vois que tout le monde voit cela comme moi, et que personne ne hurle : aux fous ! hommes d’État, généraux, parlementaires, économistes, radoteurs à gages, ils sont tous fous, ne les écoutez plus ! — quand je vois que si je dis tout cela, les gens sourient et trouvent que j’exagère, eh bien, chère amie, je souris. C’est ma manière nouvelle d’être sérieux.

Voulez-vous que je pleure toute la journée, que je rugisse pendant la nuit, et que je dévore les tapis ? Voulez-vous que je prenne des airs ? Ou que j’écrive avec un style pesant de politicien et une logique de militaire des articles mesurés sur la folie du siècle ? Ce n’est pas une folie furieuse, hélas, il s’en faut de [p. 67] beaucoup. C’est une léthargie de l’âme accompagnée de bavardage sentencieux, qui rappellerait l’état de la société française à la veille de la Révolution. Tout le monde voit les abus, le danger imminent et l’incapacité des dirigeants. Mais quand on le dit, on provoque le sourire ou des mines vaguement étonnées. — Qu’avez-vous à mettre à la place ? — D’abord voyons clairement la situation. — C’est tout vu, nous y sommes, quel est votre système ? — Cherchons ensemble… — Oh l’ennuyeux ! Depuis le temps qu’on en parle de cette bombe atomique. Vous n’auriez pas d’autres sujets moins assommants ? — La mort subite, si vous voulez, et la liquidation en gros de l’humanité ! — Je vois que vous n’êtes pas trop sérieux.

Notez que je flatte beaucoup, dans ces répliques, mon interlocuteur fictif. En fait, le dialogue tourne court sur une allusion aux experts ou aux complexités de la politique, je n’y entends rien ni vous non plus, et j’ai des rendez-vous urgents.

Mon rendez-vous à moi est pris avec l’époque. Je vois que la mort en masse l’attend d’une heure à l’autre. Si elle s’en moque, que voulez-vous que je fasse ? Je vous écris pour m’amuser. Je pense que si vous êtes encore [p. 68] sérieuse et me reprochez ce ton « badin » — merci — c’est que vous n’avez pas bien saisi la situation, qui est la suivante :

Guerre. Les armées de terre et de mer seront privées de ravitaillement et immobilisées en moins d’une heure. Elles ne serviront donc à rien. Mais on vote des budgets militaires, on discute la couleur des parements, et l’Amérique parle d’établir la conscription obligatoire.

Politique. La victoire sur les totalitaires de nuance fasciste a mis au pouvoir dans le monde entier les totalitaires de nuance démocratique et soviétique. Quelques détails de terminologie les séparant encore, ils ont décidé de se battre, mais chacun pense que l’autre ne s’en doute pas. Ils parlent tous de paix, et se disputent des bases qui ne peuvent servir à rien, si ce n’est à faire la guerre. D’ailleurs, ils déplorent tous la dernière guerre, qui les a tellement affaiblis pour la prochaine.

Progrès. Un hebdomadaire américain a posé récemment la question : « Quel est le but de la science ? Faire sauter le monde ? Si les savants pensent vraiment ce qu’ils nous disent, le progrès scientifique est en vue de son terme. »

Vous trouvez que c’est le moment d’être sérieux ?