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I

La nouvelle

Je vous écris des bords d’un lac où vit encore, au plus secret des bois, l’esprit d’Œil-de-Faucon et du Dernier des Mohicans. L’onde en est bleue comme dans mes souvenirs des lacs de Suisse et du Tyrol. La grande galerie ouverte où je suis installé, à l’ombre d’un rideau de pins qui sépare seul la maison du rivage, domine une jetée de bois, où parfois vient accoster en silence un canoë dont la rameuse est lasse. Vous ne sauriez imaginer lumière plus heureuse, ni plus paisible espace. Il paraît qu’il faisait ce temps-là, l’autre jour, à Hiroshima.

Hier, j’ai ramené le journal du village, et je l’ai lu presque en entier tout en marchant, [p. 8] malgré les petites mouches harcelantes qui volent devant vos yeux par les jours de chaleur. Tout le monde est accouru sur la galerie, à la nouvelle, et j’ai dû raconter l’histoire comme si je revenais d’Hiroshima, comme si j’en étais responsable.

À minuit, nous en parlions encore. Le choc nous avait jetés dans l’élucubration, plutôt que dans la terreur ou la méditation. (Cette réaction, je le crains, va se généraliser.) Et chacun s’efforçait de montrer que l’événement ne le prenait pas au dépourvu.

— Rien de neuf en somme, disait le docteur, par pose, du ton qu’il eût diagnostiqué une bronchite simple, rien qu’une invention mécanique permettant d’appliquer pratiquement une série de résultats acquis depuis dix ans. — Je savais ! déclara le capitaine, avec cette simplicité exaspérante qu’affecte Sherlock Holmes devant Watson. Il nous donnait ainsi, d’un mot, la clé de ses mystérieuses disparitions dans le Sud-Ouest. L’une des girls avait lu un article sur l’automobile atomique dans un magazine du genre Look. La marquise s’écria que l’idée que nous mourrons [p. 9] tous dans une grande explosion la hantait depuis son enfance. (Elle est née dans un tremblement de terre.) — C’est sacrilège, ce qu’on vient de faire, ajouta-t-elle. On a touché au secret du monde. On a piqué le mystère en plein plexus solaire… Il va se venger ! Notre peintre surréaliste voulut bien s’interrompre dans un problème d’échecs, pour remarquer que la bombe confirmait son point de vue : la science n’est qu’une mythologie, ses lois et sa matière elle-même sont de purs mythes, et n’ont ni plus ni moins de réalité que les conventions d’un jeu quelconque. — N’empêche que la bombe a éclaté au moment prévu ! remarqua le docteur. — La belle preuve, répliqua le peintre. On avait tout arrangé pour cela ! Quant au jeune poète dont vous avez lu les premiers essais (La Mort lente) il avait disparu dans les bois et nous revint au bout d’une heure, pâle et défait, disant que sa vie n’avait plus de sens. Les girls, enfin, parurent émues. C’est le moment que je choisis pour parler d’homéopathie. Vous savez que c’est un de mes dadas.

[p. 10] Ma thèse est simple.

Qu’est-ce que l’homéopathie ? L’action d’un remède matériellement absent. Qu’est-ce que la bombe atomique ? L’action d’un point de matière subitement absent.

Je développai cette théorie aventureuse avec plus d’assurance que jamais, la Bombe autorisant toutes les hardiesses. Les médecins allopathes, disais-je, tout comme les artilleurs et bombardiers, sont de l’avis qu’en augmentant les doses on augmente aussi les effets. Dix pilules feront dormir dix fois plus vite ou dix fois plus profondément, dix tonnes d’explosifs feront dix fois plus de dégâts qu’une seule. Ce système matérialiste ne mène pas très loin. À la douzième pilule, le cœur flancherait ; avec douze tonnes, le bombardier ne pourrait plus décoller. L’homéopathe, lui, a renoncé à cette surenchère épuisante. Il ne croit pas à la vertu de la masse, mais bien à celle du retrait. Il prend un gramme de remède et le dilue dans cent litres d’eau ; puis il dilue un gramme de cette solution dans cent autres litres, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’à la nième opération on [p. 11] ne trouve plus trace du remède primitif, pas même une seule molécule. Il n’y a plus que de l’eau pure. Et cependant, cette eau n’est pas semblable à celle qui coule du robinet. Elle est modifiée par l’absence, on dirait presque par le souvenir. Elle a pris des propriétés toutes nouvelles du seul fait qu’on lui a retiré une substance qui d’abord lui avait été intimement mêlée. Vous voyez que l’homéopathie n’est pas un progrès sur la médication classique, mais un renversement total de ses notions. C’est la révélation d’un univers nouveau, où le moins va produire le plus, et où l’intensité ne dépendra plus de l’accumulation, mais au contraire de la subtilité poussée jusqu’à l’évanouissement. De même pour la bombe atomique : ce n’est pas une arme perfectionnée, c’est l’intrusion d’une manière toute nouvelle de traiter le monde où nous vivons. J’admire que la plus grande explosion de l’Histoire n’ait pas été provoquée tout bêtement par la plus grande masse d’explosif jamais réunie in the world, mais au contraire par la scission d’un point imperceptible à l’ultra-microscope. Voilà bien [p. 12] l’événement, voilà la nouveauté, et l’une des grandes dates de la terre : ce n’est qu’un rien qui s’est défait.

Le docteur n’avait pas attendu que j’en fusse arrivé à cette formule frappante pour donner tous les signes d’une irritation incompressible. Il a fini par me traiter de littérateur, ce qui dans la bouche d’un savant signifie : prétentieux imbécile. J’ai répliqué que la technique littéraire comporte un procédé nommé comparaison, dont la portée échappe à la science vulgaire. J’ai méchamment ajouté que les médecins n’avaient pas lieu de le prendre de si haut, puisqu’ils sont notoirement incapables d’expliquer le rhume de cerveau, et bien entendu, de le guérir. L’argument ne vaut rien, mais il était minuit, et les rieurs sont allés se coucher chacun de son côté, et sur sa position.

Ce matin, le docteur a voulu se rattraper. Nous prenions le breakfast sur la jetée. Conduit semblait-il à deux rênes par une superbe blonde quasi nue et dressée sur ses skis dans l’écume, un canot moteur fendait l’onde et vint faire une large embardée tout près de [p. 13] nous. « Voilà la bombe anatomique ! » cria le docteur tandis qu’une vague submergeait la jetée, dispersant les assiettes et les œufs sur le plat. — Si vous me payez un nickel à chaque fois que cette plaisanterie sera publiée, lui ai-je dit, je vous parie mille dollars que je les gagne en un an.

Privés de petit déjeuner, nous avons vainement tenté l’analyse étymologique et comparée d’anatomie et d’atome.

Ma lettre vous paraîtra frivole, je le crains. Mais l’événement, il faut l’avouer, dépasse les limites de la décence. Il nous laisse comme privés de réflexes, moins inquiets qu’excités, et hilares par nervosité. Quelle que soit d’ailleurs l’attitude qu’on juge bon d’adopter en sa présence, il la ridiculise sans espoir. Puisse la disparition de mon sérieux habituel vous faire sentir, par homéopathie, la gravité de ce qui vient de se passer. Je ne la pressens encore qu’à peine, pour ma part.