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X

La tâche politique du siècle

Comme la paix, chère amie, serait monotone s’il n’y avait pas les menaces de guerre ! Et que ferions-nous sans la Bombe ?

Depuis des mois, les grandes manchettes sur huit colonnes ont disparu de la première page des journaux américains. Libéré de la pression d’une actualité haletante qui renouvelait chaque matin depuis six ans ses énormes péripéties, l’esprit se sent soudain menacé d’ennui. Mais en même temps, c’est comme s’il s’éveillait d’une longue torpeur stupéfiée. Le temps de réfléchir est revenu. S’il n’y a rien dans le journal, cherchons dans notre tête. Nous y trouverons d’abord une [p. 63] grande question : qu’est-il donc sorti de cette guerre ? Quelles nouveautés ?

Aucune, répondent beaucoup. Rien que du négatif : l’écrasement matériel des Nazis, et des ruines.

Trois grandes nouveautés, répondrai-je au contraire. Le triomphe d’un régime. Une idée. Et une arme.

Ce régime, c’est la démocratie, que plus personne qui compte n’ose attaquer, et dont toutes les puissances dignes du nom se réclament aujourd’hui par les bouches officielles.

Cette idée, c’est l’unité des peuples de la planète, c’est le rêve d’un gouvernement planétaire, c’est la « pensée globale » comme disent les Anglo-Saxons.

Et cette arme, c’est la bombe atomique.

Or remarquez que la démocratie triomphante (en théorie), l’idée planétaire, et l’arme vingt mille fois plus puissante que toutes les autres, jouent dans le même sens, se prêtent appui, et se renforcent mutuellement. Voici comment.

Un gouvernement mondial court deux risques [p. 64] principaux : celui d’être trop faible pour gouverner effectivement, et celui d’être trop fort pour que survivent les libertés nationales ou régionales. Mais si ce gouvernement devient seul détenteur de la bombe atomique, il se voit doté du même coup d’une arme proportionnée à l’ampleur de sa tâche, qui est de faire la police des nations ; et d’une arme qui par nature serait démesurée pour un seul peuple, tandis qu’elle devient effective à l’échelle planétaire, précisément. Voici donc le danger de faiblesse écarté. D’autre part, le triomphe universel du principe démocratique fournit une garantie de contrôle des autorités élues, et diminue le danger d’un coup de force opéré contre le pouvoir international par une des nations constituantes : la guerre ne vient-elle pas d’éliminer les dictatures impérialistes ?

Ces trois nouveautés, ces trois grands résultats de la lutte dont nous sortons, semblent donc converger vers un seul et même but, indiquer une seule et même voie, une solution proche et définitive des conflits internationaux. L’idée, la nécessité et la possibilité [p. 65] pratique d’un gouvernement fédéral de la planète nous sont apparues simultanément. Elles se proposent à l’esprit avec tant de clarté qu’on est tenté d’y voir l’indication d’une fatalité : il n’est pas d’autre voie praticable, la raison nous pousse à la suivre, nous devons donc arriver très vite au but…

Telles sont les perspectives théoriques. L’histoire n’en a pas connu de plus vastes, ni de plus pacifiantes. Mais l’histoire nous apprend aussi que l’homme est stupide et mauvais, qu’il a peur de voir grand, et qu’il préfère en général ses vieux litiges locaux, qu’il appelle intérêts, à ses vrais intérêts, qu’il appelle utopies.

La grande tâche politique du siècle, dans ces conditions, paraît claire.

Il faut d’abord dresser devant les peuples une vision simple des possibilités d’union mondiale qui sont ouvertes désormais. Et il faut insister sans relâche sur le fait que cette solution revêt un caractère de destinée : tout nous y mène, et tôt ou tard elle s’imposera, malgré nous si ce n’est par notre action.

Ensuite, il s’agit de combattre les obstacles [p. 66] à cette union. Ils sont dans l’étroitesse de nos esprits, non pas dans la raison, ni dans les faits. Au premier rang, je ne manquerai de vous désigner le nationalisme en plein essor, contre-coup fatal de la guerre, et fièvre spécifique des grandes démocraties physiquement ou moralement déprimées. Je parle surtout pour vous, Européens, que je vois de loin si enclins à confondre la rigueur de l’esprit avec l’avarice de l’imagination, l’honneur d’une culture avec ses décrets d’exclusive, et la conscience de soi avec la méfiance d’autrui, voire l’hostilité et le mépris. Car c’est de toutes ces confusions que se nourrit le virus nationaliste.

Et maintenant, fâchez-vous et répondez.