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V

Ni secret, ni défense

Les hommes d’État, les généraux, et quelques vulgarisateurs en mal d’idées, ont trouvé deux moyens d’esquiver la question posée par la bombe atomique. Ils essaient d’enchaîner le monstre avec des agrafes de dossiers : c’est un secret que nous garderons, c’est un dépôt sacré, disent-ils. Et sans l’avis d’aucun savant autorisé, ils parlent de défenses possibles, si toutefois on leur laisse le commandement.

Je leur oppose le meilleur analyste des choses militaires dans cette guerre, et le corps unanime des savants.

M. Hanson W. Baldwin l’a fort bien expliqué dans le N. Y. Times : le seul et vrai secret de la Bombe atomique réside dans la [p. 35] puissance industrielle de l’Amérique. C’est assez dire qu’il n’est que temporaire. Quant au secret technique de la détonation, dans quelques mois les Russes l’auront, et les Anglais, ou les Danois peut-être.

Et je ne connais pas un seul physicien qui n’ait nié, expressément, et en toute occasion publique, devant les journalistes ou le Sénat, l’existence actuelle ou possible de la moindre défense effective contre un raid atomique par surprise.

Voici cependant l’état de l’opinion américaine en cette fin d’année 1945. M. Georges Gallup vient d’établir que 71 pour 100 des citoyens de ce pays « refusent de livrer le contrôle de la Bombe aux Nations unies », cependant que la même enquête révèle que 65 pour 100 sont persuadés que « le secret ne peut être gardé ». D’où je déduis que la proportion des Américains raisonnables (j’entends capables de rapprocher deux idées et d’en tirer une conclusion logique), est entre 6 et 35 pour 100. Est-ce peu ou beaucoup pour un peuple ? Je n’en jugerais qu’après un essai en Europe.

[p. 36] Il est clair que l’opinion publique est égarée par sa foi dans la science, que les savants sérieux ne partagent point. On parle de radars omniscients, et de rayons qui feraient sauter la bombe tôt après son départ, chez l’adversaire. Mais quand bien même on inventerait ces procédés, leur mise en œuvre supposerait un état de mobilisation permanente qui, sous prétexte d’éviter la guerre, tuerait la paix. Une partie de la population serait employée à surveiller le ciel, l’autre partie à fabriquer les instruments et à payer les impôts nécessaires. Par crainte de mourir, plus personne ne vivrait.

La situation présente, en vérité, est bien plus folle qu’on ne l’imagine. Car non seulement nous sommes sans défense, mais encore le secret de la Bombe sera demain celui de Polichinelle, et enfin si quelqu’un nous attaque, nous ne saurons pas qui a tiré.

Supposez qu’un petit pays, disons la Suisse, manufacture une douzaine de bombes. Ce n’est pas une question d’argent comme on le croit — les grosses dépenses ont été faites par l’Amérique, pendant les recherches — [p. 37] mais d’ingéniosité et d’équipement technique, et vous savez que la Suisse possède tout cela. En fait, c’est à l’École polytechnique de Zurich que sont nés les travaux d’Einstein.

Supposez maintenant que ce petit pays, pour se tirer d’un mauvais pas, envoie deux ou trois bombes sur New York. (Je prends l’exemple le plus invraisemblable, pour qu’on n’aille pas y voir je ne sais quelle allusion à des circonstances trop réelles.) L’Amérique ne doute pas un instant que les projectiles ne viennent de Russie. Il est trop tard pour échanger des notes et des coups de chapeau haute forme. Voilà Moscou et Kiev en ruines dans les trois heures. Les Russes ripostent sur Détroit et Saint-Louis, et détruisent Londres par simple mesure de précaution. Et ainsi de suite : dans le langage technique, cela s’appelle chain reaction. En vingt-quatre heures, l’Occident a vécu.

Un éclair tombant du ciel bleu — l’expression est devenue si vraie qu’elle a cessé de nous frapper. Une apathie étrange me semble s’établir dans les masses comme chez ceux qui les mènent. Les Trois Grands sont [p. 38] presque d’accord pour renouveler leurs petites discussions. M. Truman ajuste ses lunettes et veille sur son « dépôt sacré ». Le monde n’a pas de gouvernement. Je ne suis pas sûr que les nations en aient. Et nous restons les bras ballants, pensant aux achats de Noël…

J’ai trouvé quelques paires de nylons. Je sens que vous allez me répondre.