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IV

Ni ange ni bête : ni gauche ni droite
(Fondements théologiques d’une action politique)18

En dépit de la vieille polémique des bien-pensants, il n’existe guère, parmi nous, de théoriciens du désordre. Toute doctrine sociale, aujourd’hui, fût-elle même la plus subversive, est la doctrine d’un certain ordre terrestre, d’un certain aménagement des activités, de la durée, des créations humaines. Tout ordre terrestre suppose une conception de l’homme, tel qu’il est ou tel qu’il devrait être.

Tel qu’il est : c’est la conception réactionnaire, ou statique, la politique de la contrainte armée, de l’ordre immuable, de la mesure (ou hiérarchie) sociale imposée. C’est une doctrine pessimiste, une politique de la camisole de force.

Tel qu’il devrait être : c’est la conception révolutionnaire, ou dynamique, la politique du devenir et de l’évolution fatale. C’est une doctrine optimiste, dont la mesure n’est pas dans le présent injuste, mais dans le futur libérateur. Politique millénariste.

[p. 80] À droite, on dit que l’homme est une bête, que c’est là son partage et qu’il faut s’y tenir. À gauche, on dit que si l’homme est une bête, son but est toutefois de devenir un ange.

Le christianisme intervient dans cette fausse symétrie avec une sorte d’humour transcendant, fort bien exprimé par Pascal : « L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête19. »

Qu’est l’homme ? Il ne se connaît pas. L’Évangile le révèle à lui-même, comme perdu, et par cette révélation, sauvé. Ainsi l’homme n’est humain que dans un paradoxe ; il est perdu lorsqu’il se croit sauvé, il est sauvé lorsqu’il se sait perdu. Je dis que seul ce paradoxe le rend humain, le fait humain : car si l’homme peut se voir perdu, c’est qu’il croit, c’est qu’il est dans la foi ; mais être dans la foi, c’est faire la volonté de Dieu, c’est agir, c’est donc attester sa dignité proprement humaine. La foi seule est un acte absolu ; le croyant seul, véritablement homme.

Dans ce paradoxe essentiel, et non ailleurs, peut se fonder une politique qui mérite le nom de chrétienne. Je la vois caractérisée par deux traits qui nous serviront de critères : d’une part, elle est seule humaine, au sens évangélique du terme ; d’autre part, elle paraît à peu près intenable.

Elle est seule humaine, parce que seule elle pose la question dernière du destin de l’homme, en même temps qu’elle connaît et saisit l’homme dans sa [p. 81] condition actuelle. Mais il faut savoir aussi qu’elle est intenable, parce que les ordres de la foi sont toujours imprévisibles, instantanés, et qu’ils ne souffrent point d’être d’avance limités par un système, par un programme, par des solutions toutes faites.

Voici le malentendu qui s’institue partout entre la politique et notre foi : la politique s’occupe des moyens, et néglige bientôt les fins, ou prend les moyens pour des fins ; la foi ne veut connaître que les fins, et risque ainsi de sous-estimer les moyens. Ou encore : pour le politique pur, il s’agit toujours d’un ordre établi ou d’un ordre à établir. Pour le croyant, il ne s’agit, d’abord, que d’un ordre reçu.

Mais dès que l’ordre est véritablement reçu, et accepté, il s’agit de l’exécuter. L’ordre reçu par le chrétien est dans l’instant, hic et nunc ; l’ordre imposé par une politique est dans l’évolution, dans la durée. Mais il faut que l’ordre reçu s’insère aussitôt dans l’histoire ; et le problème des moyens, s’il doit rester subordonné à l’origine et à la fin, est cependant inséparable de celles-ci.

Il est donc non seulement possible, mais nécessaire, que le chrétien prenne position en présence des partis politiques. S’il rejette les parti pris, c’est qu’il doit sans cesse, à nouveau prendre parti.

Comme le réactionnaire, il veut connaître l’homme tel qu’il est — seulement il le connaît mieux. Comme le marxiste, il sait que sa doctrine ne doit pas se borner à interpréter le monde, mais doit plutôt le transformer. Seulement il sait que cette transformation s’appelle le Royaume de Dieu, non le royaume de l’homme moyen.

Contre le réactionnaire, il affirme que l’ordre établi ne saurait être en aucun cas définitif ni suffisant.

[p. 82] Contre le marxiste, il affirme que l’évolution nécessaire n’entraîne pas une amélioration du genre humain, ne conduit pas mécaniquement au paradis terrestre. Aux uns et aux autres, il reproche de déshumaniser l’homme, par ignorance de sa nature véritable.

Certes, nous sommes dans l’histoire, mais non pas comme la subissant. Nous sommes au monde comme n’étant pas du monde ; dans le péché, mais comme ayant reçu la promesse d’être sauvés de son empire. L’action politique nous est nécessaire, comme manger, travailler et penser, mais jamais un système politique ni aucune synthèse humaine n’aura de droit sur nous en tant que personnes, en tant que vocations. Surtout, jamais un succès politique ne pourra, pour nous, se confondre avec un progrès du salut. Principe d’une politique du pessimisme actif.

Une phrase de Kierkegaard résume, à mon sens, le fondement et la seule direction possible de toute politique chrétienne : « L’homme seul (devant Dieu) est au-dessus de la collectivité20. » Cela ne signifie pas que le croyant doive s’isoler de la communauté, mais bien que la communauté doit toujours être subordonnée à cette fin la plus haute de l’homme qu’est sa foi, — sa situation personnelle devant Dieu. Non seulement le chrétien pourra et devra collaborer avec tous les « mouvements » politiques qui revendiquent les droits supérieurs de la personne par rapport à l’ensemble ; mais encore il pourra et devra affirmer que la seule communauté réelle et humainement bienfaisante est celle qui se fonde dans ce rapport originel [p. 83] de l’homme à Dieu, d’où découle la relation concrète et humainement bienfaisante que l’Évangile appelle l’amour du prochain.

Ni ange ni bête, ni droite ni gauche. Pessimisme quant aux fins terrestres, mais impliquant l’activité de l’homme considérée comme un service nécessaire — voilà peut-être définie l’attitude chrétienne en politique : une révolution sans illusions.