[p. 233]

2

Loisir ou temps vide ?

Le malaise

De même que le « spiritualisme » du siècle dernier mérite et conditionne le « matérialisme » de ce siècle, de même que cette séparation de l’esprit et de la matière dénature et dégrade à la fois l’esprit et la matière, et risque, à la limite, de les priver de toute raison d’être efficace, — ainsi et parallèlement, de la corruption spirituelle des loisirs est née la présente corruption du travail. Notre siècle ne connaît plus ni le travail ni le loisir depuis qu’il a coupé leurs liens vivants. Nous le voyons se débattre dans une amère contradiction : labeur forcé ou inaction. Et tout devient prétexte à récriminations : « je turbine » ou « je ne fous rien ». Phrases d’esclaves, consternante misère : une misère qui nous rabat au sol.

L’homme dit « j’agis », et il trouve dans l’acte sa mesure, son rythme et sa joie. Une totalité. Et s’il divise alors le temps de ses journées, c’est pour mieux dominer ses moyens. Selon sa loi. Mais le moderne dit : « Je gagne » ou « Je produis », ou bien « Je chôme », et ce sont autant de ruptures et de séparations hargneuses, de constats d’injustice, d’isolement et d’impuissance. La division de nos journées en 8 heures de travail et 8 heures de loisir [p. 234] est une dérision brutale des rythmes créateurs. Elle exprime simplement l’état accidentel d’un conflit absurde entre deux opérations dont nous avons perdu le contrôle, pour les avoir follement décrétées autonomes : la production et la consommation. Cette division n’est pas humaine. Elle nous asservit. Je veux dire que nous en pâtissons dans une mesure qui n’est pas celle de la condamnation portée sur notre race. On peut dire que nous en remettons.

Fausse dignité du travail

Les nécessités anonymes naissent et grandissent à la mesure exacte de nos démissions personnelles : genèse des mythiques lois de l’économie, de l’histoire. Lorsque l’homme renonce à créer, son « travail » n’est plus que souffrance. Il ne s’agit plus d’accoucher, mais seulement de purger sa peine. C’est alors qu’un Franklin, qu’un Guizot, qu’un Staline, vous camouflent cette démission en dignité nouvelle. La dignité de l’homme consisterait, dit-on, dans le travail qu’il fournit pour « gagner sa vie », pour assurer sa subsistance matérielle. La dignité du singe alors ? Elle apparaît très supérieure. Les singes gagnent leur vie et ne font pas d’histoires. Ils ne font pas tant de publicité et de plans quinquennaux. Leurs moyens sont plus simples, plus élégants. Ni plus ni moins efficaces d’ailleurs.

On a voulu mettre l’esprit au service du « minimum de vie » que n’importe quel animal s’assure à moins de frais. Sinistre farce. Morale officielle de la Troisième République, de l’Amérique et des Soviets.

Nous croyons ici que la dignité de l’homme consiste à mettre en jeu sa vie, à la risquer jusqu’à la perdre si la mesure de notre acte nous dépasse. « Primauté du spirituel » n’a pas d’autre sens pour nous.

[p. 235] Bourgeois et marxistes partent de la nécessité du gain, — gagner sa vie. Nous partons de la liberté du risque, — c’est peut-être perdre sa vie. Cette opposition est tellement radicale, tellement fondamentale, qu’elle nous interdit de prendre au tragique l’opposition toute relative du communisme et du capitalisme.

Ils partent donc de la nécessité. Ils n’arriveront jamais à la liberté, au loisir plein. Si la liberté n’est pas à l’origine d’un système, elle ne s’introduira jamais dans ses effets (à moins d’une révolution). Mais il y a plus. Tout travail qu’on limite à la nécessité d’assurer le minimum de vie se trouve condamné par là même à ne jamais suffire à cette nécessité. Car la seule défense efficace, c’est l’attaque. Un travail qui néglige la création, un travail sans loisir, sans liberté, laisse s’étendre l’empire de la nécessité. On aura beau l’intensifier77 : la tâche grandira d’autant. Et la tristesse.

« Le temps vuide »

Il semble que la condamnation portée à l’origine des temps sur le travail-nécessité frappe toutes les règles de vie que l’homme essaie de se donner pour justifier à ses propres yeux, voire pour glorifier ce [p. 236] qu’il répugne à considérer comme sa peine. Nous assistons au triple échec du cynisme grossier — « Je gagne mon bifteck » — de la morale bourgeoise, et de l’idéalisme socialiste, démocratisation du confort moyen et de la TSF dans un monde où le libre divertissement de chacun sera la condition du libre abrutissement de tous par la propagande électorale.

Prendre le travail comme point de départ d’un système économique ou d’une culture, c’est vicier à la base toutes les conceptions du loisir qui découlent de cette erreur spirituelle ; et principalement la conception abstraite et négative qui sévit aujourd’hui. On peut en dater l’origine. Dans l’Encyclopédie de 1765, vous trouverez loisir défini comme « le temps vuide ». Cette nomination qu’un libéral voudra bien reconnaître insuffisante, nous a valu le siècle d’égarement que nous tentons maintenant de solder. Un siècle de machinisme, ou plutôt d’inflation mécanique, si l’on convient que la mesure du travail ne peut être prise ailleurs que dans la capacité humaine d’utiliser les effets du travail. Mais nous savons le vrai nom du « temps vuide. » et c’est chômage.

Tout le mal est venu d’une séparation, d’une disjonction. Ou plutôt, car les choses sont toujours plus complexes que nos sommations, tout le mal moderne est symbolisé par cette disjonction du travail et du loisir, dont il faut maintenant déceler la lâcheté originelle. Car c’est bien d’un relâchement qu’elle résulte, d’une déficience de cette tension créatrice qui seule définit un « temps plein ». En sorte que le « temps vuide » de l’Encyclopédie n’est au vrai qu’un temps vidé, irréel renversement d’un temps rempli, d’un travail sans jeu, c’est-à-dire du travail forcé. (La logique du langage ici nous guide sûrement.) Qu’une classe possédante en vienne par fatigue à décréter vides les loisirs que ses ancêtres [p. 237] consacraient à la création de leur puissance, du même coup elle décrète « forcé » le travail des classes chargées d’assurer ce loisir. C’est créer un monde impensable, le nôtre. Car si le loisir est simplement le contraire du travail, et son but ; si le labeur et le repos n’ont plus de finalité commune ; s’il n’y a plus de loisir dans le travail ni de travail dans le loisir ; s’il n’y a plus rien dans l’un qui permette de saisir la nature de l’autre, il n’y a plus alors que de l’absurdité pour l’esprit qui les confronte, il n’y a plus que du désordre et des souffrances pour le corps qui les subit.

L’acte ordonnateur, ou révolution

La tâche restauratrice de l’esprit, dévolue à notre génération, apparaît maintenant évidente : remontant à la racine du mal, nous réduirons d’abord l’erreur rationaliste, la séparation de la « pensée » et de l’« action ». Nous réapprendrons à penser en hommes responsables, à penser dans le risque total de l’être, qui est l’acte. Nous penserons avec des mains créatrices.

Nous dirons : le but du travail, ce n’est pas le loisir, mais la création. Et le but du loisir, ce n’est pas la jouissance, mais la création. Nous n’avons pas le goût du vide.

Par cet acte, travail et loisir retrouveront leur commun sens : dans l’actualité de l’être, où ils ne seront plus que les temps alternés d’une plénitude joyeusement renouvelée. L’homme tendu assume dans ses desseins la nécessité et le jeu, les combinant selon sa loi pour créer un risque nouveau. Le temps de cet homme est plein, et nul n’y pourrait distinguer des heures « creuses » ou des efforts stériles. Est-ce un long loisir créateur ? Un long travail d’enfantement ? Cela ne va pas sans douleur, [p. 238] non plus que sans volupté. Mais le sens et la fin seuls importent, et fondent l’œuvre en dignité. Dignité du temps de l’homme.

Un jour, l’Empereur de la Chine fait appeler auprès de lui son peintre. « Peins-moi sur ce rouleau un crabe. » — « Il me faut vingt ans », dit le peintre. Et pendant vingt ans, l’Empereur subvient à l’existence du peintre. Cependant l’artiste se promène. Sur les plages, il vagabonde, il contemple, il apprend, il calcule. Au terme qu’il s’était fixé, le voici devant son seigneur. « Ton tableau ? » — « Qu’on m’apporte un rouleau, des pinceaux. » On fait cela, on déroule une soie. Et d’un seul trait miraculeux…