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I

Destin du siècle ou vocation personnelle ?7

Depuis des années, dans toutes les conférences, dans tous les journaux d’opinion, dans tous les manifestes de partis ou de ligues, une expression revient comme une véritable hantise, comme le grand lieu commun de la peur qui s’est emparée des hommes. On ne nous parle plus que du « désarroi actuel ».

Il n’est pas d’expression plus juste, pour qui se borne à considérer notre époque et les doctrines infiniment contradictoires qui s’affrontent au milieu du désordre. Il n’est pas d’expression plus fausse, et même plus dangereuse, pour qui veut prendre position et pénétrer dans la bagarre universelle.

Je vois bien le désordre et la contradiction. L’argent règne sur notre monde, comme une puissance occulte et pourtant méticuleusement tyrannique, comme une divinité qui, depuis peu, serait devenue folle. Des peuples entiers s’exaltent pour une dictature qui tire son seul prestige de la misère et de la lâcheté publique. Des provinces entières sont ruinées [p. 36] par des exploitations dont les bénéfices s’engloutissent en deux heures de panique boursière. Les inventeurs se voient refuser des brevets parce que chaque machine nouvelle, au lieu de libérer les travailleurs, crée du chômage8. Et, cependant, les peuples de toute la terre continuent de croire au Progrès et aux bienfaits de la richesse. Les campagnes se vident ; les jeunes gens n’ont plus goût à y vivre. Les villes se congestionnent et la jeunesse y traîne une misère fiévreuse. Et, cependant, les politiciens de tous bords consacrent leur astuce à équilibrer des budgets, dont ils seront les seuls bénéficiaires. La corruption s’étale, flétrie avec grandiloquence par des journaux qui vivent de fonds secrets.

C’est à tout cela que l’on pense lorsqu’on nous parle du « désarroi actuel ».

Croit-on vraiment que tout cela soit si nouveau ? Croit-on vraiment que, jusqu’à ces dernières années, la civilisation de l’Occident ait permis plus d’espoirs, favorisé plus de vertu, mieux assuré la paix du monde et les rapports normaux entre les hommes ? Croit-on vraiment que le « désarroi » soit seulement « actuel », et ne veut-on parler de « désarroi » que lorsque les valeurs boursières et la tranquillité publique sont menacées ?

La vérité, c’est que la situation du monde a été de tout temps désespérée. Seulement, maintenant, cela se voit.

Depuis la chute du premier homme, depuis le déluge, le monde se débat dans une crise dont les [p. 37] périodes dites « prospères » ne sont que les temps de répit, souvent déshonorés par la culture des illusions et la dégradation du sens de la révolte. L’histoire du monde, bien loin d’être l’histoire d’un progrès continu, nous apparaît plutôt comme une solennelle dégringolade, une contagion de déséquilibres, dévorant successivement toutes les possibilités d’aménagement de la terre.

Pourtant, certaines époques ont connu la grandeur. Ce ne furent pas les moins corrompues de l’histoire, mais celles où la corruption permanente fut ouvertement reconnue, dénoncée et battue en brèche. Notre époque, elle aussi, possède sa chance de grandeur. Je dirai même qu’elle a plus de chances qu’aucune autre. Le vieux « désordre » qui couvait sous des apparences paisibles est soudain devenu flagrant. Il promène par les rues de nos villes européennes de grands panneaux-réclame qui parlent un langage clair. Jamais il ne fut plus facile de reconnaître les choix nécessaires. Désordre, oui, et plus grand que jamais. Désarroi ? Non. Les doctrines sont contradictoires ? Les évaluations morales sont devenues presque impossibles ? Oui, certes ! Sur le plan de la connaissance désintéressée, nous ne trouvons jamais aucun principe qui unifie. Mais, au contraire, dès que nous nous posons la question de l’homme, du rôle de l’homme, du destin de l’homme en face du destin du siècle, tout se simplifie aussitôt ; et si, faisant un pas de plus, nous posons la question de notre destin personnel, en face des destins collectifs, le choix nécessaire apparaît avec une netteté qui, je le répète, est la chance de notre époque.

Je voudrais décrire cette époque, telle qu’elle nous apparaît de ce point de vue, en quelques traits fort [p. 38] simples. J’insiste sur le mot simple, qui me paraît caractériser notre siècle. On dit le contraire un peu partout, je le sais bien. On répète que les événements nous dominent et qu’ils sont incompréhensibles et impensables. Ce n’est pas vrai ! C’est encore un vieux raisonnement que nous connaissons trop bien, et dont nous connaissons aussi la signification réelle. C’est l’argument des gens en place qui, chaque fois que nous venons dire : voici ce qu’il faut faire, nous répondent : attention ! le problème est plus complexe ! Non, les problèmes ne sont pas si complexes, en réalité, ou, s’ils le sont, osons les simplifier. Ce qui est difficile, ce n’est pas de voir le vrai, c’est d’oser les actes qu’il faut, et que nous connaissons très bien. Trop souvent, nos maîtres nous ont fourni des méthodes d’évasion dans la complexité. Trop souvent ils nous ont mis en garde contre un « certain esprit simpliste », qui est, au vrai, l’esprit de décision et d’engagement concret dont nous avons le plus besoin. Cessons de nous réfugier derrière des complexités que nous créons à plaisir, qui ne sont pas dans la situation et qui sont autant de prétextes à refuser de prendre position, comme si ce n’était pas là, déjà, prendre une position, mais, à coup sûr, la pire ! Nous nous sommes laissés endormir. Nos maîtres les plus respectés ont été trop souvent pour nous des professeurs d’abstention distinguée, des grands prêtres de l’insoluble.

Mais, un beau jour, les événements nous réveillent brusquement. Maintenant, il va falloir choisir. La pensée redevient un danger, un facteur de choix et de risque, et non plus un refuge idéal. Ne nous en plaignons pas : le risque est la santé de la pensée.

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Destin du siècle : l’expression est courante, mais suspecte9. Si nous y regardons de près, nous allons voir que le simple assemblage de ces deux mots, destin et siècle, contient peut-être le secret du mal dont nous souffrons. Il suffit, pour le faire apparaître, de poser cette simple question : comment un siècle peut-il avoir un destin ?

En réalité, il n’y a de destin que personnel. Seul un homme peut avoir un destin, un homme seul, en tant qu’il est différent des autres hommes. Napoléon, César, Lénine ont un destin. Mais aussi chacun de nous a un destin, dans la mesure où chacun de nous possède une raison d’être, quelle qu’elle soit, une servitude particulière, une passion qui est bien à lui, une vocation. Si l’on admet facilement de nos jours, qu’un siècle ait un destin, c’est que l’on a pris l’habitude d’attribuer une sorte de valeur indépendante à des êtres collectifs. Je m’explique. Quand nous disons : le siècle, le xxe siècle, par exemple, nous entendons par là une réalité historique très composite, très générale, qui englobe toute l’humanité, et dont les éléments sont presque tous de nature collective. L’histoire d’un siècle, c’est l’histoire des collectivités, c’est l’histoire des peuples, des nations, des classes, des races, des entreprises publiques ou privées. Ce n’est que très accessoirement l’histoire des [p. 40] personnes, de quelques génies, par exemple. Quand nous disons destin du siècle, nous disons destin des nations, destin du prolétariat, destin du capitalisme, destin du machinisme. Le destin du siècle, c’est le destin des ismes, qui sont — en fin de compte — des abstractions. Et, je le répète, pour que ces ismes aient, à nos yeux, un destin, il faut que nous ayons pris l’habitude de les considérer comme autant de réalités autonomes, possédant leurs lois propres, échappant à notre domination et poursuivant, en dehors de nos prises personnelles, leur évolution fatale, leur destinée.

Autant dire que nous avons fait de toutes les réalités collectives des divinités nouvelles, des divinités presque toujours menaçantes, et dont nous essayons avec angoisse de scruter les caractères, les habitudes, les intentions secrètes, — les destins.

Notre siècle, en tant que siècle, est athée, totalement athée, et consciemment athée. Mais, en même temps, il est polythéiste et superstitieux au dernier degré. La grande majorité de nos contemporains ne croit pas en Dieu et sait qu’elle n’y croit pas. Mais elle garde chevillé au cœur le besoin d’obéir à des forces invisibles et de leur rendre un culte de latrie.

Tous, nous servons ces dieux, tous, nous leur obéissons, et certains d’entre nous sont prêts à leur sacrifier leur vie même. Les noms de ces divinités, vous les connaissez bien : ce sont l’État, la nation, la classe, la race, l’argent et l’opinion publique. Elles ont encore un autre nom, et qui leur est commun à toutes : c’est le Nombre, c’est peut-être Légion… Sans doute n’avons-nous pas toujours conscience de les servir. Vous me direz peut-être que, pour votre compte, la classe ou la race vous importent assez [p. 41] peu. Vous jouez, vis-à-vis de ces divinités, le rôle d’incroyants, de sceptiques ou même d’adversaires. Mais il y a d’autres dieux pour cette espèce-là d’incroyants, et ce sont, par exemple, l’opinion publique et la presse, auxquelles nul d’entre nous n’échappe, ni ne songe à échapper.

La classe et la race : voilà peut-être les divinités maîtresses de cette première moitié du siècle. Qu’il s’agisse bien là de dieux, c’est ce que nous prouvent abondamment leurs exigences, qui sont la foi aveugle et les sacrifices humains. Ces dieux ont même leur théologie, scientifique, bien entendu, et dont les deux disciplines principales sont l’Histoire et la Sociologie.

Nous trouverons les meilleurs exemples de cette théologie dans les écrits marxistes, plus intelligents et plus logiques surtout que ceux des fascistes et racistes. Prenez le dernier article de Trotski contre Hitler. C’est d’une logique parfaite. Tout s’y enchaîne en une démonstration inattaquable, une fois les prémisses admises. Quelles sont ces prémisses ? La principale, c’est que toute notre idéologie, toutes nos révoltes, toute notre attitude pratique s’expliquent d’une manière suffisante par notre appartenance à une classe déterminée. Hitler, selon Trotski, s’explique entièrement par le fait qu’il était, à la fin de la guerre, caporal dans l’armée allemande. Son idéologie n’a rien de personnel, c’est l’idéologie des petits gradés d’une armée vaincue. L’hypothèse est séduisante, vraisemblable même. Que répondra Hitler ? Il répondra que tout ce que dit Trotski s’explique simplement par le fait que Trotski est un Juif. Voilà, n’est-ce pas, deux points de vue inconciliables et contradictoires ? Sur le plan politique [p. 42] tout au moins, ils paraissent s’opposer avec une certaine violence ; mais par rapport à l’homme, ils sont absolument semblables et nous pouvons les renvoyer dos à dos. L’un et l’autre tendent à nous faire croire que l’homme n’est rien, mais moins que rien, et que tout ce qui se passe dans le monde obéit à des lois générales et historiques qui échappent à notre volonté et sur lesquelles nos révoltes sont sans prise, puisque ces révoltes sont elles-mêmes prévues et déterminées par notre classe ou notre race. Destin du siècle contre destin de l’homme.

Il faut bien reconnaître qu’en cette année 1934, l’homme se défend très mal. Et comment se défendrait-il, quand il adore tout ce qui veut sa perte ?

Nos camarades marxistes ou racistes ont bien vu le danger. Mais ils en tirent une conclusion inattendue. Reprenant le mot de Goethe, sans le savoir, ils nous enseignent que la loi seule nous conduit à la liberté. Adhérez au déterminisme de l’histoire, abandonnez votre cher petit moi, fondez votre destin dans celui du prolétariat ou de la race aryenne, et toutes vos inquiétudes s’apaiseront.

Bien. Mais il faut prendre garde d’abord de confondre le sacrifice et le suicide.

L’élan qui jette des millions de nos contemporains dans les destins du siècle, c’est peut-être l’élan d’une fuite devant le destin particulier et la responsabilité de chacun.

Les brigadiers de choc et les miliciens hitlériens s’indignent de ce reproche. Ils nous répondent, avec raison, que leur action n’a pas les apparences d’une évasion, d’une démission ; qu’ils n’ont pas fui les risques et qu’ils ont exposé leurs vies. Enfin, qu’ils sont animés par une foi constructive que bien des [p. 43] jeunes bourgeois railleurs devraient leur envier. C’est juste. Aussi bien la question revient-elle en définitive à savoir si la foi des marxistes et des racistes est vraie.

Sur quoi se fonde-t-elle ? Quelles réalités sont à sa base ? De l’aveu même des sociologues marxistes ou hitlériens, ce sont des réalités générales, d’ordre statistique ; des considérations, par exemple, sur le développement économique des siècles passés, quand ce ne sont pas des statistiques de phrénologues. Ce sont toujours des réalités passées, historiques, achevées, mortes comme toutes les moyennes et, dans ce sens, abstraites.

Sur quoi peut bien se fonder une loi historique ? Sur ce qui a été fait. Toute loi qu’on découvre dans la société humaine repose sur le principe démissionnaire par excellence du déterminisme, qui peut se formuler ainsi : qui a bu boira !

Or, la seule chose intéressante au monde, — et je dis intéressante au sens le plus profond du terme, la seule chose qui intéresse chacune de nos vies, — c’est qu’il y ait parfois, par exemple, un ivrogne qui s’arrête de boire, ne fût-ce que pour faire mentir le proverbe.

Les lois générales, économiques ou sociales, sont toujours justes, dans la mesure où nous démissionnons de notre rôle d’hommes responsables et créateurs. Leur rigueur mesure exactement notre dégénérescence.

Le philosophe Léon Chestov disait un jour à quelques amis :

Il paraît qu’il existe deux théories tout à fait opposées concernant l’origine du genre humain. Les uns prétendent que l’homme descend du singe, les autres croient qu’il a été créé par Dieu. [p. 44] Ils se disputent énormément. J’estime qu’ils ont tort de se disputer, parce qu’ils ont raison les uns et les autres. Ma théorie est la suivante : ceux qui pensent que l’homme descend du singe, descendent en effet du singe et constituent une race à part, à côté de la race des hommes créés par Dieu, et qui, eux, croient et savent qu’ils ont été créés par Dieu.

Cette petite histoire ne s’applique pas seulement aux partisans attardés de Darwin, mais aussi bien aux partisans de Marx et de Gobineau. Il est tout à fait vrai que les adeptes du marxisme et du racisme sont entièrement dominés par la classe ou la race, et c’est perdre son temps que de contester leur croyance. Ces hommes-là savent au moins ce qui les mène, ils poussent le monde dans la direction où il doit tomber fatalement, si on le laisse tomber. En cela, ils sont peut-être supérieurs aux libéraux et aux dilettantes qui tombent, eux aussi, mais continuent d’évoquer la liberté et les idéaux supérieurs dont ils s’éloignent de plus en plus.

Mais j’ai beau ne pas croire, pour mon compte, à la réalité de tous ces mythes, j’ai beau ne pas croire qu’ils aient le droit de disposer de nos vies, je suis bien obligé de reconnaître qu’en fait, ils nous dominent. Ne fût-ce que par le moyen de la presse. On peut dire, sans exagérer, que les journaux disposent de nos vies. Sans eux, la préparation des esprits qui prélude à toute guerre moderne bien comprise serait impossible. Sans eux, les partis politiques seraient sans force, les luttes sociales perdraient beaucoup de leur violence. Sans eux, nous ne saurions pas grand-chose des dieux du siècle, et peut-être aurions-nous un peu plus d’attention pour les vrais problèmes de nos vies.

[p. 45] Mais si les journaux disposent de nos vies, l’argent dispose des journaux. Et voilà le dernier anneau de la chaîne de notre destin. Abrégeons, car, avec l’argent, nous n’en finirions pas. L’argent est partout, il est dans tout, il est tout et tous le servent.

Destin du siècle, destin des ismes, dévorants et inhumains.

Je voudrais, avant de poursuivre, dissiper un malentendu que cette description a pu faire naître dans l’esprit de quelques-uns.

Je sais que le bon ton, dans certains milieux bien-pensants, veut qu’on dénonce le règne de la masse. On s’indigne du nivellement universel, à quoi doit aboutir le communisme. On raille le caporalisme des jeunes miliciens en chemise brune. On nous dit que la vie, en Amérique, est impossible, parce que tous les appartements sont pareils et qu’un homme n’a pas le droit de sortir dans la rue coiffé d’un chapeau de paille avant la date fixée par les grands fournisseurs. On prétend que l’individu se perd de plus en plus dans la masse anonyme.

Je crois que c’est là ce qu’il peut faire de mieux. L’individu, tel que le concevait le dernier siècle, l’homme isolé qui cultivait jalousement sa petite vie intérieure, à l’abri de la Déclaration des Droits de l’Homme, ne mérite pas qu’on le pleure. L’individu des libéraux, c’était, par excellence, un homme sans destin, un homme sans vocation ni raison d’être, un homme dont le monde n’exigeait rien. Cet être-là, fatalement, devait désespérer de soi-même et de tout. Et nous vîmes, tôt après la guerre, reparaître le [p. 46] fameux « mal du siècle ». La jeunesse découvrait avec angoisse qu’elle n’avait plus rien ni personne à servir. C’est l’état le plus dégradant.

On vit alors, chez les meilleurs de ces jeunes gens, se déclarer une épidémie de suicides, qui ne prit pas toujours la forme romantique du coup de revolver, qui prit même beaucoup plus souvent la forme d’un enrôlement dans quelque troupe d’assaut.

En vérité, ce serait une erreur insondable que de voir le salut de notre époque dans un retour à l’individu. L’individu est l’origine la plus certaine du triomphe des masses. C’est parce que l’individu des libéraux était sans destin, qu’il a cru au destin des autres ; c’est parce qu’il n’avait pas de vocation, qu’il a voulu servir la seule vocation de sa race. La meilleure preuve, d’ailleurs, de l’origine individualiste des mythes collectifs, je la vois dans l’aboutissement de ces mythes.

On a cru trouver en eux les principes d’une communauté nouvelle que l’individualisme avait dissoute. Il n’y a jamais eu autant de ligues, de groupements, de partis et d’associations qu’aujourd’hui, mais aussi jamais moins d’accord réel, jamais plus de haine déclarée. L’amour des hommes, transposé dans la collectivité, devient automatiquement de la haine. On me dira que la solidarité entre les peuples est désormais un fait acquis, une réalité économique. Nous devons au progrès mécanique que désormais le globe entier apparaisse solidaire d’une même civilisation. Mais cette solidarité, que vaut-elle ?

Le premier exemple qui vous vient à l’esprit, lorsqu’on vous dit que désormais « tout se tient » dans le monde, c’est l’exemple suivant : le krach d’une banque à Paris peut ruiner des petits rentiers [p. 47] belges et jeter sur la paille des milliers d’ouvriers annamites. Oui, certes, tout se tient désormais. Mais la solidarité des masses est toujours une solidarité catastrophique. Oui, le destin du siècle, le destin des ismes ne nous laisse rien prévoir d’autre qu’un monde chaotique hautement organisé, une monstrueuse agglomération d’individus assemblés par la peur et la faim, et la haine, parqués dans des casernes ou des camps de travail — et mourant de solitude.

J’ai terminé ma description du siècle.

Est-elle pessimiste à l’excès ? Ce n’est pas cela qu’il nous importe de savoir. Si j’ai simplifié le tableau, c’est que je veux maintenant dégager le choix, la décision que chacun d’entre nous peut prendre.

Destin du siècle ou destin de l’homme ? Loi historique ou acte personnel ? Irresponsable ou responsable ? Telle est, je crois, en définitive, la question simple que nous pose l’époque.

Vous avez pressenti le parti que j’embrasse. Il me reste à le définir en termes positifs, cette fois.

Les dieux, les mythes du siècle, sont tout puissants sur nous. Dénoncer leurs méfaits, ce n’est pas encore leur échapper. Les nier purement et simplement, ou désirer leur destruction, c’est de l’utopie. Ils sont là, et ils ont probablement leur raison d’être. La classe, la race, jouent dans le monde le même rôle que l’instinct dans l’homme. La culture du xixe siècle a voulu les ignorer et nous assistons à leur vengeance. Le spiritualisme les a déclarés vulgaires, et l’individualisme les a rationnellement [p. 48] ignorés. Les voilà qui reviennent sous le couvert de ce cheval de Troie qui se nomme déterminisme historique. Il faut croire qu’ils ont la vie dure, et que le mieux à faire pour nous, c’est encore de compter avec eux. Mais, compter avec eux, ce n’est pas abdiquer sous leur implacable destin. Ceux qui l’ont fait et qui le font encore, je vois bien ce qui les poussait, je vois bien ce qu’il y avait d’émouvant dans leur élan vers une nouvelle communauté humaine. Mais ils se sont cruellement trompés de porte en s’adressant aux mythes collectifs. C’était l’homme qu’il fallait refaire. Nous avons oublié ce fait très simple : que la société doit être composée d’hommes réels. Nous avons tout calculé, sauf ce qui est en effet incalculable : l’acte de l’homme. Mais le temps vient où les hommes se lassent de théories qui expliquent tout sauf l’essentiel. Voici notre dilemme : voulons-nous être des éléments de statistique, ou bien des hommes de chair et de sang, reconnaissant leur condition concrète, mais connaissant aussi leur dignité, leur raison d’être personnelle ? Voulons-nous être des personnes ?

Voilà le mot lâché. Je connais la réaction qui l’accueille. Hé quoi ! dit-on, en face de tous ces monstres menaçants, vous n’avez rien à proposer que votre chétive personne ? Vous serez emportés comme les autres. Votre réaction est disproportionnée au danger. Et d’ailleurs qu’est-ce que cette personne, dont on nous parle tant depuis quelques années ?

Permettez-moi de renverser la question : que sont ces dieux et ces mythes collectifs sous lesquels on prétend nous courber ?

J’ai essayé de vous montrer qu’ils sont des créations [p. 49] de l’homme, et particulièrement de ce personnage égoïste et, en somme, assez lâche, qu’on appelle l’individu. Il faut aller plus loin : les mythes collectifs n’expriment rien de plus qu’une certaine attitude, l’attitude démissionnaire de l’homme en fuite devant sa vocation.

Les fantômes collectifs, comme tous les fantômes, n’ont de réalité que celle qu’on leur prête. Si personne n’y croyait, ils n’existeraient pas. Dès que l’on croit à la personne, on limite effectivement leur pouvoir. Mais si ces mythes représentent l’attitude démissionnaire de l’homme, la somme de toutes les démissions particulières, — la personne, au contraire, représente l’attitude créatrice, la vocation de l’homme.

Tout, en définitive, se joue dans l’homme et se rapporte à sa réalité. Dans l’homme, la masse n’a pas plus de puissance que la personne. Et c’est dans l’homme qu’a lieu le choix, et non pas dans la rue, dans l’opinion, dans les lois de l’évolution. Le lieu de toute décision qui crée, c’est la personne.

Et votre rôle d’étudiants, c’est-à-dire d’intellectuels, m’apparaît alors dans toute sa grandeur. C’est à vous de rechercher dans vos pensées les origines concrètes de ces grands faits qui bouleversent le monde. C’est à vous de déceler, par exemple, l’origine permanente et virtuelle des dictatures, dans un fléchissement, en vous, du sens de votre destinée personnelle. À l’origine de tout, il y a une attitude de l’homme. J’ai essayé de vous montrer l’attitude de celui qui se réfugie dans l’Histoire10, qui pense par périodes séculaires, qui rêve et qui, pour [p. 50] comble, se croit seul éveillé et conscient des réalités. J’ai essayé de vous montrer qu’en ne pensant qu’historiquement, il fonde en lui la dictature du nombre et de l’irresponsable.

Je pourrais maintenant vous donner une contrepartie, tenter de vous décrire la pensée personnaliste, la pensée qui ne veut s’attacher qu’aux seules tâches immédiates. La personne, au contraire de l’individu perdu dans l’Histoire, vit d’instant en instant, d’une tâche à une autre, d’un acte à un autre acte, toujours imprévisible, toujours aventureux. Elle vit dans le risque et dans la décision, au lieu que l’homme des masses vit dans l’attente, la révolte et l’impuissance. Je pourrais encore vous montrer quelles conséquences politiques commande une telle attitude et quelles révolutions, enfin réelles, elle prépare. Mais ce serait là une autre conférence.

Il reste une question grave, une question dernière que je ne veux pas esquiver. C’est une question qu’on pose souvent aux groupements révolutionnaires que je vous ai cités. Je voudrais y répondre ici en mon nom personnel.

Quel est donc, nous dit-on, le fondement réel de la personne ? Est-ce une vue philosophique ? Est-ce une attitude nietzschéenne ? Est-ce un choix subjectif ? Vous préférez l’homme créateur à l’homme qui s’abandonne au destin collectif, mais c’est peut-être votre orgueil qui parle ? Sur quelle vérité supérieure se fonde votre personnalisme ?

Je ne vois qu’une réponse à toutes ces questions, c’est la réponse de l’Évangile.

[p. 51] Faites toutes les sociétés que vous voudrez, bouleversez les institutions, organisez le monde par la contrainte ou dans la liberté, vous ne ferez pas une société si vous n’avez pas, avant tout, retrouvé le rapport primitif, le rapport véritablement humain, celui qui unit l’homme à son prochain.

Or, ce prochain, l’Évangile seul nous le désigne, bien plus : il nous ordonne de l’être. Et voilà la réalité décisive. Tous, nous avons reçu de Dieu cet ordre : tu aimeras ton prochain comme toi-même. Tous donc, nous avons reçu, chacun à notre place et dans nos circonstances particulières, une vocation personnelle. Personne et vocation ne sont point séparables. Et toutes deux ne sont possibles que dans cet acte, unique d’obéissance à l’ordre de Dieu, qui s’appelle l’amour du prochain.

Je dis bien : acte, et il faut insister là-dessus. Le monde s’est emparé des paroles du Christ et il les a complètement perverties. On nous a présenté cet amour du prochain comme un sentiment bienveillant, une tolérance à l’égard du voisin, une façon plus commode de vivre en société. On a transporté dans l’histoire cet amour qui doit être un acte, une présence et un engagement immédiat.

Acte, présence et engagement, ces trois mots définissent la personne, mais aussi ce que Jésus-Christ nous ordonne d’être : le prochain.

Lorsque les docteurs de la loi voulurent éprouver Jésus, l’un d’entre eux se leva et lui dit : mais qui est mon prochain ? Ce docteur se disait sans doute : aimer son prochain, c’est bien vague, cela me paraît assez sentimental… Jésus lui répondit par une parabole, celle du Bon Samaritain. Et le docteur de la loi découvrit cette vérité que toute sa religion n’avait [p. 52] pas pu lui faire comprendre : le prochain, c’est celui qui exerce, en actes, la miséricorde.

Cet acte, en chacun de nous, peut être vainqueur de l’Histoire. Cet acte, à chaque fois qu’il nous est donné de le faire, rétablit le rapport humain, fonde notre destin personnel et fonde aussi la seule société possible.

Ne nous y trompons pas : l’acte de la miséricorde, c’est l’acte le plus révolutionnaire qui ait jamais paru dans notre monde. Lui seul suffit à vaincre les destins du siècle, lui seul atteint le mal à sa racine, qui est en nous, qui est au fond de notre désespoir.

Les grandes lois historiques et révolutionnaires peuvent bien nous servir de refuge, de prétextes et d’arguments au service de nos passions, au secours de notre misère matérielle. Mais elles ne pénètrent jamais dans l’intimité de notre être, là où réside le désespoir de l’homme qui ne connaît pas son destin. Après tout, l’homme désespéré, ce qu’il veut, ce n’est pas une explication du désespoir qui le possède, mais c’est une consolation. Je prends ce mot dans son sens le plus fort, tel que le donne l’étymologie. Consoler, c’est littéralement : rendre complet, unifier l’être, réunir.

L’homme désespéré, l’homme sans vocation personnelle, c’est un homme incomplet, désuni. Et ce n’est pas la connaissance intellectuelle du destin de sa classe ou de sa race qui va suffire pour l’arracher à sa misère ; il lui faut une rencontre, un événement, un acte.

Et voilà le mystère devant lequel je vous laisse maintenant. Nous ne rencontrons personne au monde, avant d’avoir rencontré Dieu.