[p. 53]

II

Personne ou individu ?
(d’après une discussion)

Première question. — Vous parlez beaucoup de la personne… De mon temps, nous disions : individu. Les termes changent, selon le cours des modes, mais les réalités morales demeurent et savent se faire entendre sans discontinuer par les générations successives. Leur voix immortelle se taira sans doute pour vous, quand vous ne serez plus ; mais c’est elle que vous entendez à présent, elle est immortelle malgré vous, elle s’en va et s’en ira toujours disant : individu ! Individu ! Je suis heureux de notre accord, malgré les mots, et je serais plus heureux encore si je vous entendais confirmer mon point de vue.

Réponse. — J’en suis fâché, mais la personne dont je parle n’a rien à voir avec l’individu dont nous parlait le xixe ! Le langage courant confond volontiers individu et personne. Je ne pense pas qu’il y ait lieu de s’en féliciter, ni surtout d’en conclure qu’entre individualistes et personnalistes, la différence est purement verbale.

Reprenons l’origine des termes. L’individu est [p. 54] défini par rapport à l’ensemble, à l’espèce11. Il est une partie d’un tout : mais alors c’est le tout qui est donné d’abord, et c’est cela qu’il faut bien retenir. La logique nous enseigne que la partie n’est pas plus grande que le tout. Ce qui revient à dire, sur le plan politique, que les droits de l’État priment ceux du citoyen. Voilà ce qui découle normalement de la définition courante de l’individu. Dans ces conditions, l’individualisme libéral n’est pas justifié, et les individualistes à la mode du xixe siècle font figure de révoltés non seulement contre l’État, mais aussi contre la définition même de l’individu, et, en fin de compte, contre la raison, — dont ils aiment pourtant à se réclamer par ailleurs. La conséquence logique de l’individu, c’est l’étatisme, le fascisme ou la dictature stalinienne. Tel est le paradoxe malheureux de la démocratie laïque. L’individu au nom duquel légiféra la Convention n’était en somme défini que par des droits — et par des droits tout relatifs à l’ensemble dont il dérivait. Il était donc fatal que le conflit individu-État fût résolu au profit du plus grand des deux et aboutît à une espèce d’abdication logique des doctrines libérales. Laissons aux communistes le soin de s’en réjouir.

Si maintenant nous définissons la personne [p. 55] comme une vocation créatrice, la situation se renverse. La vocation d’un homme n’est pas un droit pour lui, mais une charge ; disons plus : elle est sa véritable raison d’être. Il apparaît dès lors à l’évidence que le bien de l’ensemble ne peut exister qu’à partir du bien de chaque personne. Le bien de l’ensemble est comme une extension normale du bien particulier. La personne est première ou n’est pas.

Cela revient à dire, sur le plan politique, que l’État n’est rien d’autre qu’une machine destinée à subvenir à l’entretien des personnes. Privé de toute dignité mystique, il doit devenir un simple organe d’économie et de distribution des tâches serviles et mécaniques, ou bien encore, une administration, dotée d’une police minime.

Une autre conséquence politique du personnalisme, qui marque bien l’opposition de ce système à ceux qu’on a fondés sur l’individu libéral, c’est le fédéralisme. L’individu étant conçu par les juristes à partir de l’ensemble, ses droits dépendent, en pratique, du bon plaisir de l’État. Tout au contraire, des lois fondées sur la personne sont obligées de tenir compte en premier lieu des diversités personnelles, puis locales, puis régionales… On pourrait dire, d’une manière un peu paradoxale, que ces lois perdent en puissance à mesure qu’elles gagnent en généralité. À mesure qu’elles s’éloignent du foyer vivant. Mais, de la sorte, le centre de l’autorité n’est pas dans les bureaux d’État, il reste dans l’activité réelle de chaque personne, au sein de groupes d’autant plus forts qu’ils sont moins étendus.

Peut-être ces exemples politiques seront-ils plus probants que les définitions d’un philosophe ? Je [p. 56] tiens à marquer toutefois qu’ils ne sont pas sans justifications philosophiques, voire même théologiques… mais nous en parlerons une autre fois.

Deuxième question. — Qu’est-ce que cela signifie : « Fonder les lois sur la personne » ? Vous dites que personne égale vocation. Admettons. Mais vous trouverez un très grand nombre d’hommes qui vous diront : je ne me sens pas de vocation, il est probable que je n’en ai pas, je ne sais pas très bien ce que c’est qu’une vocation. D’autres confondront vocation et profession, et vous diront : ma vocation, c’est d’être gangster. Encore une fois, que signifierait pour tous ces gens votre expression : fonder la loi sur la personne ? Vous voyez les absurdités qu’on peut en tirer ! Il me semble qu’il y a là une très grosse difficulté dans votre système.

Réponse. — Je ne le nie pas un instant. Tout système comporte en réalité une difficulté de ce genre. Le plus souvent, on la passe sous silence, et le système s’établit sur une équivoque fondamentale. C’est le cas de la démocratie libérale ; elle est fondée sur une notion de l’individu qui défie l’expérience et la réalité humaine. Elle a pourtant duré un siècle, et dure encore… Et le capitalisme ! Son unique justification humaine reposerait dans la maxime : l’argent fait le bonheur, — si par malheur cette maxime n’était fausse.

Ceci dit, la difficulté du personnalisme subsiste. Il y a très peu de personnes, et c’est pourtant sur elles qu’on veut fonder l’ordre public.

Mais ce peu de personnes existantes, n’est-ce pas déjà un avantage sur l’individualisme qui serait en peine de montrer un seul individu réel, l’individu [p. 57] des Droits de l’Homme n’étant rien qu’un concept juridique.

Il y a peu de personnes. Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’il y a peu d’hommes qui acceptent les charges de leur vocation. Mais, ici, faisons deux remarques :

1. La vocation n’est pas un choix de l’homme. On ne saurait proprement parler du choix d’une vocation. La vocation est un appel, une mission confiée à un homme, — une parole que Dieu lui adresse. Nous en avons le type le plus pur dans la vocation des prophètes. Tout homme peut recevoir une vocation, où qu’il se trouve, quelles que soient ses capacités. Pour l’un, ce sera quelque chose de très modeste : se marier, persévérer dans une tâche entreprise, refuser telle compromission. Pour l’autre, la vocation sera comme une puissance qui fond sur lui, puissance trop forte pour ses forces, et qui l’entraînera dans une aventure impossible, peut-être même mortelle. Dans tous les cas, la vocation est une mission qui vient de l’extérieur, qui est d’abord tout objective, mais qu’il faut aussitôt s’approprier. Une fois que l’homme se l’est appropriée, il découvre que son vrai moi réside dans l’exercice de cette vocation. L’exercice de sa vocation figure désormais sa liberté concrète et c’est cela qu’il doit défendre contre l’empiètement des lois trop générales.

2. Mais on me dira que la vocation ainsi comprise est une réalité chrétienne, qui n’a pas de sens pour l’incroyant. Je ne puis l’accorder sans de fortes réserves. L’Évangile nous apprend que Dieu s’adresse à tous les hommes, croyants ou non. Je pense que beaucoup d’incroyants acceptent cet appel, [p. 58] obscurément — inconsciemment, diraient les psychologues — dans la mesure où ils agissent sous l’impulsion d’un absolu12. Je connais plusieurs incroyants qui croient très fermement à la mission de leur vie : ils l’appellent leur dignité. Ils savent que c’est là ce qu’ils ont en eux de plus humain. Il arrive qu’ils se sacrifient à la tâche qui leur est assignée par une force pour eux insondable, et qu’ils ne sauraient qualifier.

Si quelqu’un vient dire maintenant : je ne sais pas quelle est ma vocation, je serai tenté de lui répondre qu’une ignorance de cet ordre est bien plutôt une espèce de refus… À chacun de s’examiner et d’éprouver son courage « personnel ».

Il y a très peu de personnes. Mais la personne c’est l’humain par excellence. Fonder les lois sur la personne, c’est assurer la liberté d’action des hommes les plus humains, les plus capables, par là même, de travailler au bien de tous. C’est, pratiquement, prévoir et respecter les différences, les particularités concrètes. Ou encore : assurer leur libre jeu. C’est peut-être, en dernier ressort, remettre le pouvoir à quelques-uns… Mais le seul mot d’oligarchie introduit tant de confusions qu’il vaut mieux l’éviter ici. D’autant plus qu’on pourrait aussi bien parler d’une démocratie minimum, exercée par quelques personnes en vue d’atteindre un maximum.

[p. 59] Troisième question. — Il y a dans votre position personnaliste un danger bien plus grand que celui de l’oligarchie. C’est celui de l’anarchie. La vocation telle que l’entendent les chrétiens est imprévisible. Or les lois ont pour utilité principale de prévoir. Il y a là une opposition de principe qui me paraît irréductible. Si chacun prétend suivre sa vocation, les lois, si détaillées et si particulières qu’elles soient, deviennent forcément inopérantes.

Réponse. — La force de cette objection réside dans une vue rationaliste du monde. Dans la réalité, nous voyons, au contraire, que les vocations reçues s’insèrent naturellement dans le concret de la vie, et revêtent par là-même une espèce de… régularité. L’Esprit souffle où il veut, c’est vrai. Mais la vocation est avant tout incarnation de l’Esprit. Et l’incarnation est soumise aux nécessités de la « chair », qui ne sont pas variées à l’infini.

D’autre part, on peut renverser l’objection. Les lois rigides, rationnelles et générales, ne sont pas celles qui assurent l’ordre le plus vivant. Ne nous laissons pas envoûter par l’exemple des dictatures ! L’ordre extérieur imposé par l’État, au moyen des violences qu’on sait, peut très bien n’être que la fixation brutale d’un désordre réel. Cet ordre reste à la merci de la révolte suffisamment violente de quelques vocations, de quelques « personnalités » qui ne peuvent plus, à un moment donné, le supporter. Au contraire, des lois souples, laissant à l’activité des personnes un certain jeu, supportent beaucoup plus facilement l’irruption de l’imprévisible, et la prévoient en quelque sorte. C’est ainsi que les lois anglaises, notablement personnalistes, s’accommodent [p. 60] assez aisément de l’objection de conscience, alors que les lois rationnelles de l’État français transforment aussitôt cette objection de conscience en un péril pour la défense nationale et l’ordre public.

Quatrième question. — Les personnalistes se réclament volontiers de l’esprit. Ils revendiquent la primauté du spirituel, reprenant l’expression lancée par M. Jacques Maritain. Mais le spirituel auquel songeait le philosophe thomiste est très bien défini : c’est le pouvoir du Pape ; c’est celui qui réside, comme disait Bernanos, en l’hôtel de la nonciature. Je ne crois pas que les personnalistes puissent se targuer d’un « esprit » aussi rigoureusement administré et contrôlé. Je crains alors que leur « esprit » ne soit qu’une forme de l’esprit bourgeois, une dernière survivance du spiritualisme, de la « belle âme », et, pour tout dire, de l’hypocrisie de la classe possédante. Ils célèbrent l’esprit pour endormir le peuple, et, pendant ce temps, ils l’exploitent jusqu’aux moelles !

Réponse. — Je ne crois pas à un esprit organisé par le soin des hommes. L’Esprit souffle où il veut, nul ne sait où il va. Mais c’est Dieu qui nous dit cela, par la Bible. Nous ne l’aurions pas trouvé par nos observations. En fait, l’homme naturel ne connaît pas l’Esprit, le seul auquel je croie, qui est le Saint-Esprit. L’homme naturel ne connaît que la « chair » selon l’expression de l’Apôtre. Cette « chair » signifie aussi bien la raison et l’intelligence que le corps et les passions. L’Esprit auquel je crois est justement celui que l’homme ne peut connaître, sinon en lui obéissant. C’est l’Esprit qu’il ne peut connaître que [p. 61] lorsqu’il en reçoit un ordre, une vocation, et qu’il exécute cet ordre13.

L’Esprit souffle où il veut. Mais lorsqu’il parle à l’un de nous, et que celui qui le reçoit dans cette parole croit en lui, il se passe quelque chose, on peut voir quelque chose. Je dis donc que l’Esprit n’est rien d’autre pour nous qu’un acte, et un acte d’obéissance. Cet acte justement qui fonde notre personne.

La primauté du spirituel, c’est pratiquement la primauté de la personne.

La primauté de la personne, voilà la définition de la seule autorité réelle, rayonnante, et qui ne se fonde pas sur la contrainte matérielle, mais sur le pouvoir créateur, ordonnateur. L’Esprit dont nous parlons n’est pas une espèce de fluide très subtil, d’autant plus respectable qu’il serait plus invisible. Et ce n’est pas non plus l’intelligence, ni la pensée, ni les fameuses « valeurs spirituelles » dont le xixe siècle a fait une véritable inflation. Mais c’est l’Esprit qui vient s’incarner parmi nous. L’Esprit est autorité, disait Rimbaud. Ou il n’est rien.