[p. 23]

III.

Présence des mythes et leurs pouvoir dans divers ordres

D’où viennent les mythes ? Sont-ils nos inventions, ou nous les leurs ? Gouvernent-ils nos actes et nos sentiments, ou bien paraissent-ils après coup, comme pour les illustrer et les qualifier, voire tenter de les rendre exemplaires ? Est-ce encore un problème de la poule et de l’œuf — qui a commencé ? Ce serait cela si les mythes n’étaient que poésie, c’est-à-dire invention de réalités qui n’existent vraiment que dans leur expression. Mais la plupart des mythes agissant dans nos vies ont été exprimés avant nous, s’il est sûr que plusieurs de ceux qui nous dominent ne seront exprimés que demain. Une longue durée, cependant, n’est pas l’éternité.

Le même problème se pose d’ailleurs au sujet des complexes et des archétypes dont parlent Freud, Adler et Jung. Ce ne sont pas des Idées platoniciennes éternellement préexistantes à l’homme, des lois cosmiques, ni des catégories de l’Esprit ; mais sont-ils aussi vieux que l’homme et que les circuits de son cerveau, ou bien sont-ils seulement des produits évolués de la civilisation néolithique, diffusée de l’Euphrate vers les cinq continents à partir du cinquième millénaire avant notre ère, et dernier ancêtre commun de nos civilisations vivantes ? Ou encore, des symptômes spécifiques de notre seule culture européenne ?

Il semble à première vue plus facile de répondre dans le cas des mythes, car les dates de leurs émergences dans la littérature mondiale nous sont connues, [p. 24] et c’est à partir d’elles qu’ils ont vraiment agi et développé tous leurs pouvoirs contagieux et révélateurs. Tristan, Faust, Hamlet et Don Juan sont bel et bien les créations imaginaires d’un Béroul, d’un Marlowe, d’un Shakespeare et d’un Tirso de Molina, dont les coordonnées dans l’espace et le temps laissent assez peu de marge au doute critique. Et chacun d’eux décrit l’irruption dramatique d’une force de l’âme dans une société bien datée.

Mais une autre question se pose aussitôt : ces auteurs ont-ils inventé, ou découvert leurs personnages ? N’ont-ils pas simplement développé les clichés de phénomènes plus anciens, ou plus généralement humains ? Nous voici ramenés au problème de la genèse historique des complexes. Une différence, toutefois, me paraît essentielle : les complexes et les archétypes sont définis comme des structures de l’inconscient, tandis que les mythes parlent de l’âme. Or si le conscient et l’inconscient sont des notions constamment relatives au degré d’éveil et de lucidité de l’intellect, il n’en va pas de même des trois constituants de l’être humain, le corps, l’âme et l’esprit. Si la pensée (qui est doute et certitude) fournit la preuve de l’esprit, et la sensation celle du corps, la preuve de l’âme est l’émotion. Les mythes, phénomènes animiques, décrivent des réalités de l’affectivité, que le sentiment perçoit immédiatement. Et s’ils expriment ces réalités en symboles déroulés dans une durée lyrique, et non pas en concepts instantanés, entrant ainsi dans le champ de la conscience sous une sorte de déguisement qui les voile en même temps qu’il les révèle, cela tient beaucoup moins à quelque répression d’ordre social, moral ou religieux (comme dans le cas des complexes, selon [p. 25] Freud) qu’à la nature même de l’âme, dont le symbole lyrique est le langage normal11.

Une chose demeure bien certaine : les mythes qu’on vient de citer, relativement récents dans leur expression culturelle, sont très largement antérieurs à nos problèmes individuels. Ils sont là depuis plusieurs siècles, ils nous attendent, préformant les mouvements intimes de notre sensibilité, ou déroulant devant nous les images simplifiées, ordonnatrices de nos aventures virtuelles12. Méditer sur les Noms qui leur furent attribués (et qui, à l’instar des noms des dieux antiques, évoquent certains groupes de puissances), c’est méditer en fait sur des structures de l’âme qui nous inclinent à la manière des astres, c’est-à-dire sans nous déterminer : inclinant, non gubernant.

Nous les reconnaissons, à certains stades de notre évolution psychique ou spirituelle, quand subitement nous nous sentons coïncider avec la forme ou le mouvement de telle œuvre, poème ou histoire, qui pour la première fois, bien avant nous, les avait découverts ou inventés, ou qui, tout près de nous, les interprète en termes de conscience « moderne ». Une émotion particulière — excitation, angoisse ou [p. 26] nostalgie, dont l’excès nous paraît insolite ou la fascination secrètement familière — nous avertit de leur apparition.

Nous les reconnaissons dans les grands personnages qui leur ont attaché leur nom de fable, Œdipe ou Prométhée, Tristan, Faust ou Don Juan, mais aussi dans les innombrables descendants que ces héros ont engendrés au sein des œuvres d’imagination de la littérature occidentale.

Et nous pouvons enfin les reconnaître à l’œuvre dans la vie de personnes réelles, de créateurs de l’art et de la pensée, mais aussi d’acteurs de l’histoire dont les biographies nous sont assez connues. (La biographie d’un être original, fortement personnalisé, étant souvent sa création la plus totale et continue.) Certains mythes, c’est par eux ou contre eux que la personne s’est affirmée et reconnue, tout en contribuant à les mieux révéler. Car le triomphe total du mythe ne laisserait subsister qu’un type, supprimant du même coup l’individu. Mais ce triomphe n’est pas fatal si l’esprit relève le défi et, malgré l’emprise du mythe qui tend à l’enfermer dans sa durée lyrique, poursuit l’histoire de la personne, qui sera celle de sa liberté.

Si nous voulons savoir et voir comment agissent les mythes, en général, il me paraît que l’étude particulière de l’empire exercé par les mythes de l’amour peut nous y aider le mieux, et cela pour deux raisons faciles à discerner. La première, c’est que les mythes de l’amour sont liés à l’expérience individuelle la plus banale et la plus largement répandue dans notre monde occidental : qui n’a pas été amoureux ou malheureux de l’être pas, ou tout au moins curieux de savoir s’il l’était ? Le premier venu n’est [p. 27] pas tenté de se reconnaître dans Faust ou Prométhée, Hamlet ou Don Quichotte, mais n’hésite pas à se croire Don Juan s’il a le goût de la facilité et du changement ; ou Tristan s’il se sent plus doué pour le malheur d’amour, ou la fidélité. La seconde raison tient au fait que l’amour est lié plus que toute autre conduite, impulsion, sentiment ou ambition, à son expression littéraire ou musicale ou picturale, c’est-à-dire au langage en général, mais sous ses formes les plus richement dotées de tournures populaires et suggestives, de clichés, de métaphores, et de symboles convenus. L’amour est à la fois le meilleur conducteur et le meilleur excitant de l’expression. Semblable en cela (comme par bien d’autres traits) à la guerre des époques classiques, il existe à partir de sa « déclaration ». Mais il peut naître aussi de sa seule évocation : d’une lecture, d’une chanson, d’une image ou d’un mot, qui suffisent à l’induire, ou à fixer son choix. Ainsi, l’action des mythes de l’amour devient lisible, dans la mesure où elle correspond à l’action même du langage.

Plus tard, une fois reconnues leurs structures dynamiques, nous pourrons retrouver les plus typiques d’entre elles dans des domaines apparemment indépendants de l’amour et du jeu des sexes, et qui vont de la pensée spéculative religieuse ou métaphysique, à l’éthique de l’action sociale ou de l’aventure individuelle. Je vois ainsi Don Juan dans l’allure et le rythme de la polémique nietzschéenne ; mais aussi dans les alternances d’engagements passionnés et de retraits ambigus (déception ou besoin de se libérer ?) qui marquent la carrière d’un certain type nouveau d’aventuriers-penseurs de notre temps. Je vois Tristan dans la passion intellectuelle de Kierkegaard, [p. 28] dont le « paradoxe absolu » est de « vouloir sa propre perte » ; mais aussi, comme en filigrane, dans le dessein secret de tant de romans modernes et dans le destin « fatal » de leur protagoniste — souvent à l’insu de l’auteur… Et bien d’autres que moi ont su voir, c’est-à-dire prévoir Don Quichotte, dans la folie grandiose de Christophe Colomb partant pour les Indes du rêve.

Un mot encore, pour ceux qui m’accuseraient de blasphémer — et j’en connais — en voyant « Tristan » dans ce siècle. S’il est vrai que les mythes nous en apprennent bien autant sur l’Europe que les statues de dieux animaux ou de Shivas à quatre bras sur la civilisation de l’Égypte ou de l’Inde anciennes, c’est de la même manière : non par leur « réalisme » ou leur fidélité aux apparences quotidiennes, mais par leur pouvoir d’expression du sacré et de l’âme ; non par leur valeur figurée, mais par leur valeur figurante. Nul Européen n’a jamais été Tristan, ni Don Juan, — et pas plus dans le passé qu’aujourd’hui ; mais sans ces mythes les Européens ne seraient pas ce qu’ils sont, n’aimeraient pas comme ils aiment, et leurs passions seraient incompréhensibles : car elles naissent de leurs rêves et non de leurs doctrines.