1.
De l’harmonie entre les nations libérées à l’anarchie des États souverains

Vers 1826, un philosophe français spiritualiste et libéral, Théodore Jouffroy (1798-1842), écrivait dans un ouvrage sur L’État actuel de l’Humanité les phrases suivantes, qu’on croirait d’aujourd’hui, et qui étaient vraies déjà en tant que diagnostic, bien que l’Histoire n’ait guère tenu compte de leur pronostic pendant le siècle qui suivit :

Il ne s’agit plus aujourd’hui en politique de la balance de l’Europe, mais de l’avenir de l’humanité. Les guerres civiles de l’Europe sont finies, la rivalité des peuples qui la composent va s’éloignant, comme s’éteignit, sous la domination d’Alexandre, la rivalité des cités grecques… et de même, l’Europe commence à n’être plus qu’une nation depuis qu’il y a une Amérique, une Asie, une Afrique. C’est de l’unité de l’Europe contre ces masses et de la balance de ces masses entre elles, que l’homme doit à présent s’occuper.191

Jouffroy pensait avec les romantiques, Hegel surtout, que chaque nation, de même que chaque individu, a son génie particulier, et par suite sa vocation propre dans l’Histoire du monde. L’Europe représentait pour lui l’avant-garde de l’humanité, en tant que civilisation ; la France, l’avant-garde de l’Europe en tant que nation. Quant aux intérêts des individus dans chaque nation, et des nations dans chaque civilisation, et des civilisations dans l’ensemble de l’humanité, ils ne pouvaient finalement que converger au sein d’une admirable harmonie des esprits et des énergies créatrices.

En changeant France en Prusse, nous avons du Hegel.

[p. 232] Pourquoi ce beau système d’évolution globale vers l’harmonie de l’un et de divers a-t-il été brutalement démenti au terme même du processus d’épanouissement des grandes nations, qui était censé produire la paix, et qui a produit la première guerre mondiale ?

Le romantisme, en appelant lyriquement et justifiant doctrinalement la formation des « nationalités », comme autant d’étapes nécessaires d’une dialectique de l’Esprit, s’est trouvé déchaîner en fait des passions que l’esprit ne pouvait contrôler, mais que seuls les États surent exploiter et bientôt nationaliser au sens actuel de l’expression.

De ce tragique malentendu, les poètes de la génération de Quarante-huit furent les premières victimes, enthousiastes et bernées. Ils croient tous que nation égale liberté. Ils s’inspirent tous du messianisme de la Révolution française : libérer sa propre nation du joug des tyrans intérieurs ou étrangers, c’est libérer l’Europe et le genre humain… En fait, la liberté de la Nation, une fois acquise, ne sera rien que la souveraineté de l’État qui s’en prévaudra. Et l’anarchie des souverainetés divinisées, refusant toute instance supérieure à leur « égoïsme sacré », donnera nécessairement la guerre, au point précis où la grande Dialectique idéaliste prévoyait l’avènement de la paix.

Inaugurée par le traumatisme de la Révolution, imposée à toute l’Europe par les armées de Napoléon, l’ère des Nations a succédé à l’ère du cosmopolitisme des Élites. Elle a trouvé chez les Allemands surtout, héritiers du Reichsgedanke et préparés par là aux grandes synthèses, ses doctrinaires inspirés. Elle va trouver grâce aux poètes nationaux et militants de Quarante-huit ses traductions lyriques et populaires, en termes de liberté et de patriotisme. La « Sainte Alliance des Peuples » va proclamer son utopie touchante et improbable face à la politique courte mais « positive » de la Sainte Alliance des Rois. Puis les derniers saint-simoniens, les fouriéristes, un agitateur italien, Mazzini, un poète de génie, Hugo, et un idéologue socialiste, Proudhon, essayeront de combler le vide laissé par le grand mythe du Saint-Empire, en proclamant le mythe des « États-Unis d’Europe », substitut démocratisé de l’instance supérieure aux Nations. Hélas ! l’histoire réelle se passe ailleurs. Le grand élan organisateur donné par Henri de Saint-Simon aboutit entre autres au percement du canal de Suez, dont aussitôt la politique [p. 233] des États, après s’y être opposée, s’empare sans vergogne. Le grand élan libertaire des Quarante-huitards échoue dans les manuels d’écoles primaires, et s’y dénature en nationalisme, culte laïque de l’État. Le mouvement Jeune Europe, qui voulait utiliser les passions nationales au service de l’idée fédéraliste, voit l’inverse se réaliser. Jamais les idéaux n’ont été mieux démentis par les faits, ni mieux détournés de leurs buts. Jamais l’Europe qui crée par la révolution industrielle les moyens d’unifier l’humanité, et qui en attendant, achève de la subjuguer par les armes, ne s’est montrée à la fois moins humanitaire et moins unie. Tout se fait par les États et dans leur cadre au profit de leurs intérêts immédiats, mal calculés, et au détriment de cet équilibre mondial dont Jouffroy posait les données. Et c’est pourquoi les grands esprits de la fin du xixe siècle, enregistrant cette dissolution de l’idéal européen, de Ranke à Renan et de Nietzsche à Sorel, aboutiront à une série de prophéties uniformément pessimistes, quant à l’avenir de notre civilisation.

Voici les textes qui jalonnent, de Heine à Georges Sorel, cette double évolution des idées et des faits, en divergence vertigineuse, qui devait nous mener à 1914.

Citons d’abord une page très caractéristique de la révolution qui s’est opérée dans tous nos pays, entre 1789 et 1848, et qui s’annonçait dans l’œuvre de Herder. L’humanisme nouveau, celui qui inspire les fondateurs de l’instruction publique obligatoire, se présente comme anticosmopolite et nationalitaire.

Nicolas Grundtvig (1783-1872), auquel nous empruntons cette page, fut à la fois le grand pionnier de l’éducation populaire en Europe du Nord et l’initiateur d’un mouvement religieux (dérivé du luthéranisme) qui marqua longuement la vie de son pays. Poète, théologien, éducateur, et homme politique au surplus, il résume admirablement — comme cela peut se faire dans un petit pays — tout ce qui émeut à la fois la pensée et l’action, et aussi le sentiment de son époque.

Le monde que l’on nomme cultivé est victime d’une grave erreur sur la vie humaine et sur les conditions de son évolution éclairée, lorsqu’il se met à choyer l’idée que, parce que nous sommes tous des hommes, peu importe à quel peuple nous appartenons et quelle langue nous parlons ; qu’aucun peuple ne surpasse l’autre ou ne s’en distingue par quelque trait particulier qu’il serait né pour développer ; que toutes les différences entre les hommes sont de nature purement fortuite étant nées de l’habitude et des circonstances, en [p. 234] sorte qu’on ferait aussi bien de les tenir toutes pour équivalentes, et que la pure humanité se manifesterait d’autant mieux que l’on négligerait davantage toute particularité.

On ne saurait rien imaginer au monde de plus faux, car sur notre Terre où nulle feuille n’est pareille à une autre et où l’on ne peut mener deux chevaux de la même façon, seule une sagesse démente prétendrait que l’on peut traiter tous les hommes de la même manière, alors que bien au contraire la diversité est l’un des biens suprêmes de la nature humaine…

En dépit de cela, le siècle dernier a considéré que l’excellence de la culture consistait à nier les différences entre Anglais, Français, Allemands et Scandinaves. Il en est résulté qu’aussitôt l’on a perdu la notion de ce qui distingue un sage d’un sot, l’intelligence du sentiment, voire l’homme de la femme.

Mais la vraie culture doit s’en tenir à ceci : de même que la vie s’est développée dès l’origine à partir des deux éléments masculin et féminin, l’humanité s’est divisée en peuples très différents, dont chacun parlait sa propre langue et montrait de nombreux traits qui lui étaient essentiellement propres. D’autant plus courageusement un peuple défend ses particularités, d’autant mieux la vie générale peut se déployer dans toutes les directions, et d’autant plus féconde sera l’influence que chacun pourra exercer sur les autres.192

Heinrich Heine (1799-1856) fut le principal représentant du groupe littéraire « Jeune Allemagne », qu’il ne faut pas confondre avec la section allemande de la « Jeune Europe » de Mazzini dont nous aurons à reparler. Point de pensée européenne systématique, chez Heine, mais une série de « pointes » alternées, — diastole lyrique, systole sardonique. L’idée de l’Europe, omniprésente dans ses œuvres, s’y manifeste par des observations, jugements et prophéties contradictoires, dont on tentera de communiquer le mouvement par quelques citations fort disparates.

Au début, Heine épouse l’idéologie herderienne d’une Europe des « nationalités » qu’il considère, un peu à la manière de Fichte, comme une étape indispensable de l’évolution historique :

Tous les peuples de l’Europe et du monde devront traverser cette agonie, pour que la vie surgisse de la mort et pour qu’à la nationalité païenne succède la fraternité chrétienne.193

Sa conception de l’union des peuples est d’ailleurs très nettement [p. 235] fédéraliste : « harmonie et non point unisson » comme disait Goethe :

Herder considérait l’humanité entière comme une grande harpe dans les mains du grand maître, chaque peuple lui paraissait être une corde de cette harpe géante, montée sur un ton particulier, et il percevait l’harmonie universelle de leurs sons différents.194

Mais ces élans lyriques ne l’empêchent pas longtemps d’exercer sa lucidité sur l’Europe telle qu’elle est, menacée à la fois (dirait-on) par son excès de conscience et par son manque de vigilance, tantôt vieillard et tantôt vierge folle :

Cette spiritualité prédominante qui se manifeste actuellement dans la littérature européenne, est peut-être le symptôme d’une proche agonie ; de même certains hommes deviennent voyants sur leur lit de mort et, de leurs lèvres livides, laissent échapper des secrets de l’au-delà. Ou faut-il penser que la vieille Europe est en train de rajeunir et que cette spiritualité crépusculaire dont ses écrivains et ses artistes font preuve, n’est pas la merveilleuse prémonition du mourant, mais l’inquiétant pressentiment d’une renaissance, le souffle spirituel d’un nouveau printemps ?195

Quel que soit le comportement de la vierge Europe — elle peut veiller avec sagesse près de sa lampe ou, demoiselle fort irréfléchie, s’endormir à côté de la lampe éteinte — nul jour de joie ne l’attend.196

Dans le poème intitulé Germania, Heine a ce nouvel élan d’espoir :

La vierge Europe est fiancée au beau génie de la Liberté : ils tendent amoureusement les bras pour un premier baiser…

Mais le poème s’ouvrait par une affirmation délirante : « Oui, le monde entier sera allemand !… » Cette oscillation du nationalisme germanique au libéralisme universel, nous l’avons déjà constatée chez Herder et la plupart des romantiques allemands. Elle a pour axe, ici et là, la passion d’une liberté conçue tantôt comme celle du groupe populaire, de la « nationalité » secouant le joug de tous les despotismes, politiques ou spirituels, tantôt comme l’embrassement général des « millions » évoqués par Schiller. Quand Heine fait sienne l’idée de nation, c’est dans le [p. 236] sens mazzinien d’une « Internationale des nationalistes » : c’est donc pour préserver les libertés locales, les diversités, contre les « terribles niveleurs de l’Europe » (« die furchtbarsten Nivelleurs Europas ») que sont les unitaires à la Richelieu ou à la Robespierre, ou les « empereurs de la finance » à la Rothschild. Ce nivellement mortel, qui rendrait notre monde invivable, serait l’issue fatale d’une grande guerre franco-allemande, déclenchée par les idées révolutionnaires de Paris :

Quel serait l’aboutissement de ce mouvement, dont Paris, comme toujours, aurait donné le signal ? Ce serait la guerre, la plus épouvantable des guerres d’anéantissement, qui enverrait dans l’arène les deux plus nobles peuples de la civilisation, causant leur perte à tous les deux ; je veux parler de la France et de l’Allemagne…

Le deuxième acte sera certainement la révolution européenne, mondiale même, le duel implacable entre les prolétaires et l’aristocratie de la propriété ; il ne sera alors question ni de nationalité ni de religion ; il n’y aura qu’une seule patrie, la terre, et qu’une seule foi, le bonheur sur terre… Comment se terminera ce spectacle ? Je ne sais pas, mais je pense qu’à la fin on écrasera la tête du serpent de mer et qu’on écorchera l’ours du nord. Il n’y aura plus alors qu’un seul berger et qu’un seul troupeau, un libre berger avec une houlette en fer et un troupeau humain tondu uniformément et bêlant sur le même ton. Des temps sombres et féroces s’approchent en grondant…L’avenir sent fortement le cuir, le sang, l’impiété et les coups, beaucoup de coups. Je conseille à nos petits-enfants de venir au monde avec la peau du dos fort épaisse.197

Cette curieuse prophétie se rattache à toutes celles qu’on a déjà lues dans ces pages, et qui vont se multiplier jusqu’au xxe siècle, — jusqu’à leur réalisation ! En voici une autre version, dans une lettre de Heine écrite deux ans plus tôt.

Ce qu’a dit Napoléon à Sainte-Hélène sur l’avenir prochain du monde, qui sera République américaine ou Monarchie universelle russe, — la décourageante prophétie !… Ce rêve n’est pas une bulle de savon qu’un souffle anéantit, mais en lui nous épie une possibilité terrible, pétrifiante comme la tête de Méduse. Quelle perspective ! Dans le meilleur des cas, mourir d’ennui en tant que Républicain ! Pauvres petits-neveux !198

On sait quelle émotion provoquèrent en Europe l’écrasement par les Russes des révoltes hongroises et polonaises de 1848. Ce [p. 237] fut l’équivalent de 1956, à tous égards, y compris la paralysie politique de nos États, demeurés pratiquement insensibles au soulèvement de l’opinion unanime. Voici deux textes brefs comme deux cris, échappés au chef de la révolte hongroise, Lajos Kossuth (1802-1894), qui put émigrer en Europe, et au poète-soldat Alexandre Petofi (1823-1849), aide de camp du général polonais Bam, et qui fut tué dans un combat.

Kossuth, à Bruxelles en 1859 :

Je me bornerai à dire que la Hongrie est la Hongrie depuis le ixe siècle, que sa gloire dans le passé et ses espérances dans l’avenir, que la mémoire des incalculables services rendus par elle à la chrétienté et à la civilisation, que l’immense intérêt que l’Europe porte à sa vigoureuse existence, tout atteste qu’elle fut, tout exige qu’elle reste la Hongrie. Enlevez-lui cette qualité, et elle n’est plus rien pour l’Europe, si peu que rien même ; car elle ne peut devenir que l’avant-garde de la monarchie universelle de la Russie.199

Et Petöfi, dans son poème de 1848 intitulé Silence de l’Europe :

L’Europe se tait…
Honte à cette Europe silencieuse
Et qui n’a pas conquis sa liberté !
Lâches, les peuples t’ont abandonné
Ô Magyar ! Toi seul continues à combattre…
Liberté, que ton regard s’abaisse sur nous,
Reconnais-nous ! Reconnais ton peuple !
Alors que d’autres n’osent même pas verser des larmes
Nous les Magyars, nous versons notre sang.
Te faut-il encore plus, ô Liberté,
Pour que ta grâce daigne sur nous descendre ?

Quant au grand poète polonais réfugié à Paris, Adam Mickiewicz (1798-1855) il élève la plainte séculaire des pays de l’Est européen périodiquement « libérés » par les Russes. Voici quelques strophes de son grand poème intitulé Le Livre des Pèlerins200 :

Lorsque la Liberté siégera dans la capitale du monde, elle jugera les nations.

Et elle dira à la première : Voilà que j’étais attaquée par les brigands, et je criai vers toi, nation, afin d’avoir un morceau de fer pour défense et une poignée de poudre, et toi tu m’as donné un [p. 238] article de gazette. Mais cette nation répondra : Quand m’avez-vous appelée ? Et la Liberté répondra : J’ai appelé par la bouche de ces pèlerins, et tu ne m’as pas écoutée ; va donc en servitude, là où il y aura le sifflement du knout et le cliquetis des ukases.

Et la Liberté dira à la seconde nation : J’étais dans la peine et la misère, et je t’ai demandé, ô nation, la protection de tes lois et des secours, et toi tu m’as jeté des ordonnances. Et la nation répondra : Madame, quand êtes-vous venue à moi ? Et la Liberté répondra : Je suis venue à toi sous l’habit de ces pèlerins, et tu m’as méprisée ; va donc dans la servitude là où il y aura le sifflement du knout et cliquetis des ukases.

Je vous le dis en vérité, votre pèlerinage sera pour les Puissances une pierre d’achoppement.

Les Puissances ont rejeté votre pierre de l’édifice européen, et voici que cette pierre deviendra la pierre angulaire et la clef de voûte de l’édifice futur ; et celui sur qui elle tombera, elle l’écrasera et celui qui se heurtera contre elle, il tombera, elle l’écrasera, et celui qui se heurtera contre elle, il tombera et ne se relèvera point.

Et du grand édifice politique européen il ne restera pas pierre sur pierre.

[…] Et vous crierez au despotisme étranger comme à une enclume sourde : Ô despotisme, nous t’avons servi, adoucis-toi, ouvre-toi, pour que nous nous cachions du marteau. Et il vous présentera un dos dur et froid, et la barre sera frappée et refrappée si bien qu’on ne la reconnaîtra plus.

« Aujourd’hui, l’Occident meurt de ses doctrines ! » s’écriait le Polonais, désespérant pour sa patrie. Les Italiens, qui se sentent au seuil de leur indépendance, prennent une vue beaucoup moins pessimiste de l’Europe.

Ainsi Vincenzo Gioberti (1801-1852). Philosophe et théologien, homme d’État libéral et catholique, qui fut mêlé aux conspirations républicaines de 1833, exilé à Paris et Bruxelles, puis réhabilité par le Piémont dont il devint le Premier Ministre, Gioberti fut un néo-guelfe. Il voulait l’union de l’Italie et il voulait aussi l’union de l’Europe : l’une étant condition de l’autre. À ses yeux, l’Italie (« cet Orient de l’Occident ») devait jouer pour l’Europe le rôle de nation-guide, sous la haute direction du Pape, Rome devenant la métropole d’un monde au sein duquel toutes les « nationalités » politiques et spirituelles, sauvegardant leur diversité, entreraient dans un rapport d’union « dialectique » : « La dictature du Pontife, chargé de la direction politique de l’Italie et de l’organisation de l’Europe, avait pour but d’instituer les différentes chrétientés nationales », écrivait-il en 1843, [p. 239] dans un ouvrage publié à Bruxelles : De la primauté morale et civile des Italiens, que l’on appelle en Italie Il Primato, et qui eut un succès retentissant. Dans son traité Della Nazionalità italiana, il donnait la formule du passage « dialectique » de la cité à la nation, puis à l’Europe et au monde :

Le Christ, en fixant à la civilisation l’ultime but terrestre d’unifier la grande famille des humains, suggéra l’idée dialectique de nation, qui est, si l’on peut dire, la cité agrandie et l’humanité en petit… Le même concept unitaire de l’Europe, sorte de confédération amphictionique des nations chrétiennes et dernière étape de ce processus d’unification qui tend à embrasser tout le genre humain, n’eut pas d’autre origine.

Et il ajoutait dans Rinnovamento :

Tout peuple divisé qui ordonne une levée massive des citoyens veut agir au nom de la nation dont il fait partie ; de même, toute nation qui bat le rappel se réfère à l’Europe.

Au reste, il donnait de l’Europe la définition classique formulée d’abord par les Grecs, véritables ancêtres, selon lui, de notre « idée européenne » :

L’Europe est la première partie du monde parce que placée, mieux que tout autre, à l’intersection dialectique du genre humain aussi bien du point de vue de la situation géographique que de celui du climat ou de la race. Ce fait apparaît clairement si on considère sa structure entrecoupée de mers et de grands fleuves, ou sa température intermédiaire entre celle du Colure glacé et celle du Tropique brûlant et qui est, pour les êtres protégés naturellement aussi bien que pour ceux qui doivent se vêtir artificiellement, passablement plus douce que celle d’autres régions situées sous les mêmes latitudes. Ce même fait peut se déduire aussi de la qualité de la race, qui est blanche, japhétique, et qui appartient à la branche principale des Indo-pélages ; ou enfin de la religion, qui est le Christianisme, père de cette civilisation adulte qui marche à grands pas vers la conquête de la paix et la concorde dans le monde.

Sa supériorité [de l’Europe] provient de la variété et de l’opposition de ses composantes, qui sont harmonisées par l’unité dominante de la race et des rites chrétiens, puisque la valeur de chaque force créée naît du concours de deux moments dialectiques, à savoir de l’opposition des contraires et de leur nature conciliante.

L’Europe, du point de vue du droit constitutionnel, en est au même stade que l’Italie, toute proportion gardée ; ce qui revient à dire qu’elle est un composé de plusieurs États qui ont besoin d’une union réciproque (sans perdre pour autant leur individualité), mais [p. 240] sont dépourvus des semences qui pourraient l’engendrer ; d’autre part, ils sont désunis et opposés par bien des foyers de haine et discorde réciproque.201

La Pologne et la Hongrie sont des nationalités opprimées et qui ont perdu leur indépendance politique ; l’Allemagne et l’Italie sont des nations encore à naître. On conçoit que pour ces quatre pays, l’idée nationale se confonde irrésistiblement avec l’idée de liberté et s’harmonise avec l’idée d’une Europe unie : une nation en devenir n’a pas encore d’intérêts « traditionnels » qui l’opposent au plus vaste ensemble. Mais qu’en sera-t-il de la France et de l’Espagne, ces aînées, ces modèles de l’État national fortement constitué et qui ne veut rien devoir à personne ? Les deux cas sont très différents. Car la France de Quarante-huit se considère comme une nation qui vient de renaître, dans une Europe rénovée par les principes mêmes de sa révolution ; tandis que l’Espagne ne voit dans ces principes étendus à l’Europe entière qu’une menace diabolique contre son être même.

Illustrons d’abord la position des « Européens » français. Après Jouffroy, philosophe oublié, voici les noms les plus populaires des lettres françaises en ce milieu du xixe siècle.

Alphonse de Lamartine (1790-1869) ne fut pas seulement le poète élégiaque des Harmonies et des Méditations, mais l’historien (peu sûr) de la Révolution et l’homme d’État éloquent du gouvernement provisoire de Quarante-huit, partisan d’un régime « sincèrement progressiste et énergiquement conservateur ». Dans tous ses discours, exaltant le rôle libérateur de la France des deux révolutions, il se réfère à l’Europe comme à une vague et solennelle entité supérieure, au sein de laquelle les Nations libérées vont naturellement s’harmoniser, et devant laquelle elles ont à démontrer leurs titres, toujours exceptionnels. Dans un discours à la Chambre des Députés, en 1843, il s’écrie :

La France, heureusement, est ainsi placée dans le monde qu’elle n’a aucun intérêt sérieux incompatible avec les grands intérêts européens, avec lesquels elle a à traiter et à se tenir en harmonie… Nous avons donné au monde européen, politique, social, religieux, une secousse telle, qu’il n’y a pas un empire qui n’en ait tremblé ou croulé, pas une fibre humaine dans tout l’univers qui n’y ait participé [p. 241] par le bien, par le mal, par la joie, par la terreur, par la haine ou par le fanatisme.

Devenu ministre des Affaires Étrangères du gouvernement provisoire établi par la révolution de février 1848, Lamartine adresse aux agents diplomatiques français un Manifeste aux Puissances202 destiné à rassurer l’Europe sur les intentions de la France nouvelle. L’idée de l’harmonie des Nations au bénéfice de l’ensemble européen y revient avec insistance :

En 1792, les idées de la France et de l’Europe n’étaient pas préparées à comprendre et à accepter la grande harmonie des nations entre elles, au bénéfice du genre humain. La pensée du siècle qui finissait n’était que dans la tête de quelques philosophes. La philosophie est populaire aujourd’hui. Cinquante années de liberté de penser, de parler et d’écrire, ont produit leur résultat. Les livres, les journaux, les tribunes ont opéré l’apostolat de l’intelligence européenne. La raison, rayonnant de partout, par-dessus les frontières des peuples, a créé entre les esprits cette grande nationalité intellectuelle qui sera l’achèvement de la révolution française et la constitution de la fraternité internationale sur le globe…

La République exercera, par la lueur de ses idées, par le spectacle d’ordre et de paix qu’elle espère donner au monde, le seul et honnête prosélytisme, le prosélytisme de l’estime et de la sympathie. Ce n’est point là la guerre, c’est la nature. Ce n’est point là l’agitation de l’Europe, c’est la vie. Ce n’est point là incendier le monde, c’est briller de sa place sur l’horizon des peuples pour les devancer et les guider à la fois.

Dans le même esprit, mais avec plus de profondeur, l’historien Jules Michelet (1798-1874) exaltait « l’intime harmonie » qui devait unir toutes les parties constituantes de l’Europe, et tous les patriotismes, si « unique » que chacun d’eux se conçût :

Ce qu’il y a de moins simple, de moins naturel, de plus artificiel, c’est-à-dire de moins fatal, de plus humain et de plus libre dans le monde, c’est l’Europe, de plus Européen, c’est ma patrie, c’est la France.203

Mais c’est finalement à Victor Hugo qu’il appartiendra, bien des années plus tard, d’opérer la « transfiguration » des idéaux de Quarante-huit en un européisme et en un mondialisme sublimes, [p. 242] achevant ainsi — mais dans l’imaginaire — la dialectique nationale du romantisme politique. Parce qu’il n’est pas suspect de nationalisme borné, et parce qu’il fut au xixe siècle, le prophète le plus exalté de l’union européenne, ses déclarations réitérées sur l’avenir européen de sa patrie illustrent mieux que toute autre la grandiose ambiguïté de l’idée nationale. Cette généreuse et sincère volonté de se perdre dans l’universel, de se transfigurer en Europe et en monde ne sera-t-elle pas nécessairement interprétée par les autres comme un désir secret de gagner tout l’univers au style de vie et de pensée d’une « nation mère » ? Parlant des « sauvages » de l’empire français qui viennent contempler à Paris l’exposition universelle de 1867, il a des phrases qui découragent la critique :

Ces yeux saturés de nuit viennent regarder la vérité… Ils savent qu’il existe un peuple de réconciliation… une nation ouverte, qui appelle chez elle quiconque est frère ou veut l’être. De leur côté, invasion ; du côté de la France, expansion.

Sur ce thème dialectique inépuisable, voici quelques pages inspirées :

La France a cela d’admirable qu’elle est destinée à mourir, mais à mourir comme les dieux, par la transfiguration. La France deviendra l’Europe. Certains peuples finissent par la sublimation comme Hercule ou par l’ascension comme Jésus-Christ. On pourrait dire qu’à un moment donné un peuple entre en constellation ; les autres peuples, astres de deuxième grandeur, se groupent autour de lui, et c’est ainsi qu’Athènes, Rome et Paris sont pléiades. Lois immenses. La Grèce s’est transfigurée, et est devenue le monde chrétien ; la France se transfigurera et deviendra le monde humain. La révolution de France s’appellera l’évolution des peuples. Pourquoi ? Parce que la France le mérite ; parce qu’elle manque d’égoïsme, parce qu’elle ne travaille pas pour elle seule, parce qu’elle] est créatrice d’espérances universelles, parce qu’elle représente toute la bonne volonté humaine, parce que là où les autres nations sont seulement des sœurs, elle est mère. Cette maternité de la généreuse France éclate dans tous les phénomènes sociaux de ce temps ; les autres peuples lui font ses malheurs, elle leur fait leurs idées.204

Au vingtième siècle, il y aura une nation extraordinaire. Cette nation sera grande, ce qui ne l’empêchera pas d’être libre. Elle sera illustre, riche, pensante, pacifique, cordiale au reste de l’humanité. Elle aura la gravité douce d’une aînée. […] Cette nation aura pour [p. 243] capitale Paris, et ne s’appellera point la France ; elle s’appellera l’Europe. Elle s’appellera l’Europe au vingtième siècle, et, aux siècles suivants, plus transfigurée encore, elle s’appellera l’Humanité. L’Humanité, nation définitive, et dès à présent entrevue par les penseurs, ces contemplateurs des pénombres ; mais ce à quoi assiste le dix-neuvième siècle, c’est à la formation de l’Europe.205

Enfin, dans son discours pour saluer l’Exposition Universelle de 1867, à Paris206, Hugo s’élève à des sommets d’éloquence d’où l’on voit l’Europe elle-même se fondre dans l’immensité de l’humanité la plus moderne. Voici l’exorde :

Que l’Europe soit la bienvenue.

Qu’elle entre chez elle. Qu’elle prenne possession de ce Paris qui lui appartient, et auquel elle appartient ! Qu’elle ait ses aises et qu’elle respire à pleins poumons dans cette ville de tous et pour tous, qui a le privilège de faire des actes européens ! c’est d’ici que sont parties toutes les hautes impulsions de l’esprit du dix-neuvième siècle ; c’est ici que s’est tenu, magnifique spectacle contemporain, pendant trente-six ans de liberté, le concile des intelligences ; c’est ici qu’ont été posées, débattues et résolues dans le sens de la délivrance, toutes les grandes questions de cette époque : droit de l’individu, base et point de départ du droit social, droit du travail, droit de la femme, droit de l’enfant, abolition de l’ignorance, abolition de la misère, abolition du glaive sous toutes ses formes, inviolabilité de la vue humaine.

Comme les glaciers, qui ont on ne sait quelle chasteté grandiose, et qui, d’un mouvement insensible, mais irrésistible et inconnu, rejettent sur leur moraine les blocs erratiques, Paris a mis dehors toutes les immondices, la voirie, les abattoirs, la peine de mort.

Et voici la péroraison :

Ô France, adieu ! tu es trop grande pour n’être qu’une patrie. On se sépare de sa mère qui devient déesse. Encore un peu de temps, et tu t’évanouiras dans la transfiguration. Tu es si grande que voilà que tu ne vas plus être. Tu ne seras plus France, tu seras Humanité ; tu ne seras plus nation, tu seras ubiquité. Tu es destinée à te dissoudre tout entière en rayonnement, et rien n’est auguste à cette heure comme l’effacement visible de ta frontière. Résigne-toi à ton immensité. Adieu Peuple ! Salut Homme ! Subis ton élargissement fatal et sublime, ô ma patrie, et, de même qu’Athènes est devenue la Grèce, de même que Rome est devenue la chrétienté, toi, France, deviens le monde.

[p. 244] Face aux nations martyres et aux nations naissantes ou rénovées, qui forment presque toute l’Europe continentale au milieu du xixe siècle, l’Espagne garde une position sans équivoque ; elle entend rester ce qu’elle fut, même diminuée de son empire américain, n’espérant rien du Progrès, ni de la Science, ni de la Démocratie Sociale, ni du mouvement de l’histoire, et encore moins de la Liberté, mais plaçant toute sa foi terrestre et politique dans un avènement surnaturel : l’ordre catholique restauré. Chez son porte-parole le plus « européen », le philosophe et diplomate Donoso Cortès, marquis de Valdegamas (1809-1853), le nationalisme le plus hautain prend la forme d’un anti-jacobinisme et d’un anti-romantisme absolus : ce n’est pas une idéologie libertaire qui fonde ici la souveraineté, mais une théologie autoritaire. Le jeu des antithèses est aussi violent et simpliste que chez Hugo, mais il a changé de signe. Voici, en quelques phrases, tirées de deux lettres à Montalembert, toute la philosophie de l’Objecteur le plus total aux idéaux politiques de Quarante-huit :

Je crois que la civilisation catholique contient le bien sans mélange de mal, et que la civilisation philosophique contient le mal sans mélange de bien…

Si je considère la civilisation catholique dans sa réalité historique, je dirai que ses imperfections venant uniquement de sa combinaison avec la liberté humaine, le véritable progrès aurait consisté à assujettir l’élément humain qui la corrompt à l’élément divin qui la purifie. La société a suivi une voie différente. En donnant pour mort l’empire de la foi, et en proclamant l’indépendance de la raison et de la volonté de l’homme, elle a rendu absolu, universel et nécessaire le mal, qui était relatif, exceptionnel et contingent. Cette période de rapide rétrogradation a commencé en Europe avec la restauration du paganisme littéraire, qui a amené successivement les restaurations du paganisme philosophique, du paganisme religieux et du paganisme politique. Aujourd’hui le monde est à la veille de la dernière de ces restaurations : la restauration du paganisme socialiste… L’histoire peut déjà formuler son jugement sur ces deux grandes civilisations, dont l’une consiste à conformer la raison et la volonté de l’homme à l’élément divin, et l’autre à laisser de côté l’élément divin et à proclamer l’indépendance et la souveraineté de l’élément humain… Du reste ce grand retour en arrière était dans la loi sage, et mystérieuse en même temps, par laquelle Dieu dirige et gouverne le genre humain. Si la civilisation catholique avait suivi un progrès continu, la terre aurait fini par être le paradis de l’homme, et Dieu a voulu que la terre fût une vallée de larmes. Dieu aurait été socialiste. Alors qu’eût été Proudhon ? Chacun est bien où il est : [p. 245] Dieu dans le ciel, et Proudhon sur la terre ; Proudhon cherchant toujours, sans le rencontrer jamais, un paradis dans une vallée de larmes, et Dieu plaçant cette vallée de larmes entre deux paradis, pour que l’homme puisse se trouver toujours entre un grand souvenir et une grande espérance207.

Cette rhétorique hugolienne n’empêche nullement Donoso Cortès de porter sur l’Europe politique des jugements d’une lucidité cruelle. Dans son célèbre discours « Sur la situation générale de l’Europe » prononcé à la Chambre des Députés d’Espagne le 30 janvier 1850, il n’annonce pas, comme le fera Hugo, la paix qu’il faut vouloir et que tous les hommes croient aimer, mais les réalités qu’il faut redouter et que les meneurs du jeu de l’Histoire laissent monter :

La cause de toutes vos erreurs, messieurs (l’orateur s’adresse aux bancs de la gauche), c’est que vous ignorez la marche de la civilisation et du monde. Vous croyez, vous autres, que la civilisation et le monde avancent, alors que la civilisation et le monde rétrogradent. Le monde marche à grands pas à la constitution d’un despotisme, le plus gigantesque et le plus terrible que les hommes aient jamais vu. Et pour annoncer ces choses, je n’ai pas besoin d’être prophète ; il me suffit de considérer l’ensemble des événements humains de leur seul et vrai point de vue, je veux dire des hauteurs catholiques…

Je vous dirai la vérité, messieurs. La vérité est que nous sommes aujourd’hui ce que nous étions hier, ce que nous sommes depuis la révolution de février. Depuis cette révolution de formidable mémoire, il n’y a plus rien de solide, plus rien de sûr en Europe…

Voyez l’état de l’Europe. Il semble que tous les chefs d’État ont perdu le don de conseil ; la raison humaine subit des éclipses, les institutions subissent des bouleversements, et les nations de grandes et soudaines décadences. Jetez, messieurs, jetez avec moi les yeux sur l’Europe, de la Pologne au Portugal, et dites-moi, la main sur la conscience, dites-moi de bonne foi si vous rencontrez une seule société qui puisse dire : Je suis solide sur mes fondements ; un seul fondement qui puisse dire : Je suis solide sur moi-même !

Et qu’on n’allègue pas que la révolution a été vaincue en Espagne, vaincue en Italie, vaincue en France, vaincue en Hongrie ; non, messieurs ; ce n’est pas la vérité. La vérité est que toutes les forces sociales concentrées et portées à leur plus haut degré de puissance, ont suffi à peine, et n’ont rien fait de plus que suffire à peine à contenir le monstre…

On a parlé ici, messieurs, du danger que court l’Europe de la part de la Russie, et je crois que pour aujourd’hui et pour longtemps [p. 246] je puis tranquilliser l’Assemblée en lui donnant l’assurance qu’elle n’a pas le moindre danger à redouter de ce côté.

L’influence que la Russie exerçait en Europe, messieurs, elle l’exerçait au moyen de la Confédération germanique. Cette Confédération a été faite contre Paris, qui était la cité révolutionnaire, la cité maudite ; et en faveur de Saint-Pétersbourg, qui était alors la cité sainte, la cité du gouvernement, la cité des traditions restauratrices. Qu’en résulta-t-il ? Que la Confédération ne fut pas un empire comme elle eût pu l’être alors ; et elle ne fut pas un empire, parce que la Russie ne pouvait, en aucun cas, s’accommoder d’avoir en face d’elle un empire allemand et toutes les races allemandes réunies. La Confédération se composa donc de principautés microscopiques et de deux grandes monarchies. Qu’est-ce qui convenait dans l’hypothèse d’une guerre en France ? Ce qui convenait à la Russie, c’était que ces monarchies fussent absolues, et ces deux monarchies furent absolues. Voilà, messieurs, comment il est arrivé que l’influence de la Russie, depuis la formation de la Confédération jusqu’à la révolution de février, s’est étendue de Saint-Pétersbourg à Paris. Mais depuis la révolution de février les choses ont changé de face ; la tempête révolutionnaire a jeté bas les trônes, traîné dans la poussière les couronnes, humilié les rois ; la Confédération germanique n’existe plus ; l’Allemagne aujourd’hui n’est plus qu’un chaos. C’est vous dire, messieurs, qu’à l’influence de la Russie, qui s’étendait de Saint-Pétersbourg à Paris, a succédé l’influence démagogique de Paris, qui s’étend jusqu’en Pologne…

Ce n’est pas mon opinion cependant que l’Europe n’ait rien à redouter de la Russie ; je crois tout le contraire ; mais pour que la Russie accepte une guerre générale, pour que la Russie s’empare de l’Europe, il faut auparavant les trois événements que je vais dire, lesquels sont, remarquez-le, messieurs, non seulement possibles, mais encore probables.

Il faut d’abord que la révolution, après avoir dissous la société, dissolve les armées permanentes ; en second lieu, que le socialisme en dépouillant les propriétaires éteigne le patriotisme, parce qu’un propriétaire dépouillé n’est pas, ne peut pas être patriote ; en effet, dès que la question a été poussée jusqu’à ce terme, jusqu’à cette angoisse, tout patriotisme meurt au cœur de l’homme ; en troisième heu, il faut que se réalise la confédération puissante de tous les peuples slaves sous l’influence et le protectorat de la Russie. Les nations slaves comptent, messieurs, 80 millions d’habitants. Eh bien, lorsque la révolution aura détruit en Europe les armées permanentes, lorsque les révolutions socialistes auront éteint le patriotisme en Europe, lorsque, à l’orient de l’Europe, se sera accomplie la grande fédération des peuples slaves ; lorsque dans l’Occident il n’y aura plus que deux armées, celle des spoliés et celle des spoliateurs, alors l’heure de la Russie sonnera ; alors la Russie pourra se promener tranquillement l’arme au bras dans notre patrie ; alors le monde assistera au plus grand châtiment qu’ait enregistré [p. 247] l’histoire, ce châtiment épouvantable sera le châtiment de l’Angleterre.