2.
Un idéal de compensation : les États-Unis d’Europe

Quel fut le premier auteur de l’expression ? Cattaneo ? Cobden ? Mazzini ? ou Hugo ? Un obscur orateur de la « campagne des Banquets », qui préluda en 1847 à la révolution, ou le rédacteur anonyme d’un article du Moniteur daté du 26 février 1848208 ? Les historiens hésitent et concluent fort sagement que l’idée était dans l’air du temps.

Exalter les nations, même libérées, cela pouvait conduire, après tout, au nationalisme guerrier plutôt qu’à l’harmonie des génies collectifs. Le recours à l’Europe mystique d’un Lamartine ne serait plus qu’une clause de style dès qu’au nom de leurs intérêts les États refuseraient de jouer le beau jeu de la dialectique idéaliste. D’où le besoin d’une souveraineté nouvelle, d’une instance supérieure aux États, d’une Europe fédérale plus efficace et franche que « l’Europe des Nations » chantée par les poètes aux larges vues, mais exploitée par les politiciens aux courtes ruses. Né d’une angoisse prémonitoire, le mot d’ordre des « États-Unis d’Europe » n’est en somme qu’un idéal de compensation. Sauf peut-être chez Proudhon, il ne prend pas la suite des plans de Paix Européenne que nous avons cités plus haut, de Pierre Du Bois à Saint-Simon. Il essaye plutôt de conjurer les méfaits pressentis de passions nationales qu’on a trop lyriquement célébrées pour oser s’y opposer autrement.

Carlo Cattaneo (1801-1869) philosophe, historien, sociologue, géographe, linguiste et économiste, mais aussi chef des insurgés milanais de mars 1848, n’a pas été amené à l’idée européenne par un élan passionnel ni par la logique idéale d’une construction à la Hegel. Nous assistons avec lui à la découverte empirique d’une réalité européenne sous-jacente, seule assez vaste et assez bien délimitée pour rendre compte de la naissance et de l’interaction des complexes d’intérêts qu’il étudiait. (Par un processus analogue, Toynbee choisira les « civilisations », et non pas les nations, ni le monde, comme seul « champ d’étude intelligible de l’Histoire »).

[p. 248] Toutefois, Cattaneo n’envisage pas une unification de nos diversités de tous ordres. La variété, la multiplicité, l’individualité, la nationalité, lui paraissent essentielles à l’Europe, qui par là se distingue de l’Asie-mère, encore qu’elle en ait hérité les éléments d’uniformité constitutifs de toute civilisation. Posant ainsi le problème des tensions nécessaires entre l’un et le multiple, Cattaneo se révèle proprement fédéraliste. Le développement organique de l’Europe, la logique des faits économiques autant que celle de l’histoire, nous conduisent inévitablement vers une intégration fédérale progressive : pour Cattaneo, l’union n’est nullement, comme le pensaient les romantiques, un âge d’or primitif qu’il faudrait restaurer ; bien au contraire, elle est au terme de l’effort civilisateur209 :

Il serait vain de croire que l’Europe, en ces siècles de sauvagerie, ait été différente des terres qui sont restées telles quelles jusqu’à nos jours. L’Européen trouva l’Amérique et l’Australie dans le même état que celui dans lequel, semble-t-il, l’Asiatique découvrit l’Europe. Là aussi, bien avant les grandes nations, il dut y avoir de petits peuples, et avant ces peuples, des tribus divisées. Et chaque tribu, qu’elle habitât une vallée écartée ou une lande ceinte de marais et entrecoupée de fleuves, dut vivre d’abord en vase clos, chacune ayant son propre idiome et sa façon de se vêtir particulière, dans le cercle étroit que lui assignaient les tribus ennemies. Ce serait faux et aller à fin contraire que de rechercher à laquelle des grandes nations qui se sont ensuite développées au cours des siècles, au gré des lentes préparations de l’histoire, telle ou telle tribu appartenait ; ce serait aussi absurde que de vouloir savoir de quel fleuve les ruisseaux dérivent, alors qu’au contraire ceux-ci descendent des montagnes pour grossir celui-là. Par conséquent il serait temps plus que jamais de cesser ces divagations au sujet de la postérité des Celtes, des Illyriens ou des Thraces, toutes ces peuplades primitives qui vécurent bien avant que la civilisation orientale ne pénétrât en Europe avec son système de colonisation, ses rites religieux, son commerce, ses armes de conquérant, ainsi que toutes les misères de l’exil et de la servitude ; civilisation qui, d’un autre côté, propagea le long des mers et des fleuves d’Europe cette mystérieuse unité de langage qui a sa source, pour notre plus grand émerveillement, aux Indes et en Perse. Et c’est cette unité linguistique qui, en se ramifiant toujours davantage, donna naissance à ce que nous appelons les souches celte, germanique et slave. S’il y a en Europe un élément d’unité prenant racine certainement en Asie, mère antique des religions, des empires, des écritures et des arts, il y a aussi un élément de variété ; celui-ci constitue le principe [p. 249] des nationalités respectives et représente ce que les peuples autochtones ont retenu d’eux-mêmes, y compris leur façon de s’agréger et celle de s’adapter à cette civilisation diffusée par les centres que l’influence asiatique dissémina en Europe. Les diverses combinaisons entre l’unité étrangère et la variété autochtone se formèrent sur la terre d’Europe, et non en Asie. Les principales langues se répandirent en des contrées et des pays toujours plus étendus et conférèrent à des peuples différents par leur origine, souvent même ennemis héréditaires, un aspect uniforme faisant croire à une descendance commune… Plus on remonte le cours du temps, plus on constate que chaque nationalité se divise en ses éléments originels ; et si on enlève tout ce qu’il y a d’uniforme, c’est-à-dire d’étranger et de factice, les rauques dialectes reprennent vie et redeviennent ces langages indépendants et absolus, créés par les conditions de vie que le genre humain connut à son origine.

De Cattaneo à Giuseppe Mazzini (1807-1872), le contraste est grand : c’est celui de la science prudente et de l’éloquence militante, de la sobre sociologie et de la propagande exaltée. Ils ont voulu tous les deux l’union de l’Italie dans une Europe unie ; ils ont cru tous les deux que la « nationalité » était l’un des termes essentiels de toute union vivante de l’Europe — l’autre terme étant l’Humanité. Mais Cattaneo reste un penseur, Mazzini est avant tout un agitateur. D’où l’emploi différent des idées, chez l’un et l’autre. Le philosophe vérifie des concepts en les confrontant au réel serré de près, par des méthodes variées, tandis que l’agitateur veut entraîner les réalités dans l’élan mystique d’une idéologie, qui est beaucoup moins sa création individuelle que le résumé tourbillonnant des plus nobles illusions de son temps.

Dénoncé par le vieux Metternich comme un danger public pour toute l’Europe, redouté par Cavour qui soupçonne en lui un dictateur doublé d’un démagogue, admiré par le jeune Nietzsche qu’un hasard le fait rencontrer en 1871 au sommet du Gothard — lieu sacré, cœur et toit de l’Europe —, il touche aux deux extrémités du siècle : entre la Réaction à la France jacobine et le dur pessimisme historique qui marquera la fin de l’ère des Nations, il a cru tout ce qu’homme de son temps a pu croire sur la liberté, sur l’amour et sur l’harmonie, supposées chères au cœur des peuples : « Le Peuple, dira-t-il, parole sacrée de l’avenir… »

Il fut d’abord l’apôtre de l’italianité, de l’unité italienne dans le républicanisme ; puis, partant de là210, de l’union européenne ; [p. 250] mais il la concevait comme l’union des proscrits de toutes les monarchies, l’autrichienne, la française, puis l’italienne elle-même dès son avènement. À la différence des précurseurs et utopistes cités jusqu’ici, ce n’est pas un plan d’union des princes ou des États qu’il propose, mais il rédige la première charte d’un mouvement de militants européens. Ce document date de 1834, et porte la signature de sept Italiens, de cinq Allemands et de sept Polonais. Mazzini est en ce moment réfugié clandestin en Suisse. Il a fondé le mouvement « Jeune Italie » opposé à la carbonaria : il estime cette dernière trop soumise à des influences françaises qui la freinent. À la suite des échecs répétés qu’essuie le mouvement en Italie (une série de soulèvements ont été écrasés) Mazzini décide d’élargir son action. Il crée des comités Jeune Allemagne et Jeune Pologne, en attendant la Jeune Suisse, puis la Jeune France. La charte qu’on va lire doit sceller l’union de ces groupements nationaux et républicains :

JEUNE EUROPE

Liberté — Égalité — Humanité

ACTE DE FRATERNITÉ

Nous soussignés, hommes de Progrès et de Liberté, croyant :

Dans l’Église et la Fraternité des Hommes ;

Dans l’Égalité et la Fraternité des Peuples ; croyant :

Que l’Humanité est appelée à procéder, par un progrès continuel et sous l’empire de la loi morale universelle, au développement libre et harmonieux de ses propres facultés et à l’accomplissement de sa propre mission dans l’univers ;

Qu’elle ne le peut pas sans le concours actif de tous ses membres, librement unis ;

Que l’association ne peut se constituer vraiment et librement qu’entre égaux, puisque toute inégalité entraîne une violation de l’indépendance, et que toute violation d’indépendance empêche la liberté du consentement ;

Que la Liberté, l’Égalité, l’Humanité, sont également sacrées, qu’elles constituent trois éléments inviolables pour toute solution absolue du problème social, et que toutes les fois qu’un de ces éléments est sacrifié aux deux autres, l’ordonnance des travaux humains pour atteindre cette solution pèche radicalement ;

Convaincus :

[p. 251] Que si le but auquel tend l’Humanité, est un essentiellement, si les principes généraux qui doivent diriger les familles humaines dans leur voyage vers ce but, sont identiques, mille voies cependant sont ouvertes au Progrès ;

Convaincus :

Que tout homme et tout peuple a une mission particulière, qui tandis qu’elle constitue l’individualité de cet homme et de ce peuple, concourt nécessairement à l’accomplissement de la mission générale de l’humanité ;

Convaincus enfin :

Que l’association des hommes et des peuples doit réunir la protection du libre exercice de la mission individuelle à la certitude que tout est fait en vue du développement de la mission générale ;

Forts de nos droits d’hommes et de citoyens, forts de notre conscience et du mandat que Dieu et l’Humanité confient à ceux qui veulent consacrer leurs bras, leur intelligence et leur vie à la sainte cause du progrès des peuples ;

Nous étant auparavant constitués en Associations nationales libres et indépendantes : noyaux primitifs de la Jeune Italie, de la Jeune Pologne et de la Jeune Allemagne.

Réunis en assemblée dans un but d’utilité générale, le 15 avril 1834, la main sur le cœur et nous portant garants de l’avenir, nous avons décidé ce qui suit :

I

La Jeune Allemagne, la Jeune Pologne et la Jeune Italie, associations républicaines, tendant à une fin identique qui embrasse l’Humanité, et sous l’empire d’une même foi de Liberté, d’Égalité et de Progrès, signent un acte de fraternité valable aujourd’hui et toujours pour tout ce qui concerne le but général.

II

Une déclaration de principe constituant la loi morale universelle appliquée aux sociétés humaines, sera préparée et signée concordément par les trois associations nationales… Elle définira les croyances, le but et la direction générale des trois sociétés. Aucune d’elles ne pourra s’en écarter dans ses travaux, sans violer de façon coupable l’acte de fraternité et sans en subir les conséquences.

III

Pour ce qui sort de la sphère des intérêts généraux et de la déclaration de principes, chacune des associations est libre et indépendante.

IV

La ligne d’attaque et de défense solidaire des peuples qui se reconnaissent est constituée par les trois associations. Toutes les trois travailleront d’accord à s’émanciper. Chacune aura droit au secours des autres, pour toutes les manifestations solennelles et importantes qui auront lieu en sa faveur.

[p. 252] V

La réunion des Congreghe nationales ou des délégués de chacune d’elles constituera la Congrega de la Jeune Europe.

VI

Les individus qui composent les trois associations sont frères. Chacun d’eux accomplira vis-à-vis des autres les devoirs de la fraternité.

VII

La Congrega de la Jeune Europe choisira un symbole commun à tous les membres des trois associations ; ils se reconnaîtront tous à ce symbole. Une devise commune placée en tête des écrits contresignera l’œuvre de la société.

VIII

Tout peuple qui voudrait participer aux droits et aux devoirs de la fraternité établie entre les trois peuples fédérés par cet acte, adhérera formellement à l’acte même, le signant par l’entremise de sa Congrega nationale.

Fait à Berne (Suisse), le 15 avril 1834.

Tout l’espoir de Quarante-huit est dans ce texte, et lorsque éclata la Révolution de février à Paris, cependant que les cantons suisses décidaient de se fédérer, qu’un Parlement fédéral allemand se réunissait à Francfort, et que Milan, Budapest et Varsovie se soulevaient, l’on put croire pendant quelques mois à l’avènement de la Jeune Europe, tout au moins de ses idéaux.

En 1850, réfugié à Londres, où il subit les sarcasmes d’un exilé qui va mieux réussir, Karl Marx, Mazzini constate l’écrasement des révoltes libertaires dans toute l’Europe, le triomphe des gouvernements sur les peuples et du nationalisme sur la libre « association » des nationalités. Il s’interroge sur les causes de cette défaite et les trouve dans la désunion des fédéralistes eux-mêmes, qu’il fut le premier Européen, répétons-le, à tenter d’organiser en mouvement :

Oui, la cause est en nous, elle est dans notre manque d’organisation, dans le fractionnement que des systèmes, quelquefois absurdes et dangereux, toujours incomplets et prématurés et cependant soutenus avec l’exclusivisme et l’acharnement de l’intolérance, ont produit dans nos rangs. Elle est dans nos défiances, dans nos mesquines vanités perpétuelles, dans le manque absolu de cet esprit de discipline qui seul accomplit les grandes choses, dans l’éparpillement de nos forces en une multitude de petits foyers, de groupes, de sectes, de coteries puissantes à dissoudre, impuissantes à fonder. Elle est dans le culte des intérêts matériels qui s’est peu à peu substitué [p. 253] sur le drapeau de nos écoles à l’adoration des saintes idées, au grand problème éducationnel qui seul rend nos efforts légitimes, au sentiment de la Vie et de sa mission. Elle est dans l’oubli de Dieu, de sa loi d’amour, de dévouement et de progrès moral de la grande tradition religieuse de l’humanité, pour le bien-être, pour le catéchisme de Volney, pour le principe égoïste de Bentham, pour l’indifférence aux vérités d’un ordre plus élevé que la terre, seules capables de la transformer. Elle est dans l’esprit de nationalisme substitué partout à l’esprit de nationalité, dans la folle prétention que chaque peuple a eue de pouvoir résoudre le problème politique, économique et social en son sein et par ses seules forces, dans l’oubli de cette grande vérité : que la cause des peuples est une ; que la patrie doit s’appuyer sur l’humanité ; que toute révolution qui n’est pas explicitement un culte de dévouement envers tous ceux qui souffrent et combattent doit se consumer en un cercle et tomber ; que la Sainte-Alliance des nations est le but de nos luttes, la seule force qui puisse terrasser la ligue des pouvoirs issus du privilège ou de l’égoïsme des intérêts.

Et quant à nos ennemis, ils sont à la merci de notre travail. Ils ne sont forts que par nos fautes, à nous. Nous marchons sous l’orage ; mais au-delà est le soleil, le soleil de Dieu, brillant, éternel. Ils peuvent, pendant quelque temps, l’obscurcir, le voiler au regard ; mais l’effacer… jamais. Dieu merci, l’Europe est émancipée ; elle l’est depuis Marathon. Ce jour-là, le principe stationnaire oriental fut vaincu pour toujours ; la liberté baptisa notre sol ; l’Europe marcha. Elle marche encore ; et ce n’est pas par quelques chiffons de papier qu’on l’arrêtera dans sa marche.211

Le mouvement Jeune Europe avait échoué. Mais plusieurs Sociétés d’allures moins subversives se fondèrent à sa suite, sous les auspices de Frédéric Passy puis de Camille Lemonnier, notamment. On y retrouve les derniers disciples de Saint-Simon, de Cobden, de Bastiat, de Mazzini lui-même, des anarchistes, des pacifistes illuminés, ainsi que le Général Garibaldi, qui préside un de leurs congrès à Genève, en 1867 ; et enfin et surtout on y retrouve, pendant vingt ans environné d’un long tonnerre d’acclamations, Victor Hugo (1802-1885), ce poète qu’il faut saluer comme le plus grand lyrique de l’idéal d’union européenne. C’est dans son discours du 17 juillet 1851 à l’Assemblée législative, lors d’un débat sur la révision de la Constitution, qu’il prononce pour la première fois à la tribune les mots « États-Unis d’Europe ». Voici un extrait du procès-verbal :

[p. 254] M. Hugo. — Le premier peuple du monde a fait trois révolutions comme les dieux d’Homère faisaient trois pas. Ces trois révolutions qui n’en font qu’une ce n’est pas une révolution locale, c’est la révolution humaine ; ce n’est pas le cri égoïste d’un peuple, c’est la revendication de la sainte équité universelle, c’est la liquidation des griefs généraux de l’humanité depuis que l’histoire existe ; c’est après les siècles de l’esclavage, du servage, de la théocratie, de la féodalité, de l’inquisition, du despotisme sous tous les noms, du supplice humain sous toutes les formes, la proclamation auguste des droits de l’homme !

Après de longues épreuves, cette révolution a enfanté en France la république… la république, qui est pour le peuple une sorte de droit naturel comme la liberté pour l’homme. Le peuple français a taillé dans un granit indestructible et posé au milieu même du vieux continent monarchique la première assise de cet immense édifice de l’avenir, qui s’appellera un jour les États-Unis d’Europe !

M. de Montalembert. — Les États-Unis d’Europe ! C’est trop fort. Hugo est fou.

M. Molé. — Les États-Unis d’Europe ! Voilà une idée ! Quelle extravagance !

M. Quentin-Bauchard. — Ces poètes !212

Mais déjà le 21 août 1849, Hugo, nommé président du Congrès de la Paix, réuni à Paris, avait proclamé sa foi dans la venue « inévitable » de l’union européenne. Son discours inaugural, dont on va lire les premières pages et la conclusion, préfigure les grands thèmes d’espérance et les plus nobles anticipations qui vont nourrir pendant un siècle toute l’éloquence des militants de l’Europe unie :

Messieurs, si quelqu’un, il y a quatre siècles, à l’époque où la guerre existait de commune à commune, de ville à ville, de province à province, si quelqu’un eût dit à la Lorraine, à la Picardie, à la Normandie, à la Bretagne, à l’Auvergne, à la Provence, au Dauphiné, à la Bourgogne : Un jour viendra où vous ne vous ferez plus la guerre, un jour viendra où vous ne lèverez plus d’hommes d’armes les uns contre les autres, un jour viendra où l’on ne dira plus : — Les Normands ont attaqué les Picards, les Lorrains ont repoussé les Bourguignons. Vous aurez bien encore des différends à régler, des intérêts à débattre, des contestations à résoudre, mais savez-vous ce que vous mettrez à la place des hommes d’armes ? Savez-vous ce que vous mettrez à la place des gens de pied et de cheval, des canons, des fauconneaux, des lances, des piques, des épées ? Vous mettrez une petite boîte de sapin que vous appellerez l’urne du scrutin, et de [p. 255] cette boîte, il sortira, quoi ? une assemblée en laquelle vous vous sentirez tous vivre, une assemblée qui sera comme votre âme à tous, un concile souverain et populaire qui décidera, qui jugera, qui résoudra tout en loi, qui fera tomber le glaive de toutes les mains et surgir la justice dans tous les cœurs, qui dira à chacun : Là finit ton droit, ici commence ton devoir. Bas les armes ! vivez en paix… !

Si quelqu’un eût dit cela à cette époque, messieurs, tous les hommes positifs, tous les gens sérieux, tous les grands politiques d’alors se fussent écriés : — Oh ! le songeur ! Oh ! le rêve-creux ! Comme cet homme connaît peu l’humanité ! Que voilà une étrange folie et une absurde chimère ! — Messieurs, le temps a marché, et cette chimère c’est la réalité…

Un jour viendra où les armes vous tomberont des mains, à vous aussi ! Un jour viendra où la guerre vous paraîtra aussi absurde et aussi impossible entre Paris et Londres, entre Pétersbourg et Berlin, entre Vienne et Turin, qu’elle serait impossible et paraîtrait absurde aujourd’hui entre Rouen et Amiens, entre Boston et Philadelphie. Un jour viendra où vous France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une imité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne, absolument comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l’Alsace, toutes nos provinces se sont fondues dans la France. Un jour viendra où il n’y aura plus d’autres champs de bataille que les marchés s’ouvrant au commerce et les esprits s’ouvrant aux idées. Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le véritable arbitrage d’un grand sénat souverain qui sera à l’Europe ce que le parlement est à l’Angleterre, ce que la diète est à l’Allemagne, ce que l’assemblée législative est à la France !… Un jour viendra où l’on verra ces deux groupes immenses, les États-Unis d’Amérique, les États-Unis d’Europe, placés en face l’un de l’autre, se tendant la main par-dessus les mers, échangeant leurs produits, leur commerce, leur industrie, leurs arts, leurs génies, défrichant le globe, colonisant les déserts, améliorant la création sous le regard du Créateur, et combinant ensemble, pour en tirer le bien-être de tous, ces deux forces infinies, la fraternité des hommes et la puissance de Dieu !

En 1872, Hugo ne paraît pas au Congrès de la Paix qui se tient cette année-là à Lugano, mais lui envoie un message qui s’ouvre par ces mots : « Mes compatriotes européens. » La Guerre de 1870 a remis la civilisation en question. Allons-nous vers l’Europe cosaque, l’Europe vandale, l’Europe empire ou l’Europe république ? Et cela par une guerre ou par une révolution ? Il ne le sait, mais il s’écrie213 :

[p. 256] … à coup sûr, cette chose immense, la République européenne, nous l’aurons. Nous aurons ces grands États-Unis d’Europe, qui couronneront le vieux monde comme les États-Unis d’Amérique couronnent le nouveau. Nous aurons l’esprit de conquête transfiguré en esprit de découverte ; nous aurons la généreuse fraternité des nations au lieu de la fraternité féroce des empereurs ; nous aurons la patrie sans la frontière, le budget sans le parasitisme, le commerce sans la douane, la circulation sans la barrière, l’éducation sans l’abrutissement, la jeunesse sans la caserne, le courage sans le combat, la justice sans l’échafaud, la vie sans le meurtre, la forêt sans le tigre, la charrue sans le glaive, la parole sans le bâillon, la conscience sans le joug, la vérité sans le dogme, Dieu sans le prêtre, le ciel sans l’enfer, l’amour sans la haine.

Quelques années plus tard la sauvage répression conduite par Achmet Pacha contre le peuple serbe, encore vassal des Turcs, arrache au vieux poète des pages dont les événements de Budapest ont tragiquement actualisé l’accent dans notre siècle :

Il devient nécessaire d’appeler l’attention des gouvernements européens sur un fait tellement petit, à ce qu’il paraît, que les gouvernements semblent ne pas l’apercevoir. Ce fait, le voici : on assassine un peuple. Où ? en Europe. Ce fait a-t-il des témoins ? Un témoin, le monde entier. Les gouvernements le voient-ils ? Non.

Les nations ont au-dessus d’elles quelque chose qui est au-dessous d’elles, les gouvernements. À de certains moments, ce contre-sens éclate : la civilisation est dans les peuples, la barbarie est dans les gouvernants. Cette barbarie est-elle voulue ? Non ; elle est simplement professionnelle. Ce que le genre humain sait, les gouvernements l’ignorent. Cela tient à ce que les gouvernements ne voient rien qu’à travers cette myopie, la raison d’état ; le genre humain regarde avec un autre œil, la conscience.

Nous allons étonner les gouvernements européens en leur apprenant une chose, c’est que les crimes sont des crimes, c’est qu’il n’est pas plus permis à un gouvernement qu’à un individu d’être assassin, c’est que l’Europe est solidaire, c’est que tout ce qui se fait en Europe est fait par l’Europe, c’est que, s’il existe un gouvernement bête fauve, il doit être traité en bête fauve ; c’est qu’à l’heure qu’il est, tout près de nous, là, sous nos yeux, on massacre, on incendie, on pille, on extermine, on égorge les pères et les mères, on vend les petites filles et les petits garçons ; c’est que, les enfants trop petits pour être vendus, on les fend en deux d’un coup de sabre ; c’est qu’on brûle les familles dans les maisons ; c’est que telle ville, Balak, par exemple, est réduite en quelques heures de neuf mille habitants à treize cents ; c’est que les cimetières sont encombrés de plus de cadavres qu’on n’en peut enterrer, de sorte qu’aux vivants qui leur ont envoyé le carnage, les morts renvoient la peste, ce qui est bien fait ; nous apprenons aux gouvernements d’Europe ceci, [p. 257] c’est qu’on ouvre les femmes grosses pour leur tuer les enfants dans les entrailles, c’est qu’il y a dans les places publiques des tas de squelettes de femmes ayant la trace de l’éventrement, c’est que les chiens rongent dans les rues le crâne des jeunes filles violées, c’est que tout cela est horrible, c’est qu’il suffirait d’un geste des gouvernements d’Europe pour l’empêcher, et que les sauvages qui commettent ces forfaits sont effrayants, et que les civilisés qui les laissent commettre sont épouvantables.

Il est temps qu’il sorte de la civilisation une majestueuse défense d’aller plus loin…

Ce qui se passe en Serbie démontre la nécessité des États-Unis d’Europe. Qu’aux gouvernements désunis succèdent les peuples unis. Finissons-en avec les empires meurtriers. Muselons les fanatismes et les despotismes. Brisons les glaives valets des superstitions et les dogmes qui ont le sabre au poing. Plus de guerres, plus de massacres, plus de carnages ; libre pensée, libre échange ; fraternité. Est-ce donc si difficile, la paix ? La République d’Europe, la Fédération continentale, il n’y a pas d’autre réalité politique que celle-là. Les raisonnements le constatent, les événements aussi. Sur cette réalité, qui est une nécessité, tous les philosophes sont d’accord, et aujourd’hui les bourreaux joignent leur démonstration à la démonstration des philosophes… Ce que les atrocités de Serbie mettent hors de doute, c’est qu’il faut à l’Europe une nationalité européenne, un gouvernement un, un immense arbitrage fraternel, la démocratie en paix avec elle-même, toutes les nations sœurs ayant pour cité et pour chef-lieu Paris, c’est-à-dire la liberté ayant pour capitale la lumière. En un mot, les États-Unis d’Europe. C’est là le but, c’est là le port.214

Après le savant, après l’agitateur mystique, après le poète qui croit pouvoir conjurer l’Histoire par le Verbe, voici le penseur actif qui ouvre une voie d’avenir.

Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) a pu se vanter à juste titre d’avoir été le premier théoricien du fédéralisme, encore que Rousseau — qu’il avait bien lu — ait revendiqué ce titre pour lui-même et à peu près dans les mêmes termes : il faut bien avouer que Proudhon garde l’avantage d’avoir traité le sujet d’une manière exhaustive et réaliste, avec une sorte d’acharnement intellectuel dont Jean-Jacques ne peut être accusé. Si Marx lui est sans conteste supérieur dans l’analyse économique, Proudhon n’en est pas moins l’ancêtre européen des formes démocratiques du socialisme : pas un seul chef de camp de travail forcé, pas une seule brute totalitaire n’a jamais pu se [p. 258] réclamer de sa doctrine pour tenter de justifier ses crimes. Le socialisme fédéraliste et libertaire de Proudhon n’a guère eu de succès jusqu’ici ; le socialisme collectiviste, centralisateur et autoritaire de Marx a fait l’URSS et domine la moitié de notre monde. Il y a sans doute erreur sur la doctrine dans les deux cas, mais Marx en est complice, Proudhon victime : il croyait à la liberté, et son adversaire ne croyait qu’à la force des choses, qui est en effet totale aussitôt que l’homme démissionne. Marx triomphe malgré lui dans ces parties du monde qu’il jugeait précisément — comme Hegel, son maître — en retard sur l’évolution créatrice de l’humanité. Proudhon n’aura sa revanche que dans la seule mesure où l’Europe saura découvrir que le fédéralisme est la santé de ses peuples, et le secret de son rayonnement sur la planète.

On a lu les attaques virulentes de Donoso Cortès contre le jeune Proudhon assimilé (ou peu s’en faut) à l’Antéchrist. Il est juste de citer également ce que Proudhon dit de lui-même :

Et moi aussi j’ai une tradition, une généalogie politique à laquelle je tiens comme à la légitimité de ma naissance ; je suis fils de la Révolution, qui fut fille elle-même de la Philosophie du dix-huitième siècle, laquelle eut pour mère la Réforme, pour aïeule le Renaissance, pour ancêtres toutes les Idées, orthodoxes et hétérodoxes, qui se sont succédé d’âge en âge depuis l’origine du christianisme jusqu’à la chute de l’empire d’Orient. N’oublions pas, dans cette génération splendide, les Communes, les Ligues, les Fédérations, et jusqu’à cette Féodalité, qui, par sa constitution hiérarchique et sa distinction des castes, fut aussi, dans son temps, une forme de liberté. Et de qui est fils le christianisme lui-même, que je ne sépare pas de cette généalogie révolutionnaire ? Le christianisme est fils du judaïsme, de l’égyptianisme, du brahmanisme, du magisme, du platonisme, de la philosophie grecque et du droit romain. Si je ne croyais pas à l’Église, s’écrie quelque part saint Augustin, il voulait dire à la tradition, je ne croirais pas à l’Évangile. Je dis comme saint Augustin : Aurais-je confiance en moi-même et croirais-je à la Révolution, si je n’en retrouvais dans le passé les origines ?215

Les textes qui suivent sont tous extraits du grand ouvrage qui ne parut qu’après la mort de son auteur : Du Principe Fédératif. On ne saurait assez souligner leur importance littéralement posthume : ils sont écrits pour notre siècle.

[p. 259] Pour que le contrat politique reste avantageux et commode à tous, il faut que le citoyen, en entrant dans l’association, 1° ait autant à recevoir de l’État qu’il lui sacrifie ; 2° qu’il conserve toute sa liberté, sa souveraineté et son initiative, moins ce qui est relatif à l’objet spécial pour lequel le contrat est formé et dont on demande la garantie à l’État. Ainsi réglé et compris, le contrat politique est ce que j’appelle une fédération.

FÉDÉRATION, du latin fœdus, génitif fœderis, c’est-à-dire pacte, contrat, traité, convention, alliance, etc., est une convention par laquelle un ou plusieurs chefs de famille, une ou plusieurs commîmes, un ou plusieurs groupes de communes ou États, s’obligent réciproquement et également les uns envers les autres pour un ou plusieurs objets particuliers, dont la charge incombe spécialement alors et exclusivement aux délégués de la fédération.

En résumé, le système fédératif est l’opposé de la hiérarchie ou centralisation administrative et gouvernementale par laquelle se distinguent, ex æquo, les démocraties impériales, les monarchies constitutionnelles et les républiques unitaires. Sa loi fondamentale, caractéristique, est celle-ci : Dans la fédération, les attributs de l’autorité centrale se spécialisent et se restreignent, diminuent de nombre, d’immédiateté, et, si j’ose ainsi dire, d’intensité, à mesure que la Confédération se développe par l’accession de nouveaux États. Dans les gouvernements centralisés, au contraire, les attributs du pouvoir suprême se multiplient, s’étendent et s’immédiatisent, attirent dans la compétence du prince les affaires des provinces, communes, corporations et particuliers, en raison directe de la superficie territoriale et du chiffre de la population. De là cet écrasement sous lequel disparaît toute liberté, non-seulement communale et provinciale, mais même individuelle et nationale.

Une conséquence de ce fait, c’est que, le système unitaire étant l’inverse du système fédératif, une confédération entre grandes monarchies, à plus forte raison entre démocraties impériales, est chose impossible. Des États comme la France, l’Autriche, l’Angleterre, la Russie, la Prusse, peuvent faire entre eux des traités d’alliance ou de commerce ; il répugne qu’ils se fédéralisent, d’abord parce que leur principe est contraire, qu’il les mettrait en opposition avec le pacte fédéral ; qu’en conséquence il leur faudrait abandonner quelque chose de leur souveraineté, et reconnaître au-dessus d’eux, au moins pour certains cas, un arbitre. Leur nature est de commander, non de transiger ni d’obéir. Les princes qui, en 1813, soutenus par l’insurrection des masses, combattaient pour les libertés de l’Europe contre Napoléon, qui plus tard formèrent la Sainte-Alliance, n’étaient pas des confédérés : l’absolutisme de leur pouvoir leur défendait d’en prendre le titre. C’étaient, comme en 92, des coalisés ; l’histoire ne leur donnera pas d’autre nom.

… l’idée d’une confédération universelle est contradictoire. En cela se manifeste une fois de plus la supériorité morale du système fédératif sur le système unitaire, soumis à tous les inconvénients [p. 260] et à tous les vices de l’indéfini, de l’illimité, de l’absolu, de l’idéal. L’Europe serait encore trop grande pour une confédération unique : elle ne pourrait former qu’une confédération de confédérations. C’est d’après cette idée que j’indiquais, dans ma dernière publication, comme le premier pas à faire dans la réforme du droit public européen, le rétablissement des confédérations italienne, grecque, batave, Scandinave et danubienne, prélude de la décentralisation des grands États, et par suite, du désarmement général. Alors toute nationalité reviendrait à la liberté ; alors se réaliserait l’idée d’un équilibre européen, prévu par tous les publicistes et hommes d’État, mais impossible à obtenir avec de grandes puissances à constitutions unitaires.

Le peuple, dans la vague de sa pensée, se contemple comme une gigantesque et mystérieuse existence, et tout dans son langage semble fait pour l’entretenir dans l’opinion de son indivisible unité. Il s’appelle le Peuple, la Nation ; c’est-à-dire la Multitude, la Masse ; il est le vrai Souverain, le Législateur, la Puissance, la Domination, la Patrie, l’État, il a ses Convocations, ses Scrutins, ses Assises, ses Manifestations, ses Prononcements, ses Plébiscites, sa Législation directe, parfois ses Jugements et ses Exécutions, ses Oracles, sa Voix, pareille au tonnerre, la grande voix de Dieu. Autant il se sent innombrable, irrésistible, immense, autant il a horreur des divisions, des scissions, des minorités. Son idéal, son rêve le plus délectable, est unité, identité, uniformité, concentration ; il maudit, comme attentatoire à sa Majesté, tout ce qui peut partager sa volonté, couper sa masse, créer en lui diversité, pluralité, divergence.

Le système fédératif coupe court à l’effervescence des masses, à toutes les ambitions et excitations de la démagogie : c’est la fin du régime de la place publique, des triomphes des tribuns, comme de l’absorption des capitales. Que Paris fasse, dans l’enceinte de ses murs, des révolutions : à quoi bon si Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Nantes, Rouen, Lille, Strasbourg, Dijon, etc., si les départements, maîtres d’eux-mêmes, ne suivent pas ? Paris en sera pour ses frais… La fédération devient ainsi le salut du peuple : car elle le sauve à la fois, en le divisant, de la tyrannie de ses meneurs et de sa propre folie.

… Après la révolution des idées doit arriver, comme sa conséquence légitime, la révolution des intérêts. Le vingtième siècle ouvrira l’ère des fédérations, ou l’humanité recommencera un purgatoire de mille ans.

Quelque dix ans après la publication du Principe fédératif paraissent en allemand deux ouvrages qu’il importe de citer ici : en 1878 celui du Suisse J. C. Bluntschli sur L’Organisation d’une Société d’États européens et en 1879 celui de l’Allemand Constantin Frantz sur Le Fédéralisme. Ni le juriste suisse, ni le diplomate prussien ne semblent rien devoir au socialiste [p. 261] français ; ils tirent tout de leur expérience nationale et professionnelle. Le problème du fédéralisme européen se trouve ainsi ramené des hauteurs de l’éloquence à la Hugo et de l’idéologie à la Mazzini au niveau d’une pratique politique et à l’examen de ses conditions d’application.

Johann Caspar Bluntschli (1808-1881) avait été l’auteur du code civil de son canton natal, Zürich, avant de devenir à Heidelberg l’un des plus célèbres professeurs de droit international de son temps. L’expérience vécue du fédéralisme suisse le met en mesure de préciser certaines distinctions fondamentales qui devaient presque nécessairement échapper aux héritiers français et italiens du jacobisme et du romantisme politique. Ainsi aborde-t-il le problème de la « nationalité », dont nous avons vu les ambiguïtés pervertir tout l’élan de Quarante-huit. Comment concevoir une « nationalité européenne » sur le modèle des Nations souveraines et uniformes qui composent l’Europe ? Le problème s’est révélé insoluble, et c’est qu’il était mal posé. L’exemple d’une nation « internationale » par essence permet au contraire d’imaginer ce que serait un État fédéral européen :

La Suisse, pays de montagnes en Europe centrale, où les grands fleuves européens, le Rhin, le Danube et le Pô ont leurs sources principales, et qui sépare et relie en même temps les grandes nations que sont l’Allemagne, l’Italie, la France et l’Autriche, a de ce fait un caractère très particulier. De même le peuple suisse et les différentes républiques suisses — je pense aussi bien aux petites républiques cantonales qu’à la grande république qu’est la Confédération — ont de grandes tâches vitales à accomplir, d’importance non seulement locale, mais européenne. Ces États populaires, petits, mais pleins de force, jouissant pleinement d’une liberté politique générale dans ce pays où règne la paix, ont la possibilité et le devoir d’aborder, par eux-mêmes, suivant leur disposition naturelle, toutes les questions que le destin et le développement de l’humanité posent aux nations européennes, et de les résoudre entièrement, conformément aux circonstances du moment. Ainsi ces États peuvent servir d’exemples, sous ce rapport, aux autres peuples et jouer un rôle déterminant dans l’évolution de l’humanité.

… Aussi longtemps que le peuple suisse aspire à remplir courageusement ces devoirs et à poursuivre ces idéals, il ne verra pas son appartenance européenne menacée ni la nationalité suisse arrêtée dans son développement.

… S’il est une nationalité suisse, elle possède au plus haut degré un caractère international… Les parties dont elle est composée sont liées indissolublement aux autres grandes nations, formant avec [p. 262] celles-ci une communauté de culture qui détermine leur vie spirituelle. Pour cette raison la nationalité politique des Suisses doit conserver un caractère international dans le domaine des rapports culturels. Plus la véritable nationalité se confond avec la communauté culturelle et plus ce caractère international de la nationalité suisse aura sa juste valeur. Il est devenu pour la Suisse un principe vital, lui conférant au sein de la famille des États européens une importance à laquelle une population de trois millions et demi d’habitants parlant une seule et même langue ne pourrait plus prétendre aujourd’hui.

… Par là même la Suisse a émis et réalisé des idées et principes qui sont pour l’ensemble des États européens une source de prospérité et de développement et qui seront un jour destinés à assurer la paix en Europe… Si cet idéal de l’avenir se réalise un jour, la nationalité suisse de caractère international devra s’incorporer à la communauté de la Grande Europe. De cette façon elle n’aura pas vécu en vain ni sans gloire.216

Ainsi se réaliserait ce passage à l’Europe, cette « transfiguration » d’une vocation nationale dont rêvait Hugo pour la France et Mazzini pour l’Italie ; mais voilà qui ne paraît concevable que dans le cas d’une nation non-unitaire, c’est-à-dire de structure fédéraliste. « L’Internationale des nationalismes » préconisée par les prophètes de Quarante-huit, évoque l’idée d’une Amicale universelle des Misanthropes ou d’une Mutuelle des Égoïstes. On peut écrire de telles choses, non les faire.

Cependant, il est curieux qu’un Bluntschli, si conscient des avantages d’une vraie fédération pour les Cantons jadis « souverains » de son pays, recule devant cette solution lorsqu’il s’agit de l’appliquer à l’Europe. À l’Écossais James Lorimer, qui venait de publier un projet d’État fédéral européen, Bluntschli oppose un plan beaucoup plus prudemment confédéral. En voici le principe :

Si le grand problème de la constitution de la communauté des États européens doit trouver sa solution, la condition principale qu’il faudra remplir sera le maintien scrupuleux de l’indépendance et de la liberté des États associés.

Les États européens se considèrent comme des personnes souveraines et sont tous décidés à affirmer leur souveraineté et à se soustraire à toute influence due à la suprématie d’un autre État. Ils peuvent bien coopérer entre eux pour l’accomplissement de tâches communes, mais ils ne vont pas se soumettre volontairement au pouvoir d’une constitution qui leur paraîtra étrangère. Ils ne renonceront [p. 263] jamais à leur propre gouvernement ni à leur propre armée ; jamais ils ne toléreront au-dessus d’eux un monarque universel ni un parlement européen unique. C’est pourquoi toute constitution européenne instaurant un nouvel État européen unique, auquel les États jusqu’alors souverains devraient s’incorporer, est irréalisable.

Bluntschli propose alors une Union d’États souverains (Staatenbund) dirigée par un Conseil Fédéral représentant les États et un Sénat représentant les peuples :

Le maintien de la paix des peuples, les délibérations et résolutions dans le domaine de la grande politique européenne seront confiés de préférence au Conseil Fédéral, sous la direction des grandes puissances, avec cette restriction cependant que toute réorganisation prévue pour une certaine durée devra nécessairement être soumise à l’approbation du Sénat.

Parmi les affaires de la grande politique, il faut ranger toutes les questions concernant l’existence, l’indépendance et la liberté des États, dont dépendent les conditions de vie, la sécurité et le développement des peuples.

Pour trancher toutes ces questions, la seule autorité compétente sera la communauté des États européens, à laquelle s’adjoindra une représentation populaire européenne — et encore cette dernière ne sera habilitée à collaborer qu’à certaines conditions. Les États en litige auront à se soumettre aux décisions de cette autorité. Celle-ci ne trouvera la force d’imposer ses résolutions que par une collaboration entre les gouvernements et les peuples, et quand cela est possible, par une union étroite entre eux, pour le moins par le soutien d’une majorité importante.

Et il conclut, avec une sobriété tout helvétique :

Le nouveau projet d’une constitution fédérale européenne n’est pas très brillant et n’a rien d’extraordinaire ; il est modeste et modéré ; mais étant donné qu’il ne fait appel qu’aux forces réelles, leur confiant l’accomplissement des nobles tâches que comporte cet idéal, il sera, du moins je l’espère, plus réalisable et plus efficace que les projets précédents.

Constantin Frantz (1817-1891) philosophe politique, diplomate et fonctionnaire de l’État prussien (dont il ne cessa de condamner les prétentions hégémoniques), fut non seulement l’un des plus zélés partisans d’une unité allemande de type fédéraliste, mais le théoricien d’une union des pays centraux et nordiques de l’Europe, en laquelle il voyait le noyau d’une future [p. 264] fédération mondiale à base chrétienne217. Il s’agissait d’abord pour lui de tenir en échec les deux puissances impérialistes, France à l’ouest et Russie à l’est ; puis une fois l’atmosphère purifiée, de les faire adhérer à l’union, ainsi que l’Amérique du Nord.

Constantin Frantz part de l’expérience vécue d’une Allemagne moins une que diverse, donc destinée et préparée par son histoire à s’agréger à de plus vastes formations : ainsi Bluntschli pensait l’Europe à partir de l’exemple suisse.

Il saute aux yeux que dans un pays ainsi constitué (l’Allemagne) aucun centre prédominant ne peut s’opposer au développement naturel… La nature même des choses laisse prévoir le fait que l’Allemagne ne convient pas à la formation d’un État unitaire centralisé, ni même, d’une façon générale, à celle d’une simple nation « fermée », étant donné les rapports étroits, déterminants pour son évolution, qui ont toujours existé entre l’Allemagne et les pays voisins…

Si le territoire allemand ne se prête guère à la formation d’un État unitaire, la nation allemande s’y prête encore moins, parce qu’elle ne constitue pas un ensemble unifié, mais qu’elle a toujours été, dès le début, — pour reprendre une expression de Schelling — « un peuple de peuples ».218

Frantz a bien vu et dit que l’État unitaire ne saurait en aucun cas servir de base à une union fédérative : ou bien il reste formé et il n’y a pas d’union possible, ou bien le carcan est brisé et l’union devient possible : tertium non datur :

Je pose la question : un état de choses peut-il passer pour durable, alors que les faits sont en contradiction flagrante avec le droit écrit ? Si l’on admet que le droit tourne le dos aux faits, cela signifie, au train où vont les choses actuellement, que la formation d’un pur État unitaire est proche. Il n’est pas impossible que nous soyons les témoins de cette transformation ; mais supposons l’État unitaire constitué, développant jusqu’à ses dernières conséquences, la nation ployant sous lui ne le supporterait pas longtemps et ferait vite sauter la camisole de force qu’on lui aurait mise. Ceci est un des termes de notre alternative. En revanche, si nous voulons échapper à l’actuel courant unitaire, nous n’en devrons pas moins changer l’état de choses présent. Tertium non datur

[p. 265] Si un tel changement s’accomplissait, on pourrait sérieusement envisager la possibilité d’une fédération d’Europe Centrale. Et chaque pas que nous ferions dans cette direction nous assurerait d’un double gain : en effet, non seulement cette fédération créerait un nouveau marché aussi important qu’elle-même est étendue, mais elle permettrait aussi la réunion d’une telle masse de forces défensives que chaque État membre n’aurait à maintenir sur pied qu’une armée restreinte, ce qui entraînerait une diminution du budget militaire et favoriserait le retour d’une importante main-d’œuvre à des travaux plus productifs. Aucune puissance au monde n’oserait attaquer cette fédération, qui, de son côté, ne pourrait en aucune manière manifester de tendances agressives. De cette façon serait fondé un système pour le maintien de la paix tel que l’Europe n’en a encore jamais vu. Et quel honneur pour l’Allemagne si elle pouvait être la base d’une fédération pour la paix, au lieu d’avoir, par le système de 1866, créé le militarisme européen qui nous suce notre propre sang.

Si grandes que soient les difficultés réelles qui s’opposent à la fondation de la fédération d’Europe Centrale — et nous sommes les derniers à nous bercer d’illusions —, elles pourraient très bien être surmontées grâce à une prévoyance, une énergie et une endurance appropriées. La difficulté principale réside davantage dans la disposition des esprits, dans les opinions bornées et les idées fausses qui ont prévalu jusqu’à présent. Ainsi l’idée d’État, avec laquelle de toute façon on ne peut rien construire…

Il rend justice à l’élan primitif et libertaire des nationalités, mais il constate aussi que cet élan a dépassé son but :

Ainsi s’explique l’actuel retour en force du principe des nationalités, comme réaction contre l’absolutisme du siècle précédent, qui ignorait presque catégoriquement et souvent même foulait aux pieds les nationalités en traitant les peuples comme une masse imposable et recrutable… De même que chaque réaction va au-delà du but assigné, ainsi la valorisation de la nationalité devint un but absolu…

Au stade des nations fermées correspondent les alliances temporaires entre grandes Puissances. Ce système a fait son temps. La Fédération à venir exige, elle, des institutions permanentes :

Il est bien établi que le but final de l’organisation n’est pas l’État universel, mais bien la fédération des peuples, qui ne pourra naturellement se développer, se fortifier et s’étendre que progressivement. Et c’est ce qu’on appelle « les alliances » qui constitue manifestement le préalable d’un tel processus. Par alliances, nous entendons des associations conclues temporairement et dans un but déterminé ; tandis que la fédération proprement dite aura d’emblée un caractère définitif : elle sera constituée pour toujours et dotée d’organes permanents prêts à fonctionner de façon durable.

De ce point de vue, le système politique appelé « Concert européen des grandes puissances » nous vient immédiatement à l’esprit. Pris dans son sens propre, ce mot, à l’origine, ne désignait rien d’autre qu’un système d’alliances… À examiner de près l’essence même de ce système des grandes puissances, on constate d’après son nom même qu’il est fondé sur l’idée de la seule puissance, et qu’il fait abstraction aussi bien des principes de l’histoire et de la moralité que des buts élevés de la civilisation. La seule fin est d’être ou de devenir une grande puissance. Et pour autant que plusieurs de ces grandes puissances se trouvent être l’une à côté de l’autre, quel autre but poursuivront-elles principalement, sinon celui d’augmenter leur force militaire ? Il est frappant de constater que la prédominance de l’élément militaire va de pair avec le règne de l’argent, ce qui a pour conséquence que tout le développement des peuples, en fin de compte, se fait à la caserne ou à la Bourse…

… Tous les petits États sont ainsi menacés de décadence, à moins qu’ils ne soient déjà réellement déchus… En revanche, l’histoire témoigne que les petits États ont fait beaucoup plus, en moyenne et proportionnellement, pour assurer la liberté des citoyens et leurs droits politiques, ainsi que pour faire progresser la civilisation, que les grands, et particulièrement que les grandes puissances militaires…

Allons donc de l’avant 1 Puisque ce système a vu le jour uniquement par un processus historique, la notion de grande puissance n’est par conséquent qu’une catégorie de l’histoire, destinée à disparaître à la prochaine étape de l’évolution, de la même manière qu’elle est apparue un jour et qu’elle a acquis, temporairement, droit de cité un peu partout.

Le principe de non-intervention, proclamé depuis longtemps, n’est-il pas la déclaration de faillite de la politique du concert européen ? De ce fait même, cette dernière est devenue, si l’on peut dire, un « asystème ». Et maintenant la tâche importante nous incombe de créer un nouveau système, c’est-à-dire un ordre fondé sur la réalité, réglant les rapports entre les États européens, réinstallant le droit des gens sur les assises positives qui lui ont fait complètement défaut ces derniers temps.

Ce nouveau système politique, que toute l’évolution du temps exige, devra se fonder sur le modèle de l’union allemande, qui exclut toute hégémonie d’un de ses États. Ainsi le nationalisme condamné par Frantz sous sa forme étatique et bornée, réapparaît irrésistiblement sous la forme épurée d’une « mission européenne » de l’Allemagne. Nous connaissons maintenant le processus pour l’avoir illustré par des textes de Gioberti et de [p. 267] Mazzini, de Lamartine et de Hugo, de Mickiewicz, de Donoso Cortès et même de Bluntschli. Il manquait à ce concert une voix allemande, et la voici :

Il est évident qu’une telle fédération ne peut pas s’instaurer d’un coup. Il faut d’abord qu’elle s’établisse sur une base réelle, d’où, par la suite, l’impulsion pourra être donnée… Si c’est l’Allemagne, où a commencé la scission de l’Église, qui a contribué le plus à la décadence de la communauté des peuples occidentaux, il conviendrait que ce pays se fasse un devoir de participer activement au rétablissement de cette communauté et de se consacrer à cette tâche de telle façon que l’on puisse bien augurer de la transformation du système européen dans sa totalité…

Seul le fédéralisme peut vraiment conduire à ce résultat ; lui seul, si peu compte-t-il dans la politique actuelle, est le principe de l’évolution politique de l’avenir.