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Troisième partie
La morale quotidienne et le climat de culture ou comment on vit dans une fédération

[p. 175] Cette beauté bien drue d’énergie pure et neuve, aux matins luisants de rosée, quand le pays entier émerge de la brume, repeint durant la nuit comme un banc vert auprès du lac précieux où trempent des parois à peine moins translucides que le ciel, ce temps de création du monde juste avant l’homme et ses malheurs, c’est ma Suisse, telle que je la vois de très loin dans mon souvenir.

J’y reviens. (Le retour au pays est un des thèmes constants de notre littérature.) Les gros plans tout d’un coup, aux approches de la gare, anéantissent l’exaltant panorama. Des maisons sages, un peu scolaires, des gens en gris, des gens en brun défilent, des visages s’immobilisent le long du quai, qui vais-je reconnaître ? Et plus rien n’est étrange ni beau, tout rejoint l’habituel indifférent, le rôle exact et le compartiment.

Compartiment, c’est le mot clef de la Suisse. Géographiques ou sociaux, historiques ou sentimentaux, réglementaires ou initiatiques, se touchant tous et si bien clos. Le mystère suisse est là, sans aucun doute. À chacun de mes retours, je me promets d’y aller voir, mais je le sentais mieux de loin. Me voici repris, reclassé. Compartiments, esprit de groupe et sociétés, mais petits groupes de gens qui ne se connaissent que trop, et sociétés solides si leur but est restreint. Une vague angoisse me saisit : tout est un peu trop près et trop bien agencé. Comment bouger dans ce complexe de fins rouages si bien réglés ? Et comment retrouver la vision fraîche, le pouvoir [p. 176] d’étonnements, et cette distance surtout, qui excitent à la découverte ? Vais-je repartir pour l’Amérique ou l’Inde, afin de mieux voir mon pays ? Mais je m’avise que l’horlogerie, qui est l’art suisse par excellence, est un art des petits mouvements réglant les grands.

En Suisse, le moindre déplacement peut vous faire changer de monde en un clin d’œil, comme il arrive quand on traverse le tunnel de Chexbres en vingt secondes : il se ferme sur un paysage de plateaux nordiques et rhénans — collines où montent les sapins en bataillons noirs et pensifs s’arrêtant au sommet d’un seul coup — et s’ouvre à l’autre bout dans l’espace doré d’un ciel méridional que double un lac immense.

J’irai redécouvrir la Suisse réelle dans l’usage de ses trains locaux, me disais-je en rentrant d’Amérique, au lendemain de la dernière guerre. Voici ce que j’écrivais alors.