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Condition du « grand homme » en Suisse

Dans un film naguère célèbre, Orson Welles assurait que la Suisse n’a donné au monde que la pendule à coucou. J’imagine qu’il entendait dire que la Suisse n’a produit rien de grand, hommes, idées ou objets, comme l’Italie a produit Dante, la France Pascal et la Révolution, l’Allemagne Goethe et certains phénomènes moins humanistes, la Russie Tolstoï et Staline, l’Espagne Cervantès, Colomb et l’Amérique, cette dernière Orson Welles et la Bombe.

Il faut admettre que notre aurea mediocritas saute aux yeux du premier venu, tandis que les grandeurs éventuelles de la Suisse restent quelque peu mystérieuses, même aux yeux des Européens dotés d’une bonne culture générale. Le statut du « grand homme » en Suisse le condamne à demeurer à peu près invisible. Comment veut-on qu’un étranger le voie ? Si cet étranger vient chez nous et cite l’un des Suisses qu’il connaît par sa réputation mondiale, il ne trouvera pas une personne sur mille, prise dans la rue, qui ait jamais entendu ce nom-là ; en revanche, les hommes importants qu’on lui indiquera sont inconnus hors du canton.

La Suisse résulte, l’ai-je assez dit, de l’agrégation d’innombrables compartiments. Si bien que l’homme de poids y sera surtout local. Il sera le grand homme d’une vallée, d’une cité, plus rarement d’un canton, presque jamais celui de la nation entière. D’autre part, le réflexe antihégémonique s’oppose à toute prédominance d’un canton ou d’un homme qui le représente. D’où les conséquences qu’on a vues dans le domaine de la vie publique : tout se ligue instantanément contre celui qui ferait mine de dépasser la mesure commune et d’être un chef. Un Führer suisse est impensable, et même l’essai d’instituer un Landamman de Suisse échoua très vite, vers 1800. Un Collège peu voyant administre l’État, on ne [p. 191] saurait dire qu’il gouverne les Suisses, et c’est très bien.

Mais dans le domaine de la culture, cet égalitarisme jaloux et tatillon présente les plus sérieux inconvénients. Car pour qu’un grand art s’épanouisse, il faut un milieu, une école, un public alerté, un snobisme, les libéralités d’un mécène ou d’une cour. C’est tout cela qu’interdisent moralement nos principes, et physiquement nos petits compartiments. Que fera dans ces conditions l’homme de talent ou d’ambition ? Il a trois possibilités : essayer de se rendre invisible, — tenter de se rendre utile, — ou courir loin de la Suisse son aventure.

De là peut-être certains traits communs aux Suisses qui se sont illustrés dans les domaines les plus divers. Sans prétendre à composer un portrait-robot du « grand homme suisse moyen » (expression en elle-même contradictoire), il me paraît intéressant de définir certaines conduites spécifiques que lui imposent les petites dimensions de notre État et les conditions de sa paix.

Se rendre invisible, passer inaperçu. — Il y a ceux qui ne laissent rien paraître que leur identité native et naturelle. Ce n’est pas se dissimuler, en vérité : simplement, le génie qui leur advient prend les couleurs du milieu.

Albert Bitzius était un jeune Bernois, épris de littérature et d’idées libertaires. Il devint cependant pasteur à vingt-cinq ans et passa le reste de sa vie dans la cure du village de Lützelflüh. À quarante ans il se mit à écrire et, sous le nom de Jeremias Gotthelf (Jérémie : le prophète ; Gotthelf : « Dieu aide ! »), publia coup sur coup une quinzaine de romans tragiques, éducatifs, épiques et religieux, fantastiques à la fin (L’Araignée noire), que Thomas Mann qualifie d’homériques. Toutes les familles l’ont lu, en Suisse alémanique. Il s’était occupé sa vie durant de l’administration locale, du secours des pauvres et de la commission scolaire. Moyennant quoi l’on ignorait qu’il obtenait de ses éditeurs les droits les plus élevés de l’époque.

[p. 192] Henri-Frédéric Amiel n’eut même pas à choisir un pseudonyme. Quelques recueils de poésies médiocres, un chant patriotique encore très populaire (« Roulez tambours, pour couvrir la frontière… Dans nos cantons, chaque enfant naît soldat ! ») et des cours de philosophie dont l’ennui seul est resté mémorable ont camouflé le passage parmi nous du génie de l’introspection. Dix-sept mille pages de Journal furent écrites dans l’ombre d’une carrière assez terne pour être acceptée sans histoires. « En épousant Genève, j’ai épousé la mort — celle de mon talent et de ma joie. » Je crois que c’est Paul Bourget qui a dit que « Paris en eût fait un dieu ». Mais ce n’eût été qu’un dieu de salons, un dieu causeur.

Jacob Burckhardt à sa manière fut aussi un grand homme invisible : refusant de succéder à Ranke dans la chaire d’histoire de Berlin, il se fit accepter dans sa cité natale selon son rang social et en tant que professeur. Un peu plus tard, Ferdinand de Saussure suit la même conduite à Genève, comme par instinct, s’il est un instinct patricien. (L’intellectuel du xxe siècle cherche au contraire à s’imposer en tant que différent de ses données natives et par une volonté de rupture. On ne saurait lui reprocher cette nouvelle tactique conformiste, puisque c’est elle qui se voit dorénavant « admise », comme l’était la conduite inverse au dernier siècle.)

Se rendre utile. — Pays pauvre au départ et dont les seules richesses furent fabriquées par un travail humain bien concerté, la Suisse est née de la coopération. Un pour tous, tous pour un, c’est moins un idéal qu’une vitale obligation de solidarité pratique. Quand un Suisse entreprend de créer quelque chose, tout se passe comme s’il avait à se faire pardonner sa turbulence créatrice ou son génie individuel, en démontrant qu’il fait une œuvre utile au bien commun.

Et c’est pourquoi les Suisses qui ont excellé furent presque tous, à des titres divers, hommes utiles au sens le plus noble et penseurs engagés dans une communauté (qui souvent dépassait [p. 193] leur pays) plutôt que créateurs d’art ou de pensée pure. Médecins praticiens, guérisseurs d’âmes, mystiques intervenant pour sauver la cité, réformateurs politiques ou religieux, négociateurs de grandes affaires publiques à l’échelle de l’Europe et du monde, théologiens ou pédagogues, savants du premier rang mais qui restent soucieux d’applications humanitaires ou techniques, nous les voyons tous assurer des devoirs sociaux ou civiques, éducatifs ou spirituels, comme si le fait d’être utiles excusait leurs grands dons aux yeux de leur conscience helvétique et de leur peuple.

Nous n’avons pas en Suisse de poètes de génie, ni de peintres qui aient fait époque, ni de compositeurs du plus haut rang. Hölderlin ou Racine, Mozart ou Rubens, Shakespeare ou Dostoïevski seraient impensables en tant que Suisses. Une certaine démesure, un grand théâtre, un sens de la pompe et du style, libre de tout souci d’application « morale », leur eussent été formellement refusés par nos coutumes les plus invétérées. En revanche, les grands noms qu’on citera dans ces pages ne seraient guère pensables hors du complexe suisse. Et c’est à eux que la Suisse, en retour, doit une densité de conscience communautaire, mais aussi d’efficacité transformatrice dont on trouvera difficilement l’équivalent dans une autre région du monde d’étendue à peu près comparable.

S’expatrier. — Les acheteurs de pendules à coucou et de montres miniaturisées ignorent en général que le plus grand dôme du monde, Saint-Pierre de Rome, fut achevé par des architectes venus de Suisse ; qu’un autre Suisse bâtit des capitales en Inde ; qu’un troisième a donné à l’Amérique les deux ponts les plus longs du monde, le Golden Gate et le Washington Bridge. Les Tessinois Maderno et Fontana, le Romand Le Corbusier, l’Alémanique Othmar Ammann, autant de Suisses qui ont su voir grand — mais pas chez eux.

Lucien Febvre, admirable historien de la culture, écrivait à propos de la Suisse :

[p. 194] Pays de gens moyens, oui. Mais quand ils réussissent à se dégager de leur canton — alors pas de milieu, ils atteignent l’universel. Au fond de son trou l’homme de Disentis, de Gœschenen, de Viège, entre les hautes parois de sa prison. Mais s’il monte sur la montagne… Alors cette ivresse des sommets. L’intuition de la grandeur. Et plus d’obstacles devant la pensée. Le Suisse s’appelle Jean-Jacques. Il s’appelle Germaine de Staël. Il s’appelle Burckhardt ou, dans un autre domaine, Karl Barth. Son canton — ou l’Europe.

Et il est vrai que nos meilleurs esprits, hors de l’étroit compartiment natal, iront chercher dans les vertiges de la synthèse et dans les larges vues panoramiques les grandes dimensions qui leur manquent en Suisse : — Synthèse des sciences médicales et d’une écologie européenne avant la lettre : Paracelse. Théorie générale des sociétés humaines, dont le Contrat Social n’est qu’un fragment : Rousseau. « Vue générale du genre humain » : Jean de Müller. « Considérations sur l’Histoire du Monde » : Jacob Burckhardt. Ethnographie sociologique : Bachofen. Linguistique générale : Ferdinand de Saussure. Psychologie de l’inconscient collectif : C. G. Jung. Mais ce n’est pas en grimpant sur nos Alpes comme Horace-Bénédict de Saussure que ces hommes s’illustrèrent et apprirent à voir grand, c’est en s’expatriant pour se réaliser au sein d’une unité beaucoup plus vaste, impériale ou papale, réformée ou romaine, germanique ou latine, — européenne. Paracelse quitta très tôt son canton natal de Schwyz, Euler vécut dans les Allemagnes et à la cour de Russie, Jean de Müller à Vienne et à Berlin, Jean-Jacques, Mme de Staël et Constant à Paris. Quant à un Jung, à un Ramuz, à un Barth, qui, après de longs séjours loin du pays, ont fait le principal de leur carrière en Suisse, ce n’est pas la Suisse qui a découvert et propagé leur nom dans le monde ; c’est au contraire de l’étranger, des grands pays voisins ou de l’Amérique, que leur réputation nous est revenue, comme importée.

« Son canton — ou l’Europe », c’est la formule parfaite.

Ainsi, pour l’homme de culture en tant que tel, le stade national est sauté. Cas unique, dans l’Europe moderne. J’ose y voir le plus grand privilège des Suisses : quelle que soit leur [p. 195] petite patrie locale, s’ils la dépassent c’est pour rejoindre immédiatement les grands courants continentaux ; parfois pour les déterminer. Condamnés à l’Europe en quelque sorte ; non, bien plutôt libres pour elle… Mais ceci nous amène à la question centrale de la « situation suisse » dans la culture.