La musique : Arthur Honegger

Des séquences et des tropes de Notker le Bègue et des autres moines de Saint-Gall au ixe siècle, jusqu’aux oratorios d’Arthur Honegger, je ne trouve pas de vrais créateurs suisses dans le domaine musical. Cette lacune de plus d’un millénaire est presque sans exemple dans l’Europe du centre, délimitée par les écoles italiennes et flamandes, françaises et austro-allemandes, qui ont fait presque toute la grande musique du xiie au xixe siècle. L’espace aujourd’hui nommé Suisse n’a donné quelque chose qui compte qu’au début et à la fin de l’ère tonale.

Mais si la Suisse n’a pas créé de musique durant ces siècles, la musique a créé la Suisse du sentiment, peut-être autant que l’ont fait l’amour de la nature et l’esprit militaire.

Toute la Suisse chante, depuis toujours. Jodels des Alpes, ces « acrobaties vocales », a-t-on dit. Chœurs villageois, moqués avec tendresse par le savoureux chansonnier vaudois Gilles. Chansons du service étranger, gracieuses et nostalgiques. Hymnes à la nature adoptés comme chants patriotiques. Et dans toutes les églises protestantes, psaumes de Goudimel ou de Bourgeois, cantiques dont les mélodies apportées du Pays de Galles par le Réveil de 1830 nous reviennent aujourd’hui d’Amérique sous forme de negro spirituals. Mais les très rares compositeurs qu’on peut nommer, de la Réforme à nos jours, n’ont guère qu’un intérêt archéologique ou patriotique. Faut-il [p. 220] leur ajouter Rousseau ? Un air du Devin du Village est carillonné chaque soir au clocher de la cathédrale de Genève, comme un « indicatif » de la cité.

Au xixe siècle, la vie musicale des villes s’organise sous la direction compétente de chefs allemands, tous très barbus sauf Wagner, chef d’orchestre à Zurich, et Liszt, professeur au conservatoire de Genève.

Aujourd’hui, les chœurs mixtes d’amateurs de nos petites villes, surtout vaudoises, sont capables d’exécuter passions, cantates, messes ou oratorios, et de les faire enregistrer avec honneur et prix par les plus grandes firmes de disques. Toutes les villes de quelque importance entretiennent un théâtre lyrique et un ou deux orchestres parfois très réputés, comme ceux que dirigent Ernest Ansermet à Genève et Paul Sacher à Bâle. À cette vie musicale intense durant toute la saison d’hiver, s’ajoutent en été des festivals locaux ou régionaux chaque année plus nombreux, au premier rang desquels Zurich, qui monte des opéras nouveaux, et Lucerne, qui rassemble les chefs et les solistes les plus prestigieux des deux mondes, autour du souvenir de Wagner à Triebschen et de Toscanini ressuscitant la « Siegfried Idylle » aux lieux où elle était née.

Mais la création dans tout cela ? Le Festspiel (jeu de circonstance pour une occasion populaire) est une forme de théâtre musical proprement suisse. Lorsqu’on me demanda d’en écrire un (ou quelque chose qui s’inspirât de cette formule) pour la Journée neuchâteloise de l’Exposition nationale de 1939, je posai d’abord la question du compositeur. Il le fallait puissant et généreux, capable de toucher les masses, Suisse au surplus. C’était simple, il n’y en avait qu’un. J’allai voir Arthur Honegger dans son atelier de Montmartre. Il avait déclaré peu de temps avant : « La seule forme théâtrale à laquelle je crois pour l’avenir, c’est celle qui arrive à grouper toute une population. » Avec mon projet, il était servi : Neuchâtel fournirait deux petits chœurs et une compagnie théâtrale d’amateurs, la Chaux-de-Fonds une fanfare réputée (en guise d’orchestre) et un grand [p. 221] chœur, le reste du canton les 400 figurants, et partout on fabriquerait les costumes. Le sujet devait être national, et s’exposer sur une scène sans décors ni rideau, de 35 m. de large, à trois étages et deux plateaux latéraux. Mon choix se porta sur la vie de Nicolas de Flue, héros et mystique du xve siècle qui s’était retiré dans un ermitage des Alpes, où il avait jeûné pendant vingt ans ; et chaque Suisse connaissait son intervention miraculeuse, rétablissant la paix parmi les Ligues, à la veille d’une guerre civile. Loué par Luther et Zwingli, béatifié par Rome, il réunissait toutes les ferveurs. (Six ans plus tard, il fut canonisé et l’on joua, en son honneur, au Vatican, l’oratorio tiré de notre « légende dramatique » : deux auteurs protestants célébraient pour le pape le seul saint que possède la Suisse.)

Pendant les deux mois d’une collaboration presque quotidienne avec Honegger, je m’amusai beaucoup à découvrir les traits alémaniques de sa nature, à la fois puissante et sensible : ses exclamations en schwyzerdütsch, si drôles chez un homme de fin parler français, cette connaissance intime des mœurs, des réflexes, de la Stimmung du peuple auquel l’œuvre allait s’adresser, et cette simplicité bonhomme et gaie.

Il était né au Havre, d’une famille de commerçants originaire de Zurich. À vingt ans, il opta pour la nationalité suisse, parce que sa mère lui avait dit : « En Suisse, tu n’auras que deux mois de service militaire, en France deux ans. » Après quoi toute sa vie se passe à Paris. Mais ce ne fut pas Paris, ce fut la Suisse qui lui donna l’occasion de découvrir et de manifester sa vraie force. Le théâtre populaire de Mézières (près Lausanne) lui demanda de mettre en musique Le Roi David, pièce du Vaudois René Morax. Il avait alors vingt-neuf ans. Il écrivit sa partition en neuf semaines, et ce fut un triomphe mondial. La matière en était biblique, mais très suisse en cela que la Bible est notre véritable Antiquité, comme l’a bien vu Ramuz. Avec « La Belle de Moudon », charmante comédie musicale et, si l’on veut, la « Danse des Morts » inspirée à Claudel par des fresques de Holbein, « Nicolas de Flue » est le seul sujet vraiment suisse [p. 222] dans son œuvre. On y trouve de petits chœurs célestes qui sont ce que l’on a écrit de plus alpestre, aérien et cristallin — le sommet de sa poésie.

Après lui, il y a Frank Martin, qui atteint la grandeur par la densité (« Le Vin herbé »), Rolf Liebermann et Heinrich Sutermeister, fêtés par toute l’Allemagne pour leurs opéras, Wladimir Vogel, qui expérimente avec passion, et toute une jeune génération sérieusement adonnée aux techniques atonales.