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La poésie : trois évadés célèbres

Un grand poète, un seul en six cents ans, voilà pour l’homo alpinus.

Je crois bien qu’Othon de Grandson, chevalier, troubadour tardif, tué en combat singulier en 1397, est le seul poète romand dont la réputation ait passé nos limites avant le xxe siècle : Chaucer l’a traduit en anglais.

La Suisse alémanique fait mieux : elle donne à l’Europe préromantique « Les Alpes » d’Albert de Haller et les « Idylles » de Salomon Gessner, puis à l’Allemagne post-romantique les poésies de C. F. Meyer et de Gottfried Keller, qui ne valent pas les œuvres en prose de ces deux romanciers. Mais ce n’est qu’à la fin du xixe siècle qu’elle voit paraître dans son sein un créateur de haut rang.

Loué par Nietzsche et par Jacob Burckhardt, et plus tard par Romain Rolland qui l’égalait à Goethe et à Milton et disait de lui : « C’est le premier grand homme que j’aie vu » ; à peu près ignoré dans son pays jusqu’au jour où il reçut le prix Nobel ; et dès lors écrivain national jusqu’à sa mort en 1924, Carl Spitteler a composé d’immenses et presque monstrueux poèmes : Prométhée et Épiméthée, Prométhée souffrant, Le Printemps olympien, au cours desquels les dieux de la Grèce incarnent dans un paysage helvétique le conflit de l’âme créatrice et de la conscience conformiste. « Je n’ai jamais été un poète suisse, ni un poète allemand, mais européen, international et de tous les temps », écrivait-il à son excellent traducteur français Charles Baudouin. Et de même, au critique hongrois Albert Gyergyai qui était venu le saluer comme « le chantre de sa nation », Spitteler, alors âgé de quatre-vingts ans, répondit : « Je ne suis pas le poète de la nation : chez nous, c’est encore et toujours Keller. Je ne me suis jamais senti un Suisse foncièrement autochtone. Il suffit que je sois poète ; chaque épithète rétrécirait ce fait et chaque étiquette m’est odieuse. Hellène ou [p. 234] Helvète, populaire ou cosmique, romantique ou bien classique — autant de mots d’ordre passager qui n’atteignent pas le fond de la poésie, puisque la poésie commence où ces limites disparaissent. Dès ma jeunesse j’ai choisi ma route et je ne m’en suis plus écarté ; et s’il y a, comme vous dites, un trait suisse en moi, c’est ce désir d’être ailleurs, c’est cette soif inextinguible des grands espaces, d’une vie plus large, d’horizons plus lointains… ici même encore et aujourd’hui… »100

Hautain, fervent et hiératique, naturellement alpestre et volontairement grec, exilé dans le temps et la hauteur, Spitteler demeure un sommet que l’on peut admirer de loin sans éprouver l’envie de le gravir. (Ce qui n’ôte rien à sa taille.)

À côté de lui, quelques collines et d’étranges accidents de terrain composent un paysage aux charmes plus secrets, plus pénétrants101.

Si la Suisse n’a pourtant rien produit, jusqu’ici, qui se compare aux purs poètes novateurs d’autres pays environnants, ce n’est pas faute d’un sens lyrique profond, dont témoignent Ramuz, Honegger ou Paul Klee, mais en prose, en musique ou en peinture. Faut-il penser que la Cité suisse est trop bien ordonnée pour un poète ? Ou que l’auteur suisse se sent trop éloigné du cœur historique de sa langue pour la parler en poésie autoritaire, créant un style qui se propage du cénacle mallarméen ou géorgien à la petite édition populaire, gloire finale ? Mais les frontières, les marches, les passages sont toujours des lieux émouvants, et de cela la Suisse est riche.

[p. 235] La poésie moderne n’a rien de grand chez nous, mais elle a pris en Suisse deux de ses sources avant de devenir européenne, comme le Rhône et le Rhin ne deviennent de grands fleuves qu’une fois nos frontières traversées.

Vers la fin du xixe siècle, un ancien professeur de mathématiques du canton de Berne devenu homme d’affaires, mythomane et génial — il avait « introduit la vente de la bière de Munich dans le bassin de la Méditerranée » et mécanisé l’industrie des tapis de Smyrne, possédé successivement un palais et un yacht en Égypte, un château en Angleterre, une grande maison en Italie, une enfilade de pièces désertes à Paris, une petite villa à Montreux, enfin « des appartements avec, puis sans jardin » — vint s’installer à Neuchâtel. Il s’appelait Sauser-Hall, et il avait deux fils. L’un, Georges, devint professeur de droit à Neuchâtel et rédigea le Code civil de la Turquie. Et l’autre, nommé Fritz, s’échappa de la maison à l’âge de quinze ans — dit-il — prit un train pour l’Allemagne, puis pour Vladivostok, et devint le poète Blaise Cendrars102.

À l’autre extrémité de la Suisse, dans les Grisons, une vieille famille originaire de la Bohême, et qui était établie depuis le xve siècle à San Murezzan (Saint-Moritz), pouvait se vanter d’avoir fourni deux princes-évêques de Coire aux Ligues grises, des Landamman à l’Engadine, des baillis à la Valteline, et quelques généraux. L’un de ces derniers, Nicolas Flugi d’Aspermunt, avait fait les guerres de Napoléon, suivi Murat à Naples, où il était resté après le retour des Bourbons, et avait terminé sa carrière comme maréchal du royaume. Son frère, Conradin, fonda la Société des Eaux de Saint-Moritz et fit de ce village le centre de tourisme que l’on sait. On lui doit également un recueil de Rimas Romaunchas (Rimes Romanches). Il eut pour fils un poète ladin et un archiviste des Grisons.

[p. 236] Nicolas Flugi d’Aspermunt engendra quatre fils, dont deux nous intéressent. Emmanuel devint médecin, puis moine, administra l’évêché de Monaco, et enfin fut élu général de l’ordre des bénédictins, sous le nom de dom Romarino-Maria. Le cadet, Francesco, fut officier à Naples. À la chute du royaume des Deux-Siciles, il rejoignit à Rome son frère bénédictin, mais n’y mena point une existence monastique. Brillant et fougueux comme ses ancêtres, il enleva la fille d’un émigré polonais, Angélique de Kostrowitsky. « De cette liaison naquit, le 18 avril 1880, à Rome, Guglielmo, Alberto, Wladimiro, Alessandro Appolinare, qui sera le poète. Les prénoms qu’il porte ne sont pas ceux des Flugi, qui ne reconnurent jamais ce bâtard. Il n’en eut pas moins leurs défauts, leurs vertus, et même leurs traits.»103

Aventuriers ou archivistes, prélats ou généraux, enfin poètes — dans un très vieux langage roman qui ressemble à celui des troubadours — les Flugi d’Aspermunt avaient pourtant motif de trouver en Guillaume Apollinaire des ressemblances de famille.

Quant aux critiques littéraires, ils se sont longtemps disputés pour savoir qui, d’Apollinaire ou de Cendrars, avait pastiché l’autre ou l’avait inspiré. Zone et les Pâques à New York ou la Prose du Transsibérien sont à peu près contemporaines104, et les ressemblances sont troublantes.

Ces deux poètes ont fait la guerre en France — tradition du service étranger. Cendrars y perdit son bras droit. Apollinaire eut son casque troué par un éclat d’obus. « Une étoile de sang me couronne à jamais », écrivait-il peu de temps avant sa mort, le 9 novembre 1918.