La théologie et la psychologie : deux grands maîtres incompatibles, Karl Barth et Carl Gustav Jung

Point de spéculation sur l’Être en soi, mais seulement sur les relations entre Dieu et l’individu, entre l’individu et la communauté, entre les hommes, entre les peuples et nations, entre des entités moralement définies. Le salut de l’homme ou sa santé, plutôt que sa définition, préoccupent les meilleurs esprits suisses.

Il est possible que le plus grand théologien et le plus grand psychologue de ce siècle, jusqu’ici, soient deux Suisses : Karl Barth et C. G. Jung. En eux la Suisse excelle et se dépasse, mais dans le seul sens qu’elle ait jamais voulu se permettre : celui de la cure d’âme et d’esprit, et non de la spéculation abstraite.

[p. 239] Tous deux fils de pasteurs bâlois, de haute taille et de robuste carrure, fumeurs de pipe et d’humeur malicieuse, et pas du tout « intellectuels » ni par l’allure ni dans l’abord humain : à cela peut-être se résument leurs traits communs car par ailleurs tout les oppose.

Jeune pasteur en Argovie, et socialiste combatif, Karl Barth publie un commentaire sur l’Épître aux Romains qui produit dans les milieux théologiques de langue allemande une révolution comparable à celle du freudisme ou du léninisme dans d’autres domaines. Il est nommé professeur en Allemagne.

Devant les prétentions nationales-socialistes, il dresse un manifeste de l’« Église confessante », première affirmation, fondamentale, de la Résistance européenne. On lui fait un procès à Bonn. Il n’attaque pas le régime en soi, mais ses complices dans l’Église. On l’expulse. Et dès lors, revenu à Bâle, il édifie une Dogmatique de l’Église qui est le monument théologique le plus hardi et dur d’arêtes de l’ère moderne. On n’avait pas été moins conformiste depuis Luther dans la réinvention de l’orthodoxie. Jamais voix plus autoritaire après un siècle de libéralisme, plus humaine et plus réaliste après un siècle de formalisme puritain et sentimental, ne s’était élevée dans les Églises en retraite devant le « monde moderne ». En voulant ramener les protestants aux grandes options spirituelles de la Réforme, Karl Barth ne les a pas du tout éloignés de l’époque présente, bien au contraire, il a même précédé, en fait, la tentative d’aggiornamento de l’Église initiée par le pape Jean XXIII. Ce n’est pas le moindre paradoxe de sa carrière, pleine de surprises pour ses disciples. Pendant la guerre, ce contempteur de toute espèce de « politique chrétienne » s’engage comme simple soldat dans l’armée suisse : il faut résister à Hitler au nom de la foi, parce qu’il instaure une religion. Après la guerre, ce contempteur de la neutralité, « péché des Suisses », s’élève sans relâche contre la guerre froide, et se voit accusé de neutralisme par les bourgeois anticommunistes. Zwinglien par sa méfiance à l’égard des rites et de toute religion [p. 240] spontanée, luthérien par sa doctrine de la grâce mais aussi du péché radical détruisant toute « analogie de Dieu » en l’homme, calviniste par son sens civique et communautaire, mais kierkegaardien par son affirmation d’un Dieu totaliter aliter et sans commune mesure avec les intérêts de la tribu, essentiellement protestant par sa dialectique du oui et du non sans nuances, et par sa rhétorique du « tout cela et rien que cela » qu’il a puisée dans saint Paul, il est le seul théologien depuis Calvin qui ait influencé l’ensemble des Églises protestantes, en Amérique comme en Europe, et que les docteurs de Rome respectent et commentent.

Carl Gustav Jung, dans le même temps (après sa rupture avec Freud), redécouvrait le phénomène religieux dans toutes ses dimensions psychologiques, ethnographiques, évolutives, en deçà et au-delà de toute dogmatique. Alors que Barth veut définir ce qui est vrai « en Dieu » selon la Parole de Dieu, Jung recherche ce qui se passe en l’homme, selon les mythes universels. L’un veut amener l’individu à l’obéissance au Dieu biblique et transcendant du dogme, l’autre à l’appropriation personnelle de réalités animiques, collectives, qu’on lui reproche de mal définir, et qu’il a détectées dans la grande nuit des âges. Autant Barth refuse le phénomène religieux, infiniment polyvalent, pour mieux affirmer la seule foi, autant Jung veut s’ouvrir aux messages chiffrés des religions de toute la terre. L’un procède par exclusion, l’autre par inclusion. À certains égards, Jung semblerait donc plus proche du comportement intellectuel et spirituel des Églises romaine et grecque — il connaît et il redécouvre la valeur des rites et des symboles et il est tout le contraire d’un iconoclaste — mais quand il déclare, dans sa Réponse à Job, que la proclamation du dogme de l’Assomption de la Vierge en 1950 marque la date la plus importante de l’histoire religieuse depuis la Réforme, Pie XII n’a pas lieu de s’en réjouir : car l’hommage de Jung est rendu à la Sophia aeterna de la mythologie gnostique. Barth se veut strictement « canonique » dans son interprétation de la Bible, mais Jung se [p. 241] réfère aux livres apocryphes, non moins qu’à la « shakti » hindoue ou à l’Éternel Féminin des mystiques hérétiques. Pour Barth, Dieu est le vis-à-vis de l’homme, le Tout Autre. Pour Jung, Dieu est une réalité psychique. Le théologien n’a que faire de la psychologie, il la met entre parenthèses pour ne considérer que la totalité de l’existence « en tant qu’objet soumis à la détermination de la Parole de Dieu »106. En revanche, le psychologue n’a que faire des dogmes, sauf s’ils sont l’expression cristallisée d’un mythe, d’une situation archétypique, donc d’une réalité de l’âme, — et c’est précisément dans la mesure où ils seraient un mythe fixé que Barth les rejetterait.

Le dialogue entre ces deux hommes n’était même pas concevable, et de fait il n’a pas eu lieu. Leurs disciples (pasteurs et théologiens d’un côté, médecins psychiatres et philosophes des religions de l’autre) coexistent sans se rencontrer, et aucune tentative d’intégration ou de synthèse même très partielle n’a été entreprise jusqu’ici, que je sache. (Un jour, peut-être, j’essaierai de me rendre compte de ce que je dois à l’un autant qu’à l’autre de ces maîtres incompatibles.)