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Première partie

Le paysage historique
ou comment se forme une fédération

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Puissance du mythe

C’est une heure grave et pleine de méditations que celle où l’on a sous les yeux la Suisse, ce nœud puissant d’hommes forts et de hautes montagnes inextricablement noué au milieu de l’Europe, qui a ébréché la cognée de l’Autriche et rompu la formidable épée de Charles le Téméraire. La Providence a fait les montagnes, Guillaume Tell a fait les Suisses.

Ainsi rêve un touriste au sommet du Righi : Victor Hugo en 1839. Le Righi se situe au centre de la Suisse, à l’intersection des deux droites joignant les points extrêmes de la Suisse actuelle : Genève et Saint-Gall, Porrentruy et le Stelvio. Du Righi, l’on voit par temps clair la chaîne sombre du Jura, de l’ouest au nord ; la plus grande partie du plateau onduleux qui s’étale du Léman au Bodan ; et au sud, la barrière des Alpes, « océan monstrueux figé au milieu de la tempête par le souffle de Jéhovah ».

Après une heure passée sur le Righi, Hugo se sent devenir statue :

L’émotion est immense. C’est que la mémoire n’est pas moins occupée que le regard, c’est que la pensée n’est pas moins occupée que la mémoire. Ce n’est pas seulement un segment du globe qu’on a sous les yeux, c’est aussi un segment de l’histoire. Le touriste y vient chercher un point de vue ; le penseur y trouve un livre immense où chaque rocher est une lettre, où chaque lac est une phrase, où chaque village est un accent, et d’où sortent pêle-mêle comme une fumée deux mille ans de souvenirs… J’étais seul, je rêvais — qui n’eût rêvé ? — et les quatre géants de l’histoire européenne venaient [p. 24] comme d’eux-mêmes devant l’œil de ma pensée se poser debout aux quatre points cardinaux de ce colossal paysage : Annibal dans les Alpes allobroges, Charlemagne dans les Alpes lombardes, César dans l’Engadine, Napoléon dans le Saint-Bernard. Au-dessous de moi, dans la vallée, au fond du précipice, j’avais Küssnacht et Guillaume Tell. Il me semblait voir Rome, Carthage, l’Allemagne et la France, représentées par leurs quatre plus hautes figures, contempler la Suisse personnifiée dans son grand homme ; eux capitaines et despotes, lui pâtre et libérateur.

La rhétorique est belle, l’émotion vraie. Le point de vue ne pouvait être mieux choisi, les perspectives dans l’espace et le temps mieux ouvertes à leur juste ampleur. Une certaine tradition de l’histoire suisse est ici fixée pour un siècle : Guillaume Tell, pâtre libérateur, triomphant des despotes féodaux et fondant d’un seul trait d’arbalète dans une pomme la plus ancienne démocratie du monde. Du premier chroniqueur national, Ægidius Tschudi (xvie siècle) jusqu’aux manuels scolaires de mon enfance, en passant par l’Histoire des Suisses de Jean de Müller, par Schiller, que Goethe informait et que Rossini mit en musique pour le samedi soir des villes d’eaux, par l’imagerie de Quarante-huit et par beaucoup de peinture éloquente, la légende helvétique s’est imposée. Trois mains levées sous les étoiles, au Grütli, le 1er août de 1291, et voici la Suisse fédérale, égalitaire, neutre et pacifique, toute prête à s’agréger d’autres cantons jusqu’à ce qu’elle remplisse tout l’espace que lui assignait la Providence, dans ses frontières d’aujourd’hui.

Cette tradition touchante et belle ne recoupe presque en aucun point les réalités vérifiables, mais elle n’en fait pas moins partie de l’histoire suisse, parce qu’avec une puissance plus étendue que celle des armes et des lois, des calculs politiques et même des intérêts, elle a rendu possible et comme nécessaire dans l’esprit des élites progressistes et l’imagination des peuples l’idée d’abord, puis l’avènement en quelques mois au milieu du xixe siècle, d’un État suisse très composite mais fortement noué, et stable depuis lors.

[p. 25] Tell n’a probablement pas existé, mais sans lui la Suisse fédérale que nous connaissons aujourd’hui ne serait peut-être pas devenue réalité. La volonté, le goût et parfois la passion qu’ont les gens de ce pays d’être Suisses sont des bienfaits que la connaissance exacte des antiquités helvétiques dans leur complexité réelle n’eût pas été capable de susciter. Il arrive que le mythe gouverne les faits d’histoire pour le meilleur et pour le pire, comme il gouverne dans nos existences les passions et souvent les décisions vitales.

Mais aujourd’hui la Suisse est faite, ses structures fédérales sont bien articulées, il n’y a plus de danger à distinguer dans l’histoire de sa formation la part accidentelle de la légende et la part des données vérifiables. Ces dernières nous permettront seules de transposer certaines constantes et de projeter dans l’avenir certaines conclusions politiques qu’il est tentant de dégager de notre expérience fédérale, au moment où l’Europe cherche une formule d’union.

Plutôt que de conter une fois de plus, en un fallacieux raccourci, la chronique des Ligues suisses jusqu’au xixe siècle, puis celle de la Suisse fédérée à partir de 1848, je vais tenter de confronter les thèmes et les clichés les plus fameux de l’« helvétisme » littéraire et populaire avec les faits d’histoire les plus certains.

Et je renvoie en appendice le récit de l’invention de Guillaume Tell, moins connue que les actes du héros. Non certes dans l’idée sotte ou perverse de réduire le sublime au sordide ou seulement à l’insignifiant, mais parce que je crois au contraire que les réalités de l’histoire suisse dépassent largement la fiction quant aux leçons d’avenir qu’elles nous proposent, et qu’elles peuvent suggérer à l’Europe.

« L’histoire suisse commence avec Guillaume Tell »

Le Suisse moyen, quand il lui arrive de penser à son histoire, imagine le serment du Grütli comme un point de départ absolu. C’est l’aube des temps, tout ce qui précède n’est que ténèbres.

[p. 26] Le Suisse moyen oublie seulement que 1291, cela se situe tout à la fin du deuxième tiers de notre ère.

Avant que se noue le premier germe de ce qui deviendra, si Dieu lui prête vie, la Suisse actuelle, il y a eu déjà plusieurs siècles d’Europe et la grande floraison du Moyen Âge. Il y a eu l’essor des monastères, l’empire carolingien, le Saint-Empire, l’art roman et les cathédrales, les croisades, les grandes écoles théologiques, le printemps de l’amour courtois, la chevalerie et les Communes. Tous ces mouvements profonds de l’âme, toutes ces révolutions du sentiment, de l’esprit, de la vie communautaire, ont recouvert le continent ; ils ont formé et transformé les hommes, modelé le visage de leurs pays ; mais déjà la plupart d’entre eux, en cette fin du xiiie siècle, penchent vers leur déclin ou sont en crise. Tout cela, les Suisses d’aujourd’hui l’ont en commun avec l’Europe entière, et leurs ancêtres y ont participé avec une ardeur créatrice dont les traces monumentales restent visibles de nos jours. Et cependant, lorsque, en 1308, l’avocat normand Pierre Du Bois présente à Philippe le Bel le premier plan connu d’une union de l’Europe en vue de renouveler les croisades, il propose de fédérer un très grand nombre de royaumes, principautés ou républiques qu’il énumère, mais la Suisse n’est pas mentionnée : c’est un nom qui n’existe pas encore.

Faudrait-il en conclure que ce pays peuplé et cultivé depuis des âges, et que l’Histoire n’a pas épargné plus qu’un autre, n’a jamais possédé jusque-là d’individualité distincte ? L’histoire de cette région, en tant que « Suisse », n’aurait-elle pas bien d’autres points de départ possibles, pour le moins aussi convaincants que 1291 ?

Il y eut un premier nom qui désigna la plus grande part, et de tout temps la plus peuplée, du territoire de la Suisse actuelle, et ce fut le nom des Helvètes. Ces Celtes, nous dit Jules César, surpassaient en valeur guerrière tous les autres Gaulois, à cause des combats continuels qui les opposaient aux Germains. [p. 27] Enfermés entre le Jura, le Rhin et le Bodan au nord, les Alpes et le Léman au sud, passionnés de la guerre, persuadés de leur force, ils décidèrent de quitter leur pays et de faire de la Gaule entière leur empire.

Quand ils se croient prêts pour cette entreprise, ils mettent le feu à leurs quelque douze villes et quatre cents villages, et aux maisons isolées ; tout le blé qu’ils ne devaient pas emporter, ils le livrent aux flammes : ainsi, en s’interdisant tout espoir de retour, ils seraient mieux préparés à braver les hasards à venir ; et ils ordonnent que chacun emporte de la farine pour trois mois.

César les poursuit avec ses légions levées à la hâte, les rejoint à Bibracte, près d’Autun, les bat et oblige leurs débris à regagner leur pays d’origine, quitte à rebâtir leurs cités.

Les Helvètes auraient-ils fondé la première Suisse bien définie ? Il est curieux que leur nom ait donné lieu d’une part à la désignation « sublime » de la Suisse : c’est la « libre Helvétie » des romantiques et de nos chants patriotiques, ou l’Helvetia des inscriptions latines, des monnaies et des timbres-poste — et d’autre part à une certaine dérision de nos vertus autant que de nos travers : l’honnêteté ou le sérieux des Suisses sont souvent qualifiés d’« helvétiques » comme leur lourdeur3. Tel personnage de Giraudoux s’irrite contre Rousseau : « Décevant Helvète ! »

Mais l’Helvétie assujettie par les Romains, comme devait l’être un peu plus tard la Rhétie alpestre — dont la population venait de l’Illyrie, aujourd’hui yougoslave, et de la Vénétie — cessa vite de former dans l’Empire une unité territoriale. Aux 110 000 rescapés de Bibracte, rapatriés par Jules César, se mêlèrent les légions romaines, les administrateurs, les constructeurs de routes et de nombreuses cités prospères (dont plus [p. 28] d’une mérita le titre d’Augusta), enfin des colonies de vétérans. L’hérédité helvète des Suisses d’aujourd’hui est donc diluée à l’extrême, les Alamans et les Burgondes s’étant établis en grand nombre, dès le début du ve siècle, sur les ruines en partie désertées des villes et des bourgades gallo-romaines. Mais un autre héritage plus certain de l’époque helvéto-romaine s’est transmis à la Suisse médiévale et régionale. Les pagi jouissaient chez les Helvètes d’une vie locale plus libre et plus diversifiée que celle qu’on a pu constater dans les autres « nations » des Gaules. Le morcellement romain ne fit qu’accentuer ce premier caractère constant, où plusieurs historiens modernes voient l’origine de l’existence avant tout cantonale des Suisses.

La formation des royaumes successifs de Bourgogne et du duché d’Alamanie provoquera aux siècles suivants une diversification d’une autre sorte : à l’est s’implanteront des dialectes germaniques, à l’ouest un langage romanisé, tandis qu’au sud-est rhétique, le latin des soldats, lentement transformé, deviendra le ladin et le romantsch.

Conquise par les Francs puis intégrée à l’empire de Charlemagne, la région du Plateau et des Alpes ne connaîtra plus d’unité distincte pendant des siècles. Après le partage de Verdun, un second royaume de Bourgogne et le duché d’Alamanie s’allient provisoirement pour faire face aux raids des Hongrois, qui viennent de l’est, et aux pirates arabes qui viennent du sud. Mais bientôt la dissolution féodale de ces deux souverainetés, dont héritent les rois du Saint-Empire, donne naissance à une bigarrure indescriptible de fiefs enchevêtrés, de cités libres, d’abbayes, d’évêchés, d’avoueries impériales, et de communautés foncières ou propriétés collectives, selon la formule de l’Allmend héritée du droit germanique, et qui a subsisté jusqu’à nous dans les vallées centrales des Alpes. Tout cela, fondu dans le grand corps du Saint-Empire romain de nation germanique. À la faveur de la faiblesse de ce lien trop lointain, trop idéal, des familles gouvernantes se constituent. Dans le domaine de l’actuelle Suisse, les principales seront les Zähringen, les [p. 29] Lenzbourg, les Kybourg, les Savoie, les Neuchâtel, et enfin les Habsbourg.

Bertold de Villingen, fils d’un « homme libre » du Brisgau, reçoit de l’empereur Henri IV le titre de duc de Zähringen et l’avouerie impériale de Zurich, dont le couvent de Fraumünster possède la suzeraineté de la vallée d’Uri. Ses descendants vont dominer la plus grande partie du pays, entre le Rhin, les Alpes et le Léman, jusqu’au début du xiiie siècle. Ils fondent des villes, Fribourg et Berne, fortifient les cités romandes et leur donnent des franchises qui les libèrent des seigneurs environnants et du clergé. Le duc Conrad est investi par l’empereur du titre de « recteur de Bourgogne ». Son petit-fils, Berthold V, se voit offrir la couronne impériale par les Gibelins, à la mort d’Henri IV, mais la refuse. Les Savoie lui ont déjà repris une partie de la Romandie, lorsqu’il meurt sans enfants en 1218. Jamais la Suisse n’avait été plus proche de s’unifier sous un pouvoir quasi royal. Faut-il dater des Zähringen ses origines ? Mais personne n’y songe sérieusement. Seuls les Bernois restèrent longtemps fidèles au souvenir de leurs ducs. Il est curieux de replacer dans ce contexte le fait que Berne est aujourd’hui la « ville fédérale » de la Suisse.

Quant à l’héritage immédiat des Zähringen, il donne lieu à des contestations d’une infinie complexité. Les Kybourg et les Savoie tentent d’arrondir leurs possessions, aux dépens les uns des autres. Leur lutte, longtemps incertaine, va séparer une fois de plus — cette fois-ci pour longtemps — l’est alémanisé et l’ouest latinisé, mais elle se terminera, avec le deuxième tiers du xiiie siècle, au profit d’un troisième larron.

En Alsace et en Argovie, aux alentours de l’an mille, une famille dont le nom primitif serait Habicht commence à se manifester. Vers 1025, elle construit le château fort de la Habsbourg tout près des ruines de Vindonissa, autrefois capitale militaire de l’Helvétie romanisée. Les Habsbourg ont déjà le génie des mariages : ils épousent des Lenzbourg, des Kybourg, et des cousines éloignées qui ramènent dans la famille les héritages en [p. 30] voie de dispersion. Rodolphe Ier qui est né en 1218, l’année de l’extinction des Zähringen, se trouve ainsi le successeur de la majeure partie du domaine des Kybourg lorsque cette dynastie s’éteint elle aussi en 1263. Est-ce lui qui va fonder la Suisse ? Il ne s’en faudrait plus que de quelques campagnes pour ramener sous son obédience les villes romandes, le pays de Vaud et Bâle. S’il pouvait au surplus resserrer son emprise sur les communes forestières qui commandent les cols des Alpes, il serait enfin le maître et l’unificateur de l’ancien territoire des Helvètes. Par l’astuce et la force alternées, il est en train d’y réussir. Il a mis le siège devant la résidence de l’évêque de Bâle, en 1273. Mais c’est là que lui parvient la nouvelle de son élection à l’Empire.

Désormais, le destin des Habsbourg va se détacher rapidement de celui de leur pays d’origine. Tandis que les premiers confédérés, lentement, ville à ville, en trois siècles, étendront le réseau de leurs ligues sur les fiefs alémanes de Rodolphe et en chasseront ses descendants, c’est aux dimensions de l’Europe et bientôt de deux Amériques que les Habsbourg, dans le même temps, étendront leur pouvoir impérial et royal. Au xvie siècle, Charles Quint aura sans doute perdu le berceau de sa famille, mais il régnera sur le monde.

J’anticipe, mais c’est pour poser dans leur vraie perspective historique deux phénomènes européens promis à une durée exceptionnelle et tirant tous les deux leurs origines des mêmes lieux et des mêmes circonstances : la maison de Habsbourg et la Suisse. Vers 1900, au cours d’une réception à la Hofburg, un secrétaire de légation issu d’une vieille famille de la Suisse orientale fut présenté à l’empereur et jugea spirituel de lui rappeler que des Habsbourg avaient été vassaux de ses ancêtres, pour certains fiefs, au xiie siècle. « Il faut avouer que nous avons mieux réussi ! » dit François-Joseph en souriant. Mais la petite fédération républicaine survit à la fédération de monarchies qui fut le chef-d’œuvre des Habsbourg.

[p. 31] Les unités ou formations distinctes dont on vient de rappeler la succession furent autant de « Suisses » avant la lettre, beaucoup plus vastes par leur territoire et plus complètes par leur composition que la ligue qui va se former à partir d’un noyau minuscule en cette fin du xiiie siècle. On pourrait donc faire remonter l’histoire des Suisses à l’Helvétie, ou au duché des Zähringen, ou au domaine des Habsbourg : autant d’origines éligibles. Mais le fait est que les historiens de ce pays, traduisant le sentiment populaire autant qu’ils ont contribué à le renforcer, n’ont jamais hésité à fixer pour point de départ de notre évolution, un pacte conclu entre les trois vallées d’Uri, de Schwyz et de Nidwald aux environs de 1300.

Ce choix révèle quelque chose d’essentiel quant à la nature même de la Suisse. Il signifie que la Suisse, aux yeux des citoyens qui s’en réclament, n’est pas avant tout un « domaine », comme le fut le royaume des Capétiens, mais un régime ou une formule d’association.

L’Helvétie n’était guère qu’une unité de race et de géographie. Et le duché des Zähringen ne fut que l’unité territoriale imposée par une dynastie. Mais la Suisse s’est constituée comme un système d’unions jurées, garantissant des libertés particulières. Ce n’est pas l’ambition de créer une puissance collective et d’étendre ses bases territoriales, mais au contraire la volonté de sauvegarder des indépendances locales, qui explique la naissance de cette communauté et sa continuité profonde jusqu’à nos jours. Il convient de remonter à ces données premières si l’on veut expliquer notre civisme, notre attachement de plus en plus conscient aux procédés fédéralistes, et finalement notre neutralité moderne.

C’est dans cette perspective qu’il faut interpréter la décision de dater notre histoire d’un pacte qui demeura longtemps inaperçu, et que l’on prit après coup pour origine du développement dont il illustre le principe.

Voyons maintenant à quelles réalités cette tradition si pleine de sens se réfère.

[p. 32] Le cadre de l’action est le Saint-Empire. Le lieu, une région très réduite, au sommet de cet arc des Alpes qui sépare la partie septentrionale et la partie méridionale de l’Empire. Les protagonistes sont l’Empereur, les Habsbourg et les Waldstätten. La péripétie initiale est fournie par l’aménagement, dès le début du xiiie siècle, de la route traversant le Saint-Gothard : c’est le seul col qui relie d’un seul trait les deux moitiés du Saint-Empire, des plaines lombardes à la Rhénanie et à la Souabe. Partout ailleurs, il y a deux ou trois chaînes à traverser.

L’Anglais Coxe, voyageur de talent, le décrit en ces termes au xviiie siècle :

Le passage du Gothard est une de ces créations étonnantes qui prouvent jusqu’à quel point les efforts de l’homme peuvent triompher de la nature. Le chemin, qui a quatre lieues depuis Altdorf jusqu’à Airolo, n’a jamais moins de dix pieds de large et ordinairement en a douze ou quinze ; il est pavé dans la plus grande partie de sa longueur en quartiers de granit, et semble être un ruban jeté négligemment sur les montagnes qu’il franchit.

Arrêtons-nous d’abord en ce lieu remarquable qui de tout temps a fasciné les voyageurs doués de quelque sens poétique de l’histoire et des influences telluriques. Lieu de passage, mais aussi lieu de sources, col impérial et naissance des fleuves les plus prestigieux de l’Europe. Or, tous les seuils détiennent un caractère sacré et toutes les sources une puissance radiante, et tout cela entre en composition dans le mystère qui émane de ce massif central, de cette croix de vallées et de ce château d’eau. À peine distantes de quelques lieues du col : source du Rhin, source du Rhône, sources de l’Inn et du Tessin, affluents principaux du Danube et du Pô. Ce qui faisait écrire au chevalier de Boufflers que du sommet du Saint-Gothard « l’on peut cracher dans l’Océan et dans la Méditerranée ». Une vallée s’en va vers le sud italien par un long défilé que domine l’hospice du Saint-Gothard, cube granitique et nu près d’un lac pur ; une vallée s’enfonce vers le nord germanique entre deux parois de roches noires, creusée par un torrent qu’enjambe le Pont-du-Diable.

[p. 33] Vers l’est et vers l’ouest deux routes de col commencent la vallée du Rhin par l’Oberalp qui conduit aux Grisons rhétiques, et la vallée du Rhône par la Furka qui conduit au Valais latin. Et, au milieu, dans un cirque de prairies à l’herbe grasse, environné de hautes pentes dénudées que couronne parfois la tranche d’un glacier, les villages d’Andermatt et d’Hospental se groupent autour d’une grosse église baroque et d’un donjon romain sur un rocher.

Au fronton de la chapelle Saint-Charles, à Hospental, quelques vers disent avec simplicité ce sentiment d’être au cœur de l’Europe qui ne manque pas de m’émouvoir chaque fois que je m’arrête au Gothard :

Ici les chemins se séparent.
Ami, où vont tes pas ?
Descendras-tu vers la Rome éternelle ?
Vers le Rhin allemand et Cologne la sainte ?
Ou bien vers l’ouest, au loin, en terre de France ?

Quelques siècles plus tard, un poète français fait dire à son héros quittant l’Europe et qui s’en remémore les saisons et les sites :

Et je me souviendrai de ce lieu où l’hiver
Demeure au cœur des mois d’été :
Ce lieu de glace, et de rocs noirs, et de cieux noirs,
Où, dans le pur silence.
Au-dessus de toute l’Europe se rencontrent La Germanie et Rome.4

En ce lieu se sont noués les destins de la Suisse, au xiiie siècle. Voyons les personnages du drame.

Frédéric II, dernier empereur Hohenstaufen, est aux prises avec Rome et le parti des papes, mais aussi avec les grands [p. 34] vassaux qui sont en train de se tailler des souverainetés héréditaires aux dépens de l’allégeance impériale, même s’ils se déclarent Gibelins. Parmi ces vassaux, les Habsbourg, qui possèdent fiefs et avoueries dans le pays des Waldstätten.

Waldstätten signifie à peu près : coopératives ou communes forestières, associations des gens d’une vallée possédant la terre en indivision. Ces communautés sont régies par des assemblées régulières groupant nobles, libres et serfs, les Landsgemeinde.

Or, il se trouve que ces communes rurales commandent les abords du Saint-Gothard, sur le versant septentrional des Alpes. Uri, c’est une longue vallée où descend la route du col, longeant ou enjambant la Reuss, vers le lac qu’on nomme aujourd’hui des Quatre-Cantons (Vierwaldstättersee). Schwyz, c’est au nord du lac, dans un cirque bien évasé de pâturages dominés par les hauts rochers des Mythen, le débouché vers Zurich et la Souabe. À l’ouest, les collines et vallées de l’Obwald et du Nidwald dominent l’autre extrémité du lac, et descendent jusqu’aux abords de la ville de Lucerne, débouché vers Bâle et la Rhénanie. Ce carrefour de distribution du trafic alpestre, autour du lac aux nombreux bras en forme de fjords, présente un intérêt particulier pour les souverains qui tiennent à garder libre de toute intervention des seigneurs locaux la route la plus courte joignant les deux moitiés du Saint-Empire. Voilà pourquoi Henri, fils et vicaire de Frédéric II, accorde à la vallée d’Uri, dès l’an 1231, l’immédiateté impériale, franchise habituellement réservée aux villes5 et qui a pour effet de les libérer de la suzeraineté des comtes locaux. Une communauté « immédiate à l’Empire » ne dépend plus que de la couronne européenne. En 1240, la commune de Schwyz, menacée par l’extension des Habsbourg, obtient de Frédéric lui-même une lettre l’assurant de sa protection spéciale. Dans le même temps, deux communes se forment dans le Nidwald et dans l’Obwald, où les Habsbourg ont acquis quelques terres.

[p. 35] Il est possible et même probable que ces petites communautés aient noué certains liens secrets dès le milieu du xiiie siècle, et sans doute une alliance militaire en 1273, au moment de l’élection de Rodolphe. Il est certain que leurs libertés se voient garanties par l’Empire à proportion de leur proximité du Saint-Gothard.

L’Empereur et les communes affranchies pour assurer la liberté de passage du col ont partie liée contre les Habsbourg, lesquels s’efforcent méthodiquement de rassembler en un tout continu leurs fiefs épars sur le plateau et dans les vallées qui entourent le lac, et de multiplier châteaux forts et péages contrôlant le trafic du Gothard.

L’interrègne qui suit la mort de Frédéric (de 1250 à 1273) a laissé les Waldstätten sans recours suprême. Livrés à eux-mêmes, ils ont pris des habitudes d’auto-gouvernement, tandis que les Habsbourg renforçaient leur pression.

Mais voici le coup de tonnerre : Habsbourg devient empereur ! Le protecteur lointain et le plus proche ennemi des privilèges impériaux, soudain, sont confondus en un seul homme. Ce court-circuit allume les feux sur la montagne, signes de résistance concertée qui salueront bientôt, selon la légende, le Pacte entre les trois communautés. Et de nos jours encore, chaque année, au soir du 1er août, la Suisse entière se constelle de milliers de feux sur les hauteurs et sur les places publiques. Devant eux, tout le peuple chante.

« La Suisse est née de la révolte de pâtres libertaires contre le despote autrichien6 »

Quel est l’état social des Waldstätten, au moment du drame initial qui les oppose aux comtes de Habsbourg ? Les trois [p. 36] communautés foncières et d’exploitation7, quoique habitant des vallées contiguës, parlant même langue alémanique et formées des mêmes races8, présentent des différences bien marquées quant à leurs dominantes sociales. Les trois classes principales sont la noblesse, les libres et les serfs. La première domine en Uri, la seconde à Schwyz, qui compte à cette époque deux tiers de libres, tandis que ces derniers ne constituent qu’à peine un tiers de la population de l’Obwald et du Nidwald. Que sont les libres ? Des propriétaires et paysans ne relevant pas des seigneurs, et qui sont ou se disent socialement les égaux de la noblesse, laquelle se marie parmi eux sans déroger. (Tout libre peut, au moins théoriquement, briguer la couronne impériale.) La classe des libres, partout ailleurs en décadence et glissant au servage, s’est maintenue d’une manière exceptionnelle dans ce petit coin de l’Empire. Quant aux serfs des vallées alpestres, nous avons vu qu’ils participent aux assemblées locales, avec les autres classes, et ont part au gouvernement de leur commune. Ceux qui relèvent des abbayes jouissent d’un statut à peu près comparable à celui des libres. Dans l’ensemble, les Waldstätten sont donc l’une des populations les plus riches en privilèges de toutes celles qui relèvent de l’Empire. Mais c’est Uri qui a reçu les premières lettres d’immédiateté, tandis que l’Unterwald n’en a pas, et que les franchises de Schwyz resteront longtemps contestables.

Cependant, ces communautés ont à compter avec un grand nombre de biens, parcelles et droits fonciers que possèdent dans leurs vallées, à titre personnel ou pour l’Empire, l’abbaye du Fraumünster de Zurich, les Lenzbourg, et enfin les Habsbourg. Ces derniers sont notamment avoués impériaux du couvent d’Einsiedeln, près de Schwyz, et de la vallée d’Urseren, située au cœur du Gothard. Des baillis ou intendants, leurs créatures, [p. 37] tentent de gouverner le pays. Or, ces baillis sont presque tous choisis dans la classe des ministériaux, fonctionnaires du dynaste et qui ne sont souvent que des serfs récemment faits chevaliers.

Tels sont les éléments du conflit décisif. Les Waldstätten respectent les Habsbourg, qui sont en somme « du pays », sinon précisément des vallées alpestres. Mais ils redoutent l’emprise croissante de cette famille sur la route du Saint-Gothard, cause directe de leurs privilèges et symbole très concret de leur mission commune : ils en sont la grand-garde pour l’Empire, contre les entreprises des féodaux. Et, d’autre part, ils se rebellent contre les intendants ministériaux : c’est une question d’honneur, et ce n’est pas du tout une réaction de « démocrates ». Un « libre » ne saurait être jugé par un bailli fraîchement issu de la servitude, et qui au surplus vient d’Argovie, ou de Zurich, par la seule grâce du comte Rodolphe. Seul, ce second motif de résistance est expressément invoqué dans le pacte de 1291. Ce que les Waldstätten refusent, ce sont les juges « étrangers à leurs vallées ». Ce qu’ils défendent, ce sont leurs privilèges, plus denses ici qu’ailleurs, et qui équivalent à des libertés politiques, au sens le plus concret, le moins moderne du mot.

Revenons à nos trois protagonistes. Où en sont-ils en 1291 ?

Certes, on ne peut accuser Rodolphe d’avoir abusé de ses pouvoirs. Il n’a pas été un despote. Il a maintenu les libertés des Waldstätten, qui l’ont même accepté pour juge en certains cas. Mais si l’un de ses fils lui succède à l’Empire, que se passera-t-il ? À la suite des victoires remportées par Rodolphe sur Ottokar de Bohême, ses fils ont reçu des duchés, l’Autriche, la Styrie, la Carinthie, et leur centre de gravité n’est plus l’Argovie proche, mais Vienne. S’il leur prenait envie de mêler un peu les intérêts de l’Empire et ceux de leur famille ? Sait-on jamais ?

Rodolphe meurt à Spire, le 15 juillet. Quinze jours plus tard, les trois communes d’Uri, de Schwyz et d’Unterwald renouvellent à tout événement le traité d’assistance mutuelle sans doute conclu un demi-siècle ou une vingtaine d’années auparavant.

[p. 38] Cet acte étant resté longtemps secret, il faut bien croire qu’il n’a pas résulté de délibération des assemblées réunies sur la place des bourgades principales. Seuls les chefs en ont pris l’initiative et ont fait rédiger le pacte en bon latin. Quels sont ces chefs ?

Le pacte du 1er août 1291 ne porte aucune signature, aucune indication de lieu. Cependant, nous savons par un document de la même année, le 16 octobre — un premier traité avec Zurich — les noms des chefs qui dirigeaient alors la politique des trois vallées. Il y en a sept. Les voici : Werner II, baron d’Attinghausen, dès 1291 landamman à vie d’Uri ; le noble Arnold de Silinen, fils de chevalier, également d’Uri, en attendant que sa famille se transplante dans le Valais ; Konrad Ab Yberg, Rodolphe Stauffacher et Conrad Hunn, trois Schwyzois qui appartenaient à la classe des paysans libres et des grands propriétaires — ils étaient donc, socialement parlant, d’une classe supérieure à celle de la petite noblesse et des chevaliers ; Burkard Schüpfer, lui aussi paysan libre, le premier landamman d’Uri mentionné dans les documents, chargé en 1257 d’une médiation difficile par le comte Rodolphe de Habsbourg ; enfin Conrad d’Erstfeld dont la famille avait acquis de l’abbaye de Fraumünster à Zurich, la charge d’intendant pour la vallée d’Uri : ces Erstfeld, à leurs débuts de simples serfs, étaient devenus en 1291 ce que nous appelons aujourd’hui des « nouveaux riches ».

Ces hommes ne sont en aucune manière des aventuriers, des révoltés, des révolutionnaires. Ni non plus des « pâtres aux bras noueux ». Non, c’étaient, pour parler le langage populaire, des « messieurs ». Ils ont l’expérience des affaires, et même des grandes affaires. Ils représentaient une aristocratie montagnarde. Et d’ailleurs, parmi les gens des Waldstätten, beaucoup étaient « sortis », avaient porté les armes au service des empereurs, fait en Allemagne, en Italie, en Bourgogne leur éducation politique et militaire.9

Donc, point de pâtres en cette affaire. Pas davantage de démocrates au sens moderne, ni de révoltés : les promoteurs du pacte se promettent seulement de s’entraider pour maintenir, en cas de besoin, leurs droits acquis. Point de despote. Et pas même d’Autrichiens ! En effet, les Habsbourg, à cette date, [p. 39] peuvent-ils être considérés comme « Autrichiens » ? Ils le sont encore moins, aux yeux de leurs vassaux et des chefs des vallées alpestres, que Bonaparte ne sera Français aux yeux des Corses. Il n’y a pas, en cette fin du xiiie siècle, de conflit entre deux nations, les méchants Autrichiens opprimant les bons Suisses et se voyant boutés dehors par un soulèvement populaire : car les nations n’existent pas encore dans l’Empire10.

Ce qu’il y a, c’est au seuil du nouvel interrègne une inquiétude légitime chez les têtes politiques des communes du Gothard, quant au maintien de leur statut particulier. D’où le besoin qu’ils éprouvent de resserrer et confirmer leur solidarité.

Les circonstances qui ont donné lieu au pacte ainsi restituées dans leur réalité — qui est quasi le contraire de la légende et des images populaires — considérons maintenant le pacte lui-même.

« Le pacte de 1291 a fondé la Suisse »

À strictement parler, la Suisse n’est un État que depuis 1848 (si l’on néglige l’éphémère République helvétique que les Suisses se laissèrent imposer par le Directoire). Mais cet État a englobé des territoires progressivement liés pendant des siècles par toutes sortes d’alliances et de ligues partielles. Une seule d’entre elles, d’ailleurs jurée comme « devant s’il plaît à Dieu durer à perpétuité », a subsisté sans variations et sans rupture jusqu’à nos jours. Devenue lentement invisible dans la complexité et l’enchevêtrement des successives confédérations à quatre, à sept, à huit, à treize, à dix-huit et à vingt-deux cantons, finalement englobée dans l’État fédéral, elle ne lie plus par une [p. 40] alliance particulière les trois vallées originelles, et cependant elle n’a jamais été dissoute11 ! Aucune autre communauté n’y est jamais entrée, ne l’a jamais signée, mais les alliances et ligues ultérieures se sont formées à son image, dans son esprit, avec sa participation, et sans doute n’auraient pu durer sans elle. Jusqu’au jour où l’on s’aperçoit qu’elle s’est en quelque sorte évanouie dans le succès final de sa formule : la Suisse actuelle.

De ce pacte scellé « au commencement d’août », en 1291, voici le texte justement célèbre, dans une traduction fidèle :

Au nom du Seigneur, Amen. C’est chose honnête et profitable au bien public, de consolider les traités dans un état de paix et de tranquillité. Soit donc notoire à tous que les hommes de la vallée d’Uri, la commune de la vallée de Schwyz et la commune de ceux de la vallée inférieure d’Unterwald, considérant la malice des temps et afin de se défendre et maintenir avec plus d’efficace, ont pris de bonne foi l’engagement de s’assister mutuellement de toutes leurs forces, secours et bons offices, tant au-dedans qu’au-dehors du pays, envers et contre quiconque tenterait de leur faire violence, de les inquiéter ou molester en leurs personnes et en leurs biens. Et, à tout événement, chacune desdites communautés promet à l’autre de venir à son aide en cas de besoin, de la défendre, à ses propres frais, contre les entreprises de ses ennemis, et de venger sa querelle, prêtant un serment sans dol ni fraude, et renouvelant par le présent acte l’ancienne confédération ; le tout sans préjudice des services que chacun, selon sa condition, doit rendre à son Seigneur.

Et nous statuons et ordonnons, d’un accord unanime, que nous ne reconnaîtrons dans les susdites vallées aucun juge qui aurait acheté sa charge à prix d’argent ou de quelque autre manière, ou qui ne serait indigène ou habitant de ces contrées. Si quelque discorde venait à s’émouvoir entre les confédérés, les plus prudents interviendront par arbitrage pour apaiser le différend, selon qu’il leur paraîtra convenable, et si l’un ou l’autre des partis méprisait leur sentence, les autres confédérés se déclareraient contre lui.

[p. 41] En outre, il a été convenu que celui qui, frauduleusement et sans provocation, en tuerait un autre, serait, au cas qu’on se saisît de lui, puni de mort selon son mérite ; et s’il parvenait à s’échapper, il ne pourra en aucun cas rentrer dans le pays. Pour les fauteurs et receleurs d’un tel criminel, ils seront bannis des vallées jusqu’à ce qu’ils aient été dûment rappelés par les confédérés. Celui qui, de jour ou de nuit, aura méchamment causé un incendie, perdra pour jamais ses droits de concitoyen ; et quiconque dans les vallées assistera et protégera ce malfaiteur, devra réparer de ses biens le dommage souffert. Et si l’un des confédérés porte atteinte à la propriété d’autrui par vol ou de toute autre manière, les biens que le coupable pourrait posséder dans les vallées serviront, comme il est juste, à indemniser le lésé. En outre, personne ne doit prendre un gage d’autrui, sinon des débiteurs ou cautions manifestes, et après avoir, même en ce cas, obtenu l’autorisation du juge. Et chacun doit obéir à son juge et indiquer, s’il est besoin, quel est dans le pays le juge à l’autorité duquel il est soumis. Et si quelqu’un refusait obéissance au jugement, au point de faire dommage par sa résistance à l’un des confédérés, tous les confédérés seraient tenus de contraindre le contumace à donner satisfaction. En cas de guerre ou de discorde entre confédérés, si l’une des parties se refuse à recevoir jugement ou composition, les confédérés devront prendre la cause de l’autre partie.

Tout ce que dessus, statué pour l’utilité commune, devant, s’il plaît à Dieu, durer à perpétuité. En foi de quoi le présent acte a été dressé, à la requête des prénommés, et muni des sceaux des trois communautés et vallées. Fait en l’an du Seigneur 1291, au commencement d’août.

Le style est beau, de fière et franche allure, les mots calligraphiés et abrégés de main de maître. L’utilité d’un tel pacte en latin, pour les peuples des trois vallées, eût été pour le moins problématique dans une situation de révolte. Il est clair qu’il s’agit d’autre chose que d’une conjuration de maquisards. Il s’agit d’un acte sacré, engageant devant Dieu et leur peuple, des responsables disposant des sceaux et rompus à l’usage des traités. Guillaume le Simplet, le Tell de la légende, n’eût pas entendu ce latin-là. Ni les pâtres en Lederhosen levant leurs bras noueux sur la scène du Grütli, pour l’édification future des enfants des écoles. On sait aujourd’hui que les chefs des communautés forestières recouraient aux services de greffiers et notaires [p. 42] qui venaient d’Italie par le col du Gothard, et qui savaient rédiger les traités à la manière des ligues lombardes et des jurandes florentines. C’est à cause du Gothard, nous l’avons vu, qu’Uri et Schwyz avaient reçu de l’Empire des franchises analogues à celles des villes libres, et c’est aussi par le col du Gothard que l’esprit des communes urbaines est venu féconder leur civisme, tardivement certes, mais pour plus longtemps que partout ailleurs. Car déjà, en cette fin du xiiie siècle, le mouvement des Communes est en déclin, comme tant d’autres élans profonds du Moyen Âge. On a pu écrire que la Suisse « est le seul monument qui ait survécu au combat pour l’idée communale, idée partout ailleurs vaincue par le principe monarchique »12. De même, plus tard, l’idée fédéraliste ne survivra que dans ce coin de l’Europe, partout ailleurs en proie aux triomphes pesants du principe national-unitaire.

Dans quelle mesure l’alliance des vallées en 1291 peut-elle être tenue pour préfigure du fédéralisme à venir ? Les conditions fondamentales d’une authentique fédération sont réunies : diversité des communautés contiguës, volonté d’autonomie de chaque gouvernement local, besoin de mettre en commun les forces nécessaires pour sauver les autonomies, enfin pacte juré, fœdus — d’où vient le mot fédération. Mais ce qui manque à cette structure, c’est un pouvoir central ou supérieur au gouvernement de chaque groupe : il n’en est pas question dans le texte du pacte, et il n’en sera pas davantage question au cours des cinq siècles suivants. Les Ligues ne seront donc qu’une confédération, une « Suisse des patries » ou des États, jusqu’au jour où les vices d’un tel système provoqueront une crise mortelle, et l’État fédéral en naîtra. Pour l’heure, les Waldstätten n’ont pas d’autre unité que celle qui tient à leur mouvance directe de l’Empire (donc au Gothard), à leur commune volonté de rester chacun maître chez soi et à la bonne entente du groupe des responsables qui ont « pris de bonne foi l’engagement de s’assister mutuellement… tant au-dedans qu’au-dehors du pays ».

[p. 43] Il y a donc un « pays » bien défini : celui des hommes confédérés des trois vallées. Pays réel, sinon légal, et qui n’a pas de constitution ni même de nom ! Pendant longtemps, on le désignera comme celui des « Ligues de la Haute-Allemagne », et ses chefs seront nommés dans les traités « ces Messieurs des Ligues ». Toutefois, dans la seconde moitié du xive siècle, l’habitude va se répandre d’appeler « Schwyzer » l’ensemble des confédérés, du nom de ceux d’entre eux qui se sont signalés par leur valeur guerrière à Morgarten13. Plus tard encore, les armes de Schwyz deviendront également le signe de ralliement de tous les guerriers des Ligues : une croix blanche sur champ rouge, c’est-à-dire le symbole chrétien sur la couleur de l’Empire — cette dernière signifiant le rattachement direct au Roi romain des libres et de leurs communes.

Mais comment rattacher ce pays, et plus tard cette nation, et enfin cet État qu’on appelle aujourd’hui la Suisse, à l’acte liant les trois vallées ?

J’ai déjà relevé qu’aucune des communautés nouvelles qui devaient peu à peu se lier jusqu’à former la Suisse actuelle n’a jamais « adhéré » au pacte de 1291, et n’a jamais été requise de le signer pour devenir membre de la Confédération. Cette constatation peut surprendre. Elle déconcerte les habitudes d’esprit modernes, plus légalistes que réalistes, et plus logiques qu’organiques. Il faut éclairer ce mystère, si l’on veut non seulement comprendre l’histoire suisse mais saisir le mouvement créateur d’une fédération progressive.

Le pacte de 1291 est demeuré longtemps secret. On s’y réfère lors du renouvellement — qui est aussi la première proclamation — de l’alliance des Waldstâtten au lendemain de la bataille de Morgarten : à Brunnen, en 1315. Puis il reste enfoui dans des archives dont on ne l’extraira plus jusqu’en 1760, [p. 44] année où le juriste bâlois J. H. Gleser en découvre une copie dans les archives de Stans, la traduit en allemand et la publie « pour la première fois », dit le titre14. On peut le voir aujourd’hui, bien exposé, aux Archives de Schwyz, où les touristes essaient en vain de déchiffrer ses dix-sept longues lignes bien droites et artistement dessinées. (Deux sceaux subsistent ; celui de Schwyz, détaché de son ruban, a disparu.) On ne sait si les négociateurs des alliances ultérieures avec les Waldstätten ont jamais lu ce document, vénéré par la Suisse moderne. Il est certain que les historiens, jusqu’à Gleser, ont ignoré son existence.

Le Livre Blanc de Sarnen en 1470, les chroniqueurs Simler et Tschudi au xvie siècle, et tous les autres jusqu’en 1760 attribuent la naissance de la Suisse au serment légendaire qui aurait été juré sur la prairie du Grütli vers 1304 par trois (ou trente-trois) paysans représentant les trois vallées -— et parfois même on dit que Tell y assistait, ou bien on nomme les conjurés : les trois Tells. Ce mythe du Grütli, lentement composé, a remplacé pendant près de cinq siècles la réalité du pacte latin, totalement oubliée, puis ignorée, et cependant seule base sûre de tout le développement ultérieur des alliances… Mais revenons aux faits attestés.

En 1332, la petite cité de Lucerne, place commerciale bien située au débouché nord-ouest de la route du Gothard, est la première commune urbaine qui « entre en confédération », avec les Waldstätten : or elle s’allie aux trois vallées comme à un tout, bien que par un traité distinct de celui qui a formé ce tout, le pacte secret de 1291 publiquement renouvelé à Brunnen. Pourquoi Lucerne n’a-t-elle pas pu signer le pacte ? C’est parce qu’elle n’est encore qu’un fief Habsbourg, tandis que les Vallées relèvent de l’Empire.

Cette inégalité des droits nécessite une forme spéciale d’association. Et le jeu va se reproduire, va même se compliquer [p. 45] pendant des siècles, chaque fois qu’une ville ou une région nouvelle se joindra au réseau des Ligues. Autant de membres nouveaux, autant de pactes ad hoc.

Pourtant, il est frappant que l’on retrouve dans toutes ces alliances inégales les principaux articles du pacte primitif : assistance mutuelle, arbitrage, autonomie de l’administration et de la justice. L’esprit est bien le même, parfois la lettre. Qu’on en juge par cette page d’un chroniqueur zurichois du xvie siècle, Josias Simler :

Le principal et premier chapitre ou article de toutes les alliances et ligues concerne le secours que les uns doivent donner aux autres, contre ceux qui les voudraient attaquer à tort.

Après que l’on a établi l’équité de la cause et l’outrage reçu, le canton intéressé peut requérir les confédérés de le secourir. Cependant, il ne peut pas recourir à qui bon lui semble, mais seulement à celui qui lui est allié de façon spéciale. Car chaque canton n’est pas allié avec tous les autres.

(Zurich, par exemple, était allié aux six cantons du centre d’une part, à Berne de l’autre ; Berne, aux trois Waldstätten ; ceux-ci, à tous les cantons ; Lucerne, seulement aux cinq cantons du centre, etc.)

Or, bien que tous n’aient pas les mêmes droits, toutefois si un canton requiert un ou deux alliés de le venir secourir, tous les cantons s’assemblent, les premiers appelés avertissant les autres. Mais avant toutes choses, ils envoient leurs ambassades à la chapelle de l’ermitage, ou en un lieu nommé Kienholtz, et s’il est question d’un fait qui touche les Bernois, par exemple, ils avisent ensemble aux moyens d’apaiser les différends à l’amiable, ou selon le droit ; ou si cela ne peut se faire, ils cherchent comment ils pourront sûrement donner secours. Leur alliance porte notamment que ceux qui sont appelés au secours n’useront d’aucune fraude et tromperie, ni d’excuse vaine, mais aideront de tout leur pouvoir. Et comme il pourrait arriver qu’un canton soit assailli tellement à l’improviste que l’ennemi tiendrait tous les passages, et par conséquent le canton n’aurait aucun moyen de demander secours par lettres ni par ambassades, ils ont pourvu à cela, et ordonné par exprès qu’en tel cas, et lorsqu’il sera besoin d’avoir prompt secours, tous les cantons confédérés aideront de [p. 46] toutes leurs forces, comme s’ils étaient nommément appelés… Ceux qui sont appelés au secours viennent à leurs dépens sans aucun gage. Seule l’alliance de Berne avec Uri, Schwyz et Unterwald fait mention d’une solde, à savoir d’un sou par jour à chaque homme de pied.

Je ne puis songer à retracer ici la chronique des alliances innombrables conclues par les cantons entre eux et avec les cités et ligues de l’Alsace, de la Souabe, de la Savoie, de la Lombardie, etc. Mais il faut rappeler les étapes et les dates de celles des « confédérations » qui ont duré jusqu’à la Suisse actuelle.

En 1351, la cité libre de Zurich conclut un pacte avec Lucerne et les Waldstätten, mais réserve son droit d’alliances extérieures. En 1352, les confédérés conquièrent la vallée de Glaris, puis la petite ville de Zoug, et les reçoivent dans leur alliance. En 1353, Berne, ville d’Empire déjà puissante, s’allie aux Waldstätten, probablement pour prévenir l’extension de ces derniers dans l’Oberland, que les Bernois sont en train de conquérir sur des seigneurs locaux.

La confédération des Huit Cantons, ainsi formée par six pactes différents, entre en conflit avec les ducs d’Autriche, et, au lendemain de ses victoires définitives sur les Habsbourg, se donne un embryon d’unité judiciaire et militaire : par le Convenant de Sempach, en 1393, les droits des membres sont égalisés.

Dès 1412, les trois Waldstätten entreprennent la conquête du Tessin et d’autres vallées au sud des Alpes, tandis que Berne et Lucerne s’emparent de l’Argovie, fief originel des Habsbourg et leur dernière possession importante dans le pays. Les régions conquises sont décrétées « bailliages communs » et seront désormais gouvernées par certains des cantons mais non par tous.

C’est en 1412 seulement que l’empereur Sigismond de Luxembourg proclame éteints les derniers droits des Habsbourg sur certains fiefs situés en Suisse. En 1418, les cantons du centre sont rattachés « pour toujours » à l’Empire, cependant que le droit de glaive et de haute juridiction leur est conféré.

[p. 47] À la fin du xve siècle, les éclatantes victoires sur Charles le Téméraire ont pour seules conséquences territoriales l’entrée dans la Confédération des deux villes de Fribourg et Soleure (1481). Au début du xvie siècle, l’heureuse conclusion des guerres de Souabe, menées contre l’empereur Maximilien, amène Bâle et Schaffhouse en 1501, puis Appenzell en 1513, à se lier également aux « Ligues suisses », terme désormais consacré pour désigner l’ensemble belliqueux des cités du Plateau et des communes alpestres unies par un réseau de pactes. Vues du dehors, par ceux qu’elles ont battus, les Ligues se présentent comme un État, bien qu’elles n’aient d’autre organe commun qu’une diète sans nul pouvoir contraignant15.

Mais au cours des trois siècles suivants, point d’admissions nouvelles dans le lien confédéral, lequel est mis à rude épreuve par quatre guerres civiles entre catholiques et protestants. L’antagonisme entre les cantons primitifs et les villes protestantes de Zurich et de Berne paralyse l’extension normale des Ligues et produit même leur régression territoriale. Successivement, l’action du parti catholique et de ses alliés étrangers fait perdre aux Suisses le val d’Ossola au Sud, Constance au nord-est, le pays de Gex et les rives savoyardes du Léman à l’ouest. Ces territoires ne seront jamais récupérés. La Franche-Comté, alliée des Suisses depuis deux siècles, n’est pas défendue contre Louis XIV, et là encore, comme il en adviendra plus tard pour Mulhouse et la Valteline, l’absence de politique commune fait perdre à la Confédération nombre de pays associés ou sujets. Le cas de Genève est le plus scandaleux : cette ville ayant demandé d’adhérer aux Ligues, les cinq cantons [p. 48] du Centre, auxquels se joint Fribourg, s’allient contre elle avec le duc de Savoie, qui est finalement vaincu mais par la seule ténacité des Genevois, lors de la fameuse tentative d’escalade de 1602. En 1713, les trois Waldstätten renouvellent le légendaire Serment du Grütli mais c’est contre les protestants, ainsi rejetés au nom du pacte primitif hors de la Confédération ! Ce geste extrême, d’ailleurs privé de suites pratiques par la victoire des protestants à Villmergen, révèle un aspect très curieux de l’ancienne Suisse : au fond, les cantons primitifs ne se montrèrent jamais favorables à la formation progressive d’une plus vaste union politique englobant une pluralité de confessions, de langues et de régimes alliés sur pied d’égalité. C’est malgré eux que la Suisse une et diverse s’est constituée… à partir d’eux et de leur pacte fondamental !

La secousse imprimée par la Révolution à l’édifice complexe et mal articulé des treize cantons va permettre une remise en ordre des morceaux du puzzle brouillé. Le décret du Directoire, en 1798, créant une « République helvétique », transforme en cantons libres les bailliages et pays sujets d’Argovie, de Thurgovie, de Vaud et du Tessin.

Saint-Gall et les Grisons, qui avaient mené jusque-là des politiques indépendantes, se voient également rattachés au « corps helvétique ».

Enfin, la Restauration de 1815 amène l’entrée de Genève, du Valais et de Neuchâtel dans une confédération renouvelée. Encore, le dernier de ces trois États, principauté dont le souverain est le roi de Prusse, ne deviendra-t-il tout à fait « suisse » qu’après une brève révolution instaurant le régime républicain ; et ce ne sera qu’en 1848, année qui vit la grande mutation des Ligues en État fédéral.

Ce processus d’agrégation, assez bizarre et sans analogie dans l’histoire des nations, révèle plusieurs des traits fondamentaux et spécifiques du mode suisse d’exister comme État et d’agir sur le plan politique.

[p. 49] L’inégalité des alliances, par exemple, paraît mal explicable ou même choquante tant que l’on s’imagine que les petits États entraient en confédération pour créer une nation, voire un marché commun toujours plus large ; mais ses motifs et sa nécessité sont évidents dès que l’on admet qu’au contraire ces États ne se liguaient que pour mieux assurer leurs libertés particulières. Ils s’unissaient, en somme, pour rester différents ! Leur solidarité avait pour raison d’être non la puissance collective, mais l’autonomie de chacun. D’où les clauses communes aux pactes les plus variés, du xiiie au xixe siècle : assistance automatique de tous si l’un est attaqué ; garantie du régime interne de chaque membre ; arbitrage obligatoire « si quelque discorde vient à s’émouvoir entre les confédérés ». Cela dit — ou plutôt, cela juré devant Dieu —, pourquoi ne pas admettre qu’il y ait des différences, des droits laissés aux uns et refusés aux autres — comme celui de conclure des alliances étrangères, et de rester fidèle à certaines allégeances spirituelles ou temporelles —, puisque le but n’est pas de devenir uniformes, mais au contraire de demeurer chacun soi-même ?

En revanche, dans la vie des Ligues, il n’y a pas seulement cette inégalité des droits et des obligations. Il y a aussi — et ce n’est guère moins paradoxal — une tendance toujours plus prononcée vers ce qu’on a nommé 1’« égalité des inégaux », fondement de toute alliance en tant que fédérale. Quelles que soient l’étendue d’un État, sa richesse, sa population et sa puissance militaire, il est tenu pour l’égal en qualité de tout autre État dans l’alliance. Il en résulte deux séries de conséquences, qu’illustre abondamment l’histoire des Ligues.

L’assistance collective promise aux victimes d’une agression, et la procédure d’arbitrage, tenue pour sacrée, jouent dans le même sens : elles favorisent les plus petits et dépriment systématiquement toute tentative d’hégémonie. Qu’un « grand » État tel que Zurich entre en conflit avec l’un de ses petits voisins tel que Schwyz, aussitôt tous les autres s’unissent contre Zurich, qui devient de ce fait le plus faible. Si bien que l’arbitrage qui [p. 50] termine la guerre s’applique à sauver la face du vaincu, après avoir réduit ses prétentions16. Et à chaque fois, l’alliance confédérale sort renforcée de ces querelles, même très sanglantes.

Cette même procédure, d’autre part, tend à réduire progressivement les disparités de régime entre les membres, dans la mesure où elles nuiraient à la « concorde » ou à « l’utilité commune ». Certes, l’union a pour motif premier de permettre à chacun de rester comme il veut, mais il y a des manières d’être qui se révèlent à la longue incompatibles avec les conditions de toute union : ainsi le fait pour Neuchâtel de rester la seule monarchie au sein de la Confédération. Vient un moment où il faut choisir. L’égalité des inégaux agit alors, en fin de compte, dans un sens unificateur.

Il n’en reste pas moins que dans l’évolution des Ligues suisses vers l’État que nous connaissons, tout ne s’est pas opéré en vertu d’une impeccable dialectique interne, exemplairement fédéraliste. C’est la Révolution française qui a forcé la libération des bailliages communs et des pays sujets que les « libres Helvètes » faisaient bénéficier de leur autorité paternelle. (C’était un tiers du territoire des Ligues, à la fin du xviiie siècle !)

On voit encore à Bellinzone, chef-lieu du seul canton « italien » de la Suisse, trois forteresses crénelées dominant la petite cité. Les Visconti et les Sforza les ont construites, mais Uri, Schwyz et Unterwald y ont logé pendant trois siècles leurs baillis, et rien ne porte à croire que ces baillis se soient montrés beaucoup moins durs que le Gessler de la légende de Tell — légende qui s’est formée d’ailleurs à l’époque même où les « Schwyzer » conquéraient le Tessin et se préparaient à faire en réalité ce qu’ils accusaient les Habsbourg d’avoir fait contre leurs ancêtres. Le canton de Vaud conserve discrètement les nombreuses demeures seigneuriales bâties ou occupées dès la Réforme par les représentants de Leurs Excellences de Berne. « Ils nous ont tout [p. 51] volé sauf les hirondelles ! » me disait un fermier vaudois.

Finalement, la libre adhésion de vingt-cinq États à la Constitution de 1848 fut préparée par une série de petites révolutions locales qui unifièrent quelque peu les régimes cantonaux, en renversant les aristocraties et patriciats au profit des bourgeois radicaux, lesquels se réclamaient du grand exemple des pâtres du Grütli et de Guillaume Tell, — ancêtres apocryphes mais non moins efficaces.

Une conclusion d’intérêt très actuel se dégage de cette brève analyse. On répète qu’une fédération ne saurait se former que par l’action d’un chef ou d’un État fédérateur, — ou bien pour résister à un ennemi commun. Mais l’histoire suisse qui est, après tout, celle de la seule fédération réussie jusqu’ici en Europe, réfute absolument ces thèses, ou ces clichés.

Aucun homme ni aucun État n’a provoqué l’union de nos premières Ligues puis la fédération proprement dite qui leur a succédé en 1848. Au contraire, cette union a résulté de la convergence d’intérêts d’un certain nombre de communautés décidées à défendre leur autonomie et trouvant dans l’alliance jurée, dans l’assistance mutuelle et l’arbitrage, les meilleures garanties pratiques de leurs diversités et souverainetés. Que l’union devenue fédérale ait joué à la longue dans le sens d’une égalisation des régimes et des droits, voilà qui est vrai, mais au départ on a pris les États tels qu’ils étaient. Point d’autres préalables à l’union que le respect des libertés et circonstances particulières.

Quant à l’ennemi commun, liguant tout contre lui, où le trouver dans notre histoire réelle ? On pourrait alléguer que les Habsbourg ont joué ce rôle négatif au xiiie siècle, mais c’est le rôle positif du col du Saint-Gothard qui explique les libertés des Waldstätten. Et l’on vient de voir que la complexe évolution et l’élargissement des Ligues suisses, dès la fin du xive siècle, sont entièrement indépendants du destin des Habsbourg devenus Autrichiens, et qui n’en seront pas moins alliés des Ligues à la veille des guerres de Bourgogne.

[p. 52] Le seul agent fédérateur dont l’histoire suisse permette de vérifier l’action, dès l’origine, c’est la passion de se gouverner soi-même. D’où les ligues, conclues ou renouvelées, chaque fois que l’autonomie locale est menacée par un plus grand, que ce soit un monarque, un État, ou même un frère confédéré. On cherche alors l’appui des voisins autonomes, — ceux qui sont disposés à vous aider sans nul désir de vous assimiler, et à charge de revanche, le cas échéant. On défend en commun le droit de rester divers.

Cette passion fondamentale détermine deux conduites constantes :

— l’arbitrage, parce qu’une guerre ou un conflit de droits ne doit pas se terminer par l’oblitération de l’une des parties en présence, mise au pas ou absorbée par l’autre, mais au contraire par la composition des différences ;

— la méfiance vigilante à l’égard de toute velléité d’hégémonie, parce que le pouvoir d’un seul ne respecte jamais ni les diversités, ni les coutumes, ni les privilèges des groupes.

Certes, ces deux vertus fédéralistes ont leur revers : les compromis systématiques engendrent à la longue hypocrisies, rancunes, ou mollesse intellectuelle, tandis que l’« égalité des inégaux » tourne souvent, dans la pratique, à la confusion des meilleurs, auxquels on préfère les médiocres par gain de paix.

Tout cela pour expliquer la genèse historique de certains traits de famille des Suisses modernes, que je me propose de commenter plus tard. Mais gardons-nous de l’anachronisme qui nous ferait attribuer au seul goût de la paix le système de ligues et de pactes pratiqué par les confédérés. Car en fait, leur passion de l’autonomie et des libertés politiques fut longtemps liée chez eux à la passion des armes, ou disons plus crûment : à l’instinct combatif, au goût primitif de la lutte.

[p. 53]

Ce « petit peuple pacifique… »

S’il est juste d’attribuer après coup la naissance de la Suisse à un pacte secret, c’est une bataille d’une rare brutalité qui révèle pour la première fois l’existence distincte de ce petit pays, aujourd’hui synonyme de refuge de la paix.

Les Schwyzois ne cessaient d’attaquer l’abbaye d’Ensiedeln, avouerie impériale confiée aux Habsbourg, et à plusieurs reprises ils la mirent à sac, brutalisèrent ses moines et pillèrent son trésor. Si bien qu’ils furent frappés deux fois d’excommunication collective et d’interdit, et enfin mis au ban de l’Empire. D’autre part, les trois Waldstätten étaient en conflit permanent avec leurs voisins immédiats, Lucerne et Zurich notamment, qui menaient contre eux une guerre douanière pour le compte des Habsbourg d’Argovie, l’enjeu étant le trafic du Gothard.

À bout de patience et sûr de sa victoire, Léopold de Habsbourg — landgrave d’Alsace et petit-fils de Rodolphe Ier — lève une armée et marche contre Schwyz, le 15 novembre 1315. Une colonne de deux mille chevaliers cuirassés, suivie d’une nombreuse infanterie recrutée dans les villes du Plateau, longe le petit lac d’Ägeri, atteint le défilé du Morgarten, au sud du lac, à la frontière du territoire de Schwyz, et s’y engage sans méfiance. Tout d’un coup, sa tête et son arrière-garde sont clouées sur place par des avalanches de pierre et de troncs d’arbre. La Panzerdivision embouteillée ne peut se déployer au fond du défilé17. Sur les crêtes dominant son flanc gauche apparaissent les terribles Schwyzois. Les pieds munis de crampons de fer, ils dévalent les pentes herbues, s’agrippent au sol juste au-dessus des cavaliers qu’ils démontent à grands coups de hallebardes. Culbutés, rejetés vers les marais et vers le lac où ils s’enfoncent [p. 54] avec leurs lourdes armures, mille cinq cents gentilshommes sont massacrés, tandis que l’infanterie prend la fuite. « Ce ne fut pas une bataille, mais comme une boucherie des gens du duc Léopold », dit la chronique contemporaine du moine Jean de Winterthur.

Trois semaines plus tard, l’alliance des Waldstätten, révélée par ce coup d’éclat, est publiquement annoncée à Brunnen. Désormais, vassaux et clients des Habsbourg, de Constance à Lucerne et à Zoug, vont se rallier l’un après l’autre aux Waldstätten qui ont détruit d’un seul coup les trois quarts de la noblesse du pays. (Car il faut préciser que l’armée du duc n’était pas composée d’« Autrichiens », mais de seigneurs et de bourgeois des régions et des villes voisines, tous ancêtres des Suisses d’aujourd’hui !)

Les deux siècles suivants verront se développer la réputation militaire des Ligues, au cours d’une série stupéfiante de campagnes victorieuses. Les Habsbourg sont chassés du pays à la suite des batailles de Sempach et de Næfels, Charles le Téméraire, délibérément provoqué à l’instigation de Louis XI et du duc Sigismond d’Autriche, est battu à Grandson et à Morat, tué à Nancy. Enfin l’empereur Maximilien qui avait prétendu, non sans justes raisons, que les Suisses, ses sujets « immédiats », paient les impôts et reconnaissent les tribunaux impériaux, est vaincu lors des guerres de Souabe.

Ayant ainsi rejeté (dès 1499) leurs obligations légales envers le Saint-Empire — pourtant premier garant de leurs libertés — les Confédérés se voient tentés d’agir comme une puissance indépendante et conquérante. Et certes, leurs triomphes répétés sur la Bourgogne, dont la France et l’Autriche n’avaient pu venir à bout, puis sur l’Empereur lui-même et sur le roi de France, ont fait d’eux la première puissance militaire d’Europe : Svizzeri armatissimi e liberissimi ! peut alors écrire Machiavel, qui s’y connaît.

Berne a des ambitions à l’ouest, Zurich au nord, les Waldstätten et leurs alliés Grisons au sud. En 1512, les Confédérés [p. 55] envahissent la Bourgogne, assiègent Dijon et imposent une paix désastreuse à Louis XII. La même année, alliés au Pape et à Venise, ils envahissent la Lombardie, installent Maximilien Sforza sur le trône de Milan, et lui imposent leur protectorat, après avoir assujetti les vallées méridionales des Alpes. En 1513, ils remportent sur les Français soutenus par les lansquenets allemands l’éclatante victoire de Novare. Rien ne paraît plus pouvoir contenir l’expansion torrentueuse des Ligues. Leurs chefs au premier rang desquels Mathieu Schiner, ce fils de paysans valaisans devenu cardinal, diplomate et stratège, ont repris à leur compte le rêve du Téméraire : constituer au cœur du continent un grand État qui engloberait Lotharingie et Lombardie. Les gardiens du Gothard en détiendraient les clefs.

Ce qui va faire échouer ce grand dessein, c’est l’absence d’un pouvoir central capable d’imposer aux treize cantons l’unité de vues indispensable au succès de leurs ambitions. La puissance militaire est là, mais l’État fédéral n’existe pas. Les Suisses n’ont pas la politique de leurs moyens.

Lorsque François Ier revient en Lombardie à la tête d’une armée considérable, il ne trouve devant lui que la moitié des troupes suisses. Berne, Fribourg, Soleure, Bienne et le Valais, cantons occidentaux des Ligues, médiocrement intéressés par la politique milanaise que poursuit la Diète fédérale, ont retiré leurs contingents et signé la paix séparée de Gallarate. Dès le moment où s’engage, en fin d’après-midi du 13 septembre de 1515, la « bataille de géants » de Marignan, le cardinal et prince d’Empire Mathieu Schiner, à cheval sur sa mule blanche, casqué et revêtu de son long manteau pourpre, a dû sentir qu’il assistait au crépuscule de la puissance européenne des Suisses. Et d’autres chefs l’ont pressenti. « Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ! Ici doit être notre cimetière ! » s’est écrié le landamman de Zoug bénissant l’avant-garde à genoux ; puis il donne l’ordre d’avancer contre l’artillerie des Français, cependant que mugit lugubrement le cor d’Uri.

La retraite lente et solennelle des Suisses, emportant vers [p. 56] Milan leurs blessés, leur artillerie et leurs enseignes, après deux journées de bataille, marque la fin d’une épopée.

Une année après Marignan, à Fribourg en 1516, les Ligues concluent avec François Ier un traité de paix perpétuelle qui sera respecté durant près de trois siècles. Les Suisses perdent Milan mais gardent le Tessin et plusieurs vallées italiennes. Ils reçoivent 400 000 couronnes en rachat du traité de Dijon, et 300 000 couronnes d’indemnité pour la campagne de Marignan, sans compter les pensions accordées aux Ligues rhétiques, aux alliés et aux pays sujets. Ces dispositions surprenantes ne me paraissent pas avoir surpris outre mesure nos historiens. Ils y voient un hommage à la bravoure des Suisses, reconnue par François Ier, paraît-il. Pourtant, indemniser l’ennemi, surtout battu, devrait à première vue choquer l’esprit moderne. Car nos idées de la guerre, de l’armée et de l’ennemi ne sont plus celles du xvie siècle. La guerre, en ces temps reculés, n’était pas encore l’explosion contrôlée et hautement organisée de la passion collective d’une nation résolue à défendre jusqu’au bout la Justice ou la Liberté, la civilisation ou la dernière révolution. On y mêlait très peu de sentiment. On ne concevait pas encore la haine totale que mérite à coup sûr un ennemi criminel par essence et par position, collectivement et en chacun de ses citoyens, civils autant ou plus que militaires, tels que peuvent l’être les fascistes, les communistes ou les capitalistes, selon le régime du pays où le hasard les a fait naître. La guerre n’était encore au xvie siècle qu’un sport brutal mais noble et même presque sacré, dont la tauromachie nous donne quelque idée. L’ennemi n’était encore que l’adversaire désigné par les conventions d’un jeu complexe, celui des ambitions des grands dynastes et des « droits » qui en découlaient. Quant à l’armée ennemie, c’était l’équipe adverse, avec laquelle on allait disputer quelque trophée local ou régional, un fief ou une principauté, et dans les très grandes occasions, comme Marignan, la Coupe d’Europe. Les contingents de nos cantons faisaient la guerre en partie pour servir la politique des Hautes Ligues, en partie [p. 57] pour le sport, mais comme professionnels. « Point d’argent, point de Suisses », bien entendu. Mais après tout, les grands as du football qu’on engage aujourd’hui pour jouer dans un club rival ou même dans l’équipe nationale d’un pays qui n’est pas le leur, sont plus chers qu’un tableau de Picasso, qu’une création de Stravinsky, et personne ne crie au scandale.

La paix de Fribourg et l’alliance perpétuelle marquent la fin de la politique indépendante et conquérante initiée par les Ligues lors des guerres de Bourgogne, moins d’un demi-siècle auparavant. Ce n’est pas la puissance militaire, nous l’avons vu, qui a fait défaut aux grands desseins des Diesbach, des Waldmann, des Reding et des Schiner, mais bien cette unité de gouvernement, ce pouvoir national unifiant qu’interdisait, dès le principe, la formule même des liens confédéraux.

La Réforme allait ajouter aux diversités primitives de nouvelles et plus graves occasions de discorde.

La neutralité qui s’instaure au lendemain de la défaite de Marignan résulte donc nécessairement du système des alliances inégales, et les Ligues l’ont d’abord subie, non sans rechigner. Car il est clair qu’elle va créer dans ce peuple guerrier une pénible dissociation du comportement collectif : les Suisses ne pourront plus se permettre la politique de leur tempérament. Dans un pays condamné à la paix, que faire de toute cette turbulence belliqueuse, de tous ces hallebardiers empanachés dont les peintres du temps, Urs Graf, Manuel, Holbein, nous ont laissé l’image truculente et farouche ? Il va falloir les exporter, et, par gain de paix chez soi, nourrir les guerres des autres18 ! C’est ainsi qu’à la politique de compromis systématique qui sera désormais celle d’une Suisse neutre, correspond le phénomène compensatoire du service étranger.

[p. 58] On voit qu’il serait bien insuffisant de l’expliquer par des raisons purement économiques, ou par une singulière avidité des Suisses — encore qu’il ait rapporté aux cantons des sommes telles qu’un de nos historiens admet qu’elles sont « incalculables au cours actuel de l’argent19 ». Il convient d’ajouter que les sept cents généraux et les milliers d’officiers supérieurs que la Suisse procura aux armées de l’Europe ne revinrent pas tous les mains vides. Beaucoup rapportaient de leurs campagnes de l’or, de l’argenterie, des vaisselles rares, des meubles, des tableaux et des bijoux. De considérables richesses s’accumulèrent ainsi dans les châteaux, les musées, les trésors municipaux.

Pour autant, le service étranger ne saurait être assimilé à un commerce, à une espèce de traite du sang. Les troupes suisses au « service de France » n’étaient nullement des corps de mercenaires. La Diète avait signé avec le roi une série de traités d’alliance qu’on nommait « capitulations ». Les cantons ou certaines familles suisses étaient autorisés à lever des troupes dans le cadre de ces traités, et ces troupes servaient les souverains, mais sous les ordres de leurs propres officiers, les régiments portant le nom de leur colonel. Les premiers souverains alliés furent les rois de France. Le régiment Pfyffer, recruté à Lucerne, sauva Charles IX et sa cour lors de la retraite de Meaux (1567), et cela valut à tout héritier mâle des Pfyffer zu Altishofen le droit de garder son chapeau sur la tête en présence du monarque français20. Les Suisses formaient la garde personnelle des rois — comme d’ailleurs celle du pape, jusqu’aujourd’hui. Ils furent donc les derniers à protéger Louis XVI contre l’émeute populaire, le 10 août 1792, et se firent massacrer sur les marches des [p. 59] Tuileries, l’ordre royal leur ayant interdit de tirer sur la foule pour se défendre.

Et c’est pourtant à ce glorieux « service de France » que remonte le dicton : « Point d’argent, point de Suisses. » Il apparaît au temps de la Fronde, dans un libelle rédigé par des soldats et des officiers suisses, qui se plaignaient de n’avoir pas reçu leur solde. « Les Suisses ne se paient pas de paroles ! » avait écrit déjà Biaise de Montluc. Et comme un prince royal de France disait un jour au général des Suisses : « Avec l’or que nous vous avons déjà donné, l’on pourrait paver une route allant de Paris à Bâle », l’officier répliqua : « Avec le sang que nos hommes ont versé pour la France, on pourrait remplir un canal allant de Bâle à Paris. »

Mais on trouve bientôt des corps suisses au service de bien d’autres princes et nations : rois de Prusse, d’Angleterre, d’Espagne et des Deux-Siciles, États généraux de Hollande, ducs de Savoie, empereurs d’Autriche. Les Suisses se battent dans toutes les guerres européennes21 mais aussi en Asie et en Afrique. Le régiment de Meuron, neuchâtelois, prend d’assaut Seringapatam, ville des Indes, pour le compte des Anglais. D’autres combattent à Bornéo pour la Hollande22.

Cette dispersion de l’énergie guerrière des Suisses dans les armées de princes étrangers, tantôt coalisées tantôt ennemies, devait provoquer des situations tragiques. On a vu que les Suisses de Milan s’étaient retirés devant ceux de Louis XII, et de même, à la veille d’Ivry, en 1590, les corps suisses au service d’Henri IV accordèrent une retraite honorable à ceux de leurs compatriotes [p. 60] qui s’étaient engagés dans les rangs de la Ligue. Mais déjà en 1709, à Malplaquet, deux régiments bernois aux parements jaune et bleu, couleur de la famille von May, l’un servant Louis XIV et l’autre la Hollande, se précipitent avec fureur l’un contre l’autre. Or la Diète fédérale n’intervient pas. Les Neuchâtelois combattent à Rossbach aux côtés des Français contre leur prince Frédéric II. En 1704, sur la place de Zoug, on voit le général de Zurlauben enrôler pour la France en même temps que le général de Reding proclame les offres du duc de Savoie. Ces scandales cent fois répétés et cette absence de réaction des Ligues constituent un symptôme frappant de l’espèce de schizophrénie dont j’ai rappelé les origines : dissociation entre la politique de passive neutralité et le tempérament violent des Suisses.

Dès la fin du xviie siècle, les familles nobles des cantons et les ambassadeurs des pays étrangers éprouvent de croissantes difficultés à recruter les régiments « capitulés ». À mesure que les guerres deviennent plus politiques (et finalement plus « nationales »), les armées plus disciplinées et l’obéissance plus mécanique, la passion batailleuse des Suisses y trouve de moins en moins son compte et leur réputation militaire se dégrade.

Dans la seconde moitié du xviie siècle, on voit se généraliser dans les armées des princes, désormais permanentes, une série de nouveautés qui répugnent aux descendants des « Schwyzer » à tête chaude, telles que le drill et la discipline formaliste des places d’armes. Ces fiers-à-bras qu’Urs Graf a dessinés dans leurs costumes d’une fantaisie exubérante — pas deux pareils ! — sont humiliés par l’uniforme qui leur est imposé, livrée de valets. Ces anciens « libres » supportent mal la réglementation toujours plus tatillonne des hiérarchies qui séparent désormais officiers nobles et troupiers. L’esprit d’aventure est frustré. La bravoure et l’exploit individuel sont portés au compte du « drapeau », qui est celui d’une nation étrangère. Le butin personnel que les grands hallebardiers faisaient porter par leur [p. 61] valet, n’est plus qu’un vol. Le sport des armes est devenu routine sans gloire.

Le coup de grâce sera donné par la Révolution française. Car, désormais, ce n’est plus le déchaînement de l’instinct combatif qui sera le moteur de la guerre, ni l’honneur sa seule justification morale. Le soldat sera censé combattre « pour la nation », et le « sentiment national », obligatoire et vertueux, sera sans cesse évoqué pour soutenir son moral. Que peuvent devenir les Suisses dans cette affaire ?

On les voit encore couvrir héroïquement la retraite de Napoléon, au passage de la Bérézina, et invoquer avant ce dernier fait d’armes « la gloire et l’honneur de la patrie suisse », mais ils se font tuer au service d’un despote qui, dans le même temps, opprime et humilie cette patrie laissée sans défense militaire. Ici éclate l’absurdité finale à quoi devait mener le service étranger.

Cela se passait le 26 novembre 1812. Treize mois plus tard, la Suisse est occupée par l’armée autrichienne du maréchal Bubna. Le régime imposé par Napoléon est abrogé, l’ancienne confédération restaurée. En 1815, les régiments suisses au service de la France reçoivent l’ordre de rentrer au pays. Et il est vrai que, dès 1816, les cantons s’empressent de signer de nouvelles capitulations militaires avec huit souverains, mais le noyau d’une armée fédérale est créé : chaque canton doit fournir des effectifs égaux à 2 % de sa population. (Le service étranger en absorbe à peu près la même proportion, à cette date.) Ce régime militaire, aussi boiteux et inefficace que le régime confédéral dont il émane, dure tant bien que mal jusqu’à la guerre confessionnelle du Sonderbund (1847), gagnée en quelques semaines par les cantons protestants. Un an plus tard, l’État fédératif est proclamé.

La Constitution de 1848, dans ses articles militaires, commence par déclarer : « Il ne peut être conclu de capitulations militaires » (art. 11). À cette exécution sommaire du service étranger correspond aussitôt la création d’une armée fédérale dans le vrai sens du terme. Ce sera une force unifiée (condition [p. 62] d’efficacité) mais formée de contingents fournis par les cantons (respect de l’autonomie des États membres). Elle ne sera pas permanente, car on se méfie d’une caste militaire et l’on ne veut pas donner à l’État fédéral un pouvoir dont il puisse abuser. Elle sera donc une armée de milices, formée de tous les citoyens en état de porter les armes, et chacun gardera son fusil23. Ainsi entend-on assurer le caractère démocratique et populaire de la défense du pays.

Car il ne peut s’agir que de défense. Il est intéressant de remarquer qu’en se donnant une armée unifiée, garantissant la cohésion des cantons désormais hors d’état de nouer des alliances séparées, la Suisse de 1848 se donnait aussi, et pour la première fois, les moyens d’une politique étrangère cohérente et suivie. Pour la première fois, depuis Marignan, la neutralité n’était plus pour elle une nécessité imposée par l’absence de cohésion des États membres. Pourtant, l’état d’esprit des Suisses, le tonus général de la population et des élites dirigeantes avaient changé de telle manière que, désormais, c’est à défendre la neutralité que l’armée allait être destinée !

Situation inverse de celle que nous avons vue résulter de la défaite de 1515. Aussi l’armée de milices prendra-t-elle rapidement des caractères bien différents de ceux que l’on a décrits plus haut en parlant des guerres d’Italie. Elle ne sera plus la parade héroïque, la fête et l’aventure, le déchaînement des violences primitives et l’occasion de hauts faits individuels, mais, en contraste radical avec tout cela, elle sera d’abord une école : école de discipline, de service uniformisant, et de bonne tenue civique, c’est-à-dire d’égalitarisme.

C’est depuis que la Suisse a une armée unique au service d’un État solidement fédéré, que les Suisses sont devenus ce que l’on croit à tort qu’ils ont toujours été : le peuple pacifique par excellence.

[p. 63] En fait, ils n’ont plus combattu dans une seule guerre, civile ou étrangère, depuis 1848.

Au lieu d’exporter leurs têtes chaudes par régiments entiers dans toute l’Europe, ils se sont mis à exporter des idées pacifiantes et humanitaires, des arbitres, des négociateurs de bons offices, et la Croix-Rouge — née à Genève. Jusqu’au xixe siècle, « servir » hors du pays signifiait pour les Suisses aller faire toutes les guerres ; aujourd’hui : soigner les victimes de toutes les guerres. Les agents de l’étranger ne viennent plus recruter chez eux des officiers et des soldats mais des ingénieurs et des techniciens. Les armées des pays voisins n’empruntent plus leur territoire pour s’y battre, mais pour y déposer les armes : ainsi de l’armée Bourbaki en 1871, du IVe C.A. français et d’une division polonaise en 1940, et de plusieurs milliers de combattants, américains, russes, italiens, internés en Suisse pendant la dernière guerre mondiale.

Quant aux hallebardiers de la Renaissance, ils ont été rassemblés au musée de Bâle : le Suisse moyen ne les y regarde pas sans quelque gêne. À Berne et à Lucerne, debout sur des fontaines peintes de pourpre, de bleu-vert et d’or, cuirassés et bannière au poing, quelques-uns regardent encore passer la foule où déambulent des recrues en gris-vert : ils ne reconnaissent plus les Suisses.

« Ce petit peuple égalitaire… »

Les hommes des premières Ligues, leurs descendants et leurs alliés qui allaient former la Confédération des treize cantons, s’unirent bel et bien pour défendre leurs libertés traditionnelles, mais c’étaient autant de « privilèges ».

Le trait le plus démocratique au sens moderne que l’on relève dans leur conduite et dans leurs pactes, c’est l’esprit des communes médiévales. Esprit corporatif mais non collectiviste, esprit de la cité grecque mais re-tribalisée par l’Allmend, [p. 64] propriété coopérative. Et la structure sociale n’a rien d’égalitaire. S’il est vrai que les trois classes participent à la Landsgemeinde, chacune garde ses droits et allégeances.

C’est à l’instinct républicain et collégial (c’est-à-dire antimonarchique, antiunitaire, antidictatorial) des anciens Suisses, que l’on pourrait à la rigueur faire remonter l’égalitarisme actuel, qui en est peut-être la dégradation inévitable au sein d’une société moins structurée.

Dans une commune et plus encore dans une fédération de communes, ce que l’on redoute avant tout, c’est le pouvoir excessif d’un des membres, État, corporation, famille ou individu.

On veut bien que les barons d’Attinghausen jouent un rôle décisif dans la défense d’Uri contre les prétentions des Habsbourg. Mais dès qu’ils prennent trop d’importance dans la communauté et s’en distinguent par une fortune trop voyante, on met le feu à leurs châteaux, la dynastie virtuelle est écrasée.

Toutes les têtes qui se sont élevées un peu trop haut, chez les confédérés, ont été bientôt abattues : Waldmann, Zwingli, Schiner, Jenatsch, cent autres moins fameux mais dont l’autorité n’en fut pas moins brutalement rabaissée, pour avoir été plus sensible dans leur petite communauté. Certes, Calvin a pu dominer Genève — non sans provoquer des révoltes —, mais il était Français, chef d’Église en Europe, et Genève en ce temps n’était pas encore suisse.

Ainsi tout au long de notre histoire joue ce réflexe qui est l’une des composantes essentielles d’une structure fédéraliste, et cette méfiance qui ne pardonne pas à l’endroit des familles ou des hommes qui n’ont pas su dissimuler leurs ambitions ou simplement qui se « distinguent ». Cela dit, la vie de la cité ne va pas sans gouvernement. Mais la passion de l’égalité interdisant que l’on obéisse à un égal qui prétendrait donner les ordres, exige en fait des supérieurs incontestés — désignés par les astres, nés dans une certaine caste, ou tenant leur pouvoir d’un verdict absolu, devant lequel l’individu s’incline sans [p. 65] discussion. (C’était jadis le droit divin des rois, c’est aujourd’hui le suffrage universel.) Le phénomène est bien connu des ethnographes, qui l’étudient de préférence dans les îles de l’Océanie. Au Moyen Âge, il a donné naissance à la noblesse, et plus tard à cette caste patricienne qui allait gouverner nos cantons jusqu’aux débuts du siècle dernier.

On a vu le rôle historique des dynasties féodales avant le Pacte. Ces grandes familles sont toutes éteintes, sauf une, qui a compris, dès avant Morgarten, que la Suisse n’offrait pas un théâtre idéal pour ses talents : il lui fallait l’Empire, et elle l’a eu. Et très peu de noms de moindres dynastes de cette époque subsistent encore parmi nous. Quelles sont alors les origines de la noblesse qui gouverna la plupart des cantons durant la période patricienne, du xve au xixe siècle ? Je n’ai pas trouvé d’études bien valables ou d’ensemble permettant de répondre à cette question, curieusement négligée jusqu’ici. Quelques « prises » dans la petite histoire de nos villes et de nos cantons permettront tout au moins de se former une idée de la variété des origines, des statuts et du rôle historique d’une classe dont beaucoup d’étrangers répètent — comme Keyserling — qu’elle n’existe pas, « qu’il n’y a pas de noblesse en Suisse »…

Il est vrai qu’en un certain sens il n’y a pas de noblesse « suisse », créée ou confirmée par un souverain autochtone. Faute d’un tel souverain, tous les titres portés par des familles actuellement suisses ont été conférés par des princes étrangers, surtout français, allemands et autrichiens. Mais, contrairement à la croyance devenue courante, les titres ne font pas la noblesse, loin de là. Jusqu’au milieu du xive siècle24, ils étaient le nom d’une fonction, puis d’un fief. Sous les royautés absolues, ils ne seront plus guère que des distinctions distribuées à la manière des croix et rubans de nos jours ; et l’on se contentera, en [p. 66] général, de les ajouter simplement au patronyme de la famille. C’est ainsi que la grande majorité des titres de barons, comtes et marquis qu’on trouve en Suisse proviennent du service étranger : c’est dire qu’ils furent donnés à des officiers déjà nobles, ou en tout cas, appartenant à des familles aptes à gouverner dans leur canton, car celles-là seules pouvaient lever des régiments.

Dans l’Annuaire généalogique des familles suisses dites « qualifiées », c’est la date d’entrée au Petit Conseil (ou Sénat) d’une ville ou d’un canton que l’on indique d’abord, en tête de chaque notice, marquant ainsi que l’aristocratie dont il s’agit est avant tout un patriciat, qu’elle est donc définie par le rôle effectif qu’une famille a joué dans sa cité. Or, ce rôle fut aussi considérable en Suisse qu’ailleurs, quoique d’une manière souvent très différente : moins de faste et plus de civisme, comme il convient à un pays qui n’a jamais connu de cour, mais en revanche quantité de conseils exerçant le pouvoir réel dans des États de dimensions réduites. Rien de comparable chez nous pour le prestige et la puissance aux Albe, aux Colonna ou aux Montmorency. C’est moyenne et petite noblesse, mais dense et socialement active. (Et de même aujourd’hui, dans un autre ordre, rien de comparable chez nous aux Rothschild, Rockefeller ou Nuffield, mais en revanche un pourcentage de millionnaires supérieur à celui des pays voisins.) Ensuite, ce rôle de la noblesse fut très variable selon les cantons et les villes.

Dans les Grisons, à Schwyz ou en Valais, dès le xive siècle, quelques familles dominent les vallées. Leurs chefs sont ceux de la commune, ils président aux assemblées et aux conseils, commandent les troupes locales et plus tard les régiments qu’ils lèvent pour le service étranger, négocient les traités, voyagent, et reviennent se construire des châteaux.

À Berne, Lucerne, Soleure, Fribourg, quelques anciennes lignées de petits seigneurs des campagnes environnantes s’unissent très tôt aux hommes nouveaux issus de la classe des marchands et artisans, prévôts de corporations à privilèges, et [p. 67] forment avec eux le groupe des familles dites « régnantes » ou « du Petit Conseil ». Cette oligarchie fournit les avoyers (chefs de la république), les hauts magistrats, les bannerets ou capitaines des milices, ainsi que les baillis gouvernant les pays sujets. Dans ces quatre républiques, le gouvernement est donc dès les débuts rigoureusement aristocratique, en ce sens qu’il est l’apanage de plus en plus héréditaire d’un petit nombre de familles, nobles ou non.

Neuchâtel est un cas spécial, à cause des princes. Le château qui domine la petite ville en pierre jaune fut celui des rois de Bourgogne transjurane, au xe siècle, puis des comtes dont les statues ornent encore un cénotaphe, dans la très fine et haute église collégiale. Les Orléans-Longueville qui en furent les souverains dès 1529, s’étant éteints en 1707, quinze prétendants à la succession se présentent. Les Neuchâtelois choisissent celui qui leur paraît le moins dangereux pour leur indépendance, le plus lointain : un Brandebourg, qui vient de fonder le trône de Prusse. Dans le gouvernement curieusement compliqué de ce minuscule pays souverain, le Conseil d’État formait l’exécutif. Ses membres étaient choisis dans une vingtaine de familles presque toutes « reconnues » ou anoblies par les Longueville puis par les rois de Prusse. Ce régime très particulier de monarchie républicaine ne fut renversé qu’en Quarante-Huit.

À Genève, Zurich et Bâle, anciennes villes libres et impériales, les bourgeois, sous le nom de parti populaire, saisirent très tôt le pouvoir. Mais l’absence de noblesse autochtone, ou son exclusion des conseils, comme à Bâle, n’entraînèrent pas de différences fondamentales entre les formes de gouvernement de ces républiques et celles des villes aristocratiques : mêmes dispositions restrictives pour l’appartenance aux conseils, mêmes discriminations entre les citoyens (capables de faire partie du Sénat ou Petit Conseil), les bourgeois (admis au Grand Conseil) et les simples habitants (sans droits politiques). Dans ces trois villes, d’ailleurs, un patriciat fermé se constitue dès l’époque de la Réforme. Il intègre, à Genève surtout, plusieurs familles de la [p. 68] noblesse italienne ou française devenues protestantes et chassées de leurs pays.

Enfin, dans le pays de Vaud, démembré du royaume de Bourgogne lui aussi, puis domaine des Savoie, finalement assujetti par « Leurs Excellences de Berne », des familles très anciennes conserveront longtemps leurs châteaux forts flanqués de quatre tours, Grandson, Champvent, Vufflens, Lucens, La Sarraz ou Blonay25.

Mais c’est dans les Grisons que l’on peut voir, de la manière la plus frappante et immédiate, à quel point la noblesse a modelé le visage de l’ancienne Suisse, et marqué ses mœurs et coutumes. Lorsque vous remontez en direction des Alpes la route qui longe le lac de Côme et que vous atteignez l’entrée de la petite ville de Chiavenna, tournez à droite : vous aurez devant vous deux parois hautes et sombres que divise une entaille immense, sans bavure, presque verticale. C’est l’une des portes de la Suisse. Par elle ont pénétré les ancêtres des Rhètes, les légions romaines, et les armées du duc de Rohan pendant la guerre de Trente Ans ; par elle aussi les contingents grisons et suisses dévalaient vers la plaine lombarde, au temps où les Ligues s’acharnaient à conquérir la Valteline et à faire les chiens de garde dans tout le Milanais. Passez cette porte redoutable, entre deux rocs, remontez le Val Bregaglia dans les châtaigneraies échevelées, à la verdure dense et luisante. Arrivés à Castasegna, prenez à gauche une petite route qui grimpe par brefs lacets dans la forêt. Tout au haut de la pente paraît un fin clocher ajouré, puis le bord d’un village aux maisons blanches et toits d’ardoises : Soglio, altitude 1090 m. Engagez-vous dans les rues très étroites. Continuez à monter au plus raide, et subitement s’élèvent devant vous les façades blanches des palais. À gauche, un grand rectangle assez sévère, trois étages, double balcon baroque et lourdes armoiries sur le porche [p. 69] encadré de colonnes. En retrait, les écuries aux vantaux cloutés de masques de bronze. À droite, dans l’alignement, deux autres bâtiments de même hauteur. L’ensemble représente une centaine de mètres de façade. Casa Battista, Casa Max, Casa Antonio : était-ce entre gens de la famille qu’on donnait à chacune le prénom du cousin qui l’avait construite, ou plutôt chez les gens du village ? Grande famille et familiarité vont bien ensemble. À l’intérieur, car vous pouvez y entrer — celle de Battista est devenue un hôtel, celle de Max un musée d’art populaire grison — vous serez saisi par l’atmosphère à la fois fastueuse et rude des hautes salles carrées qui occupent le centre de chaque étage et autour desquelles sont disposées les chambres. Escalier aux marches de granit noir. Panoplies d’armes et têtes d’élans, portes sculptées et grands buffets en bois d’arolle clair à gros nœuds sombres, lourdes ferrures, lits à colonnes, plafonds ornés de stucs bleus et blancs. Hauteur, ampleur, simplicité robuste, et quelque chose encore qui devait fasciner l’auteur des Cahiers de Malte Laurids Brigge26. Désormais, dans toutes les vallées grisonnes, de Sils-Maria jusqu’à Coire, vous retrouverez les armes des Salis au fronton de ces amples demeures qui tiennent toujours un peu de la maison forte paysanne, du palais Renaissance et de la folie baroque.

Mais les Salis eurent des rivaux puissants dans les trois Ligues des Grisons. Chaque village de l’Engadine semble être né du groupe des grandes demeures portant les armes d’une même famille et qui entourent la place principale : ainsi Zuoz et Samedan sont dominés par les Planta ; La Punt par les Albertini ; Scanfs par les Perini, les Juvalta ; Zernez de nouveau par les Planta : le chevalier Rodolphe — frère de Pompée qui assassina Jürg Jenatsch et fut assassiné lui-même — y a fait construire une vaste église baroque sur la colline qui surplombe son château. Stucs bleu-vert et blancs couvrant la voûte unique, [p. 70] baptistère de marbre noir et rose tenant la place de l’autel, boiseries sculptées ; et par les hautes fenêtres sans vitraux, on voit des pentes d’herbe rase, des pans de forêts, des rochers sur le ciel.

Ces noms mêmes et l’histoire de ces familles — à la fois patriarcales et cosmopolites — révèlent une convergence rare d’influences italiennes, autrichiennes et françaises, dans un petit pays d’une grande violence de mœurs. Et l’admirable est bien qu’il en soit né un style unique d’architecture, commun aux fermes et aux palais, qui n’a rien de composite et ne ressemble à rien, et qui domine toute l’Engadine27.

Mais une fois sensibilisés par la découverte de Soglio et des Grisons, vous retrouverez des phénomènes analogues dans bien d’autres régions de la Suisse : dans le Valais, tout couvert des demeures des Courten, seigneurs locaux, comtes du Saint-Empire et généraux en France, en Espagne, en Sardaigne ; à Schwyz, où toutes les grandes maisons à toits de fermes ornés de pignons baroques sont à coup sûr celles des comtes de Reding, dynastie de Landamman28 de cette commune d’Empire et chefs du peuple au temps de Morgarten comme au temps de la résistance contre l’occupation française ; en Appenzell enfin, où les cinq grandes maisons bourgeoises des Zellweger forment avec l’église baroque la place somptueuse de Trogen, — petit village au cœur d’un haut pays de collines chauves semées de chalets aux toits pointus, aux fenêtres minuscules en rangs serrés, et dont les paysans trapus se fixent à l’oreille un disque plat de cuivre ou d’or.

Quant à nos villes, toutes leurs plus belles demeures et rues — leurs caractères distinctifs — remontent à la période patricienne. Le xixe siècle « fédéral » n’a produit, en architecture, [p. 71] que d’énormes bâtiments de postes et d’administration, d’un uniforme ennui scolaire. Le Palais fédéral, siège du gouvernement et des Chambres à Berne, symbolise, avec Saint-Moritz, ce que la Suisse des temps modernes a sans doute de plus grave à se faire pardonner dans le domaine de l’esthétique. Et cependant, si l’on compare le régime patricien des Ligues à l’actuel régime démocratique, tout l’avantage moral appartient sans conteste au second. La corruption, la tyrannie mesquine, l’esprit de caste allié à la vénalité des familles dirigeantes du xviiie siècle, sont bien connus, tandis que les bienfaits du régime fédéral instauré par les radicaux de Quarante-Huit sont indéniables. Faut-il penser que l’art et l’honnêteté civique, le goût et l’efficacité, ne feront jamais bon ménage ? Ou que le style d’une époque dépend moins qu’on ne le pense des circonstances politiques et sociales, et bien plus des écoles, des artistes, qui viennent d’ailleurs et ne se soucient pas d’exprimer l’esprit d’un régime ?

Mais, dira-t-on, que devient dans tout cela cette fameuse « démocratie directe » qui a fait la gloire, tout au moins littéraire, des cantons primitifs de la Suisse, gouvernés par une Landsgemeinde ? Eh bien, durant l’époque dite patricienne de notre histoire — du xvie au xixe siècle — elle coexiste avec les aristocraties le plus naturellement du monde. Nul ne cherche à convertir l’autre à sa pratique car : 1° ce n’est qu’une pratique, précisément, on n’en tire aucune théorie ; 2° le principe même des Ligues est l’autonomie de chacun. Les jacobins n’y ont rien compris : cette absence de système les eût épouvantés. Ils admiraient les Suisses mythiques de Jean-Jacques et de Schiller. Mais un Anglais qui voyageait en Suisse vers la fin de l’époque dont je parle, et qui avait étudié de près la constitution de chaque canton, a cette remarque judicieuse : « Si l’on considérait théoriquement la nature de l’Aristocratie et de la Démocratie, on [p. 72] croirait à peine possible de diviser ces deux formes de gouvernement en autant d’espèces que la Suisse en présente. Car dans ce pays, il n’est pas une seule République qui ne se soit modifiée de manière à ne pouvoir être confondue avec aucune de celles du même genre29. »

Gardons-nous donc de confondre la démocratie des cantons à Landsgemeinde avec aucun autre régime, ou aucune idéologie qui se réclame aujourd’hui du même nom. L’assemblée annuelle de tous les citoyens portant leur épée à la main en signe de l’antique liberté — dans l’autre main, un parapluie —, la présence visible et tangible, et littéralement majestueuse sur la grande place d’une bourgade, de celui qu’on appelle toujours en Suisse « le souverain », voilà bien le seul exemple, depuis la Grèce antique, d’une démocratie véritable — « gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple », selon la formule de Lincoln. Mais la Landsgemeinde est une action sacrée, non moins qu’une pratique raisonnable tant que les dimensions de la Commune s’y prêtent. Entre cela et ce qu’on appelle démocratie au xxe siècle, qu’il s’agisse de démocraties populaires — ce mensonge déguisé en pléonasme — ou du système occidental des parlements, partis, presse et groupes de pression, le tout manipulé par la télévision, quoi de commun ?

Landsgemeinde à part, que l’univers acclame30, cette ancienne Suisse a eu très mauvaise presse pendant tout le xixe siècle, dans nos manuels d’histoire notamment : c’est qu’elle controuvait la légende de l’égalitarisme foncier des Suisses, — concept [p. 73] auquel nous revenons après quelques détours, mais nous voici mieux informés.

Résumons-nous. Le refus de se laisser gouverner par autrui est sans doute à la base des Ligues. Nous avons vu qu’il signifiait la volonté de sauvegarder les franchises impériales. Ce réflexe est anti-égalitaire. Chacun veut rester comme il est, et c’est bien pour cela qu’on entre en ligue.

Mais voici le paradoxe inévitable : la ligue des autonomes ne peut souffrir que l’un de ses membres devienne trop puissant ou trop voyant, car il en profiterait bientôt pour unifier les conditions de tous, ruinant ainsi la raison d’être de la Ligue. Or ce second réflexe joue dans un sens égalisant.

Les deux tendances fondamentales, contradictoires mais étroitement liées et jumelées, s’observent tout au long de notre histoire. Parfois l’une, parfois l’autre prévaut, mais elles sont toujours là, simultanées.

Pendant les guerres de Souabe et d’Italie, l’individualisme impétueux l’emporte sur le sens des solidarités. Pendant la période patricienne, les inégalités politiques et sociales sont codifiées et respectées avec un sérieux unanime, qui peut sembler ridicule aujourd’hui. Mais il faut voir aussi que, par là même, la société s’efforce de mettre un frein aux ambitions aventurières qui pourraient bouleverser l’équilibre social considéré comme garantie des libertés. Et cela se vérifie aussi bien dans les aristocraties urbaines que dans les petits cantons du centre. J’en donnerai deux exemples typiques, empruntés à des observateurs étrangers, témoins directs et objectifs de l’état de choses qui règne en Suisse à la fin de la période patricienne.

À Bâle, note l’Anglais William Coxe31, « tout citoyen noble et qui, par choix, veut conserver son titre de noblesse, est exclu sans retour du nombre des éligibles au Conseil souverain ». C’est sans doute à ces mesures contre la noblesse prises par le patriciat de Bâle et plus tard par celui de Fribourg que se référait Pascal, [p. 74] généralisant un peu trop, lorsqu’il écrivait : « Les Suisses s’offensent d’être dits gentilshommes, et prouvent leur roture de race pour être jugés dignes des grands emplois. »

De son côté, Ramond, traducteur de Coxe, rapporte le trait suivant, à propos d’une Landsgemeinde :

Rien de plus critique dans ces temps de Comices, que l’état d’un magistrat que l’on soupçonne d’avoir abusé de son autorité ou d’un citoyen dont on craint l’ascendant. Il risque d’être jugé sur l’heure avec toute la précipitation qui caractérise les jugements du peuple irrité, et de succomber aussitôt à la fureur de ses adversaires. On en a des exemples terribles ; mais pour ne point affliger par le récit de quelques aventures tragiques, je ne citerai qu’une procédure singulière de ce genre sommaire. C’est le canton de Zoug qui en a donné le dernier exemple. Un paysan offusquoit ses concitoyens par une richesse disproportionnée, qui sans augmenter le nombre de ses jouissances, pouvoit lui donner sur eux un ascendant funeste à la liberté ; l’Assemblée générale lui ordonna d’apporter une déclaration de ses biens ; on les divisa en deux parties, dont l’une lui resta et le rendit encore l’un des plus riches hommes du canton, l’autre partie fut distribuée par têtes.

Exemples curieusement révélateurs des diversités de nos coutumes : chez les démocrates tout purs des petits cantons à Landsgemeinde, c’est la richesse qu’on paraît craindre et non pas la noblesse (des Reding et des Attinghausen très souvent sont élus landamman, et même parfois de père en fils), tandis qu’à Bâle, le régime aristocratique mitigé se méfie de la noblesse mais non des grandes fortunes. C’est qu’à Zoug, à Schwyz, en Uri, on est propriétaire paysan, tandis qu’à Bâle on est bourgeois et commerçant. Bâle, qui a chassé son prince-évêque à la Réforme, ne confère pas de titres de noblesse : ceux-ci viennent donc d’ailleurs, récompenses suspectes décernées à de virtuels agents de l’étranger32. Cette méfiance des bourgeois au pouvoir [p. 75] s’est traduite dans la Constitution de la Suisse actuelle par un article ainsi conçu :

Art. 12. — Les membres des autorités fédérales, les fonctionnaires civils et militaires de la Confédération et les représentants ou les commissaires fédéraux ne peuvent recevoir d’un gouvernement étranger ni pensions, ni traitements, ni titres, présents ou décorations.

S’ils sont déjà en possession de pensions, de titres ou de décorations, ils devront renoncer à jouir de leurs pensions et à porter leurs titres et leurs décorations pendant la durée de leurs fonctions. Toutefois les employés inférieurs peuvent être autorisés par le Conseil fédéral à recevoir leurs pensions.

Si la crainte des influences étrangères fournit un prétexte valable pour interdire les « distinctions », elle ne peut expliquer d’autres traits bien curieux d’égalitarisme social qui se manifestent dès 1848. Jusqu’à nos jours, le commandant d’une brigade, d’une division, d’un corps d’armée, ne porte que le grade de colonel ; celui de général n’étant décerné qu’en cas de guerre, et au seul commandant en chef de l’armée. Si bien que les recrues inspectées par un officier supérieur doivent apprendre à lui répondre : « À vos ordres, mon colonel divisionnaire ! » ou : « Oui, mon colonel commandant de corps ! » ce qui est d’un effet singulier. De même, jusqu’en 1955, nos chefs de mission diplomatique ne portaient que le titre de ministre, qui leur valait partout des places en bout de table. Dans certains cantons, la réaction démocratique a été jusqu’à supprimer la particule nobiliaire dans les registres d’état civil.

Et partout dans nos villes et nos villages, la revendication égalitaire — le devoir pour chacun d’être comme tous — a remplacé l’ancien réflexe confédéral de la défense des « libertés » traditionnelles, — du droit d’être chacun à sa manière. Le péché, désormais, c’est de se distinguer.

Ce renversement radical des coutumes d’une ancienne Suisse toute fourmillante de privilèges, toute colorée des signes extérieurs des dignités consulaires et bourgeoises, corporatives et militaires, — ce n’est pas le produit d’une brusque subversion [p. 76] mais d’une longue évolution interne, accroissement de l’entropie sociale. Au sein de l’État fédéral constitué en 1848, le vieux réflexe antihégémonique devait l’emporter finalement sur le réflexe particulariste, l’esprit des communes urbaines sur l’esprit de la paysannerie, l’hostilité zwinglienne à toutes cérémonies sur l’attachement catholique aux symboles. Ces tendances désormais dominantes vont se composer pour créer un égalitarisme vigilant, voire agressif et tatillon, tout à fait sui generis et que nos visiteurs tiennent pour « typiquement suisse », non sans quelque raison mais il convient de s’entendre. Certes, il plonge des racines profondes dans l’ancienne Confédération, mais il faut bien avouer qu’il l’a couverte d’un badigeon universel gris-vert, couleur de l’uniforme de nos troupes et des bâtiments fédéraux. Il est typique d’une certaine Suisse moderne, celle qu’un de mes instituteurs illustrait on ne peut mieux lorsqu’il commençait sa première leçon d’instruction civique en ces termes : « En Suisse, on est tous égaux. C’est pas parce qu’il y en a qui s’amusent à mettre un de devant leur nom qu’il faut qu’ils se croient plus que les autres ! » Leçon comprise par mes vingt petits camarades et qui me valut au sortir de la classe une mémorable raclée. Je perdis ce jour-là mon innocence sociale33.

[p. 77]

« Un pays traditionnellement neutre »

Parlant de traditions, une question se pose : celle de leur ancienneté relative.

Il est remarquable que la neutralité de notre pays n’ait trouvé son premier historien qu’à la fin du siècle dernier34. Elle n’est devenue qu’au xxe siècle la maxime intangible et absolue de la politique du Conseil fédéral. Les premiers traités internationaux qui la définissent et la sanctionnent sont les traités de Vienne et de Paris, au lendemain de la chute de Napoléon. Et ce n’est guère « qu’au cours du xviie siècle que ce mot étranger de neutralité, issu du bas latin et intelligible en tout pays, doit être entré dans l’usage des Suisses35.

La neutralité suisse est donc un phénomène relativement récent en tant que doctrine, et qui ne se manifeste en tant que politique qu’au dernier tiers de l’histoire des « louables cantons ».

Les partisans de l’abstention — Stillesitzen — dans les conflits locaux ou généraux qui se multipliaient au Moyen Âge n’ont pas manqué chez nous, mais on ne peut affirmer qu’ils aient plus qu’ailleurs prévalu. Ce qui est sûr, c’est que la pratique de l’arbitrage s’inscrit dans nos premiers pactes d’alliance et y survit à la dislocation de l’Empire en nations souveraines n’admettant plus aucune instance supérieure. À cet égard, en théorie du moins, les Suisses sont demeurés fidèles au principe de la paix impériale, et certains veulent y voir les racines lointaines de la neutralité moderne.

Mais en fait, on l’a dit plus haut, les Cantons ne se privèrent pas d’intervenir dans les conflits européens — guerres de Bourgogne, de Souabe et d’Italie — tant qu’ils y trouvèrent leur [p. 78] profit. Leur promptitude à recourir aux armes, leur mauvaise tête et leur audace brutale n’étaient pas moins « traditionnelles » en ce temps-là, que ne le sont aujourd’hui leur prudence, leur goût du compromis, leur empressement à proposer des arbitrages.

C’est finalement la nature même de leurs alliances — entre eux et avec l’étranger — qui les contraignit au retrait. D’une part, le lien confédéral était trop lâche, d’autre part les alliances nouées avec l’empereur, le pape, Venise, le roi de France, Mathias Corvin, la Savoie, la Lorraine et Milan, les princes-évêques de Coire, de Constance et de Saint-Gall, variablement coalisés, souvent en guerre les uns contre les autres, accumulaient les cas d’incompatibilité. Le système devait se gripper. Marignan fut le signal d’alarme décisif.

La neutralité militaire fut au début la résultante d’une impuissance congénitale des Ligues à suivre une politique commune à l’extérieur. Tôt après, les luttes religieuses qui allaient déchirer le pays pendant deux siècles, révélèrent sa nécessité interne pour sauver l’union des cantons. Zwingli souhaitait une confédération solidement unifiée et pacifique ; les cantons intérieurs, demeurés catholiques, et formant le noyau dur des Ligues, n’hésitaient pas à se lier à la Savoie, à la France ou à l’Espagne. Les succès alternés des deux partis, jamais définitifs, obligèrent à des compromis à l’intérieur qui se traduisirent à l’extérieur par une neutralité de fait : abandon progressif des alliances séparées. L’épreuve majeure fut celle de la guerre de Trente Ans. Sollicitée par Gustave-Adolphe d’un côté, par l’Autriche de l’autre, la Diète manœuvra prudemment. En dépit des sermons enflammés du pasteur Breitinger, de Zurich, sur le texte de l’Apocalypse : « Parce que tu es tiède et que tu n’es ni froid ni chaud, je te vomirai de ma bouche » ; et malgré les pamphlets qui maudissaient « le monstre horrible, infâme et répugnant de la neutralité »36, l’opinion générale des Ligues appuya les mesures d’abstention [p. 79] prises par la Diète. (Seules, les Ligues grisonnes se laissèrent entraîner dans le conflit européen.)

Cette neutralité forcée était encore très loin d’être une doctrine. Certes, en 1689, des membres de la Diète pouvaient décrire la neutralité comme un des « fondements de la République », mais c’étaient surtout les puissances étrangères qui insistaient sur « la neutralité de l’honorable Confédération, considérée de tout temps comme une solide colonne maîtresse de sa quiétude »37. Rien ne pouvait mieux servir les intérêts des souverains qui levaient des troupes dans les cantons.

La Révolution française et Napoléon vinrent bouleverser ce jeu d’intérêts convergents. Les idéologies ne s’accommodent guère de compromis utiles mais peu logiques. « Vis-à-vis de moi votre neutralité est un mot vide de sens ! » déclarait Bonaparte aux délégués de la Diète. La chute de l’ancienne Suisse, l’occupation française, puis la libération du territoire par les armées de l’Autriche amenèrent les meilleures têtes du pays à voir dans la neutralité non plus seulement une condition d’union interne mais une garantie d’indépendance. Et c’est pourquoi Pictet de Rochemont, représentant la Suisse au Congrès de Vienne, n’eut de cesse qu’il n’eût obtenu pour son pays la reconnaissance officielle de sa neutralité systématique. C’est à lui que l’on doit la phrase décisive de l’acte de neutralité octroyé en 1815 et joint au traité de Paris :

Les Puissances signataires… reconnaissent authentiquement par le présent acte que la neutralité et l’inviolabilité de la Suisse et son indépendance de toute influence étrangère sont dans les vrais intérêts de la politique de l’Europe entière.

On a beaucoup discuté sur la portée des mots « dans les intérêts de l’Europe entière ». Pictet de Rochemont lui-même [p. 80] les expliquait ainsi : la paix de l’Europe, désormais dominée par la Sainte-Alliance, tient au fait que la Suisse demeure inaccessible aux armées de l’Autriche comme à celles de la France38.

Cette clause européenne limitait quelque peu l’absolue souveraineté de l’État dont elle garantissait l’indépendance : la Suisse se voyait interdire toute politique d’intervention et toute alliance militaire. Mais c’était désormais par libre choix et d’un consentement unanime qu’elle se liait les mains juridiquement. C’est donc à tort que Mazzini devait l’accuser plus tard (dans la Jeune Suisse, à la fin de 1835) d’avoir cédé à la pression d’une Sainte-Alliance désireuse de la retrancher du jeu de la politique européenne et de la mettre sous tutelle. (Metternich n’avait accepté qu’à contrecœur l’acte de neutralité, qui arrangeait mieux la France.)

Il faut reconnaître aussi que les guerres nationales inaugurées par la Révolution tendaient à rendre les forces militaires proportionnelles aux populations : le temps était passé où les cantons pouvaient opposer à la France, à la Bourgogne ou à l’empereur Maximilien des troupes égales en nombre et supérieures en puissance d’attaque.

Le rapport déficient entre une union politique faible et un potentiel militaire fort, qui avait contraint l’ancienne Suisse à une neutralité de fait, se trouvait de la sorte inversé, et la neutralité devait à nouveau en résulter, mais elle avait changé de motifs. Elle allait devenir « l’étoile fixe de la politique étrangère de la Confédération »39, et plus encore : une attitude morale, toujours plus caractéristique de la nouvelle Suisse fédérale.

Il faut cependant souligner que la neutralité ne figure pas au nombre des buts de l’alliance fédérale, dans la Constitution de 1848. Comment s’explique cette omission, évidemment trop remarquable pour n’avoir pas été délibérée ?

[p. 81] Si l’on se reporte aux comptes rendus de la commission qui rédigea la Constitution, et de la Diète qui l’examina40, on s’aperçoit que trois motifs distincts amenèrent nos législateurs à observer sur ce chapitre une discrétion très significative.

1° La neutralité suisse, garantie par le traité de Vienne, était invoquée par les Puissances pour contester à la Confédération le droit de modifier son régime intérieur. Il paraissait donc inopportun de la mettre en évidence dans la Constitution nouvelle.

2° « On ne pouvait savoir s’il ne faudrait pas une fois l’abandonner dans l’intérêt de l’indépendance nationale », lit-on dans le recès de la Diète du 17 mai 1848, qui résume les débats sur l’article 2 de la Constitution. « La neutralité est un moyen en vue d’un but ; elle est une mesure politique qui apparaît comme bien adaptée à la défense de l’indépendance de la Suisse ; mais la Confédération doit se réserver le droit, dans certaines circonstances, pour autant qu’elle l’estimerait convenable, de sortir de sa situation neutre. »

3° Toutefois, la neutralité est en effet si bien « adaptée à la défense de notre indépendance », à nos traditions et à notre sécurité, qu’il convient de faire obligation aux autorités de la respecter, dans leurs décisions politiques. D’où les articles de la Constitution de 1848, chargeant l’Assemblée fédérale puis le Conseil fédéral de « veiller au maintien de l’indépendance et de la neutralité » de la Confédération.

Ainsi la Suisse, implicitement, se déclarait la seule maîtresse de sa neutralité. En omettant d’en faire un principe constitutionnel, mais en chargeant ses gouvernants de la maintenir à titre de politique servant son indépendance, elle se donnait le pouvoir de la modifier ou de l’abandonner, sans pour autant fournir prétexte aux Puissances garantes d’intervenir dans ses affaires intérieures.

[p. 82] De fait, à deux reprises au moins, le statut de neutralité a subi des altérations fondamentales. Les traités de Paris et de Vienne l’avaient défini par rapport à l’Europe. Mais la création de la Société des Nations, puis celle des Nations Unies posèrent des problèmes mondiaux : que signifiait, à leur échelle, la neutralité suisse traditionnelle ? Elle avait été conçue d’une part comme pièce de l’équilibre européen, d’autre part comme garantie de la cohésion des Cantons. Ces deux motifs perdaient beaucoup de leur poids, s’agissant de sanctions contre un État agresseur (à l’époque de la SDN) ou de l’opposition entre l’Est totalitaire et l’Ouest démocratique, à l’époque des Nations Unies. La Suisse a réagi diversement à ces deux défis.

En 1920, elle a posé pour condition à son entrée dans la SDN d’être dispensée de toute participation aux sanctions militaires que la Société pourrait être amenée à décréter. Cette neutralité dite « différentielle » n’a pas résisté à l’épreuve des faits : dès 1937, refusant d’appliquer même les sanctions économiques contre l’Italie fasciste, qui attaquait l’Éthiopie, la Suisse est revenue à une neutralité dite « intégrale ».

Mais en 1945, par son refus de signer la Charte de l’ONU, qui cependant se prêtait mieux que celle de la SDN à l’admission d’un État neutre, la Suisse a fait un acte dont je doute parfois qu’elle ait mesuré toute la portée. Dégageant sa neutralité de toutes les circonstances européennes et intérieures qui l’avaient justifiée jusqu’alors, elle en a fait une sorte d’absolu, elle l’a comme dégagée de l’Histoire, elle l’a élevée à la hauteur d’un principe moral intangible, indépendant des contingences politiques et même peut-être de ses propres intérêts.

L’évolution qu’on vient de retracer se résume donc très bien par la maxime : Faire de nécessité vertu, qu’il faut prendre au sens littéral. Tout au long du xixe siècle et jusqu’à nous, le peuple suisse s’est accoutumé à tenir pour vertu morale ce qui n’était à l’origine que tactique imposée par les faits. Dans l’ensemble, il demeure convaincu qu’il doit à sa neutralité d’avoir échappé aux désastres qui ont fondu sur tous ses voisins : [p. 83] par deux fois, Lot le juste a été épargné quand Sodome et Gomorrhe étaient punies.

On a dit bien souvent, et c’est peut-être vrai, qu’en 1914 la neutralité militaire pouvait seule empêcher l’éclatement d’un État dont la partie alémanique souhaitait généralement la victoire de l’Allemagne, tandis que la partie romande faisait sienne la cause des Alliés, avec une passion exigeante41. Qu’on n’oublie pas toutefois que la guerre de Quatorze ne mettait pas en cause l’essence même de la Suisse. En dépit des intempérances de langage dont les Romands surtout ne se privèrent pas, cette guerre était loin d’opposer deux conceptions de l’homme et de la société dont l’une eût entraîné par son triomphe la destruction inévitable de nos libertés fédérales. La Suisse n’avait en somme pas de raison majeure d’intervenir dans le combat douteux des nationalismes en délire. Il serait donc excessif d’affirmer qu’elle doit à sa neutralité de s’être tenue à l’écart d’une guerre qui ne la concernait pas, et qu’elle fut ainsi protégée d’une menace que personne ne brandissait contre elle.

Tout autre était la situation lorsque éclata la guerre de 1939. Hitler estimait sans nul doute, à l’instar de Napoléon, que la neutralité n’était plus qu’« un mot vide de sens », et ce n’est pas elle qu’il respecta et qui le retint un seul instant de nous envahir. En revanche, il pouvait à tout moment nous accuser de la violer nous-mêmes, et en prendre prétexte pour nous attaquer. Elle nous rendait donc vulnérables, loin de nous protéger, comme on le répète. Ce qui a sauvé la Suisse à ce moment-là, c’est son armée, bien accrochée au sol et contrôlant le passage du Gothard, vital pour l’Axe. Pour en venir à bout, il eût fallu payer un prix en effectifs et en machines que les maréchaux du Führer, tout calcul fait, jugèrent trop élevé42.

[p. 84] Mais cette évaluation simplement réaliste du rôle de la neutralité pendant les deux guerres mondiales n’est pas généralement acceptée par les Suisses, loin de là. Si l’on suggère, comme je l’ai fait plus haut, que la neutralité ne les a pas protégés premièrement contre des États qui ne la mettaient pas en question en 1914, et deuxièmement contre un dictateur qui s’en moquait en 1939, ils vous répondent que le statut de neutralité a empêché la Suisse de se mêler à ces guerres. Dans la mesure où c’est vrai, cela tendrait à prouver que le statut de neutralité est une diminution de notre souveraineté : il nous protège en somme contre nous-mêmes. Mais avons-nous encore besoin qu’on nous retienne ? Je pense plutôt que l’esprit de neutralité est une espèce d’habitus acquis par notre peuple et par ses gouvernants depuis un siècle, et qui eût bien suffi à lui seul pour empêcher la Suisse de se jeter dans ces guerres. Il s’agit d’une vieille propension à « concilier dans la pratique les incompatibilités couchées sur le papier » ; d’une forme d’esprit qui érige la prudence en vertu politique majeure ; et d’un système de réflexes que l’on peut comparer à l’insularité des Britanniques, bref, d’une évolution marquée, depuis un siècle, vers « l’introversion politique » comme n’hésite pas à le reconnaître l’historien consacré de notre neutralité43.

J’aurai l’occasion, par la suite, de confronter ce comportement psychologique avec les réalités de l’Europe contemporaine, qui la mettent à la plus rude épreuve.

« Il a fallu plus de six siècles pour fédérer les cantons suisses »

L’argument est souvent invoqué par ceux qui estiment que notre continent n’est pas mûr pour unir ses vingt-cinq nations. On déclare que la grande Europe ne saurait se fédérer en quelques lustres, puisqu’il a fallu plus de six siècles aux vingt-cinq petits [p. 85] États suisses pour y arriver. Mais l’histoire nous montre au contraire :

1° Qu’il a fallu plus de cinq siècles aux cantons suisses pour ne pas se fédérer solidement et pour faire l’expérience complète des avantages et des faiblesses d’un complexe système d’alliances « confédérales » entre États souverains, sans pouvoir supérieur ;

2° Qu’il a fallu exactement neuf mois, au lendemain d’une crise décisive, pour passer de la Ligue d’États de l’ancienne Suisse à un État fédératif ;

3° Que la notion de fédéralisme, loin de remonter à Guillaume Tell, n’est devenue bien consciente parmi nous que vers la fin du xixe siècle et ne s’est vraiment déclarée qu’au premier tiers du xxe siècle. Il s’agit donc d’un phénomène moderne dans l’histoire des doctrines politiques.

Repassons rapidement, dans cette vue générale, les étapes de l’évolution dont nous avons, aux précédents chapitres, décrit quelques aspects particuliers.

Le Pacte de 1291 n’instituait aucun pouvoir ni aucune politique commune, hors l’assistance mutuelle entre les trois vallées des Waldstätten. Or il n’y a pas de fédération réelle sans quelque institution centrale, totalisant des forces réunies mais y ajoutant la force de l’union.

La Confédération des Treize Cantons, qui a duré jusqu’à la fin du xviiie siècle, n’a pas eu d’autre institution commune que la Diète, qui se réunissait ici ou là, en temps de crise, et ne pouvait presque rien décider, paralysée par le veto d’un « grand » canton ou par l’opposition des petits coalisés. Si faible était le lien confédéral qu’il ne put empêcher les guerres civiles acharnées, comme celle de six cantons contre Zurich au xve siècle et comme les guerres dites de religion, renouvelées durant trois cents ans.

Songeant aux troupes que les cantons, séparément, fournissaient au service étranger, et à la quasi-inexistence d’une force [p. 86] défensive du territoire suisse, on peut affirmer que les Ligues formaient un ensemble inférieur à la somme de ses parties — et ceci définit précisément l’absence d’une vraie fédération. Quand les armées de la Révolution les envahirent, les Ligues ne purent opposer une armée suisse à l’agresseur. L’un après l’autre, les États souverains furent soumis et pillés, deux d’entre eux annexés par la France, et tous unifiés par la force. La volonté de rester soi-même, qui était la base de leurs alliances, faute d’avoir su trouver les moyens de sa fin, aboutissait à sa totale négation. Et la « Suisse des patries », seule admise par la Diète, devait conduire à un désastre militaire et à l’instauration artificielle de la République helvétique, « une et indivisible », à la française.

Faut-il attribuer ce désastre aux régimes patriciens qui régnaient dans les Ligues — comme l’ont fait la plupart des historiens du siècle passé — ou plutôt à l’absence d’institutions communes ? Certes, les régimes cantonaux étaient pour la plupart oligarchiques, et les observateurs étrangers qui venaient de s’enthousiasmer pour les légendes de Tell et du Grütli, ne manquaient pas de juger scandaleux le contraste entre un tel passé et le présent. Ainsi Goethe écrivait dans son journal de voyage :

Un jour, les Suisses se délivrèrent d’un tyran. Ils purent se croire libres un moment : mais le soleil fécond fit éclore du cadavre de l’oppresseur un essaim de petits tyrans. À présent, ils continuent de répéter le vieux conte. On les entend dire, jusqu’à satiété, qu’ils se sont affranchis un jour, et qu’ils sont devenus libres. En vérité, derrière leurs murailles, ils ne sont plus esclaves que de leurs lois et de leurs coutumes, de leurs commérages et de leurs préjugés bourgeois.

Mais on ne saurait déduire de cette juste critique que l’ancienne Suisse devait tomber parce que le ver était dans le fruit de la Liberté, ou pour toute autre cause morale. Ce serait faire preuve de trop d’optimisme historique. Tous les régimes quels qu’ils soient, bons ou médiocres, atroces ou excellents, finissent [p. 87] un jour, c’est-à-dire finissent mal : et personne n’a jamais formulé les conditions de la bonne mort d’un régime. Ce que l’on doit constater, et que l’on peut admirer, c’est la durée exceptionnelle du régime dit de l’ancienne Suisse, soit qu’on le compte en partant des premières Ligues, soit qu’on le limite à la période patricienne, ce qui nous donne encore au moins trois siècles. Sa richesse plus que sa corruption fit sa perte. En fait, c’est le choc de l’attaque française, venant de l’extérieur, accident de l’Histoire bien plus qu’aboutissement d’un processus interne et d’une révolte endémique mais impuissante, qui provoqua la chute de l’ancienne Suisse. Et cela ne prouve pas nécessairement que les régimes des cantons étaient mauvais — il est d’autres raisons de les croire tels — mais à coup sûr qu’ils n’ont pas pu se défendre comme un tout.

Arrêtons-nous ici pour nous demander si, avant le coup de force français créant la République indivisible, il existait vraiment une Suisse, une réalité fédérale.

Ceux qui ont tenté au cours des siècles de rassembler en un seul corps les nations de notre continent sont bien placés pour nous répondre puisqu’ils devaient compter, recompter et jauger les membres virtuels de l’union proposée. Or, on a vu que Pierre Du Bois, en 1306, ne connaissait encore aucun pays portant le nom de Suisse. Il faut attendre le milieu du xviie siècle, pour que Sully inclue dans son Europe unie une « République helvétique » augmentée de la Franche-Comté, de l’Alsace et du Tyrol. William Penn, dans son Essay towards the Present and Future Peace of Europe, composé en 1694, suppose une Diète générale où « les Treize Cantons et petites souverainetés voisines », enverraient deux députés, ce qui trahit quelque flottement dans son idée de la Suisse en tant qu’État distinct : on ne savait trop, à l’époque si l’on avait affaire à un État bien cohérent ou seulement à une constellation de souverainetés et d’associés dont les limites et le contour extérieur ne paraissaient pas des plus fixes. En plein xviiie siècle encore, Genève, Neuchâtel, Mulhouse, les Grisons et même Vaud étaient [p. 88] reconnus comme confédérés par l’étranger, mais non par les cantons catholiques44.

Si la Suisse du point de vue politique restait une entité vague ou douteuse, elle n’en était pas moins une idée exaltante. Rousseau fuyant la France absolutiste court vers « la Suisse » pour y trouver refuge :

En entrant sur le territoire de Berne, je fis arrêter ; je descendis, je me prosternai, j’embrassai, je baisai la terre, et m’écriai dans mon transport : « Ciel, protecteur de la vertu, je te loue, je touche une terre de liberté ! »

Le Citoyen de Genève sait donc très bien ce que symbolise déjà le nom de la Suisse, lié au mythe de Tell45. Et le seigneur de Ferney le sait aussi, qui aime à signer « Le Suisse Voltaire », bien que ses terres soient en France. Idée plus que réalité instituée, la Suisse d’alors est assez comparable à notre Europe du xxe siècle. Elle joue le rôle d’une entité dont on peut mettre en doute les limites exactes et la cohérence politique, mais non pas le rayonnement spirituel ; et l’étranger ne saurait s’y tromper : elle est évidente à ses yeux, même si ses propres peuples préfèrent encore se croire totalement différents les uns des autres.

Passer de la « Suisse des patries », formule vétuste, à l’utopie brutale d’une nation unifiée, c’était un exercice intempestif, promis à un échec rapide. Entre cette peste et ce choléra, il devait y avoir place pour un régime qui eût représenté la santé. Bonaparte, en ceci réaliste, l’a pressenti. Convaincu dès 1802 que la République unitaire ne serait jamais un corps vivant, il déclarait en préambule à l’octroi d’une nouvelle constitution (connue sous le nom d’Acte de Médiation) : « La nature a fait votre État fédératif’, vouloir la vaincre n’est pas d’un homme sage. » Et il ajoutait : « Songez bien à l’importance d’avoir des [p. 89] traits caractéristiques ; ce sont eux qui, en éloignant l’idée de ressemblance avec les autres États, écartent celle de vous confondre avec eux et de vous y incorporer. »46

L’Acte de Médiation confirmait la libération des anciens pays sujets, élevés au rang de cantons, mais rendait aussi aux cantons vieux et neufs une très large mesure d’autonomie. On admet que le Premier Consul espérait introduire de la sorte un principe de faiblesse chez ses voisins. (Ses successeurs à la tête de la France, au xxe siècle, imposeront dans le même dessein une formule fédérale à l’Allemagne.) Et en effet, le mouvement de retour à la souveraineté absolue des États membres allait s’exagérer pendant toute la période de Restauration qui suivit la chute de l’Empire, et déprimer par cet excès la force du nouveau lien confédéral, institué par le pacte de 1815.

Pourtant, le processus dialectique dont le temps de synthèse est la fédération, se déclencha durant ces mêmes années. Un parti d’hommes nouveaux entreprit d’opposer la Régénération à la Restauration, c’est-à-dire la tendance unitaire mais libérale à la tendance autonomiste mais autoritaire. Ni l’un ni l’autre de ces deux partis ne se disait encore « fédéraliste ». Ni l’un ni l’autre ne l’était en vérité. Mais leur lutte aux succès alternés allait permettre peu à peu la mise au point de solutions non pas moyennes mais en tension, qui sont tout le secret du vrai fédéralisme.

L’homme capital de cette période où se forme la Suisse fédérale n’est pas un Suisse : c’est un réfugié italien, le comte Pellegrino Rossi. Précisons les données du conflit dans lequel nous allons le voir intervenir.

C’est au plan de l’économie que les insuffisances du lien « confédéral » (alliance des États souverains) se révélèrent en premier lieu et sous les formes les plus criantes. Citons ici William Martin, bon historien de la Suisse moderne parce [p. 90] qu’il fut bon observateur de l’Europe pendant l’entre-deux-guerres :

Les cantons, incapables de s’entendre pour pratiquer à l’égard de la France une politique douanière commune, se faisaient la guerre économique les uns aux autres. On comptait en Suisse plus de quatre cents taxes sur le trafic des marchandises, cantonales, communales et même féodales, soixante-dix de plus qu’en 1803. Il y en avait partout, sauf aux frontières extérieures. Le canton du Tessin ne prélevait pas moins de treize taxes différentes sur la route du Gothard, avec obligation de décharger chaque fois la marchandise pour la peser.

Dans la plupart des cas, les marchandises étrangères avaient intérêt à tourner la Suisse plutôt qu’à la traverser. Les industriels de Saint-Gall envoyaient leurs produits à Genève par Besançon et en Italie par le Brenner. Ce pays, voué par la nature au transit et doté d’un réseau de routes excellentes, était parvenu, par la faute de ses institutions, à se priver complètement d’une ressource importante.

La Suisse ressemblait, sous le pacte de 1815, à l’Europe d’aujourd’hui. Les cantons étaient souverains, maîtres incontestés de leur politique économique. On comptait alors en Suisse onze mesures de pied, soixante espèces d’aunes, quatre-vingt-sept mesures de grains, quatre-vingt-une pour les liquides et cinquante poids différents. Incapables de s’entendre sur aucune mesure commune, les cantons multipliaient les mesures offensives les uns à l’égard des autres. Presque toutes les erreurs que nous avons vu commettre, de nos jours, en Europe, ont eu leurs précédents sous la Restauration, au sein de la Confédération.47

Lors de la Diète de 1832, un grand débat s’institua sur la nécessité d’élaborer un système de douanes nationales extérieures remplaçant les péages entre les cantons. C’est à cette occasion que l’adjectif fédéral manifeste pour la première fois son ambiguïté essentielle.

Les partisans de l’unité parlent d’édicter des « ordonnances fédérales » en matière économique. Fédération, pour eux, égale union supracantonale : Un pour Tous.

Les partisans de la souveraineté totale des États membres invoquent inversement les « maximes fédéralistes » contre toute [p. 91] tentative unitaire. Fédéralisme, pour eux, égale autonomie des nationalismes cantonaux : Tous pour Un48.

Le débat s’amplifie et se précise au cours des années suivantes, où l’on assiste au renversement de plusieurs oligarchies urbaines. En 1829, le vieil historien Henri Zschokke déclare dans un discours qui fait du bruit :

Il est manifeste que la grande majorité de la nation se sépare de plus en plus de la majorité des gouvernements cantonaux dans son évolution et dans ses aspirations. Alors que le peuple tend passionnément à l’union de toutes les forces nationales, les gouvernements cantonaux se repoussent comme des pôles similaires pour défendre leurs intérêts locaux et pour préserver leur sacro-sainte souveraineté.

En 1832, la Diète décide enfin de mettre à l’étude un projet de constitution fédérale, présenté sous la forme prudente d’une révision du pacte de 1815. (Les Waldstätten, ainsi que Glaris et le Tessin s’abstenant ou manifestant leur hostilité au projet.) Une commission de quinze membres se réunit à Lucerne. C’est alors que paraît Pellegrino Rossi.

Né à Carrare, venu en Suisse comme réfugié politique au début de la Restauration, il fut le premier professeur catholique à l’Académie de Calvin et l’ornement du Conseil représentatif genevois, avant de devenir ambassadeur et pair de France, et de mourir assassiné, chef du gouvernement pontifical de Pie IX, en 1848. Doué d’une exceptionnelle capacité de travail, d’un grand talent d’exposition et d’une éloquence « à faire fondre le marbre », ainsi que le nota son collègue saint-gallois à Lucerne, il fut le rapporteur de la commission et l’un des principaux rédacteurs du projet qui, à tort du reste, porte le nom de pacte Rossi.49

Le rapport de Rossi critique le pacte de 1815 : la faiblesse du lien qu’il institue entre les cantons, la lenteur des processus de décision qu’il concède à la Diète, la position fausse où il place [p. 92] les magistrats fédéraux désignés par leur canton, responsables devant lui, et qui se voient ainsi partagés dans leurs allégeances. Rossi plaide pour l’établissement d’un gouvernement fédéral, synthèse vivante de l’unité et des diversités. Tout en reconnaissant que « l’idée de la souveraineté cantonale est toujours l’idée dominante », il n’hésite pas à préconiser la conception révolutionnaire d’une « nationalité suisse » englobant toutes les traditions locales, et dans un beau mouvement d’éloquence latine il s’écrie :

La patrie suisse ! elle a aussi son siège dans nos cœurs. Le nom de Suisse en est à lui seul la preuve ; il est à lui seul un grand fait national. Qui sommes-nous hors de nos foyers, quel nom invoquons-nous, de quel nom sommes-nous fiers, quelle histoire rappelons-nous, quel est le nom de notre drapeau, de nos soldats, de leur loyauté, de leur bravoure ? Suisse. Ce mot domine nos diversités de langage, de mœurs, de religion, d’industrie ; ce mot avec tout le cortège d’idées qui l’accompagnent, plane au-dessus des traditions locales, ou, pour mieux dire, il les absorbe en lui-même. Seul, il est pour nous, dans notre langage, la véritable antithèse de l’étranger. C’est lui qui nous imprime un cachet ineffaçable de nationalité commune…

Oui, l’idée d’une commune patrie ne nous est point étrangère ; le sentiment de la nationalité existe dans nos cœurs. Et quoi qu’en disent les détracteurs des temps modernes, c’est une des gloires de ces temps, que cette idée ait acquis plus de netteté, ce sentiment plus d’énergie.

Ce mémorable progrès, tout nous le révèle. Les paroles, les écrits, les fêtes nationales, les sociétés littéraires et savantes, les vœux, les projets d’un grand nombre de cantons, et cette anxiété elle-même, et ce malaise général qu’il est impossible de méconnaître, et cette espérance que, dans un nouveau Pacte, dans une Confédération plus solide, doit se trouver le remède aux maux qui affligent la patrie.50

Je ne décrirai pas les dispositions du projet Rossi, car les principales se retrouvent dans la Constitution de 1848. En revanche, il est intéressant d’indiquer les causes principales de [p. 93] son échec : elles définissent en négatif la formule d’équilibre dynamique qui est la marque d’authenticité d’un régime de fédération. À gauche, on accusa Rossi de respecter d’une manière excessive les autonomies cantonales ; à droite, on jugea ces souverainetés mal garanties, voire menacées : et un peu partout, on affecta de considérer ce plan d’union comme un brandon de discorde entre les confédérés. (Tels sont encore les trois reproches majeurs auxquels se heurtent de nos jours tous les projets d’union de l’Europe, et notamment la CEE.)

Repoussé par le peuple de quelques cantons, accepté par un seul mais à la condition qu’onze autres au moins s’y rallient, le projet fut abandonné par la Diète, qui n’en continua pas moins à discuter de la nécessité d’une révision du pacte. Jusqu’au jour où la crise religieuse qui couvait depuis quelques années (interdiction des jésuites, restrictions aux couvents, activité des corps francs, ligue séparée des cantons catholiques) aboutit à la guerre civile, en novembre 1847. L’armée fédérale placée sous les ordres du général Dufour (ce Genevois qui devait plus tard devenir l’un des cinq fondateurs de la Croix-Rouge) battit en quelques semaines les troupes des cantons « séparatistes », membres du Sonderbund51.

Cette ultime guerre civile ne fut pas très sanglante et ne réveilla point de haines inexpiables, politiques ou confessionnelles, entre les peuples des cantons affrontés. Mais le danger majeur qu’elle avait fait courir à l’union suisse (notamment par l’appel du Sonderbund à des puissances étrangères), révéla d’une manière spectaculaire la nécessité vitale d’une constitution fédérale. Deux mois avant qu’éclatent les hostilités, la Diète avait décidé de confier à une commission la rédaction de cette constitution. Dès le lendemain de la paix, les événements allaient se précipiter. En voici les étapes principales :

— Le 17 février 1848, la commission se réunit à Berne. Elle [p. 94] compte vingt-trois membres, conseillers d’État cantonaux, bourgmestres, députés, ou officiers supérieurs. Elle siège à huis clos cinq fois par semaine, de 9 h. du matin à 2 h. de l’après-midi, jusqu’au 8 avril. À cette date, son projet est achevé.

— Le 15 mai, la Diète aborde l’examen du projet et le poursuit sans désemparer durant cinq semaines. Au vote final du 27 juin, quatorze cantons et demi-cantons l’acceptent, six s’abstiennent, cinq se déclarent hostiles.

— Entre le 5 août et le 2 septembre, le peuple de chaque canton est appelé à se prononcer. La participation au scrutin n’atteint pas 54 pour 100 du corps électoral. Deux tiers environ des votants se prononcent en faveur du projet. Mais six cantons, dont les trois Waldstätten, ont refusé le nouveau pacte qui, selon eux, « viole l’ancien principe fondamental de la Confédération », c’est-à-dire la souveraineté des cantons.

— Le 12 septembre, la Diète décrète que la Constitution fédérale est « solennellement acceptée et déclarée loi fondamentale de la Confédération suisse ».

— L’Assemblée fédérale, élue pendant le mois d’octobre, se réunit à Berne le 6 novembre, et procède, dix jours plus tard, à l’élection du premier Conseil fédéral.

Récapitulons : du 17 février au 16 novembre 1848, la Constitution a été mise en chantier, élaborée à huis clos, adoptée par la Diète, soumise au vote du peuple et des États, solennellement proclamée, et elle est entrée en vigueur sans nulle mesure de transition. Conception, gestation, naissance : le tout a pris exactement neuf mois.

La seule période qu’on puisse donc qualifier de préparatoire à la fédération est celle de luttes menées par les partisans d’une Suisse unie, contre les défenseurs de la souveraineté sans limite des cantons. La polémique qui remplit ces quelques trente années préfigure non seulement dans ses grandes lignes mais dans le détail de ses formulations, celle qui s’est développée au sujet de l’Europe dès le lendemain de la seconde guerre mondiale.

[p. 95] Les arguments des deux tendances antagonistes — celle qui va vers la Suisse unie, celle qui s’en tient aux cantons souverains — sont transposables terme à terme dans la conjoncture d’aujourd’hui et à l’échelle continentale. Les uns dénoncent l’absurdité des barrières intérieures et l’absence de toute politique commune vis-à-vis de l’extérieur, les autres invoquent les conditions spéciales qui justifient le protectionnisme pratiqué par leur canton ; les uns en appellent à l’idéal commun, les autres font valoir leurs traditions particulières ; les uns exaltent comme Rossi l’idée d’une commune patrie, les autres crient à la « chimère impraticable », car, à leurs yeux, les choses étant ce qu’elles sont, la réalité politique réside dans les cantons seuls52. Il fallut le traumatisme de la guerre du Sonderbund pour réveiller quelques-uns de ces rêveurs de la souveraineté absolue, et montrer à la majorité que la « réalité politique » n’était plus dans le canton de papa mais dans la Suisse fédérée.

Commentant l’issue de cette lutte, c’est-à-dire le triomphe de l’État fédératif sur les ruines du système des alliances, « seul lien depuis leurs origines entre les cantons helvétiques », W. Rappard a ces phrases lucides :

L’esprit public suisse, dont la petitesse proverbiale reflète à la fois la topographie et l’histoire d’un pays exigu, divers et divisé, s’est toujours révolté contre les exigences de la vie commune. Alors que les intérêts politiques et économiques des cantons commandaient leur rapprochement sinon leur fusion, les préférences de leurs habitants [p. 96] ne cessaient de réclamer leur indépendance. L’État fédératif apparaît comme un compromis entre ces intérêts et ces préférences. La Constitution de 1848 est la charte de la transaction dont il est né.53

Il faut souligner, en effet, que la Constitution de 1848 ne consacre pas le triomphe d’un unitarisme impossible, mais n’en dépasse pas moins, une fois pour toutes, le stade de la simple « confédération »54 d’États souverains. La « transaction » intervenue est en réalité un optimum difficilement atteint entre les maxima contradictoires de l’autonomie des parties et de l’unité de l’ensemble. On n’a sacrifié, à vrai dire, ni l’une ni l’autre, on les a bien plutôt composées.

Article 1er. — Les peuples des vingt-deux cantons souverains de la Suisse, unis par la présente alliance [suit l’énumération des États], forment dans leur ensemble la Confédération suisse.

Article 3. — Les cantons sont souverains en tant que leur souveraineté n’est pas limitée par la constitution fédérale, et comme tels ils exercent tous les droits qui ne sont pas délégués au pouvoir fédéral.

Article 5. — La Confédération garantit aux cantons leur territoire, leur souveraineté dans les limites fixées par l’article 3, leurs constitutions, la liberté et les droits du peuple, les droits constitutionnels des citoyens, ainsi que les droits et les attributions que le peuple a conférés aux autorités.

Article 7. — Toute alliance particulière et tout traité d’une nature politique entre cantons sont interdits.

Article 8. — La Confédération a seule le droit de déclarer la guerre et de conclure la paix, ainsi que de faire avec les États étrangers des alliances et des traités, notamment des traités de péage (douanes) et de commerce.

[p. 97] Dès le premier article, le paradoxe est là, posé dans toute sa force et clairement affirmé comme principe et comme fin de la construction : l’union est faite d’autonomies expressément énumérées55. Non seulement, on n’a pas demandé aux États membres de renoncer à leur souveraineté, mais encore, cette dernière se voit garantie ! Et quelle est la force garante ? Celle qui naît justement de la mise en commun d’une partie des souverainetés réaffirmées !

Le tour est joué, non dans les mots et les concepts, mais dans les faits. Car, en fait, l’union est réelle et les autonomies le sont aussi. L’union est forte dans la mesure où les autonomies y contribuent, et elles y contribuent pour autant qu’elles y trouvent la garantie de leur existence distincte. C’est donc une pensée réaliste qui anime toute la construction, tandis qu’une logique formaliste l’eût estimée contradictoire, donc impossible.

La réussite de cette solution, la stabilité et la paix qu’elle a values à deux douzaines de petits États dès le jour où ils l’ont acceptée, pourraient donner à réfléchir aux Européens d’aujourd’hui. En effet, tout le processus d’une union politique du continent, dont personne n’oserait dire qu’elle n’est pas souhaitable, se trouve bloqué de nos jours par un sophisme. Les partisans de l’union immédiate exigent que les États-nations renoncent d’abord à leur souveraineté : c’est logique au plan du discours, mais impossible en réalité. Les chefs d’État nationalistes donnent d’ailleurs dans le même sophisme quand ils refusent l’union immédiate sous prétexte qu’elle impliquerait l’abandon préalable, volontaire, déclaré, et au surplus contraire à la Constitution, de leur sacro-sainte souveraineté. Mais chacun voit, ou pourrait voir, qu’en réalité les souverainetés de nos États européens ont cessé depuis longtemps d’être absolues, et ne sont plus garanties par personne : ni par une autorité supérieure (que l’union de l’Europe pourrait seule créer) ni par les forces propres de chaque pays, qui seraient anéanties en quelques [p. 98] heures en cas de conflit avec l’un ou l’autre des empires que l’on sait. Le seul droit absolu qui reste alors entre les mains d’un chef d’État, c’est celui de refuser l’abandon d’une fiction : la souveraineté absolue de son pays. En revanche, l’indépendance globale de l’Europe, garantissant effectivement le statut autonome des nations membres, pourrait fort bien être assurée par une solution « suisse » et fédérale.

Comment la solution fédérale a-t-elle joué chez nous depuis 1848 et comment les cantons et l’État ont-ils trouvé en elle leur modus vivendi ?

Nous avons vu que les deux réalités antagonistes sans lesquelles il n’est point de fédérations, l’union et les autonomies, ne sont pas supprimées, oblitérées ni mélangées, mais au contraire composées, assurées et articulées dans leur mariage. Un bon mariage ne suppose pas que l’homme se féminise et que la femme se masculinise, bien au contraire. S’il est clair qu’il entraîne des concessions, celles-ci ne sauraient être exigées ni consenties aux dépens de la nature propre des époux, mais seulement de leur égoïsme mal compris, de leur impérialisme utopique. L’utopie des cantons, c’est de rêver une indépendance de droit qui ne sacrifierait rien à leur interdépendance de fait. L’utopie du pouvoir central, c’est de rêver une uniformité obtenue par décrets d’État aux dépens de la réalité diverse des cantons. Ce complexe de tensions, toujours renouvelées et toujours à nouveau composées, est la vie même d’un régime fédéral, le secret de son dynamisme équilibré.

Au sein de la Confédération, qui est à vrai dire une fédération et que l’on désigne en allemand par le beau nom de Eidgenossenschaft (communauté dans le serment), il est naturel et vital que les uns, à certains moments, se posent en champions des droits particuliers, les autres des devoirs communs. Car il s’agit de [p. 99] maintenir ces deux tendances en équilibre, ces deux vérités en tension, et cela ne s’opère pas dans le ciel des idées par les calculs d’une sagesse bien tempérée, mais dans le conflit quotidien des intérêts contradictoires, des passions et des préjugés. (Rien de moins idéologique, au sens jacobin ou marxiste, ou même radical-socialiste, que les débats qui animent la vie politique suisse.) Ainsi les deux tendances se trouvent partout aux prises dans la vie publique et jusque dans l’esprit des citoyens, mais leur dosage varie avec les circonstances locales ou historiques ; et selon les régions, ou les époques, l’accent est mis sur l’une ou l’autre.

Au cours des premières décennies, l’élan donné par le parti radical, véritable auteur de la Constitution, se propage à tout le pays. Les institutions fédérales qui ont été si rapidement mises en place, entreprennent les centralisations administratives indispensables. Mais elles rencontrent chemin faisant certains obstacles et découvrent certains objectifs nouveaux qui les amènent à proposer des lois et quelques révisions de la Constitution dans le sens général d’un accroissement irréversible de leurs pouvoirs. Successivement, les postes, les douanes et les monnaies sont unifiées sans difficultés. Mais les cantons se refusent longtemps à l’unification du réseau ferroviaire en plein développement, et à celle du droit d’établissement sur leur territoire.

Parallèlement, une évolution vers la démocratie directe se prononce dans les cantons suisses-allemands, Zurich en tête, qui adoptent l’un après l’autre l’initiative, le référendum et l’élection du Conseil d’État par le peuple. Ces deux courants aboutissent à une révision générale de la Constitution, adoptée en 1874 malgré la résistance prolongée des cantons catholiques de la Suisse centrale et des cantons protestants de la Suisse romande. Les dispositions principales de la révision se résument en trois points : extension des pouvoirs fédéraux, extension des droits des citoyens, limitation des compétences cantonales. Prise entre le pouvoir central et le peuple, l’autonomie des États [p. 100] membres s’amenuise. Le droit et l’armée sont largement unifiés ; la législation sur les chemins de fer devient fédérale, ainsi qu’une partie de la législation sociale. Le référendum législatif est introduit. Le droit d’initiative en matière fédérale suivra dès 1891. En revanche, les cantons se voient imposer une certaine tutelle en matière d’instruction primaire et de liberté d’établissement. Enfin, la vague anticléricale déclenchée par les événements qui précédèrent le Sonderbund s’étale dans les dispositions relatives à la complète liberté des cultes et à la suppression des juridictions ecclésiastiques.

Les guerres européennes — 1870, 1914, 1939 — obligent la Suisse à couvrir ses frontières et à faire respecter les clauses de neutralité, qui sont du ressort fédéral. Elles ont donc pour effet de renforcer encore la centralisation, non seulement militaire mais économique et par suite sociale.

De là, peut-être, le renversement de la tendance populaire, qui se manifeste au xxe siècle, et le rejet de plus en plus fréquent des mesures proposées par l’État fédéral. L’hostilité instinctive du citoyen aux pouvoirs centraux se met à jouer de nouveau en faveur du secteur privé, et, par contrecoup, des cantons. Personne n’aime la bureaucratie : ni le peuple, ni les cantons, ni les grands groupes de pression qui se constituent dès la fin du xixe siècle (Unions des paysans, des arts et métiers, du commerce et de l’industrie, des syndicats) et qui interviennent dès lors comme quatrième pouvoir, en combinaisons d’ailleurs variables avec l’État central, les cantons et le peuple.

Les conflits plus ou moins violents qui déterminent cette évolution donnent lieu à des déclarations de principe, débats publics, mises au point juridiques, d’où va résulter tardivement — guère avant les débuts de ce siècle — une prise de conscience toute nouvelle du fédéralisme comme doctrine.

[p. 101] La chose était sans doute ancienne, le concept apparaît nouveau. Certaines pratiques remontaient aux vieilles Ligues, leur mise en forme légale et systématisée produit le choc d’une innovation que certains taxent de révolutionnaire. Il est remarquable que dans l’ancienne Suisse le terme de fédéralisme n’ait jamais été employé. Autant que j’aie pu le vérifier, il n’apparaît qu’en 1822, invoqué par les « réactionnaires » dans le sens des autonomies cantonales. À la Diète de cette année-là, le délégué de Vaud, partisan de l’union fédérale, déclare qu’il s’agit de savoir si la Suisse est un peuple, un corps politique, ou si, « exagérant les maximes fédéralistes, les cantons s’envisagent comme des États isolés, dont chacun soigne son économie particulière sans égard à la nécessité ou à la convenance de l’autre ». En revanche, lors des discussions à huis clos de la commission constituante, en 1848, l’adjectif « fédératif » est constamment employé dans le sens de l’unification du pays. Tout se passe comme si, dans l’ancienne Suisse, une sorte d’instinct autonomiste avait refoulé l’emploi du terme doctrinal, dont les tenants de solutions logiques mais gênantes pour certains intérêts ou préjugés, eussent pu se prévaloir dans un débat public. On voulait bien bénéficier d’une pratique communautaire, indispensable à la sauvegarde d’États trop petits pour se défendre seuls, mais on redoutait qu’en devenant système cette pratique porte atteinte aux souverainetés.

À partir de la révision si expressément centraliste de 1874, cette pudeur ou prudence paysanne ne suffit plus. Dès 1878, le grand juriste zurichois, J. C. Bluntschli, dans un ouvrage intitulé Organisation d’une Société d’États européens, propose à toute l’Europe un régime fédéral inspiré de l’exemple suisse ; ce qui l’amène à faire la théorie de l’équilibre des compétences entre l’union et les autonomies et à prôner une « nationalité internationale » analogue à la nationalité intercantonale de la Confédération suisse. Notons bien que Bluntschli oppose le principe fédéraliste à toute idée d’« État européen unique », qu’il tient d’ailleurs pour irréalisable. Le mot et le concept, [p. 102] quoique diversement définis, peu à peu s’acclimatent en Suisse, et tout d’abord dans la partie romande du pays, plus rétive que l’alémanique à ce qu’elle nomme « les ukases de Berne ». Mais ce n’est guère qu’au xxe siècle (surtout dans les années 1920 à 1940) qu’apparaît une littérature consacrée au fédéralisme en tant que doctrine politique et attitude philosophique.

Des historiens comme Karl Meyer, Gagliardi ou Hans Nabholz voient en lui le principe d’union de nos petites républiques, et cela dès les origines, encore qu’il soit demeuré longtemps tout empirique, et même, selon Richard Feller, « soigneusement informulé ». Un sociologue, Adolf Gasser, préconise la reconstruction de l’Europe sur la base des autonomies communales. Avec un poète de l’histoire, qui a su nous faire redécouvrir derrière les façades officielles le vrai visage de la Suisse une et diverse et les vraies dimensions de son passé, le fédéralisme devient une philosophie générale : j’ai dit ce que nous devons à Gonzague de Reynold.

Enfin, avec les groupes personnalistes (où militent des disciples de Reynold côte à côte avec des dirigeants de syndicats, des socialistes et des chrétiens-sociaux), l’éthique communautaire du fédéralisme se présente comme « la vraie défense contre l’esprit totalitaire », parce qu’elle surmonte d’abord cet individualisme dont le collectivisme dictatorial est l’inévitable rançon.

C’est ainsi que le fédéralisme, issu des traditions du Saint-Empire et des communes médiévales, puis de la pratique empirique de régimes mis en place pendant le xixe siècle aux États-Unis et en Suisse, se déclare finalement comme doctrine politique, comportant une morale sociale et une méthode d’aménagement des relations de plus en plus complexes entre les groupes de toute nature qui forment la société contemporaine. Il a rejoint le siècle en s’y définissant. Désormais il n’est plus seulement résistance au géométrisme plat de centralisateurs sans imagination, mais création de formes dynamiques, de structures dans l’espace et le temps beaucoup mieux adaptées [p. 103] aux besoins de l’ère qui s’ouvre, et que les techniques nouvelles permettent de réaliser. Il se révèle absolument moderne. Et nos après-venants découvriront peut-être qu’au moment où il s’est affirmé, au xxe siècle, face aux délires totalitaires, il était moins une survivance qu’une invention, il avait moins de passé que d’avenir.