Les sciences humaines : Ferdinand de Saussure

Comparer, opposer et rapprocher ; distinguer tout d’abord pour mieux relier ensuite ; rechercher les structures qui expliquent et légitiment les diversités de l’Europe, mais aussi le principe général qui permette de les appréhender dans l’unité : c’est un habitus de l’esprit que favorise au plus haut point tout régime pluraliste concentré et strictement fédéraliste. Ajoutons à cela quelques données constantes de la Suisse : la pauvreté du sol contraignant à l’ingéniosité fabricatrice, le moralisme, le civisme et le piétisme protestants inclinant les esprits les plus naturellement spéculatifs à se rabattre sur le vérifiable, le communicable et l’utile. Une curiosité non bridée par la vanité nationale pour ce qui se fait ailleurs, dans le monde entier. Et nous aurons, me semble-t-il, un complexe de dispositions aussi favorables aux sciences qu’il l’est peu à la poésie pure ou à la pure métaphysique.

C’est dans les sciences humaines, bien entendu, qu’il sera le plus facile de vérifier cette hypothèse descriptive.

En 1880, un jeune étudiant genevois se présente à un professeur de Leipzig. Il est candidat au doctorat. « Votre nom, monsieur ? — Saussure. — Êtes-vous parent du célèbre auteur du Mémoire sur les voyelles ? — C’est moi », dit l’étudiant modeste (« beau comme un dieu », ajoutera le professeur dans son récit de [p. 245] l’incident). Ferdinand de Saussure a vingt-trois ans. Son mémoire a paru deux ans plus tôt, faisant de lui le fondateur des sciences humaines telles qu’on les comprend aujourd’hui.

On n’est pas plus Genevois, au sens traditionnel et patricien du terme (qui se perd) : racines profondes dans le pays, sens civique mais ouverture sur le monde, tournure d’esprit scientifique (c’est plus « sérieux ») mais cosmopolitisme intellectuel et mondain. Arrière-petit-fils d’Horace-Bénédict, le « vainqueur du Mont-Blanc », petit-fils d’un éminent zoologiste et fils d’un naturaliste, ayant pour oncles, cousins, neveux et fils une pléiade d’hommes qui ont marqué dans les domaines les plus divers : physique, chimie, mathématique, égyptologie, littérature, théologie et psychanalyse, il avait hésité à se consacrer aux lettres. Mais son Mémoire décide de sa carrière. À vingt-quatre ans, il est professeur à l’École des hautes études à Paris. À trente-quatre ans, il refuse une chaire au Collège de France, préférant rester Suisse, et rentre à Genève où il enseigne, jusqu’à sa mort, à cinquante-sept ans, la science qu’il a créée : la linguistique générale.

La précocité de son génie fait songer à celle des mathématiciens modernes et sa linguistique est fondée sur une science des signes (la sémiologie) qui est en train de trouver ses applications dans l’électronique, non moins d’ailleurs qu’en biologie.

Au plus profond de la cellule existent des phénomènes comparables à ceux que Saussure a décrits au niveau du langage. La vie des cellules s’exprime en codes. Voilà qui est tout à fait copernicien : au début, il y a Saussure qui propose une méthode permettant d’espérer que les sciences humaines pourront un jour imiter les sciences naturelles et, cinquante ans plus tard, on découvre que la nature elle-même fait de la linguistique… Saussure a révolutionné l’ensemble des sciences de l’homme. Je considère qu’il est à lui seul un moment capital de la pensée européenne.109

[p. 246] Dans un autre domaine des sciences de l’homme, la psychologie génétique de Jean Piaget représente elle aussi un apport décisif, et qui, indépendamment de sa valeur intrinsèque, me paraît se rattacher profondément au complexe « suisse » et fédéraliste110. Ici encore, c’est à un non-Suisse qu’il me plaît de laisser la parole :

Piaget a minutieusement décrit le passage de la conscience diffuse, en participation avec l’environnement, puis centrée sur sa propre subjectivité, à la pensée cohérente et autonome, devenue maîtresse d’elle-même dans la mesure où elle découvre l’ordre de la coexistence entre les individus égaux en droit. L’égocentrisme enfantin prendrait fin, entre huit et douze ans, grâce à la fréquentation scolaire qui introduit l’enfant dans un nouveau milieu où il fait l’apprentissage de la coopération. Alors s’affirme, grâce au décentrement nécessaire, la personnalité, qui n’est autre qu’une « coordination de l’individualité avec l’universel » ; « chacun prend conscience de son point de vue particulier, tout en le situant dans une totalité cohérente »…

… S’il est vrai que la coopération est la « réciprocité entre individus autonomes », il faut reconnaître dans l’école primaire le lieu privilégié où s’accomplit la promotion de l’enfant à cette liberté qui fait de lui un citoyen conscient et organisé.111