Les sciences physiques : de Paracelse à l’indice Nobel

J’ai marqué, à diverses reprises, la constance de certaines préoccupations éthiques chez ceux qui ont illustré les lettres et les sciences en Suisse : éduquer ou guérir, réformer, relier, être utile au plus haut sens du terme, connaître l’homme pour le rendre plus libre et par là même plus apte à tenir son rôle dans la vie de sa communauté : « Je veux l’homme maître de [p. 247] lui-même afin qu’il soit mieux le serviteur de tous », écrivait Alexandre Vinet, et il est significatif que cette parole soit si souvent citée dans ce pays.

À l’aube de l’histoire des sciences en Suisse, nous avons trouvé Paracelse112, fondateur d’une médecine à la fois expérimentale et intuitive, attentive aux propriétés chimiques des remèdes mais aussi au psychisme des malades, à l’écologie de leur région natale mais aussi à leur thème astrologique. Ce précurseur des méthodes psychosomatiques et homéopathiques, cet aventurier de l’esprit qu’une insatiable curiosité des diversités naturelles et humaines entraîna dans toutes les villes et les campagnes de l’Europe ; dans les universités comme dans les mines, et jusque chez les chamans de Russie, ce « mage alpestre » m’apparaît comme l’ancêtre direct de C. G. Jung, — qui lui aussi n’hésita pas à s’initier à la sorcellerie, en partageant durant des mois la vie d’une tribu de l’Afrique noire, ou celle des Indiens de l’Arizona.

La Suisse orientale, notamment le canton d’Appenzell où Paracelse avait séjourné et pratiqué son art, est restée la terre d’élection des guérisseurs hétérodoxes, mais on trouve dans tous les cantons quantité de praticiens et de chercheurs d’avant-garde qui ont des titres plus sérieux à se réclamer de la tradition paracelsienne : homéopathes, diététiciens, hygiénistes ou psychothérapeutes, explorateurs de toutes les dimensions de l’être humain que la science des spécialistes néglige parfois. La médecine officielle n’en demeure pas moins florissante en ce pays, et la réputation de ses « patrons » est mondiale : sur trois cent quarante-deux diplômes de doctorat [p. 248] décernés en 1962 par les cinq facultés de médecine que compte la Suisse, près du tiers ont été conquis par des étudiants étrangers.

Si l’on examinait la tradition des sciences physiques, mathématiques et naturelles, on y retrouverait sans peine des caractéristiques analogues : j’en ai donné quelques exemples, à propos de Léonard Euler et de l’étonnante dynastie des Bernoulli à Bâle113, d’Albert de Haller à Berne, d’Horace-Bénédict de Saussure et de son illustre descendance à Genève.

Quant à l’époque contemporaine, il faut admettre que les critères d’évaluation de la productivité savante d’un pays ont été révolutionnés, depuis les environs de 1900. Si l’on garde en mémoire le fait souvent cité qu’environ 85 % des scientifiques de tous les temps vivent parmi nous, hommes du milieu du xxe siècle, il est facile d’imaginer que la tradition des quelques-uns, qui faisaient partie du 15 % et qui appartinrent jadis à tel petit pays, risque fort d’être noyée dans un flot d’influences tout internationales. Que reste-t-il aux Suisses des vertus que j’ai dites, et que j’ai montrées liées de diverses manières à leur régime ? Les chiffres seuls peuvent nous donner une réponse provisoire, qu’il appartient aux sociologues d’interpréter. L’un d’eux, Léo Moulin, a nommé « indice Nobel » le nombre des prix Nobel de sciences (médecine, chimie et physique) par million d’habitants d’un pays. Voici un extrait du [p. 249] tableau, calculé de 1901 — date de la fondation du prix — à 1960114 :

1. Suisse 2,62 7. Royaume-Uni 0,67
2. Danemark 1,43 8. États-Unis 0,41
3. Autriche 1,19 9. France 0,40
4. Pays-Bas 1,15
5. Suède 1,13
6. Allemagne 0,71 Russie et URSS 0,03

Il est permis de lire dans ce tableau les avantages du petit pays en général, et, parmi les petits pays, les avantages exceptionnels d’une fédération pluraliste, microcosme de la culture européenne.

Mais cette situation privilégiée pourra-t-elle se maintenir longtemps ? L’inclusion des dernières années dans les calculs cités se traduirait déjà par un net fléchissement de l’index suisse et par une remontée de l’index anglais et de l’américain. Pendant la première moitié du siècle, la Suisse bénéficiait encore des traditions plusieurs fois séculaires que j’ai tenté de caractériser. Toute la question est de savoir si elle saura les renouveler ou en trouver l’équivalent futur, face à des exigences quantitatives tellement accrues que la nature même du problème en est changée.