La vie religieuse : catholiques et protestants côte à côte

Sur les origines du christianisme en Suisse, l’historien ne dispose que de récits légendaires. Il semble que dès le iiie siècle, la nouvelle doctrine s’introduisit dans la partie occidentale du pays, apportée par des artisans et des légionnaires venus de la vallée inférieure du Rhône. Au ive siècle, une communauté chrétienne est établie à Genève, Bâle est déjà le siège d’un évêché, de même que Martigny en Valais. Au ve siècle, ces territoires romanisés sont envahis par les Burgondes, Germains professant l’arianisme et qui ne se mêleront avec la population celte et les colons romains que lorsqu’ils auront adopté la religion catholique, au vie siècle.

Cependant, le paganisme fait un retour en force avec la poussée des Alamans, venus du nord-est et qui ne tardent pas à coloniser toute l’actuelle Suisse alémanique. Nombre de traits [p. 259] typiques de la démocratie suisse, tels que le particularisme, la répugnance à subir l’autorité civile mais le goût du service militaire, les assemblées populaires souveraines apparaissent à certains historiens modernes comme des survivances du passé alémanique122. Lorsque les missionnaires Colomban et Gall, venus d’Irlande, visitent vers 610 les environs du lac de Constance, ils trouvent des idoles de Wotan dans les anciennes églises romaines. Mais grâce à ces moines pérégrins, le christianisme renaîtra de ses vestiges. Par-dessous les coutumes alémaniques-païennes, les apôtres irlandais retrouvent non seulement le catholicisme de Rome, mais un fond celtique plus ancien qui leur est congénital, et sur lequel ils appuieront leur effort d’évangélisation, en sorte que le christianisme, en Suisse, sera le dernier rejeton de la « civilisation de Iona », comme dirait Arnold Toynbee.

Sur la tombe de Gall s’édifie au viiie siècle un monastère qui va devenir le grand foyer de prospérité matérielle autant que spirituelle de la Suisse orientale, avec son hôtellerie et ses fermes, ses écoles, ses œuvres d’art et sa bibliothèque de volumes enluminés. Les couvents se multiplient dans tout le pays, et bientôt rivalisent de puissance temporelle avec les grands féodaux : les cantons primitifs devront s’armer contre eux aussi souvent que contre les Habsbourg. L’un des plus fameux est celui d’Einsieldeln, situé en plein cœur de la Suisse primitive, et d’ailleurs continuellement attaqué par les Schwyzois.

Or, c’est précisément à Einsiedeln que Zwingli, jeune abbé passionné d’humanisme et « chapelain acolyte » du pape, apprend en 1517 ce qui vient de se passer à Wittenberg : l’affichage des thèses de Luther.

À cette époque, la Suisse alémanique détenait pour la curie romaine une importance politique et militaire très spéciale, et elle en profitait pour se faire accorder une foule de droits et [p. 260] grâces ecclésiastiques, ce qui peut expliquer en partie la tolérance montrée par Rome, dans les débuts, à l’égard des innovations religieuses de Zurich. L’esprit clérical était prononcé, et ses abus non moins criants qu’en Allemagne. La vie intellectuelle ne s’était éveillée que tardivement, au xve siècle, l’université de Bâle, fondée en 1460, devenait un foyer d’humanisme avec Érasme. D’autre part, la mystique allemande du sud travaillait les consciences avides d’une religion plus intérieure : c’est ainsi que la secte des Amis de Dieu, dont le centre était à Strasbourg, comptait beaucoup de disciples chez les Suisses : Nicolas de Flue, qui venait de mourir, avait résumé dans sa personne toutes les vertus et les épreuves spirituelles des légendaires « ermites du Haut Pays » vénérés par la secte alsacienne123. Il avait d’autre part montré aux Suisses la voie de cette politique de neutralité dans laquelle Zwingli allait conduire ses compatriotes, en dépit de l’opposition des catholiques, toujours prêts à conclure des alliances étrangères avec Rome, l’Empereur, ou la France, pour assurer les droits de leur minorité.

C’est Zwingli qui a donné sa forme et son esprit au protestantisme suisse. Les débuts de sa réforme, à Zurich, datent de 1518, lorsqu’il déclare, du haut de la chaire, qu’il se propose d’expliquer la doctrine chrétienne en se basant sur les documents originaux de la Révélation, la Bible et les Évangiles. Calvin ne publiera son Institution qu’en 1536, et ne s’installera définitivement à Genève qu’en 1540. Or Genève n’est liée aux Suisses que par quelques traités de combourgeoisie. Elle ne fait pas partie de la Confédération des Treize Cantons. Et l’œuvre du réformateur français, qu’elle adopte, va rayonner dans toute l’Europe, et plus tard en Amérique, bien plus qu’elle ne le fera jamais en Suisse. C’est Zwingli qui conduit les protestants lors des premières guerres civiles religieuses. Et ce sont les deux villes soumises à son influence, Zurich et Berne, qui prendront la tête du parti réformé et soutiendront la lutte, souvent [p. 261] sanglante, contre les cantons catholiques du centre, jusqu’aux débuts du xviiie siècle.

Dès l’époque de Zwingli, le partage de la Suisse entre les deux confessions s’est opéré dans ses grandes lignes. La proportion d’un peu plus de 2/5 de catholiques pour un peu moins de 3/5 de protestants dans l’ensemble du pays n’a guère varié depuis la Réforme124. Mais d’importantes modifications se sont manifestées dans la répartition géographique des deux principales confessions. Jusqu’en 1848 légalement, et plus tard encore pratiquement, le droit d’établissement était refusé par les cantons aux Suisses d’une confession différente de celle de la majorité. La Constitution fédérale, conçue dans un esprit de réconciliation au lendemain de la guerre du Sonderbund, supprima les entraves confessionnelles au libre établissement. Il en a résulté un mélange des confessions tel qu’on ne peut plus parler proprement de cantons protestants ou catholiques, mais seulement de cantons à majorité protestante ou catholique125. En général, le nombre des catholiques augmente plus rapidement dans les cantons naguère protestants que celui des protestants dans les cantons demeurés presque entièrement catholiques. Cela s’explique par l’attraction qu’exercent les plus grandes villes, autrefois toutes protestantes, cependant que les petits cantons ruraux du centre offrent peu de possibilités à l’immigration.

[p. 262] L’interpénétration géographique des confessions, à elle seule, suffirait pour rendre impossible une nouvelle guerre du Sonderbund dans notre siècle.

Cet apaisement, cette paix officielle traduisent-ils une compréhension mutuelle plus profonde ? On pouvait en douter jusqu’à ces dernières années. Chacun restait sur ses positions et s’y retranchait, attentif à ne pas vexer le voisin, mais peu désireux de s’en rapprocher, ou même de perdre des préjugés hérités à son endroit. En 1937, un curé fribourgeois écrivait : « Un zèle un peu amer et ambitieux risquerait de troubler la paix, et l’on est prudent. On ne rayonne donc pas. On se respecte à distance et même on s’estime comme des clans. L’esprit contraire, le meilleur, le plus compréhensif, existe aussi, plus répandu peut-être que l’autre et en progrès, mais pourquoi a-t-il tant de peine à s’exprimer ? » Le prêtre ajoutait d’ailleurs aussitôt : « Toutes les constatations moins réconfortantes que l’on peut faire ne doivent pas laisser oublier le fait déjà remarquable que le peuple suisse est acquis au respect effectif des consciences, il ne comprend plus les moyens de pression et de violence en matière de religion. »126

Et certes, aujourd’hui encore, l’ignorance mutuelle dans laquelle vivent les différents groupes, tant linguistiques que religieux, ne paraît guère frapper les Suisses. Bien qu’ils se coudoient journellement, et qu’il existe dans presque chaque bourg de quelque importance des églises des deux cultes, le protestant moyen continue à penser que le catholicisme consiste à mettre des cierges sur un autel et à cultiver toutes sortes de superstitions, tandis que le catholique moyen tient le protestant pour un demi-incrédule, prisonnier d’une morale ennuyeuse.

Toutefois, l’influence du mouvement œcuménique se fait sentir dans les deux Églises, au niveau populaire non moins qu’à l’étage des docteurs. En voici deux exemples :

[p. 263] À Zurich, en 1963, un référendum est organisé sur la reconnaissance par l’État de l’Église romaine. Les deux tiers de la population sont protestants. Or ce sont les milieux dirigeants de cette majorité qui ont recommandé d’accorder l’égalité de droits à la minorité. La loi est acceptée par 68 % des votants.

À Glaris, une vaste église, depuis de nombreuses années, est commune aux deux cultes. Elle s’orne de deux tours jumelles, qui portent chacune une horloge : c’est superflu et ce n’est pas beau, mais il se peut que ce soit symbolique. La nef est totalement dépourvue d’ornements. L’autel consacré à Marie — en retrait sur la gauche — est caché par la chaire : les protestants ne peuvent le voir pendant le sermon, mais seulement s’ils s’avancent vers le chœur pour communier. Dans ce chœur, un autel très sobre, qui pourrait être luthérien ou anglican aussi bien que romain. La froide nudité protestante domine, éliminant le mauvais goût sulpicien. Si les défauts se neutralisent, les vertus ne s’additionnent pas encore. De cette coexistence physique au minimum, une inter-communion en esprit naîtra-t-elle ? C’eût été inconcevable avant Vatican II…

Mais d’autres convergences, plus profondes, se dessinent. Longtemps interdite aux fidèles romains, la libre lecture de la Bible leur est dorénavant recommandée, et la messe est de plus en plus commentée, car dite en langue moderne désormais. En retour, un mouvement liturgique se développe chez les réformés. Les paroisses où il s’est implanté voient aussitôt affluer la jeunesse, les couleurs et les rythmes s’avivent, la table sainte a retrouvé sa place centrale et tous y communient au moins une fois par mois.

Existe-t-il un esprit protestant et un esprit catholique de nuance proprement helvétique ? La question n’est pas sans intérêt, car elle soulève celle des rapports entre le régime fédéraliste et la religion.

[p. 264] Dans l’ensemble, le protestantisme suisse est resté beaucoup plus zwinglien que calviniste. Non point qu’on lise encore les œuvres du réformateur de Zurich, ni même que ses doctrines soient enseignées. Mais il a proposé aux Suisses la forme de religion qui convenait le mieux au tempérament du plus grand nombre d’entre eux. Calvin, dès son arrivée à Genève, s’est heurté à des résistances populaires et ne les a pas toutes surmontées. Les formes liturgiques qu’il préconisait n’ont pas été adoptées. Sa rigueur doctrinale, toute latine, est restée étrangère à un peuple qui se méfie des positions tranchées, des antithèses irréductibles. Le culte zwinglien, au contraire, correspond au démocratisme profond et inné dont nous avons vu qu’il se manifeste, en Suisse, par une résistance instinctive à l’égard des titres, des formes et des autorités trop affirmées. Réduit à la prière improvisée, dite « d’abondance », et au sermon (le choral luthérien et le psaume calviniste n’y sont entrés que plus tard), ce culte paraît à ses fidèles d’autant plus pur qu’il est plus dépouillé. Les cérémonies pompeuses, les vêtements ecclésiastiques, les fêtes, les symboles, les hiérarchies sont taxés d’hypocrisie127. L’extrême appauvrissement des formes cultuelles, chez les protestants suisses, ne saurait être attribué à la seule influence de Zwingli. Il traduit d’une part une tournure d’esprit positive et volontiers simpliste, une horreur congénitale de la rhétorique sous toutes ses formes, et aussi une pudeur profonde. Le Suisse est plus naturellement porté qu’aucun autre Européen à traiter de « singerie » toute expression tant soit peu spontanée de la ferveur religieuse, et toute dévotion publique lui paraît théâtrale. Ce n’est pas que le sentiment, ni même le sentimentalisme, soit absent des cérémonies les plus dépouillées qu’il tolère : le mouvement du Réveil, dans la première moitié du xixe siècle, a [p. 265] doté les églises suisses de cantiques anglo-saxons aux rythmes tantôt allègres, tantôt traînants et nostalgiques, et d’un vocabulaire mystique (« patois de Canaan ») dont l’habitude seule fait oublier le manque de sobriété.

L’organisation des Églises protestantes est calquée sur la structure fédéraliste du pays. Liées à l’État, ou libres et vivant des dons des fidèles ou d’un impôt ecclésiastique facultatif, les Églises forment des unités cantonales, gouvernées par des synodes régionaux. L’autonomie de la paroisse reste considérable, sous la direction du pasteur assisté par un « conseil d’église ». Il en résulte que l’Église suisse comme telle n’existe guère, n’est qu’une fédération assez lâche d’Églises cantonales, et pourrait difficilement prendre une décision qui l’engage tout entière. On comprendra dès lors qu’il n’y ait pas, à l’échelle nationale, de parti politique protestant.

Il existe au contraire un parti catholique, nombreux et discipliné, de tendance conservatrice, et qui défend la traditionnelle liberté des cantons contre les empiètements éventuels du pouvoir central, institué en 1848 par la majorité protestante. Toutefois, l’attitude des théoriciens du parti catholique n’est pas seulement inspirée par le statut minoritaire de leur confession. Il existe une doctrine catholique spécifiquement suisse de l’État et du fédéralisme, illustrée dès le Moyen Âge par les grands ordres religieux, surtout bénédictins128, puis dans l’époque moderne par les œuvres de Ph. A. de Segesser et de Gonzague de Reynold : elle rejoint sur des points essentiels la pensée éthico-politique des auteurs protestants les plus influents des xixe et xxe siècles. Les uns et les autres s’accordent sur une définition de l’homme à [p. 266] la fois libre et solidaire, sur une conception de la liberté d’obéissance, aussi éloignée de l’individualisme sans frein que des fausses disciplines totalitaires, et sur une doctrine de l’État qui prévient l’extension illimitée de ses pouvoirs et sauvegarde la pleine autonomie de l’Église. Ils s’accordent aussi pour préférer à l’idéologie démocratique des libertés concrètes du citoyen, inséparables de ses responsabilités sociales et spirituelles.

Le fédéralisme, au sens complet du terme cette fois-ci, constitue donc le commun dénominateur de la pensée catholique et de la pensée réformée dans le domaine politique, si bien qu’il n’existe pas en Suisse d’antagonismes profonds et essentiels quant à la doctrine de l’État, ni d’écoles ou de fractions irréductibles, comme celles dont les luttes séculaires ont déchiré tant d’autres nations européennes.

Toutefois, en dépit de la quasi-unanimité des penseurs chrétiens du pays, l’État et la vie politique depuis un siècle n’ont cessé de se séculariser. Aux causes générales de ce phénomène, qui agissent dans toute la civilisation occidentale, s’ajoute en Suisse une cause historique très précise. Les fondateurs de la Confédération moderne, les radicaux, ont été conduits par le souci d’éliminer le plus possible l’influence politique des confessions : souci bien compréhensible, puisqu’ils sortaient d’une guerre civile d’origine religieuse, et que le conflit religieux, depuis des siècles, par les prétextes qu’il offrait à l’intervention étrangère, constituait une menace permanente pour la solidité du lien confédéral.

Les Suisses ne sont pas anticléricaux, pour la raison que le cléricalisme a depuis longtemps disparu de leur vie publique. Mais dans la partie protestante de la population subsiste une certaine répugnance à l’endroit des interventions spectaculaires de l’Église ou de ses ministres, qui a pour effet de rendre la religion très peu visible dans les manifestations publiques, et fort timide dans ses revendications politiques ou sociales. Cependant, bien que l’État demeure officiellement laïque, ce n’est jamais d’une manière agressive. L’action individuelle [p. 267] d’hommes politiques chrétiens, sensible dans plus d’un domaine, n’est pas entravée par l’opinion publique ou les partis, bien au contraire. Et si la religion n’est présente dans les discours officiels que sous l’espèce de clichés, elle ne cesse d’inspirer, consciemment ou non, la morale civique, l’activité philanthropique, les lois sociales, et de brider par des scrupules sincères le matérialisme assez épais qui menace les Suisses dans leur prospérité.

Seule exception à la règle laïque, gage de la paix confessionnelle : l’institution du Jeûne fédéral, jour fixé pour la repentance et l’action de grâce nationale, et que l’on célèbre par la publication et la lecture de « mandements » officiels, rédigés par les Églises. Cette occasion est devenue prétexte à des « menus du Jeûne » fort abondants qu’annoncent les meilleurs restaurants.

Mais, Dieu merci, la religion des Suisses ne saurait être mesurée à ces manifestations extérieures. Plus morale que rituelle, et plus théologique que mystique, c’est dans une œuvre comme la Croix-Rouge ou dans le rayonnement de la pensée d’un Karl Barth qu’elle témoigne de sa véritable nature ; ou encore, d’une manière plus diffuse et collective, par un certain sens de la solidarité humaine, par l’équilibre des institutions qui en résultent, mais aussi et peut-être surtout par une sourde insatisfaction de soi-même et de la « paix helvétique », qui trahit la présence, ici ou là, d’une recherche spirituelle, c’est-à-dire d’une vie de l’esprit, par quoi seule la Cité vaudra de subsister, en fin de compte.