Autofreinage du fédéralisme

Tels étant les termes du débat que l’idée européenne suscite en Suisse, il faut bien reconnaître que, des deux côtés, une sorte de gêne empêche d’aller en toute franchise au bout des arguments, au fond des choses. Elle s’explique peut-être en partie par nos coutumes précisément fédéralistes de tolérance calculée et d’empirisme, qui supposent qu’on ne pousse pas sa pointe à fond et qu’on ne se laisse pas entraîner par une verve logique ou polémique qui risquerait de paraître peu réaliste, voire peu suisse. Mais je sens deux autres motifs à cette espèce d’embarras. Ceux qui se réclament très haut de nos traditions savent bien que chacun sait qu’il s’agit d’intérêts et que c’est le fait de maintenir ou d’augmenter le chiffre d’affaires qui définit le sens de la vie pour nos industriels « sérieux ». Et quant aux enthousiastes de l’Europe, ils savent qu’ils n’ont aucune espèce de chances d’être écoutés s’ils proposent de renoncer à la neutralité : c’est devenu, dans la Suisse moderne, un crime de lèse-majesté. Personne n’ose donc crier trop fort, et c’est peut-être mieux ainsi. Mais notre peuple comprend mal ce qui est en jeu.

Je ne suis d’accord, pour ma part, ni avec ceux qui refusent l’Europe en prétextant notre neutralité, ni avec ceux (beaucoup plus rares d’ailleurs) qui voudraient que la Suisse renonce sans conditions à toute idée de neutralité. Mon idéal très clair — mon utopie — est que la Suisse adhère un jour à une union européenne de type expressément fédéraliste, qui renoncerait à la guerre comme moyen politique. Une telle Europe reprendrait [p. 294] à son compte ce qui demeure valable et même indispensable dans la neutralité d’une fédération. Il n’y a pas une chance qu’on nous offre cela, si nous, Suisses, ne le proposons pas. Mais quant aux chances que nous le proposions…

Tout le débat sur l’idée européenne paraît tourner dans notre presse autour de la défense des intérêts particuliers de la Suisse. Je diffère dans ce domaine de la majorité. Certes, je crois qu’une Europe fédérée sauverait seule à long terme nos diversités et nos intérêts bien compris, et qu’il est dangereusement irréalisable de raisonner comme s’il était possible de dissocier durablement notre salut de celui de l’ensemble européen. Mais quand j’aurais tort sur ce point, resterait l’autre aspect du problème : celui de nos responsabilités européennes en tant que Suisses, et comme État qui entend garder une raison d’être. Il s’agit de savoir et de dire ce que nous avons à donner, et non pas seulement à sauver ; ce que l’Europe est en droit d’attendre d’une Suisse qui fait partie de sa communauté et qui en est largement bénéficiaire, et pas seulement ce que nous redoutons de l’action des autres.

Au cœur géographique et historique du continent européen, nous avons réussi beaucoup mieux que cette fameuse neutralité, — nécessité subie, à l’origine, dont nous fîmes peu à peu vertu à partir du xixe siècle — nous avons réussi notre fédéralisme ! Différent en ceci de la neutralité, il tient à l’essence même de notre État. C’est notre création majeure. Il nous oblige. Et en son nom, nous nous devons dorénavant de prendre des initiatives.

Aux deux solutions en présence, à l’échelle du continent : sacrifier les patries à l’union, ou sacrifier l’union aux égoïsmes qu’on déguise en patriotisme, la Suisse se doit d’en opposer une troisième, la solution fédéraliste, qui maintient les patries et l’union. Mais je réitère : si la Suisse ne la préconise pas, qui le fera ?

Notre fédéralisme est peu connu, ou très mal connu hors de Suisse ; notre neutralité n’y est que trop connue. Pourquoi [p. 295] parler toujours de cette vertu qui ennuie, de cette pratique négative, quand nous avons cette expérience passionnante, remarquablement positive et tellement opportune à l’échelle mondiale ? Pourquoi cette timidité ? L’histoire n’est pas faite par des gens qui défendent leur position, mais bien par ceux qui créent des positions nouvelles. Ce que les Européens peuvent attendre de nous, ce n’est pas l’exposé lassant des raisons de notre réserve devant tout ce que d’autres entreprennent, mais c’est un plan d’union qui nous convienne enfin, et auquel nous puissions adhérer « sans réserves et de plein droit ».

Mais énoncer un plan suppose une politique. Et c’est à quoi le gouvernement de notre Fédération se refuse avec vigilance ; non parce qu’il est mauvais, mais au contraire parce qu’il s’en tient scrupuleusement à l’empirisme qui, jusqu’ici, a présidé avec succès aux destinées de notre pays. J’en donnerai un exemple tout récent : je le trouve dans les journaux de ce matin, 13 avril 1964.

Un député de Genève ayant demandé au Conseil fédéral de présenter un tableau de sa gestion « considérée dans ses grandes lignes et dans son ensemble », s’entend répondre par le Collège exécutif :

1° « Dans un pays comme le nôtre, les débats sur la politique générale risqueraient d’être stériles… Le gouvernement demande à être jugé sur ses actes, non sur ses intentions. » (Ce qui revient à justifier l’opportunisme et le régime du fait accompli, c’est-à-dire du « trop tard mais je n’y puis rien, et tâchez de comprendre mes soucis… ».)

2° « L’on peut mesurer les difficultés que rencontrerait le Conseil fédéral s’il voulait tracer, même à grands traits, un programme d’action pour l’année ou les années à venir. Cette procédure serait de nature à affaiblir la situation du gouvernement aux yeux du Parlement et du pays. »

[p. 296] Sur quoi l’un des journalistes romands qui commentent cette déclaration presque incroyable demande avec une sorte de cruel bon sens : « En quoi le fait d’avoir un programme discréditerait-il le gouvernement aux yeux du Parlement et du peuple ? » Et il conclut : « Confusione hominum et providentia dei Helvetia regitur »141

Cet exemple est révélateur d’une situation étrangement contradictoire. J’ai tenté de montrer pourquoi notre système est foncièrement hostile à ce que l’on nomme ailleurs la politique. Mais cette vertu fédéraliste se trouve être aujourd’hui le frein automatique à toute initiative capable de sauver notre régime fédéraliste en le faisant accepter au plan européen. Voici l’impasse digne des Eléates, le problème insoluble en bonne logique : Comment faire valoir les succès d’une morale de la modestie ?

La Suisse refusant de parler en faveur de sa propre formule, il reste à espérer que l’éloquence des faits prenne le relai de ce mutisme irrémédiable.