Éléments de prospective fédéraliste

La science actuelle nous révèle un univers en perpétuelle évolution vers un ordre et des formes d’organisation de plus en plus complexes. Les régimes totalitaires, tendant vers l’uniforme, sont dans cette mesure régressifs. En revanche, pour la complexité, la Suisse ne craint personne ! Voici quelques raisons qui me portent à croire à l’avenir de ses formules.

1. Le monde de demain sera de plus en plus réduit quant aux distances, et tissé de réseaux de relations de plus en plus complexes et enchevêtrées. Les notions de succession logique [p. 297] et de séparation topographique des éléments distincts, hier dominantes dans l’ordonnance des choses et des États, céderont le pas aux notions d’interaction et de simultanéité.

Distances dévalorisées ou abolies. Communications plus rapides ou instantanées. Interpénétration croissante des nationalités, races, groupes sociaux. Information audio-visuelle planétaire, pouvant être captée par tout individu muni d’un récepteur de poche. Bi ou trilinguisme généralisé. Mobilité ou polyvalence professionnelle. Résidences multiples et nomadisme universel…

Dans un tel monde, les dimensions superficielles d’une nation compteront de moins en moins, ses qualités culturelles de plus en plus, car elles seules seront perçues comme signes distinctifs. Ou encore : le poids brut de l’ensemble sera moins important que le poids spécifique d’un peuple. Les frontières deviendront insensibles, tandis que les foyers d’émission ou de condensation d’énergies de toute nature composeront les cartes nouvelles, selon la formule médiévale des portulans, compliqués autant que l’on voudra.

On peut imaginer que les corps politiques à structures très complexes et les communautés à très forte densité culturelle seront alors les réalités les mieux définies et caractérisées, les plus propres à intégrer une multiplicité de groupes distincts, à les articuler dans la coexistence spirituelle et topographique, sans frontières territoriales qui les séparent, mais sans confusion et sans nivellement. L’identité d’un peuple ou d’une communauté ne sera plus définie par des arpenteurs, des cordons douaniers et des décrets simplistes et rigides promulgués par une capitale, mais par des propriétés analogues à celles qui distinguent les corps et les combinaisons chimiques, et par des types de structures des relations politiques et sociales. (Tout cela, presque inconcevable et parfaitement abstrait pour un esprit dix-neuviémiste, mais immédiatement perceptible, facilement maniable, et devenu comme naturel pour des générations formées par la technologie.) C’est dire tout l’avantage et l’avance [p. 298] effective d’une communauté du type suisse sur des entités politiques trop vastes, unifiées par leur cadre plutôt que structurées de l’intérieur.

2. Les avantages moraux et civiques du petit pays sur la grande nation ont été formulés, depuis Rousseau, par tous les penseurs politiques suisses, théorisant d’après nature. Ainsi Jacob Burckhardt :

Le petit État existe pour qu’il y ait dans le monde un coin de terre où le plus grand nombre d’habitants puissent jouir de la qualité de citoyens, au vrai sens du mot… Le petit État ne possède rien d’autre que la véritable et réelle liberté par laquelle il compense pleinement les énormes avantages et même la puissance des grands États.

Alexandre Vinet constate que l’histoire des petites sociétés politiques « a souvent un caractère imposant qui manque à celle des empires. Elle est davantage l’histoire de la liberté. »

Le grand juriste Max Huber écrit pendant la dernière guerre :

À l’heure actuelle, notre destinée se révèle. Le sort nous a confié une conception de l’État dont la portée historique n’éclate aux yeux qu’aujourd’hui, un idéal national qui n’a pas de valeur pour nous seulement, mais pour l’Europe entière.

Au moment où le principe des nationalités domine toute la scène européenne comme une puissance satanique, au moment où les civilisations opposées s’entredéchirent, notre petit État revendique l’honneur d’un idéal national dominant les nationalités et les unissant dans son sein.

Et Robert de Traz, dans le même temps :

Grâce au besoin qu’il a du reste du monde, le petit État échappe — ou devrait échapper — à l’exclusivisme, au fanatisme borné, à l’ignorance vaniteuse. Parce qu’il ne dispose pas d’un empire, il s’alimente à l’univers. Ainsi lui est-il rendu plus facile d’admettre ce qui ne lui ressemble pas.

[p. 299] Enfin Max Frisch :

Notre patrie est l’homme ; c’est à lui en premier lieu que doit aller notre fidélité ; que patrie et humanité ne s’excluent pas, voilà où réside le grand bonheur d’être fils d’un petit pays.

Dans le monde de demain, qui exigera un degré beaucoup plus élevé d’organisation de la vie publique, les avantages du « petit » État, unité de base de toute fédération, ont de grandes chances d’être confirmés, — et sans doute de s’étendre du plan moral, civique et politique, aux domaines de l’administration, de l’économie, de la culture en général et de la recherche en particulier. Bergson l’avait déjà remarqué : l’homme semble fait pour de petites sociétés. Disons plus : il n’y a pas de grandes sociétés possibles, car il n’y a plus de societas véritable quand les socii cessent de se sentir tels. Seule l’idéologie et la police d’État les encadrent alors, sans les unir ni vraiment les organiser.

3. La planification se révèle plus efficace dans un milieu où les relais d’exécution sont nombreux et organiquement distribués. Aux stades encore primitifs de la technique et du développement industriel, on pouvait croire que les décrets du Centre, géométriques et uniformes, assureraient seuls une bonne ordonnance de la production et des échanges, ou corrigeraient les excès et les crises du libéralisme là où il existait, et l’on baptisait « plan » l’ensemble de ces décrets, ce qui entraînait une confusion (qui dure encore dans beaucoup d’esprits) entre étatisme, centralisation et planification. Mais dès les années 1950, on prend conscience un peu partout de la nécessité de décentraliser, déconcentrer, différencier, déléguer et distribuer les pouvoirs d’initiative, d’étude, de décision et d’exécution. Et l’on découvre le principe des dimensions optima d’une activité, d’une ville, d’un pays… Or c’est bien là le principe déterminant de l’analyse dichotomique qui opère continuellement la distinction entre les possibilités d’existence autonome et les nécessités de mise [p. 300] en commun ou de création d’instruments communs. C’est dire qu’on redécouvre la méthode du fédéralisme authentique. Toute l’évolution prévisible de nos sociétés va dans ce sens.

L’un des thèmes favoris des sociologues actuels est l’étude des ensembles régionaux et des « métropoles » constituant les unités de base d’une économie bien liée à des réalités sociales et culturelles autant que géographiques. La dévalorisation croissante des frontières nationales doit libérer le dynamisme des régions, traditionnelles et nouvelles. Déjà, l’on essaie d’évaluer l’optimum de population d’une région qui serait capable de fonctionner d’une manière autonome, et l’on propose en France le chiffre de six millions : il coïncide, par hasard, et pour l’instant, avec celui de notre population.

Question : La Suisse ne sera-t-elle pas, d’ici à vingt ans, trop grande pour ses institutions fédérales — et en même temps trop petite pour assurer ses tâches internationales ? Je pense qu’il n’y a pas lieu de le redouter si elle continue d’appliquer les principes du fédéralisme et ses méthodes d’analyse : celles-ci marquent avec précision le moment où les instruments de certaines activités, trop onéreuses ou par nature trop vastes pour l’unité de base, doivent être construits en commun avec d’autres régions voisines. Seuls, ces réseaux superposés d’interdépendance fédérale peuvent assurer l’indépendance relative (car il n’en existe pas d’autre) d’une communauté politique, et procurer à ses habitants les meilleures chances de plein emploi de leurs facultés142.