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Troisième partie

La morale quotidienne et le climat de culture ou comment on vit dans une fédération

[p. 175] Cette beauté bien drue d’énergie pure et neuve, aux matins luisants de rosée, quand le pays entier émerge de la brume, repeint durant la nuit comme un banc vert auprès du lac précieux où trempent des parois à peine moins translucides que le ciel, ce temps de création du monde juste avant l’homme et ses malheurs, c’est ma Suisse, telle que je la vois de très loin dans mon souvenir.

J’y reviens. (Le retour au pays est un des thèmes constants de notre littérature.) Les gros plans tout d’un coup, aux approches de la gare, anéantissent l’exaltant panorama. Des maisons sages, un peu scolaires, des gens en gris, des gens en brun défilent, des visages s’immobilisent le long du quai, qui vais-je reconnaître ? Et plus rien n’est étrange ni beau, tout rejoint l’habituel indifférent, le rôle exact et le compartiment.

Compartiment, c’est le mot clef de la Suisse. Géographiques ou sociaux, historiques ou sentimentaux, réglementaires ou initiatiques, se touchant tous et si bien clos. Le mystère suisse est là, sans aucun doute. À chacun de mes retours, je me promets d’y aller voir, mais je le sentais mieux de loin. Me voici repris, reclassé. Compartiments, esprit de groupe et sociétés, mais petits groupes de gens qui ne se connaissent que trop, et sociétés solides si leur but est restreint. Une vague angoisse me saisit : tout est un peu trop près et trop bien agencé. Comment bouger dans ce complexe de fins rouages si bien réglés ? Et comment retrouver la vision fraîche, le pouvoir [p. 176] d’étonnements, et cette distance surtout, qui excitent à la découverte ? Vais-je repartir pour l’Amérique ou l’Inde, afin de mieux voir mon pays ? Mais je m’avise que l’horlogerie, qui est l’art suisse par excellence, est un art des petits mouvements réglant les grands.

En Suisse, le moindre déplacement peut vous faire changer de monde en un clin d’œil, comme il arrive quand on traverse le tunnel de Chexbres en vingt secondes : il se ferme sur un paysage de plateaux nordiques et rhénans — collines où montent les sapins en bataillons noirs et pensifs s’arrêtant au sommet d’un seul coup — et s’ouvre à l’autre bout dans l’espace doré d’un ciel méridional que double un lac immense.

J’irai redécouvrir la Suisse réelle dans l’usage de ses trains locaux, me disais-je en rentrant d’Amérique, au lendemain de la dernière guerre. Voici ce que j’écrivais alors.

Petits trajets portés sur les axes du monde

Les trains suisses, bien qu’ils vous conduisent en moins d’une heure d’un monde à l’autre, ne servent cependant qu’aux petits déplacements, qui sont des voyages concentrés et plus émouvants que les vrais, parce que entre le départ et l’arrivée ne s’établit jamais cette monotonie des heures de plaine et d’Océan de nuit où rien ne bouge. Comme il n’y a pas de place en Suisse pour un véritable voyage, on s’en tire en coupant le milieu, ce remplissage de kilomètres, ces deux mesures de musique russe indéfiniment répétées, pour ne garder que le meilleur, le plus actif et le plus déchirant, la rupture et la découverte, l’évasion qui se mue en invasion, tandis qu’entre les deux s’opère en quelques secondes la silencieuse révolution du centre où se confondent les extrêmes les plus touchants du souvenir et de l’espoir, quand les portes du cœur, un instant, sont à la fois ouvertes et fermées. Ainsi la Suisse est la patrie des romantiques contraints par les dimensions mêmes de leur État au classicisme véritable, celui [p. 177] qui exprime le plus en disant le moins, et qui témoigne de l’inspiration par le signal d’un raccourci métaphorique. J’idéalise, mais pourquoi pas ? S’il me fallait décrire nos petits déplacements du point de vue de l’usager moyen, je dirais que je les trouve divisés en trois classes, pour la commodité de l’exposé.

De mon temps les gens bien voyageaient en troisième, les gens chic parfois en seconde, et je ne savais rien des premières sinon qu’un morceau de dentelle ornait le haut de leurs sièges de velours rouge, pour quelque usage ignoré du commun. Presque toujours elles étaient vides.

En troisième on retrouvait, comme j’ai dit, les gens bien, gracieusement mêlés au peuple souverain de la région, dans cette égalité scolaire que créent en Suisse les bancs de bois peints en faux bois jaune clair. On s’attendait à être interrogé dans les trois langues nationales. À mi-chemin entre l’instituteur et le gendarme, un personnage vêtu d’un sévère uniforme au col bordé de perles blanches mordant sur l’encolure bien rasée entrait, claquait la porte étroite, et annonçait avec une emphatique autorité des noms de villages que tout le monde connaissait, mais cela faisait partie du jeu. En bons élèves, les voyageurs préparaient leurs billets pour l’inspection. Tout se passait d’ailleurs sans angoisse. On était sûr de son affaire, on était parfaitement « en règle », il fallait simplement « ne pas faire attendre », en vertu de cette discipline spontanée, voire prévenante, qui fait la force principale de notre régime fédéral.

Revenant en Suisse après la longue absence de mes années américaines, et plus que jamais frappé par ce trait national — le seul sans doute, chez nous, qui mérite l’adjectif — je me dis : C’est notre force, oui, et ce sera peut-être un jour, au dernier jour — car les plus belles histoires du monde ont une fin — la fatale faiblesse de notre État : cette habitude de nous sentir « en règle », et donc de nous croire protégés par toutes les lois divines et humaines, comme si le monde où nous vivons était fait à notre mesure, comme si l’humanité où nous [p. 178] plongeons se conformait aux règles de la bonne conduite. L’aspect d’un wagon suisse de troisième classe, tant il respire naturellement l’honnêteté, tendrait à nous faire oublier que la correction, la décence, et la sécurité des citoyens sont de purs et simples miracles ; que le monde est une jungle atomique, l’humanité dans sa très grande majorité une espèce animale désordonnée, lubrique, rapace, irresponsable et affamée ; et notre âme un cloaque de crimes potentiels, comme l’ont dit Freud, Shakespeare et les Pères de l’Église…

Ici pourtant, s’il faut que j’en croie mes yeux, la confiance règne. Mais ce miracle est si bien déguisé en exacte banalité que les Suisses le prennent pour banal. Ils pensent mener la vie normale du genre humain, l’anarchie et la guerre, la misère et la faim étant des exceptions, des accidents. Ainsi pensent, du climat tempéré dont ils jouissent à peu près seuls au monde, les Français, tandis que les déserts, les volcans, les avalanches, les raz de marée, les ouragans et les températures extravagantes menacent quotidiennement depuis des millénaires l’existence même de la plupart des autres hommes. En dépit du langage courant, c’est le normal qui est exceptionnel. Ce sont les cas d’ordre, de paix et de raison qui doivent nous étonner quand ils paraissent, phénomènes hautement improbables, très rarement observés sur la planète, et que la presse devrait mettre en vedette, au lieu de nous rebattre les oreilles du train-train du désordre universel.

Donc les Suisses que je vois en troisième classe offrent l’image de l’homme sûr de son monde. D’où vient alors cette espèce de malaise qu’éprouvent les étrangers sensibles lorsqu’ils prennent place dans nos trains locaux ? L’expérience de la vie new-yorkaise, où personne ne vous voit jamais, me propose par contraste une réponse. C’est qu’en Suisse on se sent regardé, examiné, jugé, jaugé, plus que nulle part ailleurs au monde. Tout se passe en somme, inconsciemment, comme si notre système de sécurité devait être à chaque instant vérifié, mis au point, méticuleusement nettoyé des moindres suggestions de [p. 179] bizarrerie ou de virtuelle indiscipline que peuvent représenter une cravate insolente, une conversation à voix trop haute, une semelle appuyée sur le banc, quelque geste imprévu, un air, un rien. L’indiscrétion du regard suisse me surprend à chacun de mes retours. Comment décrire et comment justifier l’espèce particulière d’irritation que provoquent ces regards apparemment timides mais directs, sérieux et comme choqués par on ne sait quoi… Vous les soutenez d’abord avec curiosité, puis vous trouvez que cela suffit, mais eux, bien loin de se troubler, pèsent encore un temps infini, en vertu de quelque inertie, et finalement ne se détournent qu’avec cet air exaspérant de celui qui renonce à comprendre… Ah ! mais il faut y être pour sentir et pour réagir comme je le dis. Dès que je m’éloigne un peu, l’indulgence me reprend. Tout compte fait je leur donne raison. Quand on possède la pax helvetica, on ne saurait se montrer trop vigilant, je veux dire trop méfiant et même intolérant. Qu’ils aient seulement l’air étonné suppose déjà beaucoup de retenue…

À propos de cette pax helvetica, si vous pensez que j’exagère, laissez-moi recopier un avis imprimé que j’ai pu lire il y a quelques semaines, punaisé près de la porte du balcon dans une chambre d’hôtel des bords du lac Léman :

« Afin d’éviter tout bruit inutile, la Direction de l’hôtel prie sa clientèle de ne pas donner à manger aux mouettes. »

C’était l’été des expériences de Bikini.

Dans les « secondes » règne la gravité du commerce et de l’industrie. L’authentique usager de cette classe n’est pas curieux, comme les gens des troisièmes, des menus incidents du trajet. On sent bien qu’il a l’habitude. On dirait qu’il s’installe dans son bureau, et sa pensée ne vagabonde pas, reste enfermée dans sa serviette de cuir. Rien d’étonnant si le contrôleur distingue à première vue les resquilleurs, ces jeunes gens excités qui prétendent ne pas payer de supplément parce qu’il n’y avait plus de place dans les troisièmes : ils ont l’air trop contents d’être là, on les refoule. J’ai cru remarquer à ce propos que le [p. 180] peuple suisse paraît de plus en plus enclin à respecter le velours gris et dru des secondes : il a tort, c’est la classe vulgaire. Des jeunes femmes aux moues insolentes, vêtues comme des réclames de magazine, discutent avec un accent révoltant le prix de leurs nylons ou de cette Cadillac promise, affirment-elles, par le jeune mâle placide qui leur fait face, mi-flatté, mi-gêné. Je me sens devenir réactionnaire, mieux vaut regagner les troisièmes. Mais il faut traverser un couloir de premières. Et je m’arrête, fasciné.

Un vieux monsieur en noir, au col rond, dur et haut, ce doit être un évêque anglican, somnole. En face de lui, la beauté même, « ô toi que j’eusse aimée », sa fille sans doute, fume en feuilletant un magazine. Je croyais autrefois que les premières étaient vides. C’était vrai, les enfants voient juste. Ces gens traversent le pays comme s’il n’existait pas, ils vont plus loin. Ces passagers de première classe, en Suisse, je les nomme les Imperméables. Ils traversent et passent, et rien ne les touche. Ce sont aussi, et pour la même raison, des Transparents. (Avez-vous remarqué que les trains qui vous croisent sont transparents s’ils vont très vite ? On ne cesse de voir le paysage au travers.) Ils appartiennent au vaste monde dont je rêvais avec fièvre, à douze ans, quand je lisais sur les longs wagons bruns qui s’engouffraient au tunnel du Gothard : Amsterdam — Köln — Olten — Venezia — Zagreb — Bucuresti.

Voilà la Suisse en raccourci, telle que je l’aime : croisement des traditions locales les plus touchantes et des express européens, petits trajets portés sur les axes du monde. Quel ennui, ces secondes entre les deux !

Portrait du Suisse moyen

Eh bien, depuis que j’écrivais ces pages (en 1946, je crois) ce sont les secondes qui ont triomphé : elles sont devenues les premières, chassant mes rêves, tandis que les troisièmes étaient promues aux banquettes de cuir ou de reps. Il n’y a plus que [p. 181] deux classes en Suisse, celle des riches et celle des moins riches. On a supprimé celle des pauvres. Comme dans les autres trains de l’Europe ? me dira-t-on. Mais ici, cela traduit la réalité sociale. Non seulement parce que la misère est en principe éliminée, mais parce que les Suisses sont plus réellement moyens que « l’homme moyen » des autres peuples, support ou résultat fictif des statistiques.

Voilà qui surprendra, s’agissant d’un pays exceptionnellement composite : vingt-cinq États distincts (quoique sans frontières sensibles), quatre langues, deux confessions majeures et trente-six sectes, je ne sais combien de races variablement mêlées et de dialectes jalousement cultivés — et cela fait beaucoup de combinaisons possibles. (J’en ai dénombré cinquante-deux actuellement existantes.) Que deviennent nos fameuses diversités dans cette moyenne qui semble les nier ? Réponse : cette moyenne n’est pas née de la fusion des diversités, encore moins de leur mélange dans chaque individu, mais de leur libre multiplicité, distribuée sur tout le territoire, et d’une même attitude d’intime approbation à l’égard d’un régime qui permet à chacun de rester soi-même où qu’il vive, à droits égaux mais à charge de respect pour les coutumes locales et leurs compartiments. La moyenne suisse est l’expression d’un contentement presque unanime, d’une longue absence de conflits dramatiques et de la prospérité qui en a pu résulter. Pas de moyenne réelle dans les pays où une faction, une Église, une classe a tenté d’imposer ses règles, provoquant la violence et fixant pour longtemps d’irréductibles discordances et des disparités extrêmes dans les manières de vivre, de croire et de juger. La liberté de rester divers rapproche, les décrets d’uniformité divisent. On parle toujours de la Suisse comme d’une nation « une et diverse ». Il faut voir qu’elle est une parce qu’elle est diverse. Le goût du juste milieu, le sens du compromis, l’attrait de la moyenne et son revers qui est la peur de différer, le conformisme, sont les vertus et les défauts typiques qu’appelle la tolérance fédéraliste.

[p. 182] Enquêtes sociologiques, études d’opinion et analyse des votations se recoupent d’une manière remarquable, et toutes nous donnent du Suisse moyen un portrait statistique qui ressemble à s’y méprendre aux Suisses parmi lesquels je vis, que je vois dans la rue, que j’entends dans les trains, avec lesquels j’ai fait mon service militaire ou que je rencontre à l’étranger, livrés aux joies inépuisables de la comparaison des niveaux de vie.

Ce sont des réalistes sans cynisme. Ils acceptent leur condition, parce qu’ils en connaissent bien les données de faits et les impératifs concrets, et qu’ils la jugent au surplus satisfaisante. Une enquête conduite par l’institut Gallup pendant l’été de 1963, dans six pays d’Europe et aux États-Unis, montre qu’ils sont « en tête des gens heureux », comme l’écrit un journal français. Alors que 48 % seulement des Français se disent contents de leur niveau de vie, tandis que 38 % s’en plaignent et que 14 % n’en pensent rien, une majorité écrasante de 88 % des Suisses trouvent que cela va très bien ainsi.

Mais il y a mieux. À la question posée par un autre institut de sondage de l’opinion publique : « D’une manière générale, diriez-vous que vous êtes très heureux, plutôt heureux, pas très heureux ? » 42 % répondent très heureux, 51 % plutôt heureux, et 6 % seulement, pas très heureux. (Reste 1 % pour les désespérés ou ceux que la question laisse froids.)

Ce n’est pas que tout soit parfait dans la meilleure des Suisses possibles, mais le monde a changé, et l’on s’adapte à ses changements, loin de s’accrocher aux recettes du passé (sauf en politique étrangère) ou de se battre pour une utopie. Rien de moins révolutionnaire, mais rien non plus de moins réactionnaire que le Suisse moyen. Réformiste conservateur, il évolue avec ténacité vers des formes d’organisation de l’économie et de la distribution des revenus que les socialistes d’antan revendiquaient sans trop oser y croire, et que les patrons modernes négocient posément avec des chefs syndicalistes très avertis des conditions de la productivité.

[p. 183] Le fonds commun sur lequel peuvent compter syndicalistes, patrons et gouvernants, c’est le goût du travail dont on a pu écrire qu’il est « le mode existentiel des Suisses », la base de leurs rapports sociaux et souvent le sens même de leur vie. Dans le canton de Neuchâtel de mon enfance, combien de fois n’ai-je pas lu cette devise gravée sur une pierre tombale ou imprimée au bas d’un faire-part de décès, en lieu et place de l’habituel verset biblique : « Le travail fut sa vie. » C’est aussi « leur seul mode de promotion », dit-on80, et sans doute en va-t-il vraiment ainsi pour l’immense majorité. La coutume patricienne n’a guère laissé de traces que dans quelques banques privées ; le parti radical a perdu la puissance qu’il exerçait jusqu’aux débuts de ce siècle sur les nominations dans la fonction publique, et nul autre parti ne l’a remplacé ; peu ou point de grandes fortunes fondées sur un coup de chance ; et les fils à papa ne se contentent pas de poser comme ailleurs aux progressistes, mais travaillent dur et passent inaperçus.

Cette prédominance du travail sur toute autre valeur ou passion se marque par une grande stabilité professionnelle. Le Suisse s’expatrie facilement81 et passe sans nulle difficulté d’une commune ou d’un canton à l’autre, mais reste en général fidèle à son métier. Dire d’un homme qu’il a fait beaucoup de métiers est un éloge banal en Amérique (où versatile veut dire habile, doué de nombreux talents, polyvalent) mais n’éveille guère en Suisse que de sérieux soupçons sur la valeur morale du personnage.

Les loisirs eux-mêmes sont marqués par l’esprit d’efficacité qui fait du Suisse un type extrême d’Occidental. « Toutes les activités culturelles du Suisse, très importantes, participent en une certaine manière du travail », observe encore l’enquête déjà citée. Lire, aller au théâtre, écouter des conférences est un devoir avant d’être un plaisir : devoir envers soi-même, car [p. 184] « il faut se cultiver », comme il faut se maintenir en forme en faisant du ski ou de la gymnastique. Le plaisir pur, la gratuité ne s’avouent guère, se cherchent des prétextes et en trouvent d’excellents, mais il n’y a plus de gratuité. Dans l’Annuaire statistique de la Suisse, publication très officielle, sous la rubrique « Budget de ménages », je trouve ce poste : « Instruction, distraction ». C’est « Culture et loisirs » en France, la nuance est significative.

Quant au goût de la simplicité, affiché jusqu’à la manie ou parfois au défi, il caractérisait les Suisses bien avant l’ère industrielle utilitaire, et même bien avant la Réforme, mais il est en symbiose avec elles, et s’en nourrit autant qu’il explique leur succès dans la majorité de nos cantons. « Simplifions », « C’est plus simple ainsi », « Rassurez-vous, ce sera très simple » sont des mots de passe de la vie quotidienne du bourgeois et surtout de son épouse. Tout ce qui est compliqué est vaguement immoral : l’art baroque en particulier, dont tant de chefs-d’œuvre pourtant, comme l’immense abbaye princière d’Einsiedeln, la cathédrale de Saint-Gall et les églises de la campagne lucernoise, Beromünster, Ettiswill ou Sursee, font une des gloires de ce pays. C’est la Suisse primitive qui a produit tout cela, pendant l’époque patricienne, très mal vue. La Suisse moderne, puritaine et technique, ennemie de la dépense autant que de l’apparat, et même des majuscules typographiques (voir l’école graphique de Zurich), se sent complètement dépaysée dans ces sanctuaires où l’or est gaspillé sur des stucs boursouflés et qui manquent de sérieux…

Et cela conduit à poser la question des critères moraux du Suisse moyen. Sont-ils encore ceux de sa religion, ou déjà ceux de l’utilitarisme que certains jugent inhérent à la nouvelle civilisation de l’Occident — celle que le monde entier lui attribue désormais, lui reproche vertueusement et s’empresse d’imiter ?

La tournure d’esprit sociologique du xxe siècle multiplie les questions de ce genre. Il est peut-être encore plus difficile d’y répondre dans le cas de la Suisse que dans celui des États-Unis [p. 185] par exemple82. Car la Suisse reste tributaire dans son ensemble d’une certaine éthique protestante, qui ne sépare point la vertu de l’effort ni la valeur d’une action du mérite moral de son auteur. D’où il résulte, par exemple, que le goût du travail correspond chez le Suisse moyen à une exigence morale plutôt qu’au seul désir de gagner davantage. La paresse est une déficience, et non le signe éventuel d’une sagesse libérée des contingences. Je ne connais pas d’autre pays où l’on pourrait poser au citoyen moyen cette question qui figure dans l’enquête intitulée Un jour en Suisse : « Estimez-vous qu’on peut être un bon Suisse et se lever à 9 heures ? » À l’origine du devoir et du goût de se lever tôt pour travailler, il y a la Bible autant que la coutume paysanne et bien plus que l’utilitarisme. Il y a d’abord la bonne conscience, bien plus que le sens du rendement objectif : car, ainsi que l’a bien dit une mauvaise langue, le Suisse se lève tôt, mais il se réveille tard.

Mais qu’en est-il d’autres domaines critiques de l’existence morale en Occident : la sexualité, le mariage ?

Les anciens Suisses, au temps des Ligues, n’étaient pas moins connus pour la licence de leurs mœurs que pour l’austérité patriarcale de leurs principes. Les chroniques illustrées d’Urs Graf, les descriptions des bains de Bade, « jardin de volupté de l’Europe », les récits de Casanova, les lettres de Rousseau, et plus tard les indignations de Jeremias Gotthelf contre les mœurs des paysans bernois (qui loin d’exiger d’une jeune fille la preuve de sa virginité attendaient au contraire, pour l’épouser, la preuve qu’elle pouvait être mère), cent témoignages concordants décrivent une Suisse gaillarde, rustique et soldatesque, qui préfère la virtù à la vertu.

Le réveil religieux succédant au piétisme, l’avènement de la bourgeoisie et l’école ont changé tout cela. Comme partout en Europe, pendant le xixe siècle, la notion de péché s’est vue assimilée avant tout à celle de luxure, ou, pour rester conforme [p. 186] au langage des pasteurs, à l’« impureté », péril majeur pour l’âme et parfois pour le corps. Cette préoccupation quelque peu obsédante assombrit la prédication pendant un siècle. Il est d’autant plus remarquable que le Suisse moyen formé à cette école ne soit pas devenu le révolté qu’on serait tenté d’imaginer, et que les Églises soient aujourd’hui plus vivantes qu’hier. Les nouvelles générations me paraissent tranquillement libérées de la hantise du « péché », et les pasteurs actuels aussi.

D’où l’on pourrait déduire d’une part que les exigences de la chair étaient bien fortes en ce pays pour que la religion dût consacrer tant d’efforts à les refréner ; d’autre part, que la religion devait exercer un empire bien puissant pour que ses disciplines et jugements fussent acceptés aussi communément et sans plus de rébellion que de désaffection. D’autres indices viennent-ils corroborer cette conclusion ? Nous en trouverons sans doute dans les enquêtes en cours sur le régime de la censure et l’état du mariage en Suisse.

La censure des publications n’est officiellement exercée qu’aux frontières du pays. La pudeur de la jeunesse suisse est ainsi protégée par les douaniers, fonctionnaires subalternes et militarisés. Quels peuvent bien être leurs critères du moral et de l’immoral ? Je n’en ai découvert qu’un seul : « La discipline, un point c’est tout ! » me criait hier encore un de ces « gardiens du seuil », parce que j’avais dévié de quelques centimètres hors de la file des voitures qu’il lui avait plu d’organiser devant le poste — souvenir de l’école enfantine où il alignait des bâtonnets pendant des heures et il fallait surtout que rien ne dépasse. Ce qui dépasse aux yeux de la censure, ce sont les œuvres mises à l’index par le ministère public fédéral, et dont chaque employé des douanes est censé connaître la liste (Sade, Henry Miller, etc.) Or, les critères d’un tel office ne sauraient être, évidemment, que ceux de la banalité morale la plus plate et la plus résiduelle. On interdit l’entrée de tout écrit, de toute image ou œuvre d’art « où un particulier non averti ne [p. 187] chercherait qu’une excitation pour les sens »83. Faut-il penser que les Suisses bénéficient vraiment d’une sensualité si violente qu’un rien, la moindre négligence risquerait de la porter aux pires excès ? Comme la censure des films (cantonale ou locale), ces mesures restrictives ne provoquent plus ni sursauts de révolte ni farouches approbations ; on les considère pour ce qu’elles sont : résidus de préjugés sociaux ou religieux qui n’ont plus beaucoup d’importance, la jeunesse étant suffisamment avertie pour excuser, voire pour « comprendre » ce genre de routines officielles que les vieux se croient obligés de cultiver, mais cela changera bientôt, « on n’arrête pas le progrès… »

Quant aux conceptions du mariage, quel est le sens général de leur évolution ? Autrefois, on se mariait dans la tribu : la commune, le milieu, « nos familles », et très rarement hors du canton, et dans ce cas plutôt hors de Suisse84. L’humoriste George Mikes affirme qu’un habitant de l’Obwald lui a dit : « Je préférerais donner ma fille à un homme de Winterthour plutôt qu’à quelqu’un du Nidwald » (demi-canton voisin). En revanche, raconte-t-il : « J’ai connu une dame de Schaffhouse dont le fils avait épousé une jeune fille de la ville de Winterthour, distante d’une vingtaine de kilomètres. Elle en avait le cœur brisé, bien entendu, et m’expliqua en grande confidence qu’elle faisait de grands efforts pour traiter sa bru “comme si elle était l’une des nôtres”, tout en sachant fort bien que “ces mariages mixtes ne réussissent jamais”. Elle voyait dans son attitude un exemple miraculeux de sacrifice personnel et une manifestation presque surhumaine de contrôle de soi»85. Tout cela appartient au passé, mais les statistiques récentes [p. 188] sembleraient donner raison à cette dame : la Suisse tient l’un des premiers rangs (derrière les États-Unis, le Danemark, la Suède et l’Autriche) pour la proportion des divorces, depuis que la mobilité de sa population d’un canton à l’autre a entraîné un accroissement correspondant des mariages intercantonaux et interconfessionnels : « Ces mariages mixtes !… » En réalité, le divorce s’explique surtout par d’autres causes. Il n’est pas le signe d’un quelconque « relâchement moral » (comparé à la Suisse patriarcale), mais au contraire, dirais-je, d’une exigence accrue à l’égard du mariage, de ce qu’il peut représenter pour le développement personnel de chacun des conjoints et pour leur intégration en tant que couple dans la vie sociale86.

Au total, il ne semble pas que « l’immoralité » progresse notablement dans les cantons, comme elle le fait dans les trop vastes sociétés mal structurées ou les grands ensembles urbains. Ce n’est pas l’anarchie des mœurs qui menace la Suisse, c’est plutôt une espèce particulière de conformisme raisonné, adopté après mûr examen, et surtout : moralement assumé. Le niveau de vie, une fois qu’il est bien assuré, c’est la vie elle-même qui devient le danger, ses surprises que le poste « divers et imprévu » au budget de la petite famille ne suffira pas à couvrir, peut-être. Et certaines questions qu’on se pose sur le sens final de tout cela…

Ce portrait, garanti conforme aux mensurations scientifiques comme à l’expérience quotidienne, montre les Suisses tels qu’ils sont et se veulent. Ceux qui refuseront de s’y reconnaître ne seront sans doute pas les derniers à y reconnaître leurs voisins.

C’est un portrait, ce n’est pas un éloge, ni une critique. Dire que le Suisse moyen est sérieux mais heureux (j’ajoute qu’il rit beaucoup et facilement), qu’il est réaliste sans cynisme, qu’il accepte sa condition comme il approuve son régime politique et [p. 189] acclame son niveau de vie neuf fois sur dix, qu’il n’est pas révolutionnaire mais résolument réformiste, et qu’il n’aime pas les jeux d’idées ni la spéculation dans aucun ordre, enfin que le travail est sa vie, est-ce le vanter ou le dénigrer ? Il est clair que c’est l’un et l’autre, selon le signe dont on affecte les notions de révolte ou d’intégration sociale, de contestation ou de coopération, de gratuité ou d’efficacité, etc., et selon qu’on préfère ceux qui s’engagent dans les guerres d’idéologies à ceux qui signent des contrats de « paix du travail ». (Il n’est pas interdit de se former des jugements plus nuancés ou dialectiques.)

Mais quoi qu’on pense de ce portrait du Suisse moyen, ce n’est pas encore un portrait de la Suisse. L’enquête la plus intelligente et la statistique la plus fine peuvent montrer les traits acquis de la physionomie d’un peuple, mais non les forces qui l’ont configurée. Un Mozart, un Descartes, un Kipling n’auraient jamais été décelés par quelque sondage d’opinion sur les « attitudes culturelles » de l’Autrichien, du Français ou de l’Anglais, et ce sont de tels hommes qui donnent à un pays son visage, bientôt « traditionnel ». On répète qu’ils expriment l’âme de leur patrie, mais on oublie qu’ils l’ont créée d’abord (bien que dans un langage donné, qui existait avant eux, qu’ils renouvellent seulement). Il y a dans une patrie, dans une nation, dans une communauté humaine bien plus de choses que nos instruments d’analyse des consciences actuelles n’en peuvent compter et indexer : il y a des forces et des réalités longuement agissantes et soudain décisives, que l’homme moyen ne peut pas exprimer bien qu’il en vive, — ou faut-il dire précisément parce qu’il en vit ? Et ce sont des hommes d’exception qui les révèlent dans leurs œuvres, même s’ils croyaient y exprimer tout autre chose, ou peut-être précisément parce que ces forces et ces réalités étaient pour eux problèmes, contestation, conceptions idéales ou nostalgies.

Laissant le Suisse moyen à son contentement — nous le retrouverons un peu plus tard — voyons maintenant les Suisses exceptionnels.

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Condition du « grand homme » en Suisse

Dans un film naguère célèbre, Orson Welles assurait que la Suisse n’a donné au monde que la pendule à coucou. J’imagine qu’il entendait dire que la Suisse n’a produit rien de grand, hommes, idées ou objets, comme l’Italie a produit Dante, la France Pascal et la Révolution, l’Allemagne Goethe et certains phénomènes moins humanistes, la Russie Tolstoï et Staline, l’Espagne Cervantès, Colomb et l’Amérique, cette dernière Orson Welles et la Bombe.

Il faut admettre que notre aurea mediocritas saute aux yeux du premier venu, tandis que les grandeurs éventuelles de la Suisse restent quelque peu mystérieuses, même aux yeux des Européens dotés d’une bonne culture générale. Le statut du « grand homme » en Suisse le condamne à demeurer à peu près invisible. Comment veut-on qu’un étranger le voie ? Si cet étranger vient chez nous et cite l’un des Suisses qu’il connaît par sa réputation mondiale, il ne trouvera pas une personne sur mille, prise dans la rue, qui ait jamais entendu ce nom-là ; en revanche, les hommes importants qu’on lui indiquera sont inconnus hors du canton.

La Suisse résulte, l’ai-je assez dit, de l’agrégation d’innombrables compartiments. Si bien que l’homme de poids y sera surtout local. Il sera le grand homme d’une vallée, d’une cité, plus rarement d’un canton, presque jamais celui de la nation entière. D’autre part, le réflexe antihégémonique s’oppose à toute prédominance d’un canton ou d’un homme qui le représente. D’où les conséquences qu’on a vues dans le domaine de la vie publique : tout se ligue instantanément contre celui qui ferait mine de dépasser la mesure commune et d’être un chef. Un Führer suisse est impensable, et même l’essai d’instituer un Landamman de Suisse échoua très vite, vers 1800. Un Collège peu voyant administre l’État, on ne [p. 191] saurait dire qu’il gouverne les Suisses, et c’est très bien.

Mais dans le domaine de la culture, cet égalitarisme jaloux et tatillon présente les plus sérieux inconvénients. Car pour qu’un grand art s’épanouisse, il faut un milieu, une école, un public alerté, un snobisme, les libéralités d’un mécène ou d’une cour. C’est tout cela qu’interdisent moralement nos principes, et physiquement nos petits compartiments. Que fera dans ces conditions l’homme de talent ou d’ambition ? Il a trois possibilités : essayer de se rendre invisible, — tenter de se rendre utile, — ou courir loin de la Suisse son aventure.

De là peut-être certains traits communs aux Suisses qui se sont illustrés dans les domaines les plus divers. Sans prétendre à composer un portrait-robot du « grand homme suisse moyen » (expression en elle-même contradictoire), il me paraît intéressant de définir certaines conduites spécifiques que lui imposent les petites dimensions de notre État et les conditions de sa paix.

Se rendre invisible, passer inaperçu. — Il y a ceux qui ne laissent rien paraître que leur identité native et naturelle. Ce n’est pas se dissimuler, en vérité : simplement, le génie qui leur advient prend les couleurs du milieu.

Albert Bitzius était un jeune Bernois, épris de littérature et d’idées libertaires. Il devint cependant pasteur à vingt-cinq ans et passa le reste de sa vie dans la cure du village de Lützelflüh. À quarante ans il se mit à écrire et, sous le nom de Jeremias Gotthelf (Jérémie : le prophète ; Gotthelf : « Dieu aide ! »), publia coup sur coup une quinzaine de romans tragiques, éducatifs, épiques et religieux, fantastiques à la fin (L’Araignée noire), que Thomas Mann qualifie d’homériques. Toutes les familles l’ont lu, en Suisse alémanique. Il s’était occupé sa vie durant de l’administration locale, du secours des pauvres et de la commission scolaire. Moyennant quoi l’on ignorait qu’il obtenait de ses éditeurs les droits les plus élevés de l’époque.

[p. 192] Henri-Frédéric Amiel n’eut même pas à choisir un pseudonyme. Quelques recueils de poésies médiocres, un chant patriotique encore très populaire (« Roulez tambours, pour couvrir la frontière… Dans nos cantons, chaque enfant naît soldat ! ») et des cours de philosophie dont l’ennui seul est resté mémorable ont camouflé le passage parmi nous du génie de l’introspection. Dix-sept mille pages de Journal furent écrites dans l’ombre d’une carrière assez terne pour être acceptée sans histoires. « En épousant Genève, j’ai épousé la mort — celle de mon talent et de ma joie. » Je crois que c’est Paul Bourget qui a dit que « Paris en eût fait un dieu ». Mais ce n’eût été qu’un dieu de salons, un dieu causeur.

Jacob Burckhardt à sa manière fut aussi un grand homme invisible : refusant de succéder à Ranke dans la chaire d’histoire de Berlin, il se fit accepter dans sa cité natale selon son rang social et en tant que professeur. Un peu plus tard, Ferdinand de Saussure suit la même conduite à Genève, comme par instinct, s’il est un instinct patricien. (L’intellectuel du xxe siècle cherche au contraire à s’imposer en tant que différent de ses données natives et par une volonté de rupture. On ne saurait lui reprocher cette nouvelle tactique conformiste, puisque c’est elle qui se voit dorénavant « admise », comme l’était la conduite inverse au dernier siècle.)

Se rendre utile. — Pays pauvre au départ et dont les seules richesses furent fabriquées par un travail humain bien concerté, la Suisse est née de la coopération. Un pour tous, tous pour un, c’est moins un idéal qu’une vitale obligation de solidarité pratique. Quand un Suisse entreprend de créer quelque chose, tout se passe comme s’il avait à se faire pardonner sa turbulence créatrice ou son génie individuel, en démontrant qu’il fait une œuvre utile au bien commun.

Et c’est pourquoi les Suisses qui ont excellé furent presque tous, à des titres divers, hommes utiles au sens le plus noble et penseurs engagés dans une communauté (qui souvent dépassait [p. 193] leur pays) plutôt que créateurs d’art ou de pensée pure. Médecins praticiens, guérisseurs d’âmes, mystiques intervenant pour sauver la cité, réformateurs politiques ou religieux, négociateurs de grandes affaires publiques à l’échelle de l’Europe et du monde, théologiens ou pédagogues, savants du premier rang mais qui restent soucieux d’applications humanitaires ou techniques, nous les voyons tous assurer des devoirs sociaux ou civiques, éducatifs ou spirituels, comme si le fait d’être utiles excusait leurs grands dons aux yeux de leur conscience helvétique et de leur peuple.

Nous n’avons pas en Suisse de poètes de génie, ni de peintres qui aient fait époque, ni de compositeurs du plus haut rang. Hölderlin ou Racine, Mozart ou Rubens, Shakespeare ou Dostoïevski seraient impensables en tant que Suisses. Une certaine démesure, un grand théâtre, un sens de la pompe et du style, libre de tout souci d’application « morale », leur eussent été formellement refusés par nos coutumes les plus invétérées. En revanche, les grands noms qu’on citera dans ces pages ne seraient guère pensables hors du complexe suisse. Et c’est à eux que la Suisse, en retour, doit une densité de conscience communautaire, mais aussi d’efficacité transformatrice dont on trouvera difficilement l’équivalent dans une autre région du monde d’étendue à peu près comparable.

S’expatrier. — Les acheteurs de pendules à coucou et de montres miniaturisées ignorent en général que le plus grand dôme du monde, Saint-Pierre de Rome, fut achevé par des architectes venus de Suisse ; qu’un autre Suisse bâtit des capitales en Inde ; qu’un troisième a donné à l’Amérique les deux ponts les plus longs du monde, le Golden Gate et le Washington Bridge. Les Tessinois Maderno et Fontana, le Romand Le Corbusier, l’Alémanique Othmar Ammann, autant de Suisses qui ont su voir grand — mais pas chez eux.

Lucien Febvre, admirable historien de la culture, écrivait à propos de la Suisse :

[p. 194] Pays de gens moyens, oui. Mais quand ils réussissent à se dégager de leur canton — alors pas de milieu, ils atteignent l’universel. Au fond de son trou l’homme de Disentis, de Gœschenen, de Viège, entre les hautes parois de sa prison. Mais s’il monte sur la montagne… Alors cette ivresse des sommets. L’intuition de la grandeur. Et plus d’obstacles devant la pensée. Le Suisse s’appelle Jean-Jacques. Il s’appelle Germaine de Staël. Il s’appelle Burckhardt ou, dans un autre domaine, Karl Barth. Son canton — ou l’Europe.

Et il est vrai que nos meilleurs esprits, hors de l’étroit compartiment natal, iront chercher dans les vertiges de la synthèse et dans les larges vues panoramiques les grandes dimensions qui leur manquent en Suisse : — Synthèse des sciences médicales et d’une écologie européenne avant la lettre : Paracelse. Théorie générale des sociétés humaines, dont le Contrat Social n’est qu’un fragment : Rousseau. « Vue générale du genre humain » : Jean de Müller. « Considérations sur l’Histoire du Monde » : Jacob Burckhardt. Ethnographie sociologique : Bachofen. Linguistique générale : Ferdinand de Saussure. Psychologie de l’inconscient collectif : C. G. Jung. Mais ce n’est pas en grimpant sur nos Alpes comme Horace-Bénédict de Saussure que ces hommes s’illustrèrent et apprirent à voir grand, c’est en s’expatriant pour se réaliser au sein d’une unité beaucoup plus vaste, impériale ou papale, réformée ou romaine, germanique ou latine, — européenne. Paracelse quitta très tôt son canton natal de Schwyz, Euler vécut dans les Allemagnes et à la cour de Russie, Jean de Müller à Vienne et à Berlin, Jean-Jacques, Mme de Staël et Constant à Paris. Quant à un Jung, à un Ramuz, à un Barth, qui, après de longs séjours loin du pays, ont fait le principal de leur carrière en Suisse, ce n’est pas la Suisse qui a découvert et propagé leur nom dans le monde ; c’est au contraire de l’étranger, des grands pays voisins ou de l’Amérique, que leur réputation nous est revenue, comme importée.

« Son canton — ou l’Europe », c’est la formule parfaite.

Ainsi, pour l’homme de culture en tant que tel, le stade national est sauté. Cas unique, dans l’Europe moderne. J’ose y voir le plus grand privilège des Suisses : quelle que soit leur [p. 195] petite patrie locale, s’ils la dépassent c’est pour rejoindre immédiatement les grands courants continentaux ; parfois pour les déterminer. Condamnés à l’Europe en quelque sorte ; non, bien plutôt libres pour elle… Mais ceci nous amène à la question centrale de la « situation suisse » dans la culture.

De la culture dans une fédération, ou la pluralité des allégeances

Pour qu’il y ait culture en général — au sens occidental et moderne du terme —, il faut une variété aussi riche que possible de créations humaines, un foisonnement d’œuvres et de langages, de moyens d’expressions plastiques ou codes, de méthodes, de doctrines, d’écoles, etc. — et il faut quelque chose qui lie toutes ces œuvres et leur offre une commune mesure ; sans quoi l’on ne saurait parler d’une culture cohérente et distincte au sein de la culture humaine. Il faut donc à la fois l’Un et le Divers, une très riche diversité se détachant sur un fond d’unité essentielle.

Quelle est donc, pour nous autres Suisses, l’unité de base, d’origine et de but, à laquelle nous nous référons implicitement dans toutes nos œuvres, le fond commun sur lequel se détache notre individualité, et dont elle tire ses nourritures élémentaires ? Ce ne peut être que l’Europe entière. L’Europe est la seule unité de culture, organique et complète, à laquelle nous puissions nous rattacher directement, nous qui n’avons pas eu la chance, ou le malheur, d’avoir une soi-disant « culture nationale », intermédiaire entre l’Europe et nos cités.

Je bute ici sur un concept aussi néfaste qu’invétéré, et qui me paraît exemplairement incompatible avec la réalité fédéraliste.

On nous répète depuis un siècle que les Suisses, selon la langue qu’ils parlent et pour cette seule raison, se rattachent à l’une ou l’autre des trois grandes cultures nationales voisines. Pour que cela soit vrai, il faudrait tout d’abord que le concept de « culture nationale » corresponde à des réalités, et si possible [p. 196] culturelles. Or il correspond avant tout, et depuis les débuts du dernier siècle, à des prétentions politiques émises d’abord par la France et l’Allemagne sur la foi de leurs penseurs romantiques. L’idée qu’il y aurait en Europe un certain nombre de cultures nationales, bien distinctes et autonomes, dont l’addition constituerait la culture européenne, est une simple illusion d’optique scolaire. Elle se dissipe comme brume au soleil à la lumière de l’Histoire. La culture européenne n’est pas et n’a jamais été une addition de cultures nationales. Elle est l’œuvre de tous les Européens qui ont pensé et créé depuis trois mille ans, indépendamment des États-nations qui divisent aujourd’hui l’Europe, et dont la plupart (non des moindres) ont au plus cent ans d’existence : il faut admettre au moins que la culture s’était constituée avant eux !

Je me contenterai, pour illustrer ce point, d’un seul exemple : l’évolution de la musique en Europe. Elle naît avec le chant grégorien au vie siècle en Italie, s’enrichit au couvent de Saint-Gall avec les séquences et les tropes, se constitue d’une manière autonome avec les troubadours du Languedoc, dès le xiie siècle, à Saint-Martial de Limoges, à Notre-Dame de Paris, puis plus tard en Champagne et dans le Nord — Philippe de Vitry, Guillaume de Machaut — et à Florence simultanément — laudi et madrigaux — enfin à la cour de Bourgogne et dans les Flandres. Entre les cités flamandes et les cités italiennes, le long du grand axe commercial de la Renaissance, celui qui relie Venise et Bruges, les échanges de compositeurs et de styles se multiplient au xve siècle : Guillaume Dufay en est l’illustration. Une nouvelle école s’épanouit dans les Flandres avec Ockeghem et Josquin des Prés. Elle rayonne en Bourgogne, en France, et de l’Espagne à la Bohême, et redescend vers l’Italie qu’elle enrichit de ses nombreuses découvertes, jusqu’au xvie siècle, quand Roland de Lattre, né à Mons, devient Orlando Lasso à Rome et à Naples, puis Roland de Lassus à Paris et en Bavière. Plus tard, les Allemands comme Heinrich Schütz viennent s’initier auprès des maîtres vénitiens. Bach copie avec application [p. 197] des œuvres de Vivaldi. Au xixe siècle, le centre de gravité de la musique européenne se déplace vers les régions germaniques, Hanovre, la Saxe, Vienne, Bayreuth. C’est alors auprès des maîtres allemands que les premiers compositeurs de Moscou et de Saint-Pétersbourg apprennent leur métier. Au début du xxe siècle, plusieurs Russes, tels que Stravinsky, influenceront à leur tour la musique occidentale, en imposant leurs œuvres à Paris… L’évolution de la peinture suit à peu de choses près les mêmes voies. Or ces voies, notons-le, traversent avec une glorieuse indifférence une bonne douzaine de nos frontières actuelles. Elles relient des cités, des foyers de création, des maîtres, et non pas des nations. Ce que l’on nomme parfois, pendant la Renaissance, la « nation » d’un musicien ou d’un peintre, c’est simplement l’école locale ou régionale dans laquelle il s’est formé.

D’où vient alors cette illusion d’optique, cette croyance si rarement mise en doute depuis un siècle et demi, en l’existence de cultures nationales ? C’est avant tout le fait de la langue qui l’entretient. Quand on dit que les Suisses romands se rattachent à la « culture française », on ne pense qu’à la langue française. Or celle-ci n’est nullement une propriété de la nation française actuelle, à l’ensemble de laquelle elle fut imposée par un décret de François Ier, daté de 1539. On parle encore dans la France d’aujourd’hui sept ou huit langues différentes : l’allemand, le flamand, le breton, le basque, le catalan, le provençal et au moins deux dialectes italiens, pour ne rien dire de l’arabe hier encore. En revanche, on parle français dans des provinces de quatre autres nations. De même, l’allemand ne saurait définir une « culture nationale », étant la langue maternelle de populations qui vivent dans sept ou huit États différents.

Il faut donc commencer par faire violence aux réalités linguistiques si l’on veut les amener à coïncider approximativement avec les frontières d’une de nos nations modernes. Mais il y a plus. La langue ne saurait à elle seule définir une culture : elle n’est guère qu’un des éléments de la culture en général, si [p. 198] essentiel soit-il. Tous les autres : religion, philosophie, morale, beaux-arts, folklore, sciences, technique et architecture, sont largement ou complètement indépendants des langues modernes, et ne sont, de toute évidence, pas réductibles à des cadres nationaux.

« Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » peut donc dire la culture européenne à chacun des vingt-cinq États-nations qui ont découpé et longtemps déchiré le corps de notre continent.

Or il se trouve que les Suisses sont préservés — ou devraient l’être mieux que les autres — de l’illusion des cultures nationales, du seul fait de la composition linguistique de leur État. Ils sont en mesure de savoir mieux que d’autres que la vie culturelle de leurs cités ne dépend pas d’entités nationales en tant que telles, mais se rattache directement au complexe culturel européen ; de même que les villes libres du moyen âge et les trois cantons primitifs furent déclarés « immédiats à l’Empire », et c’était là franchise et garantie de liberté contre les princes de l’époque, — nous dirions aujourd’hui : contre les États-nations.

La véritable unité de base de la culture étant de la sorte identifiée, la question qui se pose est de savoir comment certaines cités ou certaines régions parviennent alors à se différencier, à s’individualiser sur ce fond commun.

Si je cherche pourquoi et en quoi les Suisses romands, par exemple, se différencient de leurs voisins Français — ou en tout cas du stéréotype de la culture française — bien que parlant (à peu près) la même langue, je trouve ceci :

1° La culture, dans nos cantons, n’est pas liée à l’État, et n’a jamais été un moyen de puissance de l’État87 ;

[p. 199] 2° La culture vit chez nous dans de petits compartiments naturels ou historiques — cité de Genève, pays de Vaud, Neuchâtel ou La Chaux-de-Fonds, Jura bernois, Fribourg, moitié francophone du Valais —, qui n’ont jamais été unifiés, uniformisés par un pouvoir central, comme ce fut le cas des provinces françaises, sous plusieurs régimes ;

3° Nous sommes de vieilles républiques fondées sur une large autonomie des communes ;

4° Le protestantisme est majoritaire en Suisse romande ; il a déterminé une grande partie de nos mœurs, notre exigeant souci moral et notre méfiance pour les cérémonies, — à moins que son adoption n’ait résulté de notre tempérament particulier, mais cela revient au même ;

5° Nous ne sommes pas seulement voisins du monde germanique : nous sommes en osmose avec lui, bien davantage que beaucoup d’entre nous n’en ont conscience ou ne voudraient l’admettre.

D’où résulte qu’un Suisse romand — et tout ce que je viens de dire, mutatis mutandis, vaut aussi pour le Suisse alémanique par rapport à l’Allemagne — dépend de plusieurs entités indépendantes et d’ordres divers, les unes plus petites que la Suisse et les autres beaucoup plus vastes. Par ses allégeances civiques, il se rattache à sa commune, à son canton, et à la Confédération ; par son allégeance religieuse, à la Réforme ou à l’Église catholique, qui sont mondiales ; par sa langue, au domaine français ; par sa culture enfin, aux sources variées de l’Europe antique, médiévale et moderne. Autant de réalités ou d’entités qui n’ont pas les mêmes frontières, qui ne se couvrent que très partiellement, et qui permettent un très grand nombre de combinaisons originales. On ne saurait être moins conforme aux devises des États totalitaires. On ne saurait être plus libre de se choisir, j’entends de se faire homme à sa manière, et non point à celle de l’État.

[p. 200] D’où la densité culturelle de ce petit coin de pays, — éducation aux trois degrés, lettres et arts, sciences et techniques. Densité sans nul doute supérieure à celle d’une tranche quelconque d’un million et demi d’habitants, choisie dans l’une des grandes nations voisines. Et ce n’est pas un éloge de la petitesse en soi, ni des petites dimensions matérielles ou morales, mais au contraire de la pluralité des dimensions et de la variété des allégeances possibles, les unes locales ou régionales et les autres universelles, telles que le fédéralisme les implique et permet de les composer.

Il est vrai que ce régime peut conduire moralement à la médiocrité dorée, politiquement au neutralisme de l’autruche, et dans le domaine culturel à préférer les moyennes rassurantes aux œuvres fortes. Offrant un jeu de petites et de grandes dimensions à composer diversement, il satisfait trop facilement, dit-on, ceux qui choisissent de s’installer dans les petites. Mais la plupart des hommes veulent, et méritent sans doute, la sécurité avant tout. Ce phénomène n’est pas particulier à la Suisse, mais peut-être les Suisses moyens trouvent-ils dans les structures fédérales de leur pays une protection plus efficace de leur vie culturelle et civique, comme de leur paix. On voit mal ce qu’ils gagneraient à échanger cette paix — que l’on jalouse parfois, tout en la couvrant de sarcasmes — contre les régimes prestigieux, épris de grandeur et d’idéologies, et qui aboutissent périodiquement à faire tuer des millions d’hommes au nom de principes réputés immortels ou « millénaires » mais que les générations suivantes récusent.

Quant à ceux qui assument leurs plus grandes dimensions, on admettra qu’un régime pluraliste leur ouvre de belles perspectives : qu’ils y entrent et qu’ils les explorent, ils s’y sentiront vite chez eux, sans avoir à renier leur clocher. Définition de la liberté fédéraliste : le droit d’appartenir à plusieurs clubs.

Nos meilleurs écrivains de Suisse romande (pour ne prendre que cet exemple, qui est le plus délicat, étant lié à la langue, laquelle ne pose pas de problèmes pour le savant, l’architecte ou [p. 201] le musicien) ont été nos meilleurs Européens ; de Rousseau à Gonzague de Reynold, en passant par le groupe de Coppet dans le passé, et de nos jours par un Robert de Traz, ou un Charles-Albert Cingria, Européens de conviction sans doute et souhaitant l’union du continent, mais plus authentiquement encore : dans la mesure où ils puisaient naturellement aux sources les plus variées de notre culture commune, germaniques et anglo-saxonnes autant que françaises et latines.

Et si l’on cite C. F. Ramuz contre ma thèse, faut-il rappeler que ce grand écrivain s’est formé à l’école de Paris, mais aussi à l’école de Cézanne, puis des romanciers russes, enfin de Goethe ? Il se voulait un pur Vaudois, séparatiste. (Car c’était là le véritable sens de son fédéralisme étroit.) Cette erreur l’a peut-être soutenu en tant qu’artiste, comme il arrive ; elle n’en fut pas moins responsable de certaines limitations de son œuvre.

D’un pays où le centre est partout

Donc point de capitale, point de bourse des valeurs nationales, point de centre unique et prestigieux, attirant tous les regards et toutes les ambitions. La vie de la culture en Suisse se passe dans une série de cercles qui se recoupent, ayant leur centre un peu partout dans le pays ou hors de lui, et point de circonférence domanière et douanière.

Cette situation bizarre en apparence est très conforme au génie de la culture occidentale, car celle-ci a toujours été faite par des foyers locaux et non par des nations ; par des écoles fermées puis internationales ; par des styles qui ne connaissaient ni péages ni frontières politiques ; et par des traditions communes à tous nos peuples, comme la grecque, la romaine, la judéo-chrétienne, la celte, la germanique, etc., bien antérieures aux découpages en couleurs plates de nos atlas. La multiplicité des foyers créateurs fournit à la culture ses meilleures chances, et [p. 202] c’est elle qui, dans le cas de la Suisse — compartimentée à l’extrême mais liée par plusieurs réseaux d’échanges spirituels avec ses voisins — constitue la raison suffisante du phénomène de rayonnement européen que je constatais tout à l’heure.

Marquons maintenant les principales étapes de notre histoire culturelle, considérée comme celle de foyers de créations successifs et parfois simultanés.

Il y avait eu Saint-Gall. Son abbaye fondée au commencement du viiie siècle, sa bibliothèque célèbre, les séquences du moine musicien Notker le Bègue, les Chroniques du moine Ekkehard ; une première « civilisation », sur laquelle Charles-Albert Cingria a écrit un petit chef-d’œuvre de poétique érudition. Mais c’était bien avant les Ligues suisses.

Tout commence avec l’humanisme de la Réforme. Bâle avec sa jeune université fondée en 1460 attire Érasme, Thomas Platter et Paracelse, Holbein et les peintres de l’école rhénane, et les grands éditeurs humanistes, dont le premier est Frobenius. Zurich, avec les Réformateurs Zwingli et Bullinger, auxquels se joignent le Saint-Gallois Vadian et le poète allemand Ulrich von Hutten, rayonne sur la Suisse et les Allemagnes, Genève enfin, avec Calvin et Théodore de Bèze, devient en peu d’années l’un des pôles de l’Europe.

À ces trois métropoles protestantes répondent dès le xviie siècle les centres jésuites de Lucerne, Soleure et Fribourg, qui favorisent le théâtre sacré et populaire, puis le grand style baroque, dont l’abbaye bénédictine d’Einsiedeln va devenir à la fois l’illustration et la maison mère en Suisse.

Au xviiie siècle, il semble que de grands coups de vents européens raniment simultanément tous les foyers anciens, et même Berne, qui pour la première fois s’illustre aux yeux du monde par le génie d’un de ses patriciens, Albert de Haller. Cet anatomiste, chirurgien, botaniste et poète national, président de l’Académie des Sciences de Gœttingue et membre de vingt [p. 203] autres corps savants d’Europe, n’obtint d’ailleurs de sa cité qu’une charge de scrutateur du Sénat.

De Zurich, l’« École suisse », initiée par J. J. Bodmer et J. J. Breitinger, étend rapidement son autorité à toute la littérature allemande, qu’elle dominera sans conteste jusqu’à la fin du siècle, et qu’elle a contribué à faire entrer dans la littérature universelle : Herder et Goethe vont découvrir par elle Homère, Dante et Milton, les Nibelungen et les Minnesänger. Les célèbres « Idylles » de Salomon Gessner, la physiognomonie mystique de Lavater, la pédagogie de Pestalozzi et la peinture de Füssli sont nées dans le cercle de Bodmer.

Bâle dans le même temps voit naître, héritiers imprévus mais fidèles de ses traditions humanistes et piétistes, une pléiade de mathématiciens rivalisant de génie : Léonard Euler et les huit Bernoulli en font « la capitale des sciences exactes » de leur époque.

Et Genève ? Elle assiste aux combats homériques entre celui qui signe ses lettres « le Suisse Voltaire » et celui qui signe ses livres « Rousseau, citoyen de Genève ». Elle fait des sciences physiques et naturelles ; invente avec Saussure l’alpinisme, développe des banques, prête Necker à la France et prépare l’idéologie qu’adoptera la Révolution, dans sa première phase libérale.

Au tournant du xixe siècle, c’est par Coppet, château de Necker où Germaine de Staël tient sa cour, que vont passer d’est en ouest les grands courants du romantisme et du libéralisme économique et politique : grâce à Schlegel, Sismondi et Constant.

Cinquante ans plus tard, c’est à Bâle que s’allume un nouveau foyer : Bachofen inaugure par son « Matriarcat » une conception sociologique de l’ethnographie, Jacob Burckhardt restitue la virtù de la Renaissance des condottieri autant que des artistes, et toute l’œuvre de Nietzsche, son fervent disciple et jeune collègue de faculté, est marquée par cet enseignement.

[p. 204] Plus discrets, des foyers de pensée confessionnelle sont entretenus à Lausanne (née à l’indépendance avec le siècle seulement) par des moralistes et philosophes protestants tels qu’Alexandre Vinet et Charles Secrétan ; à Lucerne (après la défaite du Sonderbund dont cette ville avait été la capitale) par des historiens et penseurs politiques conservateurs tels que Ph. Anton von Segesser, qui tente de réinterpréter le fédéralisme en termes catholiques, et par un philosophe romantique et radical d’une profonde originalité, Ignaz Vital Troxler.

Dans la première moitié de notre siècle, le tour de Genève revient une fois de plus : Ferdinand de Saussure fonde la linguistique générale, et l’Institut Rousseau fonde la pédagogie moderne. Tandis qu’à Zurich, qui a vu revivre au milieu du xixe siècle une « école suisse » de romanciers et de poètes avec Gottfried Keller et C. F. Meyer, le génie paracelsien de C. G. Jung opère une révolution fondamentale dans la psychologie et la science des religions. Dans la même ville, Einstein fait ses études, devient citoyen suisse en 1901, puis après quelques années passées à Berne comme employé au Bureau général des Brevets, est nommé professeur à l’Université : c’est le temps où il met au point sa théorie de la relativité restreinte. Zurich n’a pas su retenir ce jeune génie d’allure tranquille mais peu professorale.

Il y eut ensuite la naissance de Dada au café Voltaire, à Zurich encore, et depuis lors cette ville est restée le centre des tentatives d’avant-garde en Suisse : architecture, théâtre et opéra.

Il y eut une renaissance régionaliste de la Suisse romande sous l’impulsion des Cahiers vaudois de Ramuz et de ses amis, et Lausanne est restée le centre de ce qu’il y a de vie littéraire dans ce pays : cafés, revues, coteries, prix, intrigues, éditeurs.

Il y eut enfin l’essor de Genève au temps de la SDN, et la Genève des Nations Unies est restée le centre de grandes organisations internationales, de rencontres, de revues, d’instituts de recherches.

[p. 205] Ce tableau de foyers qui s’allument, s’éteignent et se rallument comme au hasard, tout indépendamment les uns des autres, nous révèle certes une densité remarquable de créations dont beaucoup firent époque, mais aucun dessein général. Toutes ces cités ont moins de relations entre elles qu’avec les grands ensembles européens. Comment sentir ce qui peut être suisse dans le rayonnement d’énergie spirituelle qu’elles émettent tour à tour ? En outre, cette topographie n’indique guère que des points de concentrations de forces, laisse de côté beaucoup de régions où quelque génie peut surgir. Il faudrait y aller voir de plus près. J’irai donc me promener librement dans notre paysage culturel, prenant des notes comme on le fait parfois en parcourant une grande exposition et m’arrêtant seulement si quelque chose m’arrête : délibérément subjectif. Car je cherche à savoir ce qui me retient dans ce que des Suisses ont produit, et quel est le rapport, s’il existe, entre leurs œuvres et ce pays.

La peinture : de Nicolas Manuel à Paul Klee

Elle prend en Suisse un beau départ avec Holbein et l’école rhénane, centrée sur Bâle. Voici comment je l’ai découverte, au mois de mars 1940, étant alors mobilisé à Berne. C’était encore la « drôle de guerre » : la plupart se refusaient à croire au pire, qui menaçait à bout portant, et la neutralité nous obligeait à ne pas dire un mot plus haut que l’autre. Une exposition de peintres suisses au xvie siècle me fit écrire sur le plus grand d’entre eux — l’homme au poignard enguirlandé — les pages qui suivent.

Oui, je veux opposer la Suisse de Manuel à l’Helvétie des manuels ! Et qu’importe le calembour, s’il fait hésiter les corrects dans un pays trop ajusté.

Ah ! Nicolas Manuel Deutsch, on ne s’embêtait pas de ton temps ! On allait faire la guerre en Italie pour le plaisir d’un [p. 206] sang violent, et quand les lansquenets trichaient au jeu mortel, quand les canons détruisaient l’art des armes, on rentrait écœuré mais libre, et l’on exhalait sa colère dans un chant débordant d’injures : « Tu mens plus largement que ta gueule n’est fendue !… Tu t’es creusé un trou en terre comme un cochon dans son fumier !… O toi mon doux petit faiseur de rimes, je te tire une crotte sur le nez, trois dans la barbe »88 Mais nous voici mieux muselés que ces ours du duc de Milan ramenés en laisse, après Novare, par-dessus les Alpes, jusqu’à Berne. Quant à quitter la guerre il n’y faut plus songer, ce serait quitter du même pas la planète…

Un vers du temps — d’un peu plus tard, sans doute, mais c’est encore le même rythme de vie — vient mêler sa guirlande à mes images, comme la devise du tableau, tandis que je songe à la vie de Nicolas Manuel Deutsch. C’est un autre guerrier qui parle en ses Tragiques d’une nuit

Où l’Amour et la Mort troquèrent de flambeaux.

Par le pinceau, par l’épée et la plume. Manuel n’a cessé de provoquer la mort. Dans toute son œuvre, au cœur de son lyrisme, elle tient le lieu de la passion d’amour, et c’est elle qu’il invite à la danse avec une fougue adolescente, une peur naïve, un courage chrétien. Mort des martyrs et mort bourgeoise, mort soldatesque et mort de carnaval, vierge, paysanne ou fille à lansquenets, c’est toujours elle qui le rejoint ou qu’il poursuit dans les métamorphoses de sa vie : toujours vêtue aux couleurs de sa fièvre et de sa nouvelle aventure.

Pourquoi les hommes les plus vivants de cette époque, où la vie s’exaspère, ont-ils fait à la mort, dans leurs rêves, la part [p. 207] que nous fîmes à l’amour ? Urs Graf, Holbein, Grünewald et tant d’autres, connus ou anonymes, dira-t-on que ce fut leur romantisme ? Mais non, le romantisme est littéraire, et ces hommes ont le regard net, accoutumé à taxer le réel avec une dure exactitude : face au danger. Leur Suisse est au sommet de son élan vers la conquête et la richesse, au comble de sa gloire et de son risque. Elle n’a jamais été moins neutre, moins confinée dans ses moyennes, ni moins en garde contre les tentations de la grandeur. Elle est sérieuse parce qu’elle est menacée et menaçante ; parce qu’elle est tout le contraire d’un pays « d’assurés ». Sérieuse et impétueuse comme ceux qui savent que la vie n’est pas le but de la vie, qu’elle ne mérite pas de majuscule, et qu’elle est quelque chose qui doit brûler, flamber, et non pas rapporter du trois pour cent. Sérieuse comme ce qui compte avec la mort, comme ce qui compte avec l’esprit, — avec la profondeur et la hauteur sans quoi toute vie demeure plate et basse.

Quanto bella giovinezza
Che si fugge tuttavia !
Chi vuol esser lieto, sia !
Di doman non c’è certezza.

Ainsi chantait Laurent le Magnifique. Manuel et ses contemporains savent et disent à leur manière que « de demain rien n’est certain ». Mais ce qu’ils sentent menacé, ce n’est point la jeunesse et l’amour, je ne sais quel printemps platonicien, c’est la vie savoureuse et forte qui figure à leurs yeux le train normal de l’homme. Leur œuvre illustre la vision de l’Ecclésiaste, ce grand maître du vrai réalisme : « Jette ton pain sur la face des eaux, car avec le temps tu le retrouveras : donnes-en une part à sept, et même à huit, car tu ne sais pas quel malheur peut arriver sur la terre. » Le secret de la vie généreuse est la conscience de sa brève vanité.

Dix-huit siècles de chrétienté ont prêché sur le thème du memento mori, mais nous préférons aujourd’hui l’éloge de la [p. 208] vie au grand air. Et tout se passe comme si le souci de l’hygiène et celui de l’épargne dans tous les domaines tuaient en nous le sens métaphysique.

Sobre dans la plus libre fantaisie, mais énergique : je ne cesse d’admirer chez Manuel la plupart des vertus qui nous manquent. Böcklin manque de sobriété, Hodler aussi. D’où l’espèce de niaiserie qui affecte essentiellement les solennelles démonstrations d’art du premier, le gigantesque méthodique du second. Et quant à l’élégance dans le style énergique, ou au contraire à l’énergie dans la libre invention lyrique, ce sont là des secrets spirituels dont la plupart des artistes modernes paraissent ignorer même l’existence, soit qu’ils rêvassent dans la couleur ou cernent brutalement des figures sans mystère.

Manuel est un nerveux, mais de ferme écriture : un imaginatif, mais sans excitation ; un homme qui prend les choses telles qu’elles sont, ni vulgaires, ni belles en soi, mais les compose avec une liberté puissamment significative. Le sens des fins dernières et une facture, ce qu’il faut pour faire du grand art, pour composer des hommes et des paysages dans une architecture théologique, c’est à peu près ce que nous avons perdu par une longue suite de « libérations » qui ne laissent enfin subsister que la plus discutable envie de peindre…

Son réalisme ne fait pas d’histoires, parce qu’il n’est pas une polémique, mais une acceptation des choses, à toutes fins utiles ou spirituelles, à la volée d’une imagination qui se soucie d’abord de composer. Entre une épaule et une arcade, vous découvrez un lac entouré de cultures, de beaux champs gras, des laboureurs et des bateaux, toute une nature à la mesure de l’homme, portant les marques de l’usage, et dominée par quelques Alpes qui sont des vagues à peine figées dans leur élan. Une Suisse réelle, et non pas un décor : non pas un état d’âme vaporeux, comme les idylles du xviiie siècle, non pas l’opéra romantique, bien moins encore ces planches de minéralogie que nous bariolent les peintres d’Alpe. Ce qu’il peint, lui, c’est [p. 209] la terre des hommes, vue par les yeux de qui l’habite et l’utilise, et non point des « paysages » ou des « vues » que l’« Art » dissout en impressions, et que la photo durcit et fixe comme nul regard vivant n’a jamais rien perçu.

Mais je m’attarde à ces tableaux, et Manuel n’est pas un « artiste » au sens moderne et bien suspect du terme. Un beau jour, fatigué de signer d’un poignard ses tumultueuses compositions, il se joint aux guerriers du chevalier de Stein, va combattre à Novare et pille la cité, assiste à la défaite de la Bicoque, crie son indignation dans un furieux poème, et s’en revient à Berne pour y faire la Réforme. Il écrira d’abord des jeux de carnaval qui sont en vérité bien plus que des satires « contre le pape et sa séquelle » : des catéchismes illustrés, tout comme sa Danse des Morts en était un. Le premier jeu se termine sur ce vers :

Amen. Scellé avec le poignard suisse.89

Et voilà qui résume toute sa vie. Car ce poignard, c’était déjà celui qu’il joignait à son monogramme, enguirlandé au coin de ses tableaux ; arme réelle du guerrier suisse, signe des vieilles libertés ; et maintenant sceau des poèmes qu’il dédie « à la gloire de Dieu ».

Quand on dit chez nous de quelqu’un « qu’il a fait un peu tous les métiers », ce n’est pas un éloge, il s’en faut, c’est plutôt une manière de lui refuser cette considération bourgeoise qui s’attache aux carrières monotones. Mais la grandeur d’un Manuel, et de plusieurs à son époque, est d’avoir su conduire leur vie vers un but qui transcende toutes nos activités. Fougueux et appliqué dans sa peinture, Manuel n’hésite pas un instant à planter là pinceaux et chevalet lorsque, ayant dominé son art, il entrevoit une action plus urgente. Poète satirique ou guerrier, [p. 210] architecte ou négociateur, à quelle passion maîtresse ordonna-t-il sa vie ? Peut-être à la recréation d’une unité de rythme et de vision au sein d’un monde qui perdait ses mesures. Et quand le lieu du grand débat devient enfin l’Église et sa réforme, courant toujours au plus pressé, au plus vivant, Manuel se fait théologien ; puis, après la victoire, homme d’État.

Je vois ainsi l’unité de sa vie dans la recherche d’une forme et d’un sens. Si l’art n’y suffit pas, c’est que le mal est profond : d’où la nécessité d’agir sur la Cité. Si la Cité n’a plus de vraies mesures, c’est l’Église qui doit les refaire. Qu’elle s’y refuse, il faut la réformer. Après quoi l’on pourra rebâtir un État…

La sagesse des manuels a le don de stériliser d’un seul mot l’exemple d’une vie trop ardente : « Romantique » ou « aventurier » ou mieux encore « homme de la Renaissance ». Rappelons alors que ce guerrier fut bon époux, et bon père de six enfants ; que cet artiste, l’un des plus grands de son pays, fut aussi le plus raisonnable parmi les chefs de la Réformation. L’année même où pour divertir Zwingli et ses savants collègues il leur envoie le manuscrit d’une satire contre la messe, on vante à Berne la modération de ses discours lors des débats de religion. Ce dernier trait achève de peindre le sérieux de ce fantastique. Mais je m’aperçois un peu tard que j’oubliais de citer sa devise, inscrite au coin de quelques-uns de ses dessins : NKAW, ce qui veut dire : « Personne ne peut tout savoir » (Nieman kan ails wüssen, dans l’allemand du temps). Comme pour s’excuser, comme s’il croyait au fond qu’on devrait tout savoir, et que pourtant… C’est la passion de la Renaissance, si l’on veut. Je crois plutôt que c’est encore l’angoisse avide d’une unité de sens spirituel, inaccessible à tout « savoir » aussi vaste qu’on l’imagine.

Le 21 mars 1530, Manuel parut pour la dernière fois à la Diète de Baden. Du 1er au 12 avril, il assiste chaque jour aux séances du Conseil de Berne. Le 16, on signale son absence. Le 18, on le confirme dans sa charge de banneret. Le 20 avril, il n’est plus. « Pareil au cierge qui se consume d’autant plus vite [p. 211] qu’il a mieux éclairé — écrit un chroniqueur du temps — notre banneret Manuel apparut parmi nous comme un flambeau brûlant et éclatant. Survint alors la maladie qui nous l’arrache dans sa quarante-sixième année. »

Le seul autoportrait qui subsiste de lui nous le montre à la fin de sa vie : un regard doux et perspicace, un visage aigu de malade, peint avec la véracité d’un homme qui sait exactement ce que vaut une vie d’homme devant Dieu.

Conrad Witz peint un Christ vêtu de rouge marchant sur les eaux vertes et transparentes de la rade de Genève, vers une barque chargée d’apostoliques pêcheurs. Paysage de Préalpes dans le fond. C’est le plus beau tableau peint en Suisse et aussi le plus ancien, de ceux qui comptent. Urs Graf dessine des guerriers empanachés, sauvages et carrément obscènes, qu’il entoure parfois de graphismes baroques d’une extrême élégance nerveuse. Hans Baldung Grien, Hans Leu, Hans Fries, réalistes du rêve eux aussi, bons artisans mais d’imagination surexcitée. Max Ernst m’a dit un jour que c’étaient ses vrais maîtres.

Après eux, plus rien pour longtemps, jusqu’à Liotard au xviiie à Genève : petit maître précis, gracieux, gentiment sensuel, et qui peint les étoffes comme Chardin les fruits.

J. H. Füssli, jeune disciple de Lavater et de l’École suisse de Bodmer à Zurich, met en peinture le Serment du Grütli, puis émigre à Londres où il dirigera l’Académie royale des Arts. Les Anglais, qui ont fait sa gloire, le nomment Fuseli et le surnomment « the wild Swiss ». On le redécouvre aujourd’hui. Dans ses illustrations des comédies de Shakespeare et du Paradis de Milton (il a pris le parti du diable, comme Blake, Shelley et Bakounine), c’est un peintre de genre fantastique, dont les « sujets » sont pris au rêve. Une sorte de violence, d’emportement, sauve de l’académisme ses compositions traversées de grands gestes obliques. Il fut le premier surréaliste suisse.

[p. 212] Léopold Robert, Neuchâtelois, peint de belles Siciliennes au front grec, à l’œil noir, sur un fond de mer romantique. C’est assez nervalien, et Baudelaire l’aimait. Il s’ôte la vie à quarante ans, amoureux dédaigné de Charlotte Bonaparte.

Arnold Böcklin, Bâlois, fait en peinture de la littérature symboliste. Voilà une gloire — due à l’Allemagne surtout — qui ne me paraît guère récupérable. (Mais « L’Ile des morts » impressionnera longtemps encore l’adolescent qui approche « l’Art ».)

Mais tous ces petits maîtres isolés, délicieux ou extravagants, dont le succès nous est revenu de Paris, de Londres ou de Munich, cela ne fait pas encore une peinture suisse.

Quel est le plus grand poète français ? « Hugo, hélas ! » répondait André Gide. Le plus grand peintre suisse, c’est Ferdinand Hodler90.

Les critiques d’art alémaniques et allemands l’ont égalé naguère à Cézanne, à Van Gogh. Ils ne le diraient plus aujourd’hui. Et les critiques français l’ont ignoré longtemps : je ne sais s’ils répareront jamais cette injustice. Reste qu’il touche les Suisses plus qu’aucun autre peintre, et qu’on le trouve partout dans ce pays, dans les trains et dans les bureaux, dans les salles de conseils d’administration et dans les cafés, sur les billets de banque, les timbres, et tous les calendriers en couleur. Mais dans la nature aussi. Impossible après lui de voir les Alpes comme les voyaient nos romantiques — Calame, Diday, Meuron —, majestueuses et bien composées dans une distance brumeuse rose et dorée. Il nous les montre à bout portant, chaos de surfaces éclatantes et impérieusement stylisées par une sorte de lyrisme de la fatalité qu’eût aimé Nietzsche. (Je pense à quelques admirables lacs de Silvaplana ou de Sils-Maria, lieux où Nietzsche conçut en un éclair l’idée du Retour éternel.) [p. 213] Toute la carrière d’Hodler s’est faite en Suisse, et il a peint la Suisse dans toutes ses dimensions, physiques, humaines, épiques et légendaires. Très suisse aussi par ce style insistant, par cette manière de cerner les objets d’un trait robuste, bleu de Prusse, par cette franchise brutale de la couleur, et enfin par son sens du mythe.

Son Guillaume Tell trapu surgit d’un brouillard blanc qui s’écarte en volutes devant le pas puissant et la large paume dressée du héros à la lourde arbalète. C’est le vrai Tell, archétypique, force têtue sortant de l’espace imaginaire et qui crée du réel en marchant.

Paul Klee : à tous égards, c’est l’antithèse d’Hodler. Petites toiles sans sujet, raffinement des couleurs, beaucoup de bonhomie dans l’approche de l’insolite, une allégresse fantasque dans l’invention, et souvent une sorte de comique déroutant comme l’enfance — c’est le seul trait qui me semble vraiment suisse (j’entends alémanique) dans son art. Pourtant son fils Félix écrivait récemment : « Il faut voir un caprice du destin dans le fait que Klee, si profondément suisse par la langue et l’esprit, ait été le fils d’un Allemand fixé à l’étranger : jamais en effet il ne se sentit d’affinités profondes avec l’Allemagne. »91 Il était né près de Berne (en 1875) d’une mère Bâloise. Il y passa toute son enfance et sa jeunesse, puis il fut l’un des fondateurs du Bauhaus et vécut en Allemagne longtemps. Revenu en Suisse en 1933 (arrivée d’Hitler au pouvoir), il fallut, dit son fils, « plusieurs années pour qu’il obtînt une autorisation de résidence, sans laquelle il ne pouvait demander le droit de bourgeoisie. Du fait de la guerre, les demandes de naturalisation étaient examinées beaucoup plus lentement que d’ordinaire. Lorsqu’en mai 1940 mon père fut convoqué à Berne pour donner une signature, son état de santé ne lui permit pas d’entreprendre le voyage — il se trouvait en clinique dans le Tessin. Et c’est [p. 214] ainsi qu’il garda jusqu’à sa mort la nationalité allemande. »

Enfin, un Suisse primitif, Hans Erni, Lucernois de vieille souche mais homme de gauche : plus près de Tell que les conservateurs qui s’en réclament et qui gouvernent ce canton depuis le Moyen Âge. Le type même de l’homo alpinus : des cheveux bouclés de pâtre grec, un front de taurillon d’Uri, le teint brun. Virtuosité du trait qui me rappelle Urs Graf, prédominance du graphisme baroque sur la couleur, rapidité de l’exécution : fresques, affiches, illustrations, et toujours des taureaux, comme à Lascaux : ce plus vieux symbole de l’Europe.

La sculpture : Alberto Giacometti

Les Grisons ont eu trois bons peintres : Segantini, berger dans sa jeunesse et paysagiste de l’Engadine, Giovanni Giacometti, et son cousin Augusto, dont les vitraux se voient partout dans les églises du pays.

Alberto Giacometti est le fils de Giovanni. Il est né dans la haute maison de sa famille, au milieu d’un très vieux village préromain du Val Bregaglia, traversé par la route qui monte du lac de Côme vers Maloja et Sils-Maria. (Tout près de là, Soglio, dont j’ai parlé.)

L’an dernier, nous remontions d’Italie vers l’Engadine, et nous arrêtant à Stampa (altitude 1026 m) pour admirer une façade ornée de sgraffiti baroques, nous lûmes sur une maison voisine : « Ici est né Augusto Giacometti. » Un petit enfant, attaché à une longue corde, comme une chèvre, jouait dans un pré. « Où est ta mère ? » Il court à une fenêtre, appelle, une tête paraît et nous répond : « Pour Alberto, c’est la maison au-dessus de la poste ! »

Nous l’avons surpris dans son atelier, en train de triturer une mince colonne de terre. « Comment donner à cette tête son volume normal ? Rien à faire, elle s’allonge et s’amincit. Pourquoi ? Je ne comprends pas, c’est plus fort que moi… »

[p. 215] Nous admirons un portrait de son père, fait de mémoire, quelques traits gravés sur une plaque absolument plane. Une tête de sa mère en bronze encore doré, presque plate elle aussi, côté gauche du visage beaucoup plus large que le droit, admirable de vie, de tendresse. Puis le « souvenir d’un visage » : une plaque rectangulaire, très mince, deux carrés un peu arrondis et inégaux font les yeux. À partir de là commence son évolution vers des figures toujours plus élonguées comme par une poussée irrésistible de bas en haut, des pieds énormes à une tête sans épaisseur. « Je voudrais arriver à des sculptures de plus en plus ouvertes, qui changent… Comment trouver le point entre les proportions « normales » pour ainsi dire, les volumes (je n’y arrive plus) et l’impression, le souvenir d’une tête ? C’est terrible, c’est l’enfer », ajoute-t-il en inclinant sa tête aux traits profonds.

À la terrasse de l’auberge voisine, sur une petite place au soleil, il parle du pays d’Appenzell où il a fait son service militaire (galon de bon tireur) et dont les maisons et les mœurs ne ressemblent à rien au monde ; aussi d’Einsiedeln, et de l’effarante diversité des pays suisses. Il a passé les quatorze premières années de sa vie à Stampa, puis l’internat, puis Paris. Mais il revient souvent ici.

Clocher très aigu de Stampa, peupliers maigres, tourmentés, irréguliers, et tout au haut des pentes, au-dessus des arolles, des rochers effilés en aiguilles, Piz Duan, pics de la Sciora. « On dirait des formations volcaniques ? — Oui, ils sont sortis d’une seule poussée, la dernière. » Son père le conduisait parfois là-haut, dans ce pays de hautes roches surgissantes, irrésistiblement allongées vers le haut… Émotion de pressentir derrière l’œuvre, accident du génie humain, et dans ces accidents telluriques, une même poussée profonde, une même loi de violence formatrice.

On connaît moins dans le monde les autres sculpteurs suisses, dont les œuvres monumentales, métalliques, granitiques et abstraites jalonnaient la « Voie suisse » de l’Exposition nationale [p. 216] de Lausanne en 1964 : plusieurs m’ont paru d’une grande force et d’une fantaisie jaillissante.

Quant à Jean Tinguely, Fribourgeois élevé à Bâle, chacun sait qu’il compose de grandes machines qui ne produisent rien ou qui se détruisent elles-mêmes. L’humour noir de cette entreprise — qu’il conduit d’ailleurs en souriant — ne peut être apprécié à sa juste valeur que dans la patrie de l’horlogerie et de l’utilité patiente. Il y eut, au xviiie siècle, les fameux automates de Jaquet-Droz, qu’on voit au musée de Neuchâtel. De ces charmantes poupées qui ressemblent aux marionnettes de Salzbourg jouant Mozart, personne ne demande « ce qu’elles veulent dire » : elles ne calligraphient ou ne pianotent sur l’épinette que des fadaises, toujours les mêmes à chaque visite guidée. Les enfants des écoles n’aiment pas ces bons élèves. Ils seraient sans doute fascinés par les « destructions » de Tinguely. Mais l’énorme machine broyeuse de néant qu’il a montée pour l’Exposition nationale de 1964 donne au contraire l’idée de la stabilité dans une agitation répétitive, éperdument coordonnée. Métamécanique amusante, qui me rappelle Jules Verne autant que Marcel Duchamp.

L’architecture : des grands Baroques à Le Corbusier

J’ai mentionné les Tessinois des xvie et xviie siècles : les frères Giovanni et Domenico Fontana, et Carlo Maderno leur neveu, qui terminèrent le dôme et construisirent la nef et la façade de Saint-Pierre de Rome. Un peu plus tard, leur compatriote Francesco Borromini « baroquise » plusieurs grandes églises de Rome, dont Saint-Jean-de-Latran. Rien de suisse dans cette œuvre immense, me dira-t-on : le Tessin n’était à l’époque qu’un bailliage des trois Waldstätten. Oui, mais rien de plus suisse que de bâtir ailleurs, si l’on voit grand.

Il y eut ensuite l’école du Vorarlberg, illustrée par le frère lai Caspar Moosbrugger qui rebâtit dès 1703 l’ensemble majestueux [p. 217] de l’abbaye d’Einsieldeln, « Escorial de la Suisse » et centre alpin de la culture bénédictine.

Le siècle suivant, comme partout, restaure et construit sans créer. Si l’on trouvait un jour un moyen sélectif d’exterminer tout ce qui date du xixe siècle, il n’y aurait presque rien à regretter en Suisse, mais de belles perspectives ouvertes à l’imagination de l’école nouvelle, celle qui prospère de nos jours sur les traces d’un grand aîné.

Charles-Édouard Jeanneret, dit Le Corbusier, est né dans une vallée du Jura neuchâtelois occupée par les deux longs villages de la Chaux-de-Fonds et du Locle, villes aujourd’hui, mais que l’on sent encore nées de grosses fermes et de maisons bourgeoises rectangulaires alignées dans les pâturages à 1000 m. d’altitude. C’est patriarcal et abstrait, très nu, très prosaïque, non dépourvu d’un sombre charme pour certains — Andersen écrivit au Locle La petite Sirène. Des bataillons de sapins noirs montent la garde sur les flancs de la vallée. Vers la fin du xixe siècle, la population est piétiste, austère, cultivée, et déjà socialiste. C’est de là que sont descendues, en Quarante-Huit, vers Neuchâtel, les colonnes révolutionnaires qui allaient renverser le régime patricien et faire de la principauté un canton suisse. Rencontrant Le Corbusier dans le bureau d’une jeune revue, à Paris, vers 1932, je lui dis que nous étions compatriotes. « Oui, me répondit-il, mais mes ancêtres ont mis les vôtres en prison ! » C’était exact.

Puritain révolutionnaire, Le Corbusier l’est resté toute sa vie dans son style, ses idées et son comportement. Les bourgeois, en Suisse comme ailleurs, aiment le moderne à partir du moment où ils sont sûrs que « ça tiendra ». Ils ont donc laissé leur compatriote travailler à Paris, puis dans le monde entier, avant de lui passer une première commande92 à Zurich, en 1963, et de lui décerner, à Genève, la même année, un titre de docteur honoris [p. 218] causa. Le Corbusier ne veut plus entendre parler d’eux. Il s’est fait citoyen français. Ses rares interviews le révèlent très amer : personne n’a voulu le croire d’abord, et ensuite tout le monde l’a pillé. Une vue plus optimiste lui permettrait de dire, avec moins d’exagération me semble-t-il, que la plupart des bâtiments modernes qu’on ne lui demanda pas de dessiner sont les œuvres de ses disciples, dans le monde entier. Il a construit en France la plus belle église du siècle, Ronchamp ; en Inde une capitale, Chandigarh, et une partie d’Ahmedabad ; au Japon, en Allemagne, à Boston des musées « à croissance continue » ; à Bagdad un énorme stade ; à Brasilia une ambassade, des centres culturels, mais toute cette capitale est inspirée par lui, à travers ses élèves, dont Niemeyer.

Par son dépouillement, sa répugnance aux ornements, sa volonté fonctionnelle, le style Le Corbusier est très conforme à l’idée synthétique que l’on se fait de l’esprit suisse, mais, en fait, il ne ressemble à rien de ce que l’on voit dans ce pays et qui en compose depuis des siècles le décor. Je ne parle pas des cathédrales gothiques et des grandes abbayes romanes ou baroques, mais je passe en revue dans mon souvenir l’extrême variété de nos styles régionaux, ces maisons aux façades entièrement couvertes de fresques, d’allégories et d’armoiries aux couleurs vives, qui donnent une grande animation aux rues de Schaffhouse et d’Appenzell, aux places des bourgs de la Suisse centrale, ces sgraffiti aux larges traits gris et noirs, ou soudain ocre rouge, qui décorent les demeures grisonnes ; ces grands chalets de bois abondamment sculptés et chargés d’inscriptions gothiques du canton de Berne, ces fontaines surmontées de statues peintes, ces arcades, ces enseignes en fer forgé, — toute cette effervescence ornementale qui est l’éternel baroque populaire et qui est le contraire du fonctionnel puritain. Seule, peut-être, l’église de Ronchamp avec ses alvéoles creusés dans le bloc nu à intervalles irréguliers n’est pas sans me rappeler, de loin, le style original des grandes demeures grisonnes, [p. 219] la chesa engiadinana, que l’on pense dérivée du « style du Gothard ».

J’ajoute que toute la Suisse est en train de se couvrir de grands ensembles aux blocs rectangulaires luisants de verre et de métal, d’usines blanches aux creux des collines, et d’églises où le « mystère » gothico-romantique fait place à des abstractions symboliques en pleine lumière.

La musique : Arthur Honegger

Des séquences et des tropes de Notker le Bègue et des autres moines de Saint-Gall au ixe siècle, jusqu’aux oratorios d’Arthur Honegger, je ne trouve pas de vrais créateurs suisses dans le domaine musical. Cette lacune de plus d’un millénaire est presque sans exemple dans l’Europe du centre, délimitée par les écoles italiennes et flamandes, françaises et austro-allemandes, qui ont fait presque toute la grande musique du xiie au xixe siècle. L’espace aujourd’hui nommé Suisse n’a donné quelque chose qui compte qu’au début et à la fin de l’ère tonale.

Mais si la Suisse n’a pas créé de musique durant ces siècles, la musique a créé la Suisse du sentiment, peut-être autant que l’ont fait l’amour de la nature et l’esprit militaire.

Toute la Suisse chante, depuis toujours. Jodels des Alpes, ces « acrobaties vocales », a-t-on dit. Chœurs villageois, moqués avec tendresse par le savoureux chansonnier vaudois Gilles. Chansons du service étranger, gracieuses et nostalgiques. Hymnes à la nature adoptés comme chants patriotiques. Et dans toutes les églises protestantes, psaumes de Goudimel ou de Bourgeois, cantiques dont les mélodies apportées du Pays de Galles par le Réveil de 1830 nous reviennent aujourd’hui d’Amérique sous forme de negro spirituals. Mais les très rares compositeurs qu’on peut nommer, de la Réforme à nos jours, n’ont guère qu’un intérêt archéologique ou patriotique. Faut-il [p. 220] leur ajouter Rousseau ? Un air du Devin du Village est carillonné chaque soir au clocher de la cathédrale de Genève, comme un « indicatif » de la cité.

Au xixe siècle, la vie musicale des villes s’organise sous la direction compétente de chefs allemands, tous très barbus sauf Wagner, chef d’orchestre à Zurich, et Liszt, professeur au conservatoire de Genève.

Aujourd’hui, les chœurs mixtes d’amateurs de nos petites villes, surtout vaudoises, sont capables d’exécuter passions, cantates, messes ou oratorios, et de les faire enregistrer avec honneur et prix par les plus grandes firmes de disques. Toutes les villes de quelque importance entretiennent un théâtre lyrique et un ou deux orchestres parfois très réputés, comme ceux que dirigent Ernest Ansermet à Genève et Paul Sacher à Bâle. À cette vie musicale intense durant toute la saison d’hiver, s’ajoutent en été des festivals locaux ou régionaux chaque année plus nombreux, au premier rang desquels Zurich, qui monte des opéras nouveaux, et Lucerne, qui rassemble les chefs et les solistes les plus prestigieux des deux mondes, autour du souvenir de Wagner à Triebschen et de Toscanini ressuscitant la « Siegfried Idylle » aux lieux où elle était née.

Mais la création dans tout cela ? Le Festspiel (jeu de circonstance pour une occasion populaire) est une forme de théâtre musical proprement suisse. Lorsqu’on me demanda d’en écrire un (ou quelque chose qui s’inspirât de cette formule) pour la Journée neuchâteloise de l’Exposition nationale de 1939, je posai d’abord la question du compositeur. Il le fallait puissant et généreux, capable de toucher les masses, Suisse au surplus. C’était simple, il n’y en avait qu’un. J’allai voir Arthur Honegger dans son atelier de Montmartre. Il avait déclaré peu de temps avant : « La seule forme théâtrale à laquelle je crois pour l’avenir, c’est celle qui arrive à grouper toute une population. » Avec mon projet, il était servi : Neuchâtel fournirait deux petits chœurs et une compagnie théâtrale d’amateurs, la Chaux-de-Fonds une fanfare réputée (en guise d’orchestre) et un grand [p. 221] chœur, le reste du canton les 400 figurants, et partout on fabriquerait les costumes. Le sujet devait être national, et s’exposer sur une scène sans décors ni rideau, de 35 m. de large, à trois étages et deux plateaux latéraux. Mon choix se porta sur la vie de Nicolas de Flue, héros et mystique du xve siècle qui s’était retiré dans un ermitage des Alpes, où il avait jeûné pendant vingt ans ; et chaque Suisse connaissait son intervention miraculeuse, rétablissant la paix parmi les Ligues, à la veille d’une guerre civile. Loué par Luther et Zwingli, béatifié par Rome, il réunissait toutes les ferveurs. (Six ans plus tard, il fut canonisé et l’on joua, en son honneur, au Vatican, l’oratorio tiré de notre « légende dramatique » : deux auteurs protestants célébraient pour le pape le seul saint que possède la Suisse.)

Pendant les deux mois d’une collaboration presque quotidienne avec Honegger, je m’amusai beaucoup à découvrir les traits alémaniques de sa nature, à la fois puissante et sensible : ses exclamations en schwyzerdütsch, si drôles chez un homme de fin parler français, cette connaissance intime des mœurs, des réflexes, de la Stimmung du peuple auquel l’œuvre allait s’adresser, et cette simplicité bonhomme et gaie.

Il était né au Havre, d’une famille de commerçants originaire de Zurich. À vingt ans, il opta pour la nationalité suisse, parce que sa mère lui avait dit : « En Suisse, tu n’auras que deux mois de service militaire, en France deux ans. » Après quoi toute sa vie se passe à Paris. Mais ce ne fut pas Paris, ce fut la Suisse qui lui donna l’occasion de découvrir et de manifester sa vraie force. Le théâtre populaire de Mézières (près Lausanne) lui demanda de mettre en musique Le Roi David, pièce du Vaudois René Morax. Il avait alors vingt-neuf ans. Il écrivit sa partition en neuf semaines, et ce fut un triomphe mondial. La matière en était biblique, mais très suisse en cela que la Bible est notre véritable Antiquité, comme l’a bien vu Ramuz. Avec « La Belle de Moudon », charmante comédie musicale et, si l’on veut, la « Danse des Morts » inspirée à Claudel par des fresques de Holbein, « Nicolas de Flue » est le seul sujet vraiment suisse [p. 222] dans son œuvre. On y trouve de petits chœurs célestes qui sont ce que l’on a écrit de plus alpestre, aérien et cristallin — le sommet de sa poésie.

Après lui, il y a Frank Martin, qui atteint la grandeur par la densité (« Le Vin herbé »), Rolf Liebermann et Heinrich Sutermeister, fêtés par toute l’Allemagne pour leurs opéras, Wladimir Vogel, qui expérimente avec passion, et toute une jeune génération sérieusement adonnée aux techniques atonales.

Le théâtre : du Festspiel à Friedrich Dürrenmatt

Né du peuple et non de la cour, et pour l’espace civique de la place, non pour des scènes à rideau, le théâtre a été longtemps en Suisse une liturgie, au sens propre du mot : action du peuple, cérémonie publique. D’où le Festspiel. Ce genre né en Suisse alémanique au xvie siècle, avec des Jeux de Tell ou de Nicolas de Flue, culmine dans la Fête des Vignerons, célébrée à Vevey depuis 1706. Ce spectacle en plein air est un prolongement agricole et vinicole des cortèges baroques, et des floralies romaines. Des chœurs immenses et costumés acclament Bacchus, Cérès et Palès sur des mélodies sans surprises, colorées par l’accent vaudois. C’est un peu absurde et grandiose. Le scénario s’est fixé au cours des âges, mais chaque auteur y ajoute ses variations, un orage, un solo de chevrier, un groupe de Suisses, et les 25 000 spectateurs en sortent à coup sûr bouleversés. On verra dans une dizaine d’années — car la Fête n’a lieu qu’à de longs intervalles — si cette forme d’art populaire est épuisée, comme je le crains. Car la musique qui s’écrit aujourd’hui exclut et s’interdit par sa nature toute communion populaire. Il y avait dans le Festspiel une possibilité unique d’art total et communautaire : les génies y ont manqué — musique, poème, décors et mise en scène — ou peut-être n’a-t-on pas voulu qu’ils s’en mêlent.

[p. 223] J’imagine la conjonction d’un Honegger, d’un Ramuz, d’un Appia et d’un Eberle… Tout le monde connaît les deux premiers. Mais on ignore en général qu’Adolphe Appia, Genevois, est l’auteur du grand livre intitulé La Musique et la Mise en scène93 et que ce livre a exercé — au moins autant que ceux de Gordon Craig — une influence décisive sur Meyerhold, Copeau, Wieland Wagner, et tous les rénovateurs du théâtre contemporain. Suppression du décor réaliste, grands espaces architecturaux suggérés par quelques lignes, quelques volumes simplifiés et surtout par la lumière toute-puissante, « active » et non plus diffuse. C’était bien la formule qu’attendait le théâtre à ciel ouvert de la tradition suisse. Quant à Oscar Eberle, Lucernois, on lui doit entre autres les admirables mises en scène du Théâtre du Monde de Calderón : cet auto sacramental est représenté chaque année sur le parvis et les vastes escaliers de l’abbaye d’Einsieldeln, et c’est un des plus hauts spectacles de l’Europe.

Mais cette conjonction n’a pas eu lieu. Notre théâtre est devenu ce qu’il est partout ailleurs en Occident : intellectuel et discuteur, s’adressant à l’individu et non plus à la communauté.

Deux auteurs suisses de langue allemande le dominent : Friedrich Dürrenmatt et Max Frisch. Tous les deux romanciers, d’ailleurs. Le premier très lié au pays : fils de pasteur, soucieux de rigueur morale et de justice, rien ne l’arrête dans l’analyse des motifs inavouables ou bizarres du comportement helvétique. La Visite de la Vieille Dame et quatre romans pseudo-policiers d’un réalisme fantastique révèlent une Suisse secrètement délirante et criminelle, reflet exact et inversé dans le réel des vertus qu’elle s’impose et croit vivre. La fantaisie ricanante, théologique en somme quoique un peu loufoque, de Dürrenmatt, l’a fait comparer à Kafka et au théâtre du Grand-Guignol par des critiques qui ne se trompaient pas, mais qui sans doute ne connaissent guère l’humour noir du romantisme allemand, ni [p. 224] Kierkegaard : toutes les grandes œuvres européennes d’aujourd’hui relèvent peu ou prou de ces influences-là. Max Frisch est au contraire un scientifique, nullement théologien, architecte de métier et psychologue amer à la manière viennoise ou berlinoise. Beaucoup moins « suisse » que Dürrenmatt, plus sophistiqué, non moins prompt à dénoncer l’hypocrisie sociale de son peuple : voir Andorra et Je ne suis pas Stiller, pièce et roman d’une grande force critique, et non pas dissolvants mais astringents de l’âme.

Littérature en général : de l’helvétisme à Ramuz

L’homo alpinus se distingue dans les manuels de la préhistoire : se distinguera-t-il jamais en littérature ou en art ?

C. F. Ramuz.

Qu’il n’y ait pas de littérature suisse, du seul fait que ses écrivains font partie du domaine allemand, ou du français, ou de l’italien, voilà qui me paraît réjouissant, et qui compense les désavantages culturels d’un trop petit pays. (Rien de plus ennuyeux, avouons-le, que ces littératures nationales à la Herder, célébrées par le xixe siècle, où les vertus patriotiques d’une œuvre priment sur toute autre qualité). Ce qui importe, c’est la densité de création littéraire en Suisse : or je la tiens pour la plus forte de l’Europe.

Le nombre des bons écrivains me paraît correspondre dans l’ensemble à l’importance des trois groupes linguistiques principaux.

Voici la statistique des langues parlées par la population résidente de la Suisse (étrangers compris)94 : [p. 225]

Allemand Français Italien Rhéto-romanche Autres langues
1880 71,3 % 21,4 % 5,7 % 1,4 % 0,2 %
1920 70,9 % 21,3 % 6,1 % 1,1 % 0,6 %
1960 69,3 % 18,9 % 9,5 % 0,9 % 1,4 %

Donc, en dépit du brassage constant des populations cantonales et de l’afflux des étrangers, une stabilité remarquable caractérise globalement l’état linguistique de la Suisse.

Cependant, de grandes différences se manifestent à l’examen des œuvres dans le statut des trois langues principales par rapport aux littératures dont elles sont parties intégrantes. Ici, la quantité joue un rôle indéniable.

L’Alémanie, avec ses quelque 4 ½ millions d’habitants contre 1 ½ million de Latins et divisés en trois espèces de langues, forme, seule de nos trois régions, un public suffisant pour des éditeurs et des revues. Et elle bénéficie du fait que l’allemand n’est pas une langue centralisée et réglée par décrets de l’État, comme en France95 : chaque province du domaine germanique parle un allemand à elle, et qui est « le bon » pour elle, sans éprouver le besoin qu’il soit aussi « le vrai » une fois pour toutes et pour toutes les autres. L’écrivain suisse-alémanique n’est pas le cousin provincial de celui de Berlin ou de Vienne. L’école suisse de Bodmer et sa prédominance pendant une bonne partie du xviiie siècle ne fut nullement un phénomène bizarre comme l’eût été dans le domaine français une école suisse centrée sur Genève ou Lausanne, dont le Coppet de Mme de Staël donna seul une idée fugitive. Certes, l’écrivain de Schwyz, de Bâle ou de Glaris, quand il publie, doit écrire [p. 226] une langue qui n’est pas son dialecte, mais qui est un « allemand écrit » (Schriftdeutsch). Cependant, il pense et il parle dans une langue quotidienne dont il est sûr, qui est celle des siens, qui est la sienne, et qu’il possède autant qu’il se possède. Le cas du Suisse romand est différent. Il écrit lui aussi dans une langue convenue, la langue de la littérature française, qui se distingue depuis des siècles de celle de l’usage quotidien ; mais il n’a pas, dans cet usage, la robuste franchise de son voisin. Il ne parle pas un dialecte bien coloré et plein de rythmes expressifs, il parle plutôt mal un français très courant. Il n’y a pas lieu de déplorer ses helvétismes ou celtismes parfois savoureux, ni ses fautes (pas plus nombreuses que celles des Parisiens, mais faites à d’autres endroits) ni son accent (qui est dur et sec à Neuchâtel, aimable dans le pays de Vaud, plutôt vulgaire à Genève) mais sa « conscience malheureuse » du langage, qui l’empêche de finir ses phrases, et qui explique sans le justifier le style de ses journaux et de leurs titres. Franck Jotterand fait parfois dans la Gazette littéraire une amusante chronique du « suissois » ou « frallemand » dont les lignes suivantes donnent le ton : « Écoutez une conversation au hasard, en Suisse romande. Notre « pensée » se trouve souvent réduite à l’état de velléités, de morceaux informes, d’entreprises inachevées, comme si des frontières cantonales établissaient des barrières entre les divers membres d’une proposition. « Ouais, enfin… tu comprends ? » On se quitte sans s’être compris. Deux rêvasseries se sont traversées sans se voir. »

J’ai toujours détesté la qualification d’écrivain « d’expression française » accolée aux auteurs nés en Suisse romande. On dirait qu’il s’agit d’une espèce d’animaux qui normalement penseraient et communiqueraient entre eux à l’aide d’une hypothétique langue suisse, mais choisiraient de s’exprimer en français quand ils écrivent un texte à publier. Personne en revanche n’aurait l’idée de parler en Allemagne d’un écrivain suisse d’expression allemande. Mais pour vexante qu’elle soit, la discrimination n’est pas toujours injustifiée…

[p. 227] De cette difficulté, non d’être mais de dire, C. F. Ramuz voulut tirer vertu. Son esthétique de la rugosité, de la lenteur, de la chose brute et qui résiste, finalement de l’élémentaire considéré comme le plus vrai, me paraît beaucoup moins « paysanne » qu’on ne l’a dit. Bien sûr, il tente de la déduire de sa terre vaudoise et des rythmes qu’elle impose au vigneron travaillant sur les terrasses de Lavaux : « D’où cette démarche qu’ils ont ; d’où encore la nécessité quelquefois de refaire son pas, parce que la pente vous porte en arrière, parce qu’on l’a mal calculé, et il faut d’abord qu’on le corrige. » Et Ramuz ajoute : « C’est comme moi. » Mais le défaut de liberté d’expression du Romand a certainement d’autres motifs : il frappe bien davantage chez le bourgeois que chez le paysan vaudois. Il traduit surtout à mon sens une certaine attitude morale qui préfère la conduite « correcte » à la spontanéité, qui substitue le conforme à l’authentique toujours un peu bizarre, qui se méfie profondément du beau parleur et soupçonne d’insincérité tout discours simplement aisé et délié, et qui enfin, à force d’inculquer les vertus « fédérales » de sérieux, de solidité, de tolérance et de neutralité, en vient à déprimer l’élan verbal, le sens du jeu verbal, gratuit et inventif, mais aussi cet esprit de décision intime faute duquel la phrase s’embarrasse et l’élocution s’alourdit. L’école primaire entretient ces vertus96 et Ramuz n’a cessé de la blâmer : « Car le phénomène de l’art est un phénomène d’incarnation (ce que l’école ne comprend pas). » Loin de demander qu’un bon enseignement de la rhétorique, à la française, délie les langues et les esprits, loin de se mettre à l’école de Paris — où il a si longtemps vécu et qu’il a aimé —, on dirait qu’il décide de faire un style de ce qui n’est qu’embarras de langage pour la plupart de ses compatriotes. Ce [p. 228] n’est pas au-delà de la plate correction scolaire, dans un usage plus libre ou insolite de la langue littéraire qu’il va chercher sa formule d’écriture, mais en deçà. À l’économie tatillonne du verbe, il n’opposera pas la verve ou l’invention baroque, mais au contraire une volonté de dénuement. Et de cette attitude (non exempte d’une espèce de masochisme) il va tirer toute une morale — volonté de retour au concret, à l’élément brut, aux formes nues, aux mythes primitifs, à la matière. « Je ne distingue l’être qu’aux racines de l’élémentaire », écrit-il dans Six Cahiers, ou encore :

« Authenticité, réalité, vérité, matière : autant de synonymes ou presque… »

Cette esthétique de la chose brute et lourde, substituée au concept trop maniable, correspond à une éthique de l’effort contre la pente :

Certains hommes tiennent pour un gain tout ce qui leur rapporte une facilité ; moi je ne tiens pour un gain que ce qui m’apporte un exemple. J’ai la haine du confort. J’aime que les choses vous résistent et vous contredisent, comme par exemple un feu de bois vert qu’on s’ingénie à allumer dans une cheminée qui tire mal. J’aime les choses qui sont à leur façon tandis que je suis à la mienne.97

On sent bien que tout cela est écrit contre une certaine idée de l’esprit suisse : moralisant et conformiste, préoccupé de confort et de correction, à la fois sentimental dans son naturisme et peu naturel dans l’expression de ses sentiments. Ramuz refuse la Suisse fédérale, officielle, et choisit de n’être que Vaudois ou rhodanien. Sollicité de s’exprimer sur ce pays pour un numéro spécial de la revue Esprit que je prépare en 1937, il m’écrit :

C’est une accablante entreprise que d’expliquer un peuple, surtout quand il n’existe pas… Il faut le dire : les « Suisses » (si le mot a quelque sens, et j’entends seulement [p. 229] désigner par là l’ensemble des individus qui appartiennent politiquement à la Suisse) sont sans doute proprets, soigneux, consciencieux, mais c’est aussi qu’ils sont mesquins. Ils sont actifs, mais au-dedans de leur territoire, ils se replient sur eux-mêmes par souci de leur tranquillité… Riches par en bas, pauvres par en haut, les « Suisses » (s’ils existent) seraient de braves gens qui ne s’occuperaient pas d’autrui, à seule fin d’éviter qu’autrui ne s’occupe d’eux… Nous qui en sommes, nous savons bien que nous ne sommes pas « Suisses », mais Neuchâtelois, comme vous, ou Vaudois, comme moi, ou Valaisans, ou Zurichois, c’est-à-dire des ressortissants de petits pays véritables pourvus de toute espèce de caractéristiques authentiques… Ici, en Suisse, il n’y a que les boîtes aux lettres et l’uniforme de nos milices qui présentent quelque uniformité.98

Il eût été facile de lui répondre : si les Suisses n’existent pas, s’il n’y a que des Vaudois, des Bernois, des Uranais, qui donc est « mesquin », « soigneux et propret », en Suisse ? Qui donc est « pauvre par en haut » ou incapable de s’exprimer ? Ramuz nomme « suisses » tous les défauts qu’il voit chez les gens de son canton, et « Vaudois, Bernois, Uranais » tout ce qu’il voit de bon chez les Suisses. Cette version bougonne du fédéralisme implique tout de même ce régime, et Ramuz eût fini par l’admettre, devant trois « décis » de vin blanc, riant sous sa moustache, qui était très forte et noire et cachait son humour.

Car Ramuz, anti-suisse, est plus suisse que nature dans sa philosophie et dans son art. À la dégradation des valeurs spécifiques de sa race, il n’oppose pas un système de valeurs différentes, empruntées ailleurs ; il redescend aux origines. Au matérialisme, il oppose le goût de la matière ; au terre-à-terre des préoccupations bourgeoises, le sens poétique de la terre ; à la lourdeur d’esprit, le poids des choses, la « gravité » ; et aux clichés du réalisme, la découverte difficile de l’authentique.

[p. 230] S’il y eut jamais une esthétique suisse, c’est dans Ramuz qu’on la trouvera.

Longtemps méconnu par les siens, auxquels il répétait : « N’imitez point Paris ! », Ramuz ne se vit accepté qu’une fois sa gloire faite à Paris. Mais bien avant cet ironique retour des choses, il avait su créer autour de lui tout un pays, plus vrai que ne le croyait son peuple, une commune d’artistes avec ses clans, ses partis et ses brouilles féroces, très riche en œuvres.

La venue de Stravinsky dans ce milieu féconda l’œuvre brève et forte qui l’exprime de la plus mémorable manière : c’est l’Histoire du Soldat, composée et jouée en 1918. La prose raboteuse et rythmée de Ramuz, les mélodies brisées et la percussion diabolique de Strawinsky, les décors de René Auberjonois, maître raffiné du naïf, la direction d’Ernest Ansermet qui venait de se révéler comme chef d’orchestre des ballets de Diaghilev, les moyens de fortune rassemblés pour une exécution par des amateurs fervents et ingénieux, tout concourut à faire de ce petit drame pour tréteaux volants une des incontestables réussites de l’art total — musique, peinture, poésie, danse — à la fois populaire et d’allègre avant-garde. Qu’il ait fallu l’intervention d’un Russe pour qu’enfin se révèle un style original qui avait toujours manqué au Pays de Vaud, voilà qui me paraît illustrer avec une rare simplicité l’une des lois de l’invention dans les arts et les sciences : Tout ce qui n’est pas répétition dans la culture naît d’une graine ailée dans un terrain propice, dont se révèlent alors seulement les vraies richesses. Saint-Pétersbourg est née d’architectes tessinois, comme Prague de maîtres bavarois, et l’école d’Avignon de peintres italiens, l’opéra français de Lully, et ainsi de suite à l’infini.

À Genève, Stravinsky n’eût rien fait naître, et il n’eût pas trouvé ce contact avec la terre, toujours un peu païenne, qui lui permit d’écrire Noces dans le même temps que l’Histoire du Soldat. C’est que Genève s’était « révélée » dès longtemps au contact d’un génie étranger lui aussi : celui de Calvin le Picard. Genève est bien moins un pays qu’un carrefour, un lieu de [p. 231] rencontre et un foyer de rayonnement. Les Russes qui ont choisi d’habiter cette ville n’y ont pas écrit de la musique ni des romans, mais des manifestes politiques : ainsi Lénine. Mais Dostoïevski l’a détestée : « Tout ici est hideux, putréfié, hors de prix. » En 1868, il a fait inscrire à l’état civil genevois la naissance (puis la mort après trois mois) de Sophie, « fille de Théodore von Dostoïevski, officier en retraite, âgé de quarante-cinq ans ». L’un des premiers incidents qui l’a frappé, c’est un attroupement autour d’un homme étrangement vêtu : Giuseppe Garibaldi haranguant les passants. Il va l’entendre au Congrès de la Paix. « Impossible, écrit-il, d’imaginer ce que ces messieurs les socialistes et révolutionnaires — que je voyais pour la première fois en chair et en os et non dans les livres — ont pu débiter comme mensonges à cinq mille auditeurs. » (Écœuré, il ira jouer au casino de Saxon, en Valais, et quittera Genève, ruiné une fois de plus.) Cette rencontre est typique de cette ville, ou pendant ce temps Amiel dans l’ombre écrivait sa vie intérieure. (Et Tolstoï fera du Journal l’un de ses livres de chevet.)

La littérature à Genève est en marge de la vie de la cité telle qu’on la voit du monde entier. Discrète, sentimentale, fantaisiste, dans la tradition des romans et nouvelles de Rodolphe Töpffer et de Philippe Monnier — si contraire à l’idée convenue de l’austérité calviniste —, elle est liée à la nature humanisée, aux « campagnes » qui entourent la ville, au lac animé des beaux jours reflétant les coteaux de Cologny, et aux tourments du cœur en tous ses âges, beaucoup plus qu’à l’intrigue sociale ; et jamais à l’agitation des grandes journées de la vie internationale99.

[p. 232] C’est dans le roman, pourtant, que l’on pourra distinguer les éléments, sinon d’une « culture suisse », du moins d’une attitude d’esprit qui fut longtemps commune aux créateurs issus de nos divers cantons. La Nouvelle Héloïse, premier roman suisse, Léonard et Gertrude de Pestalozzi, Adolphe, Henri le Vert de Gottfried Keller, les Uli et L’Araignée noire de Jérémias Gotthelf, Imago de Spitteler et les romans romands, jusqu’à Ramuz, se distinguent des romans français, anglais ou russes des mêmes époques par la gravité du propos, le dédain de l’invention romanesque, la rareté ou l’absence de situations extrêmes ou perverses, et l’intérêt presque exclusif porté au drame moral (même en amour) et à la formation de la personnalité. Le sentiment de la nature toujours présente, mélancolique, maternelle ou menaçante, y tient la place de l’inquiétude métaphysique chez un Dostoïevski ou un Kafka, des passions dévastatrices chez les Brontë et chez Thomas Hardy, ou de l’arrière-plan de fanatique compétition sociale chez un Balzac, un Stendhal ou un Proust. Ces traits de discrétion sont protestants, peut-être ? Mais le goût de la mesure, de l’intériorité, du réalisme mitigé et de la psychologie moyenne expriment surtout les conditions dictées par les petites dimensions du pays et des communautés diverses qui s’y côtoient.

Il n’est pas sûr d’ailleurs que cette tradition suisse ait un avenir. J’en vois peu de repousses chez nos plus jeunes auteurs. Le roman, remis en question avec les modes de vie qu’il exprimait, fait place à d’autres formes de création écrite.

En Suisse romande, Genève mène le jeu. L’ouvrage classique de Marcel Raymond sur la poésie moderne, De Baudelaire au Surréalisme, a fondé cette école qu’on nomme déjà « l’école de Genève », dont Jean Starobinski porte au loin le prestige. La Suisse alémanique, plus engagée, nous donne un pamphlétaire-poète en la personne du pasteur Kurt Marti, et de jeunes conteurs contestataires, tels que Walter Diggelmann et le subtil Peter Bichsel.

[p. 233]

La poésie : trois évadés célèbres

Un grand poète, un seul en six cents ans, voilà pour l’homo alpinus.

Je crois bien qu’Othon de Grandson, chevalier, troubadour tardif, tué en combat singulier en 1397, est le seul poète romand dont la réputation ait passé nos limites avant le xxe siècle : Chaucer l’a traduit en anglais.

La Suisse alémanique fait mieux : elle donne à l’Europe préromantique « Les Alpes » d’Albert de Haller et les « Idylles » de Salomon Gessner, puis à l’Allemagne post-romantique les poésies de C. F. Meyer et de Gottfried Keller, qui ne valent pas les œuvres en prose de ces deux romanciers. Mais ce n’est qu’à la fin du xixe siècle qu’elle voit paraître dans son sein un créateur de haut rang.

Loué par Nietzsche et par Jacob Burckhardt, et plus tard par Romain Rolland qui l’égalait à Goethe et à Milton et disait de lui : « C’est le premier grand homme que j’aie vu » ; à peu près ignoré dans son pays jusqu’au jour où il reçut le prix Nobel ; et dès lors écrivain national jusqu’à sa mort en 1924, Carl Spitteler a composé d’immenses et presque monstrueux poèmes : Prométhée et Épiméthée, Prométhée souffrant, Le Printemps olympien, au cours desquels les dieux de la Grèce incarnent dans un paysage helvétique le conflit de l’âme créatrice et de la conscience conformiste. « Je n’ai jamais été un poète suisse, ni un poète allemand, mais européen, international et de tous les temps », écrivait-il à son excellent traducteur français Charles Baudouin. Et de même, au critique hongrois Albert Gyergyai qui était venu le saluer comme « le chantre de sa nation », Spitteler, alors âgé de quatre-vingts ans, répondit : « Je ne suis pas le poète de la nation : chez nous, c’est encore et toujours Keller. Je ne me suis jamais senti un Suisse foncièrement autochtone. Il suffit que je sois poète ; chaque épithète rétrécirait ce fait et chaque étiquette m’est odieuse. Hellène ou [p. 234] Helvète, populaire ou cosmique, romantique ou bien classique — autant de mots d’ordre passager qui n’atteignent pas le fond de la poésie, puisque la poésie commence où ces limites disparaissent. Dès ma jeunesse j’ai choisi ma route et je ne m’en suis plus écarté ; et s’il y a, comme vous dites, un trait suisse en moi, c’est ce désir d’être ailleurs, c’est cette soif inextinguible des grands espaces, d’une vie plus large, d’horizons plus lointains… ici même encore et aujourd’hui… »100

Hautain, fervent et hiératique, naturellement alpestre et volontairement grec, exilé dans le temps et la hauteur, Spitteler demeure un sommet que l’on peut admirer de loin sans éprouver l’envie de le gravir. (Ce qui n’ôte rien à sa taille.)

À côté de lui, quelques collines et d’étranges accidents de terrain composent un paysage aux charmes plus secrets, plus pénétrants101.

Si la Suisse n’a pourtant rien produit, jusqu’ici, qui se compare aux purs poètes novateurs d’autres pays environnants, ce n’est pas faute d’un sens lyrique profond, dont témoignent Ramuz, Honegger ou Paul Klee, mais en prose, en musique ou en peinture. Faut-il penser que la Cité suisse est trop bien ordonnée pour un poète ? Ou que l’auteur suisse se sent trop éloigné du cœur historique de sa langue pour la parler en poésie autoritaire, créant un style qui se propage du cénacle mallarméen ou géorgien à la petite édition populaire, gloire finale ? Mais les frontières, les marches, les passages sont toujours des lieux émouvants, et de cela la Suisse est riche.

[p. 235] La poésie moderne n’a rien de grand chez nous, mais elle a pris en Suisse deux de ses sources avant de devenir européenne, comme le Rhône et le Rhin ne deviennent de grands fleuves qu’une fois nos frontières traversées.

Vers la fin du xixe siècle, un ancien professeur de mathématiques du canton de Berne devenu homme d’affaires, mythomane et génial — il avait « introduit la vente de la bière de Munich dans le bassin de la Méditerranée » et mécanisé l’industrie des tapis de Smyrne, possédé successivement un palais et un yacht en Égypte, un château en Angleterre, une grande maison en Italie, une enfilade de pièces désertes à Paris, une petite villa à Montreux, enfin « des appartements avec, puis sans jardin » — vint s’installer à Neuchâtel. Il s’appelait Sauser-Hall, et il avait deux fils. L’un, Georges, devint professeur de droit à Neuchâtel et rédigea le Code civil de la Turquie. Et l’autre, nommé Fritz, s’échappa de la maison à l’âge de quinze ans — dit-il — prit un train pour l’Allemagne, puis pour Vladivostok, et devint le poète Blaise Cendrars102.

À l’autre extrémité de la Suisse, dans les Grisons, une vieille famille originaire de la Bohême, et qui était établie depuis le xve siècle à San Murezzan (Saint-Moritz), pouvait se vanter d’avoir fourni deux princes-évêques de Coire aux Ligues grises, des Landamman à l’Engadine, des baillis à la Valteline, et quelques généraux. L’un de ces derniers, Nicolas Flugi d’Aspermunt, avait fait les guerres de Napoléon, suivi Murat à Naples, où il était resté après le retour des Bourbons, et avait terminé sa carrière comme maréchal du royaume. Son frère, Conradin, fonda la Société des Eaux de Saint-Moritz et fit de ce village le centre de tourisme que l’on sait. On lui doit également un recueil de Rimas Romaunchas (Rimes Romanches). Il eut pour fils un poète ladin et un archiviste des Grisons.

[p. 236] Nicolas Flugi d’Aspermunt engendra quatre fils, dont deux nous intéressent. Emmanuel devint médecin, puis moine, administra l’évêché de Monaco, et enfin fut élu général de l’ordre des bénédictins, sous le nom de dom Romarino-Maria. Le cadet, Francesco, fut officier à Naples. À la chute du royaume des Deux-Siciles, il rejoignit à Rome son frère bénédictin, mais n’y mena point une existence monastique. Brillant et fougueux comme ses ancêtres, il enleva la fille d’un émigré polonais, Angélique de Kostrowitsky. « De cette liaison naquit, le 18 avril 1880, à Rome, Guglielmo, Alberto, Wladimiro, Alessandro Appolinare, qui sera le poète. Les prénoms qu’il porte ne sont pas ceux des Flugi, qui ne reconnurent jamais ce bâtard. Il n’en eut pas moins leurs défauts, leurs vertus, et même leurs traits.»103

Aventuriers ou archivistes, prélats ou généraux, enfin poètes — dans un très vieux langage roman qui ressemble à celui des troubadours — les Flugi d’Aspermunt avaient pourtant motif de trouver en Guillaume Apollinaire des ressemblances de famille.

Quant aux critiques littéraires, ils se sont longtemps disputés pour savoir qui, d’Apollinaire ou de Cendrars, avait pastiché l’autre ou l’avait inspiré. Zone et les Pâques à New York ou la Prose du Transsibérien sont à peu près contemporaines104, et les ressemblances sont troublantes.

Ces deux poètes ont fait la guerre en France — tradition du service étranger. Cendrars y perdit son bras droit. Apollinaire eut son casque troué par un éclat d’obus. « Une étoile de sang me couronne à jamais », écrivait-il peu de temps avant sa mort, le 9 novembre 1918.

[p. 237]

La philosophie et la métaphysique

De même qu’on ne trouve pas une seule femme parmi les grands compositeurs, on ne trouve pas un seul Suisse parmi les philosophes auteurs de grands systèmes et têtes métaphysiques. Personne n’a jamais expliqué le premier de ces deux faits incontestables. Quant au second… Je sens seulement qu’il y a dans l’atmosphère suisse quelque chose qui interdit l’activité gratuite — et la dépense qui la rendrait possible.

Le philosophe en Suisse se trouve plus engagé qu’ailleurs dans une communauté proche et concrète : il lui doit d’être intelligible (d’autant plus qu’il est professeur) et responsable des conclusions morales que l’on pourrait tirer de son système. Il ne fera donc pas de système, ou seulement un système de la conciliation, s’il veut rester pur philosophe. Mais plus généralement il traduira ses intuitions métaphysiques dans le langage de son milieu, la théologie de son Église ; et s’il ne peut plus adhérer au dogme, il ira chercher les raisons et justifications de sa résistance dans une psychologie nouvelle (incluant le fait religieux) ou dans l’étude des structures de l’esprit.

Le Vaudois Vinet illustre la première de ces écoles, le Genevois Flournoy la seconde.

Le xixe siècle aurait pu voir (mais n’a guère aperçu, à part Sainte-Beuve) la naissance à Lausanne d’une tradition discrète de philosophie existentielle et personnaliste avant la lettre, celle qu’initia Alexandre Vinet, théologien de la liberté de conscience et profond critique littéraire. Vinet me fait parfois songer à Kierkegaard : le parallèle reste à écrire. Ils ont dit dans le même temps (entre 1840 et 1850) et souvent dans les mêmes termes « qu’on ne naît pas chrétien, qu’on le devient », « qu’il n’y a pas de peuple chrétien » puisque chrétien ne saurait désigner que l’individu « comme seul au monde » et voué à l’« extraordinaire », et que « la foi est une passion ». Le Vaudois accorde un peu plus que le Danois à la communauté ou généralité, et à [p. 238] la « catholicité de l’âme humaine ». Mais tous deux meurent en conflit déclaré avec leur Église établie, témoins de l’absolu subjectif. Vinet écrit : « Liberté, le plus beau mot de toute langue, si celui d’amour n’existait pas. » Et plus tard : « Quand tous les périls seraient dans la liberté, toute la tranquillité dans la servitude, je préférerais encore la liberté ; car la liberté, c’est la vie, et la servitude, c’est la mort. »105

Quant à Théodore Flournoy, auteur de la célèbre étude d’un médium intitulée « Des Indes à la planète Mars » (1900), il ne fut pas seulement un précurseur de Freud dans l’exploration du rêve considéré comme clef du subconscient, mais un profond psychologue de la religion dans « Métaphysique et Psychologie » (au titre caractéristique) et le fondateur de la première chaire et du premier laboratoire de psychophysiologie, à Genève.

La théologie et la psychologie : deux grands maîtres incompatibles, Karl Barth et Carl Gustav Jung

Point de spéculation sur l’Être en soi, mais seulement sur les relations entre Dieu et l’individu, entre l’individu et la communauté, entre les hommes, entre les peuples et nations, entre des entités moralement définies. Le salut de l’homme ou sa santé, plutôt que sa définition, préoccupent les meilleurs esprits suisses.

Il est possible que le plus grand théologien et le plus grand psychologue de ce siècle, jusqu’ici, soient deux Suisses : Karl Barth et C. G. Jung. En eux la Suisse excelle et se dépasse, mais dans le seul sens qu’elle ait jamais voulu se permettre : celui de la cure d’âme et d’esprit, et non de la spéculation abstraite.

[p. 239] Tous deux fils de pasteurs bâlois, de haute taille et de robuste carrure, fumeurs de pipe et d’humeur malicieuse, et pas du tout « intellectuels » ni par l’allure ni dans l’abord humain : à cela peut-être se résument leurs traits communs car par ailleurs tout les oppose.

Jeune pasteur en Argovie, et socialiste combatif, Karl Barth publie un commentaire sur l’Épître aux Romains qui produit dans les milieux théologiques de langue allemande une révolution comparable à celle du freudisme ou du léninisme dans d’autres domaines. Il est nommé professeur en Allemagne.

Devant les prétentions nationales-socialistes, il dresse un manifeste de l’« Église confessante », première affirmation, fondamentale, de la Résistance européenne. On lui fait un procès à Bonn. Il n’attaque pas le régime en soi, mais ses complices dans l’Église. On l’expulse. Et dès lors, revenu à Bâle, il édifie une Dogmatique de l’Église qui est le monument théologique le plus hardi et dur d’arêtes de l’ère moderne. On n’avait pas été moins conformiste depuis Luther dans la réinvention de l’orthodoxie. Jamais voix plus autoritaire après un siècle de libéralisme, plus humaine et plus réaliste après un siècle de formalisme puritain et sentimental, ne s’était élevée dans les Églises en retraite devant le « monde moderne ». En voulant ramener les protestants aux grandes options spirituelles de la Réforme, Karl Barth ne les a pas du tout éloignés de l’époque présente, bien au contraire, il a même précédé, en fait, la tentative d’aggiornamento de l’Église initiée par le pape Jean XXIII. Ce n’est pas le moindre paradoxe de sa carrière, pleine de surprises pour ses disciples. Pendant la guerre, ce contempteur de toute espèce de « politique chrétienne » s’engage comme simple soldat dans l’armée suisse : il faut résister à Hitler au nom de la foi, parce qu’il instaure une religion. Après la guerre, ce contempteur de la neutralité, « péché des Suisses », s’élève sans relâche contre la guerre froide, et se voit accusé de neutralisme par les bourgeois anticommunistes. Zwinglien par sa méfiance à l’égard des rites et de toute religion [p. 240] spontanée, luthérien par sa doctrine de la grâce mais aussi du péché radical détruisant toute « analogie de Dieu » en l’homme, calviniste par son sens civique et communautaire, mais kierkegaardien par son affirmation d’un Dieu totaliter aliter et sans commune mesure avec les intérêts de la tribu, essentiellement protestant par sa dialectique du oui et du non sans nuances, et par sa rhétorique du « tout cela et rien que cela » qu’il a puisée dans saint Paul, il est le seul théologien depuis Calvin qui ait influencé l’ensemble des Églises protestantes, en Amérique comme en Europe, et que les docteurs de Rome respectent et commentent.

Carl Gustav Jung, dans le même temps (après sa rupture avec Freud), redécouvrait le phénomène religieux dans toutes ses dimensions psychologiques, ethnographiques, évolutives, en deçà et au-delà de toute dogmatique. Alors que Barth veut définir ce qui est vrai « en Dieu » selon la Parole de Dieu, Jung recherche ce qui se passe en l’homme, selon les mythes universels. L’un veut amener l’individu à l’obéissance au Dieu biblique et transcendant du dogme, l’autre à l’appropriation personnelle de réalités animiques, collectives, qu’on lui reproche de mal définir, et qu’il a détectées dans la grande nuit des âges. Autant Barth refuse le phénomène religieux, infiniment polyvalent, pour mieux affirmer la seule foi, autant Jung veut s’ouvrir aux messages chiffrés des religions de toute la terre. L’un procède par exclusion, l’autre par inclusion. À certains égards, Jung semblerait donc plus proche du comportement intellectuel et spirituel des Églises romaine et grecque — il connaît et il redécouvre la valeur des rites et des symboles et il est tout le contraire d’un iconoclaste — mais quand il déclare, dans sa Réponse à Job, que la proclamation du dogme de l’Assomption de la Vierge en 1950 marque la date la plus importante de l’histoire religieuse depuis la Réforme, Pie XII n’a pas lieu de s’en réjouir : car l’hommage de Jung est rendu à la Sophia aeterna de la mythologie gnostique. Barth se veut strictement « canonique » dans son interprétation de la Bible, mais Jung se [p. 241] réfère aux livres apocryphes, non moins qu’à la « shakti » hindoue ou à l’Éternel Féminin des mystiques hérétiques. Pour Barth, Dieu est le vis-à-vis de l’homme, le Tout Autre. Pour Jung, Dieu est une réalité psychique. Le théologien n’a que faire de la psychologie, il la met entre parenthèses pour ne considérer que la totalité de l’existence « en tant qu’objet soumis à la détermination de la Parole de Dieu »106. En revanche, le psychologue n’a que faire des dogmes, sauf s’ils sont l’expression cristallisée d’un mythe, d’une situation archétypique, donc d’une réalité de l’âme, — et c’est précisément dans la mesure où ils seraient un mythe fixé que Barth les rejetterait.

Le dialogue entre ces deux hommes n’était même pas concevable, et de fait il n’a pas eu lieu. Leurs disciples (pasteurs et théologiens d’un côté, médecins psychiatres et philosophes des religions de l’autre) coexistent sans se rencontrer, et aucune tentative d’intégration ou de synthèse même très partielle n’a été entreprise jusqu’ici, que je sache. (Un jour, peut-être, j’essaierai de me rendre compte de ce que je dois à l’un autant qu’à l’autre de ces maîtres incompatibles.)

« Helvetia mediatrix » : de Bodmer aux Burckhardt

Jeter des ponts est une activité à laquelle leur pluralisme culturel et religieux destine peut-être et en tout cas incite les Suisses. S’il est vrai que la première confédération des Waldstätten est née du Gothard, ce col n’est devenu viable et carrossable qu’au moment où le pont du Diable a permis de franchir les gorges de la Reuss, et de relier le Midi au Nord du Saint-Empire. D’Italie sont montées les idées puis les arts, tandis que de la Germanie et des Ligues suisses des armées [p. 242] descendaient vers les plaines lombardes. Ce double mouvement culturel et militaire se ralentit dès le milieu du xvie siècle, avec la fin des guerres d’Italie, et bientôt s’exténue. Mais au xviiie siècle, c’est l’école suisse de Bodmer qui révèle aux élites allemandes Dante et la latinité. Et au xixe siècle, c’est à partir de Bâle, de Zurich et de Genève que l’Europe moderne va découvrir toute la virtù de la Renaissance italienne, grâce aux grands livres de Jacob Burckhardt, de H. Wölfflin et au « Quattrocento » de Philippe Monnier.

Dès la fin du xviiie siècle, un second axe d’échanges se dessine, ou, plus précisément, un mouvement de pensée d’est en ouest se prononce. Si Rousseau a fécondé le préromantisme allemand, c’est Germaine de Staël et c’est Benjamin Constant qui, par la « trouée de Coppet », révéleront à la France les génies de Weimar et les grands philosophes de la Souabe. Vers le milieu de notre siècle, c’est encore à des historiens, et à des critiques romands, tels Gonzague de Reynold ou Albert Béguin que la France devra de connaître, traduits non seulement dans sa langue mais dans une forme assimilable par ses catégories de pensée, l’esprit du Saint-Empire médiéval, ou le romantisme allemand.

Des revues telles que la Neue Schweizer Rundschau à Zurich, animée par le grand critique Max Rychner, et plus encore la Revue de Genève, fondée par Robert de Traz, illustreront, entre deux guerres, cette fonction d’intermédiaire culturel qui paraît dévolue à nos cités. Helvetia mediatrix est le titre d’un petit ouvrage classique du comparatiste zurichois Fritz Ernst.

Les mêmes raisons expliquent sans doute le don particulier des Suisses pour l’interprétation critico-sympathique d’autres nations : et cela va des Lettres sur les Anglais et les Français de Béat de Muralt107 jusqu’à La France à l’heure de son clocher d’Herbert Lüthy, en passant par De l’Allemagne de Mme de Staël et L’Italie de Sismondi.

[p. 243] L’ensemble des traits spécifiques que j’ai dénombrés jusqu’ici me paraît s’illustrer d’une manière exemplaire dans l’œuvre et la carrière de Carl J. Burckhardt. Lointain neveu de l’historien de la Renaissance, je ne pense pas qu’il tienne de lui ce don de prévision de l’avenir européen dont tous deux ont fait preuve dans leur correspondance108, mais qu’il faut plutôt l’attribuer à leur commune formation bâloise d’historiens scrupuleux mais sûrs artistes, héritiers d’une tradition humaniste où se mêlent intimement germanisme et latinité, esprit de la Cité et cosmopolitisme, et qui rend plus sensibles à l’oreille intérieure les arythmies annonciatrices d’accidents du cœur de l’Europe.

Peu de carrières ont connu tant d’alternances de périodes d’action et de méditation. Tantôt diplomate — attaché à Vienne dans sa jeunesse et chef de mission à Paris dans son âge mûr —, négociateur ou président de la Croix-Rouge internationale pendant la guerre, tantôt écrivain libre ou professeur ; tantôt historien des grandes têtes politiques du passé, de Charles Quint à Gentz en passant par Richelieu, tantôt mêlé à l’histoire vivante, ainsi dans le cyclone de Dantzig qui devait mener à la guerre en dépit d’une ultime et dramatique intervention auprès d’Hitler ; enfin mémorialiste d’événements qu’il a vécus et qu’il avait prévus, Burckhardt est le type même de l’écrivain qui ne peut séparer la pensée de l’action, ni la passion de la lucidité. Son expérience des hommes et de l’irrationnel qui conduit leurs affaires au pire a certes confirmé son pessimisme inné, et sa profonde méfiance à l’endroit de ce qui vient, de notre monde moderne en général, mais son goût puissant de la vie et son sens du service de la Cité n’ont cessé de le ramener aux grands postes publics, quand un appel pressant du pays l’y engageait.

Jeter des ponts, relier l’action à la pensée, concilier les cultures ou les grands intérêts, juger sans illusions mais servir avec force en toute indépendance d’esprit, peut-on dire que ces traits composent une personnalité typiquement suisse ? Je [p. 244] constate qu’on les trouve réunis chez quelques-uns des hommes les mieux liés par toutes leurs fibres aux traditions civiques et culturelles des Suisses. Voilà qui suffira peut-être à justifier l’existence autonome de ce pays, dans une époque où l’homme complet devient un phénomène tellement plus important, tellement plus rare, tellement plus exemplaire pour l’humanité à venir que le dictateur « prestigieux »…

(Mais j’allais oublier de dire que « CJB » est aussi un conteur fascinant, un humoriste redoutable, et un grand chasseur de chamois.)

Les sciences humaines : Ferdinand de Saussure

Comparer, opposer et rapprocher ; distinguer tout d’abord pour mieux relier ensuite ; rechercher les structures qui expliquent et légitiment les diversités de l’Europe, mais aussi le principe général qui permette de les appréhender dans l’unité : c’est un habitus de l’esprit que favorise au plus haut point tout régime pluraliste concentré et strictement fédéraliste. Ajoutons à cela quelques données constantes de la Suisse : la pauvreté du sol contraignant à l’ingéniosité fabricatrice, le moralisme, le civisme et le piétisme protestants inclinant les esprits les plus naturellement spéculatifs à se rabattre sur le vérifiable, le communicable et l’utile. Une curiosité non bridée par la vanité nationale pour ce qui se fait ailleurs, dans le monde entier. Et nous aurons, me semble-t-il, un complexe de dispositions aussi favorables aux sciences qu’il l’est peu à la poésie pure ou à la pure métaphysique.

C’est dans les sciences humaines, bien entendu, qu’il sera le plus facile de vérifier cette hypothèse descriptive.

En 1880, un jeune étudiant genevois se présente à un professeur de Leipzig. Il est candidat au doctorat. « Votre nom, monsieur ? — Saussure. — Êtes-vous parent du célèbre auteur du Mémoire sur les voyelles ? — C’est moi », dit l’étudiant modeste (« beau comme un dieu », ajoutera le professeur dans son récit de [p. 245] l’incident). Ferdinand de Saussure a vingt-trois ans. Son mémoire a paru deux ans plus tôt, faisant de lui le fondateur des sciences humaines telles qu’on les comprend aujourd’hui.

On n’est pas plus Genevois, au sens traditionnel et patricien du terme (qui se perd) : racines profondes dans le pays, sens civique mais ouverture sur le monde, tournure d’esprit scientifique (c’est plus « sérieux ») mais cosmopolitisme intellectuel et mondain. Arrière-petit-fils d’Horace-Bénédict, le « vainqueur du Mont-Blanc », petit-fils d’un éminent zoologiste et fils d’un naturaliste, ayant pour oncles, cousins, neveux et fils une pléiade d’hommes qui ont marqué dans les domaines les plus divers : physique, chimie, mathématique, égyptologie, littérature, théologie et psychanalyse, il avait hésité à se consacrer aux lettres. Mais son Mémoire décide de sa carrière. À vingt-quatre ans, il est professeur à l’École des hautes études à Paris. À trente-quatre ans, il refuse une chaire au Collège de France, préférant rester Suisse, et rentre à Genève où il enseigne, jusqu’à sa mort, à cinquante-sept ans, la science qu’il a créée : la linguistique générale.

La précocité de son génie fait songer à celle des mathématiciens modernes et sa linguistique est fondée sur une science des signes (la sémiologie) qui est en train de trouver ses applications dans l’électronique, non moins d’ailleurs qu’en biologie.

Au plus profond de la cellule existent des phénomènes comparables à ceux que Saussure a décrits au niveau du langage. La vie des cellules s’exprime en codes. Voilà qui est tout à fait copernicien : au début, il y a Saussure qui propose une méthode permettant d’espérer que les sciences humaines pourront un jour imiter les sciences naturelles et, cinquante ans plus tard, on découvre que la nature elle-même fait de la linguistique… Saussure a révolutionné l’ensemble des sciences de l’homme. Je considère qu’il est à lui seul un moment capital de la pensée européenne.109

[p. 246] Dans un autre domaine des sciences de l’homme, la psychologie génétique de Jean Piaget représente elle aussi un apport décisif, et qui, indépendamment de sa valeur intrinsèque, me paraît se rattacher profondément au complexe « suisse » et fédéraliste110. Ici encore, c’est à un non-Suisse qu’il me plaît de laisser la parole :

Piaget a minutieusement décrit le passage de la conscience diffuse, en participation avec l’environnement, puis centrée sur sa propre subjectivité, à la pensée cohérente et autonome, devenue maîtresse d’elle-même dans la mesure où elle découvre l’ordre de la coexistence entre les individus égaux en droit. L’égocentrisme enfantin prendrait fin, entre huit et douze ans, grâce à la fréquentation scolaire qui introduit l’enfant dans un nouveau milieu où il fait l’apprentissage de la coopération. Alors s’affirme, grâce au décentrement nécessaire, la personnalité, qui n’est autre qu’une « coordination de l’individualité avec l’universel » ; « chacun prend conscience de son point de vue particulier, tout en le situant dans une totalité cohérente »…

… S’il est vrai que la coopération est la « réciprocité entre individus autonomes », il faut reconnaître dans l’école primaire le lieu privilégié où s’accomplit la promotion de l’enfant à cette liberté qui fait de lui un citoyen conscient et organisé.111

Les sciences physiques : de Paracelse à l’indice Nobel

J’ai marqué, à diverses reprises, la constance de certaines préoccupations éthiques chez ceux qui ont illustré les lettres et les sciences en Suisse : éduquer ou guérir, réformer, relier, être utile au plus haut sens du terme, connaître l’homme pour le rendre plus libre et par là même plus apte à tenir son rôle dans la vie de sa communauté : « Je veux l’homme maître de [p. 247] lui-même afin qu’il soit mieux le serviteur de tous », écrivait Alexandre Vinet, et il est significatif que cette parole soit si souvent citée dans ce pays.

À l’aube de l’histoire des sciences en Suisse, nous avons trouvé Paracelse112, fondateur d’une médecine à la fois expérimentale et intuitive, attentive aux propriétés chimiques des remèdes mais aussi au psychisme des malades, à l’écologie de leur région natale mais aussi à leur thème astrologique. Ce précurseur des méthodes psychosomatiques et homéopathiques, cet aventurier de l’esprit qu’une insatiable curiosité des diversités naturelles et humaines entraîna dans toutes les villes et les campagnes de l’Europe ; dans les universités comme dans les mines, et jusque chez les chamans de Russie, ce « mage alpestre » m’apparaît comme l’ancêtre direct de C. G. Jung, — qui lui aussi n’hésita pas à s’initier à la sorcellerie, en partageant durant des mois la vie d’une tribu de l’Afrique noire, ou celle des Indiens de l’Arizona.

La Suisse orientale, notamment le canton d’Appenzell où Paracelse avait séjourné et pratiqué son art, est restée la terre d’élection des guérisseurs hétérodoxes, mais on trouve dans tous les cantons quantité de praticiens et de chercheurs d’avant-garde qui ont des titres plus sérieux à se réclamer de la tradition paracelsienne : homéopathes, diététiciens, hygiénistes ou psychothérapeutes, explorateurs de toutes les dimensions de l’être humain que la science des spécialistes néglige parfois. La médecine officielle n’en demeure pas moins florissante en ce pays, et la réputation de ses « patrons » est mondiale : sur trois cent quarante-deux diplômes de doctorat [p. 248] décernés en 1962 par les cinq facultés de médecine que compte la Suisse, près du tiers ont été conquis par des étudiants étrangers.

Si l’on examinait la tradition des sciences physiques, mathématiques et naturelles, on y retrouverait sans peine des caractéristiques analogues : j’en ai donné quelques exemples, à propos de Léonard Euler et de l’étonnante dynastie des Bernoulli à Bâle113, d’Albert de Haller à Berne, d’Horace-Bénédict de Saussure et de son illustre descendance à Genève.

Quant à l’époque contemporaine, il faut admettre que les critères d’évaluation de la productivité savante d’un pays ont été révolutionnés, depuis les environs de 1900. Si l’on garde en mémoire le fait souvent cité qu’environ 85 % des scientifiques de tous les temps vivent parmi nous, hommes du milieu du xxe siècle, il est facile d’imaginer que la tradition des quelques-uns, qui faisaient partie du 15 % et qui appartinrent jadis à tel petit pays, risque fort d’être noyée dans un flot d’influences tout internationales. Que reste-t-il aux Suisses des vertus que j’ai dites, et que j’ai montrées liées de diverses manières à leur régime ? Les chiffres seuls peuvent nous donner une réponse provisoire, qu’il appartient aux sociologues d’interpréter. L’un d’eux, Léo Moulin, a nommé « indice Nobel » le nombre des prix Nobel de sciences (médecine, chimie et physique) par million d’habitants d’un pays. Voici un extrait du [p. 249] tableau, calculé de 1901 — date de la fondation du prix — à 1960114 :

1. Suisse 2,62 7. Royaume-Uni 0,67
2. Danemark 1,43 8. États-Unis 0,41
3. Autriche 1,19 9. France 0,40
4. Pays-Bas 1,15
5. Suède 1,13
6. Allemagne 0,71 Russie et URSS 0,03

Il est permis de lire dans ce tableau les avantages du petit pays en général, et, parmi les petits pays, les avantages exceptionnels d’une fédération pluraliste, microcosme de la culture européenne.

Mais cette situation privilégiée pourra-t-elle se maintenir longtemps ? L’inclusion des dernières années dans les calculs cités se traduirait déjà par un net fléchissement de l’index suisse et par une remontée de l’index anglais et de l’américain. Pendant la première moitié du siècle, la Suisse bénéficiait encore des traditions plusieurs fois séculaires que j’ai tenté de caractériser. Toute la question est de savoir si elle saura les renouveler ou en trouver l’équivalent futur, face à des exigences quantitatives tellement accrues que la nature même du problème en est changée.

Les universités

Une partie décisive de l’avenir du pays dépend de ses universités, puisque les atouts de la Suisse sont presque exclusivement qualitatifs. Les Suisses peuvent se vanter de posséder une [p. 250] dizaine d’établissements d’enseignement supérieur115, ce qui les met encore une fois au premier rang pour l’index universitaire. C’est vrai, mais il ne faut pas oublier que c’était encore plus vrai il y a cent ans, et que ce l’est chaque jour un peu moins, car depuis 1848 la population a plus que doublé ; elle aura quadruplé dans quarante ans, cependant que les élites sociales, qui avaient fourni pendant des siècles presque tous les savants de nos cantons, se voient déjà réduites à peu de chose, en nombre relatif et vertus créatrices. Toute la question est donc d’assurer dès maintenant une relève des élites anciennes sur une base populaire fortement élargie, et cela au rythme sans cesse accéléré qu’exigent l’accroissement démographique, et celui, beaucoup plus vertigineux, du nombre des connaissances qu’il s’agit d’acquérir dans les diverses branches des sciences.

Or, le total des étudiants inscrits dans nos dix établissements supérieurs était à peine de 26 000 en 1962-1963, parmi lesquels 17 500 Suisses. La même année, en Russie soviétique, 1 800 000 étudiants se faisaient immatriculer. L’URSS ayant quarante fois plus d’habitants que la Suisse, c’est donc, en proportion égale, 45 000 Suisses qui devraient étudier aujourd’hui dans l’ensemble de nos hautes écoles.

L’expansion des universités, telle qu’on la voit requise en cette seconde moitié du siècle, impliquerait deux à trois fois plus d’étudiants, des professeurs beaucoup mieux rémunérés, des bâtiments beaucoup plus vastes, des laboratoires beaucoup mieux équipés, des chercheurs mieux dotés et, selon l’étude récente du professeur Kneschaurek, de Saint-Gall, une dépense d’un milliard de francs pour couvrir ce programme d’ici à 1970.

Question : L’organisation fédérale du pays permet-elle un effort de cette ampleur ?

Toutes nos universités et hautes écoles, sauf deux, relèvent d’un canton. La Constitution de 1848 autorisait la Confédération à « établir une université et une école polytechnique ».

[p. 251] II est remarquable que seule la seconde ait été créée.

Cette allégeance à la « petite patrie » ménage aux universités une autonomie morale aussi large que possible. Elles ne sont pas soumises à une doctrine d’État, mais reflètent le genius loci et les diversités linguistiques et religieuses. Celles de Genève, Lausanne et Neuchâtel sont françaises et marquées par l’esprit protestant ; celle de Fribourg, catholique et bilingue ; celles de Bâle, Zurich et Berne, d’origine humaniste et réformée et de langue allemande, mais on y donne de nombreux cours en français et en italien. (Lucerne annonce son intention de créer une huitième université, qui représenterait l’élément catholique dominant dans la Suisse centrale.) Si, dans ces conditions, la Confédération avait jugé bon d’établir l’université suisse prévue, l’on eût assisté à la naissance d’un premier modèle en réduction d’université européenne. Il faut croire que le besoin ne s’en est pas fait sentir assez fortement pour surmonter les tendances particularistes, qui demeurent extrêmement vivaces à ce niveau. L’idée même de créer une université romande unique, qui engloberait celles de Genève, Lausanne et Neuchâtel, ne resurgit périodiquement que pour se voir aussitôt repoussée avec une sorte d’indignation par l’opinion publique des trois cantons. Il est caractéristique que la seule haute école qui dépende de l’État fédéral, le Polytechnicum de Zurich, soit un institut de recherches et de préparation technique et professionnelle au premier chef : une hypothétique idéologie officielle ne pourrait y jouer de rôle notable. Quelques-uns des plus grands mathématiciens et physiciens modernes, dont Einstein et Pauli, y ont étudié et professé, mais la science pure y demeure en contact étroit avec les applications industrielles, les instituts fédéraux, les banques et les établissements techniques de tout le pays. Là encore, on vérifiera que la fédéralisation répond en Suisse aux exigences de l’efficacité, non à celles d’une doctrine politique.

Les avantages du régime cantonal sont évidents. Le nombre élevé des établissements supérieurs qui en a résulté dans un si [p. 252] petit pays, et leurs solides traditions locales, ont eu longtemps pour effet de rendre plus étroites les relations entre professeurs et étudiants. Les uns et les autres, pour une large proportion, se recrutaient dans la même ville ou le même canton, parlaient avec le même accent, et appartenaient aux mêmes milieux sociaux de la petite à la grande bourgeoisie (ouvriers et paysans non pas exclus mais rares). Aucune des sept universités ne se considérait comme « provinciale », chacune formant le centre intellectuel d’un pays, et se jugeant à cet égard l’égale de ses voisines.

Mais les tâches d’aujourd’hui, déjà, débordent ce régime si sympathique. L’idéal secrètement autarcique d’universités fondées dans un milieu municipal ou cantonal qui les soutiendrait seul, apparaît chaque année moins défendable. Chacune se veut complète et suffisante, aucune ne l’est ou ne pourra le rester longtemps. Elles invoquent le fédéralisme à l’appui de leurs prétentions. Mais le fédéralisme bien compris ne consiste pas à juxtaposer des monades. Il implique au contraire la mise en commun des efforts lorsque la dimension des tâches l’exige, qu’elles soient pédagogiques ou budgétaires. Le vrai fédéralisme ne veut pas que chacun fasse tout pour son compte et tant bien que mal ; il suppose la coopération et la mise en commun des faiblesses, d’où naîtra seule la force requise — en dépit de l’arithmétique tout illusoire que l’esprit unitaire croit pouvoir appliquer au domaine des qualités.

Les universités suisses, et romandes d’abord, se devraient donc d’envisager d’urgence une nouvelle division du travail, un regroupement des facultés à l’échelle intercantonale, et des concentrations de chercheurs dotés d’instruments adéquats, bien trop chers pour un seul canton. Quitte à multiplier parallèlement des instituts para- et post-universitaires, les uns hautement spécialisés, les autres consacrés à des types de formation interdisciplinaires.

Mais tout cela suppose une politique, et la Suisse me paraît plus lente que d’autres à en reconnaître l’urgence. C’est la [p. 253] rançon de sa prospérité. On tend à continuer ce qui a si bien marché. Et l’imagination s’alourdit ou s’empâte, faute de défis qui la réveillent et l’excitent, et faute de rappels dramatiques à l’ampleur, à l’urgence des dilemmes.

Le Fonds national de la recherche scientifique disposait en 1963 de 23 millions de francs. La même année, le Conseil fédéral proposait et les Chambres votaient un budget militaire s’élevant à 1264 millions, dont une bonne part pour l’achat de « Mirages ». On n’hésitait donc pas à « saigner le pays » pour acheter à l’étranger des objets dont l’utilité même militaire n’était pas démontrable (et ne le sera jamais, espérons-le). Tandis qu’il me souvient d’une subvention de l’État dont le montant proposé s’élevait environ à un cinquante-millième du prix de ces Mirages116, et qui motiva trois navettes entre les deux Conseils du parlement : il s’agissait d’un objet culturel, on l’a deviné.

Le cas des universités illustre un fait patent : la Suisse actuelle n’a pas la politique de son propre fédéralisme. Elle ne pourra le sauver qu’en le repensant à l’échelle de l’Europe et des techniques nouvelles. Mais ce n’est pas au seul niveau des hautes écoles qu’il faudrait essayer d’intervenir. C’est dans l’enseignement primaire et secondaire que les agents stérilisants de l’imagination sévissent ; c’est là aussi que le sens d’une vocation pourrait « nouer », comme on le dit d’un fruit.

[p. 254]

« Tout Suisse est pédagogue »

Le souci éducatif est diffus dans toute l’atmosphère suisse, famille, sociétés, syndicats, armée, écoles. « Tout Suisse est pédagogue », répètent les auteurs suisses. Et cela s’explique aisément, sinon par une cause unique.

Dans un petit pays composé de vingt-cinq patries minuscules, la tolérance est une nécessité vitale. Mais s’il n’est pas question d’éliminer le voisin qui diffère par la langue ou la foi, on se rattrape sur le frère et l’ami. Faute de pouvoir se livrer comme leurs ancêtres à une lutte ouverte de principes et de convictions, les Suisses se bornent à un échange insistant de bons conseils, d’avis moraux, de recettes d’hygiène et d’admonestations religieuses. Le civisme helvétique de nos jours repose essentiellement sur cette propension à l’éducation mutuelle, qui semble assez typique des pays dominés par l’influence protestante. Aux petites dimensions des communautés, il convient d’ajouter un second facteur de didactisme : le goût de la technique, l’orgueil du savoir-faire. On a vu que les données naturelles du pays exigeaient de ses habitants une ingéniosité peu commune dans la mise en œuvre la plus efficace de ce qu’ils arrivent à se procurer. Or le tour de main, le métier, est une affaire de tradition, de transmission de père en fils, de maître d’atelier en apprenti : il est fait de mille conseils et d’exemples pratiques.

Ces dispositions psychologiques, innées ou acquises, ont produit deux attitudes humaines assez différentes dans le domaine de l’éducation et de la pédagogie.

La première est celle qui régit l’enseignement primaire. Elle pourrait être caractérisée par les traits suivants : un égalitarisme à base de méfiance pour tout ce qui dépasse l’ordinaire et menace de déranger l’alignement ; la volonté de rejoindre lentement des moyennes, plutôt que de pousser quelques [p. 255] individus117 ; un respect de la discipline qui tourne au fétichisme quand on l’élève au rang de vertu civique, ou qu’on lui confère un mérite vaguement réminiscent de valeurs religieuses, d’ailleurs vidées de leur sens originel. Certes, Calvin disait déjà : « La république est au collège. » Mais son collège était une école du chrétien, sa discipline celle de la Vérité, à la fois transcendante et révélée. L’école primaire n’est plus guère inspirée que par quelques principes de « bonne conduite ». Et elle se borne à inculquer des « connaissances » conventionnelles.

J’ai débuté dans la littérature engagée — bien avant d’avoir inventé cette expression — par un pamphlet contre l’école primaire : Les Méfaits de l’Instruction publique118, dont le premier chapitre, souvenirs d’élève, s’intitulait simplement « Mes Prisons ». Je dénonçais le régime qui fait de l’instituteur un bon élève prolongé, jamais sorti de l’école pour vivre un peu ; l’horaire des leçons ; la conception pénitentiaire des disciplines imposées : « L’École veut que partout la valeur cède le pas à la règle » ; les intentions politiques de la méthode : « La machine scolaire dévore des enfants tout vifs et rend des citoyens à l’œil torve » ; le lavage de cerveau des petits d’homme : « Regardez un écolier préparer ses devoirs : il apprend les questions aussi bien que les réponses. J’avoue que je trouve ça très fort : obtenir un conformisme de la curiosité. » Je demandais que l’on remplace l’enseignement primaire par une espèce de yoga, d’entraînement des facultés volontaires, imaginatives, physiques et poétiques.

[p. 256] Je proposais une instruction non pas même privée mais secrète. Je nageais en pleine utopie, je le savais, et j’écrivais de l’utopiste : « Sans lui, l’humanité s’avachirait totalement. Mais il est dans l’ordre qu’elle beugle longuement tout en le suivant. » Il est certain qu’on ne m’a pas suivi, et donc probable que l’école primaire, en Suisse comme ailleurs, en est restée — dans son esprit sinon dans ses méthodes résolument progressistes — au point que je marquais.

Dès 1897, à l’aula de l’université de Genève, Théodore Flournoy n’avait pas craint de déclarer : « Nous aurions cherché un moyen d’abrutir nos enfants que nous n’aurions pas pu trouver quelque chose qui répondît mieux à ce but que notre système scolaire actuel. » Hélas, en 1942, Edmond Gilliard (qui avait été l’éditeur de mon pamphlet dans ses « Petites Lettres de Lausanne ») ne voyait d’autre remède au marasme scolaire que dans une « révolte » allant jusqu’au « droit au chahut » et à celui « d’exécuter » le maître incapable. Mais il ne se faisait point d’illusions : « On ne renversera l’école qu’en soulevant et retournant le monde. » Ainsi posé, le problème dépasse quelque peu la Suisse et ses autorités scolaires : il met en cause l’Occident tout entier119.

L’autre attitude ou tradition pédagogique, qui se développe parallèlement à la première, est celle de l’école nouvelle. Elle se réclame de deux grands ancêtres suisses, Rousseau et Pestalozzi. Dans cette lignée se placent les pédagogues qui ont fondé à Genève l’Institut Rousseau, ou qui ont œuvré dans le même esprit : Claparède, Pierre Bovet, Ferrière, Jean Piaget. Ils cherchaient avant tout à cultiver de libres personnalités, à ménager la spontanéité nécessaire à leur éclosion, à sauvegarder dans le processus de l’instruction et de l’éducation la part du jeu et des instincts fondamentaux. Ils se fondaient sur une psychologie de l’enfance beaucoup plus avertie et scientifique que celle qui règne sur l’école primaire et ses routines positivistes. C’est [p. 257] à ces novateurs, anciens et modernes, que l’on doit attribuer la réputation universelle des pédagogues suisses et de leurs établissements privés.

Certes, on a pu les accuser de placer une confiance excessive dans la bonté naturelle de l’enfant, et de négliger la formation intellectuelle ou la discipline dans le travail, sous prétexte de favoriser « un développement harmonieux des facultés ». On s’est gaussé de leurs expériences et de l’apparente anarchie qui régnait dans leurs classes d’essai. Mais ils pouvaient répondre qu’ils visaient au contraire à éveiller chez l’enfant et l’élève le sens de la responsabilité personnelle et sociale. Quels qu’aient pu être les excès de l’« école nouvelle » à ses débuts, ou les conséquences extrêmes qui en furent parfois tirées par l’Amérique, il est incontestable que l’avant-garde pédagogique de Genève a contribué à assouplir et humaniser les méthodes de l’enseignement primaire dans plus d’un pays, et même parfois en Suisse.

Si l’on prend pour points de comparaison l’éducation américaine et la française, il apparaît que la Suisse, ici comme ailleurs, suit la voie médiane. La musique, la rythmique de Jaques-Dalcroze, la gymnastique, les travaux manuels tiennent beaucoup plus de place dans les programmes suisses que ce n’est le cas en France, mais les sports y sont moins envahissants qu’en Amérique120. En général, l’élève suisse acquiert plus de connaissances précises que l’américain, et ne souffre pas du « gavage intellectuel » dont se plaint le français. Moins libre et turbulent que le premier, moins brillant et délié d’esprit que le second, il tend à se conformer à cette « honorable moyenne » qui fait la force principale des petites démocraties modernes.

Si variés que soient les types d’écoles primaires ou secondaires, partout adaptés aux circonstances locales121, ils baignent [p. 258] néanmoins dans un climat d’helvétisme très sensible. Cette unité dans la diversité résulte peut-être moins d’une histoire commune que d’un enseignement uniforme de cette histoire ; et moins d’une similitude de mœurs que de l’empreinte laissée par les leçons d’instruction civique, qui jouent le rôle d’une sorte de catéchisme laïque.

Ce n’est donc pas à un défaut de démocratisation de l’école primaire qu’il s’agirait de remédier, mais au contraire à un esprit d’égalitarisme intellectuel, à la stérilisation jalouse des meilleurs, de ceux qui se « distinguent », et dont le maître entend rabattre le caquet. La phrase typique de l’agent suisse à l’automobiliste en faute : « Vous pouvez pas faire comme tout le monde ? » où s’exprime une hargneuse réprobation morale, traduit une mentalité très générale dans nos écoles primaires. Un milliard par an aux universités ne suffira pas, je le crains, à réparer les ravages intimes causés par cette morale déprimante.

La vie religieuse : catholiques et protestants côte à côte

Sur les origines du christianisme en Suisse, l’historien ne dispose que de récits légendaires. Il semble que dès le iiie siècle, la nouvelle doctrine s’introduisit dans la partie occidentale du pays, apportée par des artisans et des légionnaires venus de la vallée inférieure du Rhône. Au ive siècle, une communauté chrétienne est établie à Genève, Bâle est déjà le siège d’un évêché, de même que Martigny en Valais. Au ve siècle, ces territoires romanisés sont envahis par les Burgondes, Germains professant l’arianisme et qui ne se mêleront avec la population celte et les colons romains que lorsqu’ils auront adopté la religion catholique, au vie siècle.

Cependant, le paganisme fait un retour en force avec la poussée des Alamans, venus du nord-est et qui ne tardent pas à coloniser toute l’actuelle Suisse alémanique. Nombre de traits [p. 259] typiques de la démocratie suisse, tels que le particularisme, la répugnance à subir l’autorité civile mais le goût du service militaire, les assemblées populaires souveraines apparaissent à certains historiens modernes comme des survivances du passé alémanique122. Lorsque les missionnaires Colomban et Gall, venus d’Irlande, visitent vers 610 les environs du lac de Constance, ils trouvent des idoles de Wotan dans les anciennes églises romaines. Mais grâce à ces moines pérégrins, le christianisme renaîtra de ses vestiges. Par-dessous les coutumes alémaniques-païennes, les apôtres irlandais retrouvent non seulement le catholicisme de Rome, mais un fond celtique plus ancien qui leur est congénital, et sur lequel ils appuieront leur effort d’évangélisation, en sorte que le christianisme, en Suisse, sera le dernier rejeton de la « civilisation de Iona », comme dirait Arnold Toynbee.

Sur la tombe de Gall s’édifie au viiie siècle un monastère qui va devenir le grand foyer de prospérité matérielle autant que spirituelle de la Suisse orientale, avec son hôtellerie et ses fermes, ses écoles, ses œuvres d’art et sa bibliothèque de volumes enluminés. Les couvents se multiplient dans tout le pays, et bientôt rivalisent de puissance temporelle avec les grands féodaux : les cantons primitifs devront s’armer contre eux aussi souvent que contre les Habsbourg. L’un des plus fameux est celui d’Einsieldeln, situé en plein cœur de la Suisse primitive, et d’ailleurs continuellement attaqué par les Schwyzois.

Or, c’est précisément à Einsiedeln que Zwingli, jeune abbé passionné d’humanisme et « chapelain acolyte » du pape, apprend en 1517 ce qui vient de se passer à Wittenberg : l’affichage des thèses de Luther.

À cette époque, la Suisse alémanique détenait pour la curie romaine une importance politique et militaire très spéciale, et elle en profitait pour se faire accorder une foule de droits et [p. 260] grâces ecclésiastiques, ce qui peut expliquer en partie la tolérance montrée par Rome, dans les débuts, à l’égard des innovations religieuses de Zurich. L’esprit clérical était prononcé, et ses abus non moins criants qu’en Allemagne. La vie intellectuelle ne s’était éveillée que tardivement, au xve siècle, l’université de Bâle, fondée en 1460, devenait un foyer d’humanisme avec Érasme. D’autre part, la mystique allemande du sud travaillait les consciences avides d’une religion plus intérieure : c’est ainsi que la secte des Amis de Dieu, dont le centre était à Strasbourg, comptait beaucoup de disciples chez les Suisses : Nicolas de Flue, qui venait de mourir, avait résumé dans sa personne toutes les vertus et les épreuves spirituelles des légendaires « ermites du Haut Pays » vénérés par la secte alsacienne123. Il avait d’autre part montré aux Suisses la voie de cette politique de neutralité dans laquelle Zwingli allait conduire ses compatriotes, en dépit de l’opposition des catholiques, toujours prêts à conclure des alliances étrangères avec Rome, l’Empereur, ou la France, pour assurer les droits de leur minorité.

C’est Zwingli qui a donné sa forme et son esprit au protestantisme suisse. Les débuts de sa réforme, à Zurich, datent de 1518, lorsqu’il déclare, du haut de la chaire, qu’il se propose d’expliquer la doctrine chrétienne en se basant sur les documents originaux de la Révélation, la Bible et les Évangiles. Calvin ne publiera son Institution qu’en 1536, et ne s’installera définitivement à Genève qu’en 1540. Or Genève n’est liée aux Suisses que par quelques traités de combourgeoisie. Elle ne fait pas partie de la Confédération des Treize Cantons. Et l’œuvre du réformateur français, qu’elle adopte, va rayonner dans toute l’Europe, et plus tard en Amérique, bien plus qu’elle ne le fera jamais en Suisse. C’est Zwingli qui conduit les protestants lors des premières guerres civiles religieuses. Et ce sont les deux villes soumises à son influence, Zurich et Berne, qui prendront la tête du parti réformé et soutiendront la lutte, souvent [p. 261] sanglante, contre les cantons catholiques du centre, jusqu’aux débuts du xviiie siècle.

Dès l’époque de Zwingli, le partage de la Suisse entre les deux confessions s’est opéré dans ses grandes lignes. La proportion d’un peu plus de 2/5 de catholiques pour un peu moins de 3/5 de protestants dans l’ensemble du pays n’a guère varié depuis la Réforme124. Mais d’importantes modifications se sont manifestées dans la répartition géographique des deux principales confessions. Jusqu’en 1848 légalement, et plus tard encore pratiquement, le droit d’établissement était refusé par les cantons aux Suisses d’une confession différente de celle de la majorité. La Constitution fédérale, conçue dans un esprit de réconciliation au lendemain de la guerre du Sonderbund, supprima les entraves confessionnelles au libre établissement. Il en a résulté un mélange des confessions tel qu’on ne peut plus parler proprement de cantons protestants ou catholiques, mais seulement de cantons à majorité protestante ou catholique125. En général, le nombre des catholiques augmente plus rapidement dans les cantons naguère protestants que celui des protestants dans les cantons demeurés presque entièrement catholiques. Cela s’explique par l’attraction qu’exercent les plus grandes villes, autrefois toutes protestantes, cependant que les petits cantons ruraux du centre offrent peu de possibilités à l’immigration.

[p. 262] L’interpénétration géographique des confessions, à elle seule, suffirait pour rendre impossible une nouvelle guerre du Sonderbund dans notre siècle.

Cet apaisement, cette paix officielle traduisent-ils une compréhension mutuelle plus profonde ? On pouvait en douter jusqu’à ces dernières années. Chacun restait sur ses positions et s’y retranchait, attentif à ne pas vexer le voisin, mais peu désireux de s’en rapprocher, ou même de perdre des préjugés hérités à son endroit. En 1937, un curé fribourgeois écrivait : « Un zèle un peu amer et ambitieux risquerait de troubler la paix, et l’on est prudent. On ne rayonne donc pas. On se respecte à distance et même on s’estime comme des clans. L’esprit contraire, le meilleur, le plus compréhensif, existe aussi, plus répandu peut-être que l’autre et en progrès, mais pourquoi a-t-il tant de peine à s’exprimer ? » Le prêtre ajoutait d’ailleurs aussitôt : « Toutes les constatations moins réconfortantes que l’on peut faire ne doivent pas laisser oublier le fait déjà remarquable que le peuple suisse est acquis au respect effectif des consciences, il ne comprend plus les moyens de pression et de violence en matière de religion. »126

Et certes, aujourd’hui encore, l’ignorance mutuelle dans laquelle vivent les différents groupes, tant linguistiques que religieux, ne paraît guère frapper les Suisses. Bien qu’ils se coudoient journellement, et qu’il existe dans presque chaque bourg de quelque importance des églises des deux cultes, le protestant moyen continue à penser que le catholicisme consiste à mettre des cierges sur un autel et à cultiver toutes sortes de superstitions, tandis que le catholique moyen tient le protestant pour un demi-incrédule, prisonnier d’une morale ennuyeuse.

Toutefois, l’influence du mouvement œcuménique se fait sentir dans les deux Églises, au niveau populaire non moins qu’à l’étage des docteurs. En voici deux exemples :

[p. 263] À Zurich, en 1963, un référendum est organisé sur la reconnaissance par l’État de l’Église romaine. Les deux tiers de la population sont protestants. Or ce sont les milieux dirigeants de cette majorité qui ont recommandé d’accorder l’égalité de droits à la minorité. La loi est acceptée par 68 % des votants.

À Glaris, une vaste église, depuis de nombreuses années, est commune aux deux cultes. Elle s’orne de deux tours jumelles, qui portent chacune une horloge : c’est superflu et ce n’est pas beau, mais il se peut que ce soit symbolique. La nef est totalement dépourvue d’ornements. L’autel consacré à Marie — en retrait sur la gauche — est caché par la chaire : les protestants ne peuvent le voir pendant le sermon, mais seulement s’ils s’avancent vers le chœur pour communier. Dans ce chœur, un autel très sobre, qui pourrait être luthérien ou anglican aussi bien que romain. La froide nudité protestante domine, éliminant le mauvais goût sulpicien. Si les défauts se neutralisent, les vertus ne s’additionnent pas encore. De cette coexistence physique au minimum, une inter-communion en esprit naîtra-t-elle ? C’eût été inconcevable avant Vatican II…

Mais d’autres convergences, plus profondes, se dessinent. Longtemps interdite aux fidèles romains, la libre lecture de la Bible leur est dorénavant recommandée, et la messe est de plus en plus commentée, car dite en langue moderne désormais. En retour, un mouvement liturgique se développe chez les réformés. Les paroisses où il s’est implanté voient aussitôt affluer la jeunesse, les couleurs et les rythmes s’avivent, la table sainte a retrouvé sa place centrale et tous y communient au moins une fois par mois.

Existe-t-il un esprit protestant et un esprit catholique de nuance proprement helvétique ? La question n’est pas sans intérêt, car elle soulève celle des rapports entre le régime fédéraliste et la religion.

[p. 264] Dans l’ensemble, le protestantisme suisse est resté beaucoup plus zwinglien que calviniste. Non point qu’on lise encore les œuvres du réformateur de Zurich, ni même que ses doctrines soient enseignées. Mais il a proposé aux Suisses la forme de religion qui convenait le mieux au tempérament du plus grand nombre d’entre eux. Calvin, dès son arrivée à Genève, s’est heurté à des résistances populaires et ne les a pas toutes surmontées. Les formes liturgiques qu’il préconisait n’ont pas été adoptées. Sa rigueur doctrinale, toute latine, est restée étrangère à un peuple qui se méfie des positions tranchées, des antithèses irréductibles. Le culte zwinglien, au contraire, correspond au démocratisme profond et inné dont nous avons vu qu’il se manifeste, en Suisse, par une résistance instinctive à l’égard des titres, des formes et des autorités trop affirmées. Réduit à la prière improvisée, dite « d’abondance », et au sermon (le choral luthérien et le psaume calviniste n’y sont entrés que plus tard), ce culte paraît à ses fidèles d’autant plus pur qu’il est plus dépouillé. Les cérémonies pompeuses, les vêtements ecclésiastiques, les fêtes, les symboles, les hiérarchies sont taxés d’hypocrisie127. L’extrême appauvrissement des formes cultuelles, chez les protestants suisses, ne saurait être attribué à la seule influence de Zwingli. Il traduit d’une part une tournure d’esprit positive et volontiers simpliste, une horreur congénitale de la rhétorique sous toutes ses formes, et aussi une pudeur profonde. Le Suisse est plus naturellement porté qu’aucun autre Européen à traiter de « singerie » toute expression tant soit peu spontanée de la ferveur religieuse, et toute dévotion publique lui paraît théâtrale. Ce n’est pas que le sentiment, ni même le sentimentalisme, soit absent des cérémonies les plus dépouillées qu’il tolère : le mouvement du Réveil, dans la première moitié du xixe siècle, a [p. 265] doté les églises suisses de cantiques anglo-saxons aux rythmes tantôt allègres, tantôt traînants et nostalgiques, et d’un vocabulaire mystique (« patois de Canaan ») dont l’habitude seule fait oublier le manque de sobriété.

L’organisation des Églises protestantes est calquée sur la structure fédéraliste du pays. Liées à l’État, ou libres et vivant des dons des fidèles ou d’un impôt ecclésiastique facultatif, les Églises forment des unités cantonales, gouvernées par des synodes régionaux. L’autonomie de la paroisse reste considérable, sous la direction du pasteur assisté par un « conseil d’église ». Il en résulte que l’Église suisse comme telle n’existe guère, n’est qu’une fédération assez lâche d’Églises cantonales, et pourrait difficilement prendre une décision qui l’engage tout entière. On comprendra dès lors qu’il n’y ait pas, à l’échelle nationale, de parti politique protestant.

Il existe au contraire un parti catholique, nombreux et discipliné, de tendance conservatrice, et qui défend la traditionnelle liberté des cantons contre les empiètements éventuels du pouvoir central, institué en 1848 par la majorité protestante. Toutefois, l’attitude des théoriciens du parti catholique n’est pas seulement inspirée par le statut minoritaire de leur confession. Il existe une doctrine catholique spécifiquement suisse de l’État et du fédéralisme, illustrée dès le Moyen Âge par les grands ordres religieux, surtout bénédictins128, puis dans l’époque moderne par les œuvres de Ph. A. de Segesser et de Gonzague de Reynold : elle rejoint sur des points essentiels la pensée éthico-politique des auteurs protestants les plus influents des xixe et xxe siècles. Les uns et les autres s’accordent sur une définition de l’homme à [p. 266] la fois libre et solidaire, sur une conception de la liberté d’obéissance, aussi éloignée de l’individualisme sans frein que des fausses disciplines totalitaires, et sur une doctrine de l’État qui prévient l’extension illimitée de ses pouvoirs et sauvegarde la pleine autonomie de l’Église. Ils s’accordent aussi pour préférer à l’idéologie démocratique des libertés concrètes du citoyen, inséparables de ses responsabilités sociales et spirituelles.

Le fédéralisme, au sens complet du terme cette fois-ci, constitue donc le commun dénominateur de la pensée catholique et de la pensée réformée dans le domaine politique, si bien qu’il n’existe pas en Suisse d’antagonismes profonds et essentiels quant à la doctrine de l’État, ni d’écoles ou de fractions irréductibles, comme celles dont les luttes séculaires ont déchiré tant d’autres nations européennes.

Toutefois, en dépit de la quasi-unanimité des penseurs chrétiens du pays, l’État et la vie politique depuis un siècle n’ont cessé de se séculariser. Aux causes générales de ce phénomène, qui agissent dans toute la civilisation occidentale, s’ajoute en Suisse une cause historique très précise. Les fondateurs de la Confédération moderne, les radicaux, ont été conduits par le souci d’éliminer le plus possible l’influence politique des confessions : souci bien compréhensible, puisqu’ils sortaient d’une guerre civile d’origine religieuse, et que le conflit religieux, depuis des siècles, par les prétextes qu’il offrait à l’intervention étrangère, constituait une menace permanente pour la solidité du lien confédéral.

Les Suisses ne sont pas anticléricaux, pour la raison que le cléricalisme a depuis longtemps disparu de leur vie publique. Mais dans la partie protestante de la population subsiste une certaine répugnance à l’endroit des interventions spectaculaires de l’Église ou de ses ministres, qui a pour effet de rendre la religion très peu visible dans les manifestations publiques, et fort timide dans ses revendications politiques ou sociales. Cependant, bien que l’État demeure officiellement laïque, ce n’est jamais d’une manière agressive. L’action individuelle [p. 267] d’hommes politiques chrétiens, sensible dans plus d’un domaine, n’est pas entravée par l’opinion publique ou les partis, bien au contraire. Et si la religion n’est présente dans les discours officiels que sous l’espèce de clichés, elle ne cesse d’inspirer, consciemment ou non, la morale civique, l’activité philanthropique, les lois sociales, et de brider par des scrupules sincères le matérialisme assez épais qui menace les Suisses dans leur prospérité.

Seule exception à la règle laïque, gage de la paix confessionnelle : l’institution du Jeûne fédéral, jour fixé pour la repentance et l’action de grâce nationale, et que l’on célèbre par la publication et la lecture de « mandements » officiels, rédigés par les Églises. Cette occasion est devenue prétexte à des « menus du Jeûne » fort abondants qu’annoncent les meilleurs restaurants.

Mais, Dieu merci, la religion des Suisses ne saurait être mesurée à ces manifestations extérieures. Plus morale que rituelle, et plus théologique que mystique, c’est dans une œuvre comme la Croix-Rouge ou dans le rayonnement de la pensée d’un Karl Barth qu’elle témoigne de sa véritable nature ; ou encore, d’une manière plus diffuse et collective, par un certain sens de la solidarité humaine, par l’équilibre des institutions qui en résultent, mais aussi et peut-être surtout par une sourde insatisfaction de soi-même et de la « paix helvétique », qui trahit la présence, ici ou là, d’une recherche spirituelle, c’est-à-dire d’une vie de l’esprit, par quoi seule la Cité vaudra de subsister, en fin de compte.

Le malaise suisse

Au premier rang des peuples qui se disent heureux, selon les sondages d’opinion, les Suisses n’en sont pas moins inquiets. Réfléchissant aux motifs spécifiques de ce comportement paradoxal (mais qui est en somme celui des riches et de l’Occident en général), il m’a semblé que l’inquiétude suisse s’expliquait par trois groupes de raisons, fort inégalement légitimes.

[p. 268] Inquiétude du nanti, « spectateur de l’Histoire » ; est-ce que ça va durer, est-ce qu’on va nous laisser longtemps encore tranquilles dans notre coin ? (Motif accessoire : faisons-nous ce qu’il faut pour garder notre rang ?)

Inquiétude du patriote : dans le monde des technocrates, des grands marchés, des grands ensembles politiques en formation, est-ce que nos libertés, et la Suisse elle-même, en tant qu’État, gardent encore un sens et pourront subsister ?

Inquiétude spirituelle et morale enfin : est-ce que tant de paix et de prospérité n’ont pas été gagnées au prix de notre âme ? Au prix de nos vraies raisons d’être ?

L’autocritique est devenue, au cours des dernières décennies, l’une des tendances les plus typiques de l’esprit suisse en tant qu’il s’exprime par le livre, le théâtre, l’enquête sociologique et les éditoriaux des grands journaux romands. Depuis 1962, date de la demande d’association de la Suisse au Marché Commun, s’interroger sur l’avenir suisse est devenu notre sport national, et je ne vois pas d’autre pays qui puisse nous battre sur ce terrain-là. (C’est le seul record qui nous reste, d’ailleurs.)

Il paraîtrait que les Suisses ne cessent de répéter : « Y en a point comme nous ! » Je n’ai jamais entendu cette fameuse phrase que dans la bouche de ceux qui la raillaient, et je ne l’ai jamais lue que sous la plume de Suisses qui affirmaient que les autres Suisses pensent ainsi et qu’ils ont tort. Au bout du compte, c’est une propension à l’anxiété, voire à l’auto-dénigrement, plutôt qu’à la vanité nationale ou à la simple et naïve complaisance, qui frappe l’observateur de ce pays.

Quand un homme d’État français dit d’une œuvre, d’un produit, d’une doctrine : « Voilà qui est bien français ! » on entend : Voilà qui est excellent, typique du premier pays du monde, et bien digne d’être approuvé par tous ses citoyens. Mais quand on dit en Suisse (romande surtout) : « Ça, c’est bien suisse ! » il y a beaucoup de chances pour que cela signifie : Voilà bien notre manière mesquine d’envisager les choses.

[p. 269] L’intellectuel français approuve en principe tout ce qui est français, sauf le régime au pouvoir (quel qu’il soit). L’intellectuel suisse, c’est à peu près le contraire. Les motifs spécifiques du « malaise suisse » ont sans nul doute une tout autre origine que la traditionnelle rouspétance latine, si bien formulée par le titre d’un ouvrage d’Alain : Le Citoyen contre les Pouvoirs. Ce ne sont pas les Pouvoirs que le Suisse inquiet met en cause, mais plutôt ses concitoyens. Sont-ils à la hauteur de leurs institutions ? Méritent-ils leurs privilèges ? Ne sont-ils pas en train de s’enliser dans un épais matérialisme, et dans un égoïsme qui dément leurs grands idéaux officiels ?

Cette réaction fondamentale — et plus générale qu’on ne le pense — provient du vieux fonds religieux, et les jeunes intellectuels détachés de toute croyance ne se distinguent de leurs aînés que par une virulence particulière sur le chapitre des indignations morales qu’ils opposent au moralisme « embourgeoisé » et « hypocrite » des « soi-disant chrétiens ». Toutefois, ces motivations spirituelles ou civiques, puritaines ou progressistes, éveilleraient peu d’échos populaires si elles ne se trouvaient coïncider avec un sentiment diffus, presque inconscient, qui tourmente la Suisse du xxe siècle : une sorte de complexe de culpabilité. Il s’est noué pendant la première guerre mondiale. « Neutres, mais non pas pleutres ! » déclaraient fièrement nos publicistes, qui surcompensaient le reproche qu’ils devinaient chez le voisin français par des outrances verbales contre l’Allemand, ou vice versa. C’est alors que Cari Spitteler prononça son fameux discours sur « Notre point de vue suisse », dont voici un passage très significatif :

Par notre modestie, nous témoignons aux grandes puissances notre reconnaissance de ce qu’elles nous dispensent de nous mêler à leurs sanglants différends. Par notre modestie, nous payons à l’Europe blessée le tribut qu’il convient de payer à la douleur : le respect. Enfin, par notre modestie, nous nous excusons. « S’excuser de quoi ? » Quiconque s’est jamais trouvé au chevet d’un malade sait ce que je veux dire. Un homme de cœur a besoin qu’on lui pardonne de jouir de son bien-être pendant que d’autres souffrent.

[p. 270] Culpabilité irraisonnée de l’homme en bonne santé devant le malade, du riche devant le pauvre, de celui qui échappe à l’Histoire devant celui qui la subit.

Pendant l’entre-deux-guerres, en 1936, Karl Barth interrogé par des étudiants hongrois sur l’attitude du croyant dans la vie politique, a cette réponse courageuse mais en même temps révélatrice de la manière dont le « complexe suisse » est prompt à se couler dans les tournures du langage théologique129 :

Le péché des Suisses pourrait bien avoir son expression particulière dans la neutralité suisse. Les Suisses, depuis 400 ans, ne sont en réalité que les hôtes et les spectateurs de l’Histoire. Considérant les autres peuples, ils se réjouissent de leur liberté et de leur sagesse. Ce sont, par nature, des pharisiens de la politique, qui remercient Dieu de ce qu’ils ne sont pas comme les autres. Le Suisse est assis dans sa petite maison, et il regarde par sa petite fenêtre, et se réjouit de voir les étrangers venir chez lui pour admirer la belle et libre Helvétie. Peut-être lui plaît-il aussi d’entreprendre quelque œuvre de secours, d’adopter en temps de guerre un enfant allemand, un enfant français, et de devenir ainsi, par-dessus le marché, un bienfaiteur de l’humanité. Il ne connaît et n’aime aucun problème extrême, et par suite, aucun parti extrémiste. La politique suisse vit de compromis. Le Suisse est un bourgeois qui place au premier rang de ses préoccupations son repos et sa sécurité.

Tel pourrait être, à peu près, le péché propre des Suisses. C’est dans la conscience nationale que le jugement de Dieu qui pèse sur le monde nous devient clair. Ceci ne nous dispense nullement de notre double devoir de reconnaissance et de responsabilité [à l’égard de notre patrie], mais ce devoir est celui d’un accusé et d’un coupable. Helveticus sum, homo sum, peccator sum.

Péché et culpabilité sont des concepts théologiques130 dont je ne vois pas qu’ils trouvent dans le cas du « malaise suisse » une application pertinente. La neutralité ne pourrait être péché que chez ceux qui s’en font une vertu, mais pas en soi.

[p. 271] Elle est une mesure politique — expédient rendu nécessaire par l’absence de pouvoir unifié dans les Ligues, puis élément de « l’équilibre européen », puis moyen d’empêcher l’éclatement de la Suisse en 1914, enfin doctrine d’État ces derniers temps, et là-dessus l’on peut et l’on doit discuter —, mais la traiter de péché n’est pas une solution et empêche même d’en trouver une, car si elle est un péché, il faut le révoquer, ou si elle nous fait tomber dans le péché, il faut « l’arracher et la jeter loin de nous », sur-le-champ, sans demi-mesure : il faut participer aux guerres. Il eût fallu se battre contre Hitler, ou voler au secours de Budapest, — de cette ville justement où Barth, vingt ans plus tôt, accusait ses compatriotes d’être « spectateurs de l’Histoire » ! S’il s’avère au contraire que la neutralité peut se justifier dans bien des cas, on en prendra trop facilement prétexte pour nier que Barth ait raison de la refuser en tant que vertu générale.

Essayons de prendre une vue globale, et objective au moins par l’intention, de la manière dont les Suisses s’examinent : mettons que ce soit de l’autocritique au second degré. Les exemples cités au cours de cet ouvrage me semblent révéler une tendance générale — et pour le coup, « bien Suisse » — à juger d’un problème moins sur son mérite propre (ou contenu) que sur les mérites moraux de ceux qui ont à le résoudre, ou qui l’auraient déjà tranché à leur manière. Que la critique de l’utilitarisme, du neutralisme, du moralisme suisses s’exprime par les « Questions » sans espoir de Ramuz, par les virulentes satires de Dürrenmatt, ou par les innombrables essais sur le malaise suisse dus à de jeunes auteurs progressistes, on ne peut que lui donner raison, et puis les vrais problèmes se posent, ou plutôt : ils sont encore là, attendant qu’on les examine une fois passés nos examens de conscience.

« Quels problèmes ? » me demande l’Européen qui venait admirer notre libre Helvétie et qui est un peu déconcerté… Eh bien, lisez nos quotidiens : on y parle à longueur d’éditoriaux de la surchauffe et du manque de main-d’œuvre, de la pollution [p. 272] de l’air, des eaux et des paysages, de la laideur des petites maisons neuves, qui poussent partout sans le moindre plan, ou de beaucoup de grands ensembles à bon marché qui détruisent le plaisir de vivre, de l’insuffisante éducation de base et des impasses de l’enseignement supérieur, du vieux duel de la commune et de l’État, de la montée d’un « matérialisme jouisseur, calculateur, éludant le problème du sens de la vie »131, d’une existence amortie comme une dette, d’un bonheur à tempérament, et de l’esprit de nivellement universel, père de l’ennui égal pour tous. — Mais quoi ! nous connaissons tout cela et c’est bien pire chez nous ! s’écrie l’Européen de Düsseldorf, d’Anvers, de Lyon, de Manchester, de Malmö ou de Livourne. On pensait que tous ces problèmes étaient moins difficiles chez vous, dans vos petits États fédérés. — Oui, disent les Suisses d’un air soucieux, mais rien ne prouve que ça va durer. Le Marché Commun nous menace. Notre neutralité n’est pas toujours comprise. Notre fédéralisme est compromis, et ce qu’il en reste freine l’élan des entreprises. Est-ce qu’il y aura une place pour nous dans le monde qui vient ?

Satiriques, vengeurs ou navrés, les sermons que j’ai cités ne changeront rien à l’évolution qu’ils dénoncent, tant qu’ils n’ouvriront pas les voies d’un dépassement de nos petitesses. « Besoin de grandeur », gémit Ramuz, crispé. Mais démontrer aux hommes qu’ils voient trop court n’est pas le meilleur moyen de les libérer. Il faudrait leur montrer des horizons plus vastes, qui soient les leurs.

Mieux vaudrait donc, me semble-t-il, proposer que les Suisses s’élèvent à la hauteur de leur régime fédéraliste, dont pas un seul de leurs censeurs n’a jamais suggéré qu’ils l’échangent contre un régime totalement différent, communiste ou fasciste, dictatorial, présidentiel ou monarchique.

La vraie chance de grandeur des Suisses, je ne la vois pas ailleurs que dans les raisons d’être de leur communauté peu [p. 273] croyable mais vraie — ce miracle qu’il faut traduire en formules désormais communicables, et qu’il faut assumer dans toutes ses dimensions non seulement morales mais politiques, et non seulement économiques mais spirituelles. Fédéralisme, seul régime possible d’un avenir humain de l’Europe ! Il est menacé, nous dit-on ? Rien de tel pour tirer un homme de ses doutes brumeux et de son anxiété qu’un défi bien concret, venant de l’extérieur.

Et de même que l’Europe a mieux à faire que d’offrir au Tiers-Monde le masochisme de certains écrivains auxquels leur ignorance des conditions réelles du progrès permet seule de se dire progressistes, j’ose penser que la Suisse a mieux à faire qu’à cultiver ses inquiétudes locales. Qu’elle prenne conscience de l’avenir qu’elle représente pour une Europe qui n’en sait rien encore ! Je ne conçois pas d’autre remède à ses névroses de prospérité. C’est dans une modestie trop commode, un peu lâche, que réside sa pire tentation et vraiment son péché virtuel — qui est la peur d’assumer sa vocation.