[p. 451]

Premiers contacts avec le nouveau monde §

New York, octobre 1940 §

New York alpestre. — Personne ne m’avait dit que New York est une île en forme de gratte-ciel couché. C’est la ville la plus simple du monde. Douze avenues parallèles, dans le sens de la longueur, qui est de vingt-cinq kilomètres environ — elles figurent assez bien les ascenseurs d’un grand building — et deux cent cinquante rues coupant les avenues à angle droit : autant d’étages. Au milieu, Central Park, rectangulaire. C’est tout, c’est la cité de Manhattan. Mais les faubourgs, au-delà de l’Hudson et de l’East River qui entourent l’île, s’étendent sur des espaces bien plus vastes, îles et plaines reliées par un immense réseau de ponts, de tunnels, et d’autostrades surélevées.

Personne ne m’avait dit, non plus, que New York est une ville alpestre ! Je l’ai senti le premier soir d’octobre, quand le soleil couchant flambait les hauteurs des gratte-ciel de cette couleur orangée aérienne qu’on voit aux crêtes des parois rocheuses alors que la vallée s’emplit d’une ombre froide. Et j’étais bien au fond d’une gorge, dans cette rue de briques noircies où circulait un vent âpre et salubre.

La mer et la montagne se ressemblent partout. Ici, elles se rejoignent et se mêlent. Les grands souffles océaniques, chargés de sel et d’aventure, viennent frapper les « faces » argentées de l’Empire State, du Chrysler, du Centre Rockefeller, de vingt autres de ces sommités célèbres que les New-Yorkais vous désignent comme les Suisses énumèrent leurs Alpes au visiteur qui en contemple la chaîne.

[p. 452] Le vent fou, l’air ozoné et la lumière éclatant très haut dans le ciel sur des parois violemment découpées, c’est un climat que je connais… Mais il y a plus. Il y a le sol qui est alpestre dans sa profondeur. À Central Park, au milieu des prairies, vous voyez affleurer de larges dalles de granit. Autrefois les glaciers sont venus jusqu’ici ! Ils couvraient la moitié de l’île, et la moraine s’étendait bien plus avant. Voici l’un des secrets de la démesure de Manhattan : seules ces assises de granit étaient capables de supporter le formidable poids d’un gratte-ciel de cent étages. Et les blocs erratiques, débités en tranches, polis et luisants comme du marbre, ont été plaqués sur les façades et dans les vestibules des plus riches bâtiments, reliques scellées d’une antiquité souterraine.

À Chicago et à Saint-Louis au contraire, sur les plaines d’alluvions ou dans les marécages, les gratte-ciel, déjà, me dit-on, menacent de suivre l’inquiétant exemple de la tour de Pise.

Bien des aspects physiques et moraux de la cité de Manhattan s’expliquent par ce sol et ce climat. Entre la Prairie proche et l’Océan, ce lieu d’extrême civilisation matérielle demeure hanté par on ne sait quelle sauvagerie des hauteurs ; et ce lieu d’extrême densité humaine demeure baigné dans une atmosphère irrémédiablement désertique. Les Américains des plaines de l’Ouest, venant à New York, ont coutume de se plaindre de l’inhumanité que revêtent ici les rapports quotidiens. Ils pensent, dans leur ignorance, que c’est une ville « trop européenne »… Mais moi je m’y sens contemporain de la préhistoire de quelque avenir démesuré.

Princeton (New Jersey), mi-octobre 1940 §

Au long d’un quai souterrain, après avoir traversé les parvis populeux surmontés d’une coupole astronomique de la gare de Pennsylvanie, j’ai pris mon premier train américain. Comme tout le monde, j’ai glissé mon billet dans le ruban de mon chapeau, où le contrôleur l’a pris et replacé sans me déranger dans la lecture de mon journal. Il n’y a que deux classes en Amérique : l’une où les fauteuils au dossier très haut sont fixes (deux de chaque côté du couloir central), l’autre où les fauteuils [p. 453] sont espacés et pivotent ; classe de luxe et classe de grand luxe, coaches et pullman cars. J’ai pris un coach. Je me suis enfoncé dans le velours bleu sombre, et j’ai regardé mes voisins, car nous roulions dans un tunnel. Dans l’ensemble, les femmes m’ont paru dignes de ce que le cinéma nous en promet — mais il suffit de trois ou quatre beautés saines ou frappantes sur cinquante femmes qu’on ne remarque pas, pour qu’on s’écrie : « Comme elles sont belles dans ce pays ! » Quant aux hommes, nègres exceptés, je leur trouve des visages plutôt informes, mal finis. On dirait qu’on les a livrés un peu trop vite à la circulation, comme ces autos de série, larges et confortables, mais dont il est prudent de vérifier si toutes les pièces tiennent bien ensemble…

Soudain je n’ai plus vu les gens. Le train surgissait du tunnel dans une plaine de marécages et de roseaux géants, coupée de canaux et de digues, enjambée par les arches de fer d’un pont à n’en pas croire ses yeux, qui porte l’autostrade pendant des kilomètres au-dessus des usines, des feux rouges et des hangars d’avions aux coupoles surbaissées. Paysage de déluge où s’enlisent, fumants, des monstres antédiluviens.

Une falaise de granit se dresse près de la voie. Nous la passons. Sur son autre versant s’étale un cimetière d’autos décarcassées, déchets du grand délire de construction qui enfièvre tout le continent, et dont le pont de l’autostrade au fond de l’horizon porte la gloire.

Princeton, fin d’octobre 1940 §

À une heure de New York, nous sommes en pleine campagne, et l’on cesse de sentir l’Amérique telle qu’on l’imaginait, du moins. Forêts et plaines ondulées, quelques villages en bordure de la route avec leur église de bois blanc, mais peu de fermes isolées.

J’ai voulu me promener dans les bois. C’était la brousse. Peu ou point de chemins marqués, nulle trace de l’homme dès qu’on s’éloigne des grandes pistes cimentées.

On m’avait mis en garde contre une plante à trois feuilles qui infeste les forêts de l’Est et que l’on nomme poison ivy. Son contact, ou parfois sa seule proximité, produit une sorte d’urticaire très virulente, dont on n’a pas encore trouvé le remède. [p. 454] Je n’ai pas osé m’étendre sur le sol. Il semble que ce continent, mystérieusement, refuse à l’homme son intimité. Rien d’étonnant si l’idéal du paysan américain est de se retirer à la ville !

Washington, 30 octobre 1940 §

Depuis le temps qu’on nous vante en Europe les autostrades fascistes et hitlériennes, qui semblent justifier (avec les trains à l’heure) tous les excès totalitaires, pourquoi n’a-t-on jamais parlé des superhighways d’Amérique ? Ici, l’on n’a pas eu besoin de changer de régime, et de pendre les récalcitrants, pour construire ces routes prodigieuses au regard desquelles les fameuses « réalisations » du Führer et de son Duce sont des sentiers. Trois pistes dans chaque sens, séparées par une large bande gazonnée et plantée d’arbres, c’est une ivresse que de s’y laisser porter à cent dix à l’heure en moyenne, dans le déferlement des larges carrosseries. On passe sans ralentir Philadelphie puis Baltimore, cités de trente kilomètres de côté, dont on ne voit que les résidences de luxe dans leurs parcs, et quelques rues des quartiers nègres, dont chaque maison de brique s’orne de quatre marches de bois blanc, couvertes de bébés luisants et d’enfants au crâne sphérique.

Je n’aime guère Washington, ville de nulle part, peu convaincante, pareille à une cité d’exposition qu’on aurait décidé de maintenir pour y loger ceux qui ne trouvent pas de place ailleurs, les déracinés permanents, diplomates, fonctionnaires à l’essai, quémandeurs, nègres et portiers.

Princeton, 1er novembre 1940 §

Le parc des milliardaires. — Déjeuné à Tuxedo Park, nom indien (prononcez Taxido) qui désigne aux États-Unis le vêtement qu’en français l’on appelle un smoking, et en anglais dinner jacket. Ce parc immense, enclos d’épaisses murailles, est l’un des lieux les plus exclusifs de la terre. Autour d’un lac d’un bleu violent où nagent des cygnes sous les saules pleureurs, s’élèvent les résidences d’été des « vieux » milliardaires de New York, — une cinquantaine de villas blanches, [p. 455] de châteaux rouges ou violets, sur des pelouses vert pomme aux opulents ombrages. Tous les chromos du monde avaient raison, puisque Tuxedo Park existe, sous nos yeux.

On y pénètre par un porche médiéval, où des agents de police arrêtent votre voiture, vous prient de dire où vous allez, et téléphonent à votre hôtesse pour vérifier que vous êtes attendu.

Retenu cette phrase déclamée par une milliardaire au dessert : « Si cet homme-là (c’est Franklin D. Roosevelt que les républicains désignent de la sorte), si cet homme-là est réélu, je n’ai plus qu’à remplir ma cave de conserves, car je vous le dis, ce sera la famine ! Le bolchevisme ! Les gens comme nous seront liquidés ! ».

New York, 3 novembre 1940 §

Ville pure. — Entre la Trente-troisième et la Soixantième rues, le cœur de Manhattan c’est la ville pure.

Ici, tout ce que le regard touche et mesure dans les trois dimensions de l’espace, sauf un découpage de ciel mat, tout est fait de main d’homme sur table rase, imbriqué, condensé, superposé, pour un usage massif, exactement prévu.

Plus une trace de campagne primitive ne subsiste, plus un seul coin de terre à nu, et plus une ligne indécise, ni d’eau qui court, ni de feuillage. Tout est pans de brique peinte et de ciment armé, diversement coupés et étagés, asphalte plane, parois de verre et angles droits, circulation horizontale et verticale, intensité suprême de la présence humaine jusqu’à trois cents mètres du sol. Pour la première fois, je vois une ville aussi purifiée de nature que l’est de prose un objet de mots de Mallarmé.

Paris, Rome, en comparaison, sont d’immenses parcs semés de groupes de monuments. Le site et le paysage y sont partout sensibles. Les rues montent et tournent, épousant les collines. Le sol des plaines environnantes paraît encore à nu dans les cours des hôtels, entre les pavés provinciaux, aux esplanades, aux terrains vagues envahis d’herbes. Les arbres cachent les façades, moutonnent à la hauteur des toits, et la rivière ouvre l’espace, double le ciel, qui règne seul au coucher du soleil.

[p. 456] À New York, la lumière du soir évacue rapidement les rues profondes, remonte au sommet des buildings, se perd dans un dernier éclat d’avion fuyant, et c’est la ville alors qui s’empare du ciel, s’en fait un dôme à sa mesure et le referme sur sa nuit de ville.

New York, 6 novembre 1940 §

Première victoire de la démocratie. — Roosevelt est réélu, le peuple en joie. La dame de Tuxedo Park en sera pour ses conserves.

Hier soir, je me suis mêlé à la foule de Times Square. Je n’avais vu tant d’hommes ensemble qu’en Allemagne, lors des grands discours du Führer. Nous étions un million, disent les journaux, et trois cents agents à cheval ont suffi pour « maintenir l’ordre ». J’appelle cela démocratie.

Les résultats partiels passaient à mi-hauteur du bâtiment du Times, en lettres lumineuses qui couraient d’une façade à l’autre. Vers onze heures, une rumeur d’océan s’éleva de la foule qui stationnait à l’ouest du building, se propagea rapidement vers le nord, puis atteignit le côté où je me trouvais tandis que défilaient dansantes et tremblotantes ces lettres jaunes : « roosevelt emporte l’état de new york par 247 810 voix de majorité. » C’était l’élection assurée. Des centaines de milliers de crécelles, de sifflets, de petites trompettes la saluèrent pendant dix minutes. Des fenêtres de tous les bureaux neigeaient des pages d’annuaires lacérées, éclats d’or dans le feu des projecteurs. Puis ce fut la ruée vers les bars odorants de fritures et de bière à pleins bords.

Vers une heure du matin, le square semblait désert. Une femme le traversa, toute seule, à grands pas, soulevant des gerbes de papiers multicolores, et elle clamait le Star Spangled Banner d’une voix de salutiste hallucinée…

Cette réélection de Roosevelt sera sans doute aux yeux de l’histoire la première victoire sur Hitler. Pourvu qu’on le sache en Europe !

[p. 457]

10 novembre 1940 §

Religion. — Nous sommes en quête d’une maison dans la banlieue de Manhattan. Les prospectus que je reçois ne manquent jamais de mentionner, outre les écoles du quartier et les lignes de métro, de trams et d’autobus qui le desservent, la proximité d’une église.

À dire le vrai, je n’ai jamais vu autant d’églises qu’à New York, dédiées à toutes les croyances du monde. C’est bien la ville où l’on s’attend à découvrir cet autel au dieu inconnu dont saint Paul s’étonnait devant les Athéniens. Toutes sont pleines le dimanche, pendant des heures. On dirait que la religion va de soi pour les Américains. C’est le pire danger pour leur foi.

12 novembre 1940 §

Efficiency. — L’accident le plus fréquent à New York, c’est le grain de poussière métallique que le vent vous plante dans l’œil. Au lieu de vous frotter ou tirer la paupière, entrez dans la première pharmacie venue, et désignez d’un doigt la cause de vos tourments. Un gentleman en blouse blanche s’en vient vers vous incontinent, armé d’une sorte de cure-dent coiffé d’ouate, vous retourne d’un coup la paupière, fait un geste précis, tout est fini. Vous dites merci, l’autre est déjà parti, et vous sortez sans qu’on vous demande un cent.

13 novembre 1940 §

Conférences. — Elles doivent être courtes — cinquante minutes — et garder autant que possible le ton de l’improvisation. Celles qu’on lit bien font moins d’effet que celles qu’on bafouille en souriant. Les unes comme les autres, d’ailleurs, sont oubliées l’instant d’après, ou confondues avec n’importe quoi, que n’importe qui d’autre a pu dire le lendemain.

Il est clair qu’on n’atteint le public américain que par la radio et le film, les magazines à grand tirage, ou le théâtre. [p. 458] Pour m’acquitter de ma mission, je ne vois donc que deux solutions : écrire un livre dont les fabricants de magazines puissent à loisir piller les arguments ou les informations originales ; et faire jouer ma légende dramatique. C’est à quoi je vais m’appliquer, tout en cherchant une maison ; car tout cela me prendra plus de temps que ceux qui m’envoient ne l’ont prévu. (J’ai reçu des fonds pour un séjour de quatre mois, et le voyage aller et retour.)

14 novembre 1940 §

Réaction d’Européen : je déteste qu’on m’offre, dans un magasin de tabac, une pipe neuve mais « déjà culottée », au fourneau tapissé d’une couche de charbon lisse.

Cela me rappelle le vieux débat sur les livres qu’il faut couper et ceux que l’on vous vend rognés à la machine, dans tous les pays non latins. Nous autres, vieux maniaques, tenons au coupe-papier.

15 novembre 1940 §

Trouvé la maison, signé le bail sur l’heure et nous nous installons demain, avec des meubles d’occasion achetés pour un prix dérisoire, à la volée, dans un énorme bric-à-brac. De quoi fournir les six pièces et cuisine d’un cottage entouré d’un jardin, à Forest Hills (Long Island). La vie américaine commence à m’amuser. Si l’on peut s’amuser en 1940.

Forest Hills, 30 novembre 1940 §

Notre propriétaire est un médecin des chiens. Il vient sonner vers les huit heures du soir, s’assoit au living-room, accepte un verre, et me demande avec application ce que je pense du monde et de son train. C’est un garçon d’une quarantaine d’années. Le premier soir, il m’a dit mon prénom, lui c’est Michael, combien il gagne par année, et pourquoi sa femme le néglige. Il s’en va tout d’un coup, sans adieu ni raison, en souhaitant, well, que la situation s’arrange. La situation en général.

[p. 459]

Décembre 1940 §

Radio. — J’améliore mon anglais courant en écoutant les chroniqueurs de la radio. Il y faut une certaine patience. Chaque émission est financée par un mécène qui est dans le savon, les tabacs, ou les huiles. Il paye très cher des journalistes qui vous parlent de Budapest ou de Chung-King, mais il se réserve le droit de les interrompre au beau milieu d’une phrase, à six mille kilomètres de distance, pour faire l’éloge d’un de ses produits, ou lire la lettre d’un client touché aux larmes par la qualité d’une soupe.

Les chroniqueurs les plus fameux s’arrêtent soudain dans leur analyse des nouvelles, pour annoncer que leur bailleur de fonds a quelques mots à dire à ces messieurs, et c’est à propos d’un cigare. Certains se chargent eux-mêmes du message. Le dimanche, on nous transmet les cultes des principales confessions religieuses, mais là encore, le Credo de Nicée, chanté par un chœur anglican, se voit coupé avant le Saint-Esprit par la publicité d’un laxatif.

Décembre 1940 §

Point d’artisanat. — Inutile d’essayer de faire réparer une porte : toutes ferment mal, et les Américains s’en tirent en ne les fermant jamais. Les ouvriers qui sont venus tout à l’heure étaient d’avis qu’il fallait remplacer celle qui sépare mon petit bureau du corridor de la cuisine. J’ai proposé un simple coup de rabot. Ils ont pris un air écœuré. J’étais encore un de ces avares de petits-bourgeois comme on n’en trouve plus qu’en Europe, il fallait remplacer la porte. J’ai insisté pour le petit coup de rabot. Maintenant, je vois un jeu d’au moins deux centimètres entre la porte et le chambranle, et je ne puis plus ignorer que la négresse met des oignons dans la salade.

Dans ce pays où le gaspillage est une vertu, et peut-être une nécessité économique, comment l’artisanat se maintiendrait-il ? Il est fondé chez nous sur le goût de l’objet, mais aussi, avouons-le, sur la disette et le besoin d’utiliser les restes.

[p. 460]

23 décembre 1940 §

Désespoir à Times Square. — Errer dans la foule, regarder ou subir les vitrines et les réclames lumineuses en délire, passer une heure aux Actualités, écouter les conversations des voisins dans un bar, coudoyer des hommes déformés ou épais, des femmes malades ou trop vernies, — Times Square après un dîner solitaire, un soir de pluie, c’est le contraire d’un exercice spirituel : une véritable centrifugation de l’être.

Mais peut-être, me dis-je après coup, mais peut-être en poussant à l’extrême cette « distraction » de l’âme et de la volonté, rejoindrait-on quelque réalité valable, et par la sensation directe du monde tel que le crée l’homme privé de l’Esprit, l’une des entrées de la Voie Négative et du Désert dont parlent les mystiques ? Homéopathie spirituelle : traitement par l’absence-de-quelque-chose-qui-y-était, qui n’y est plus, mais dont la progressive évacuation a laissé le milieu actif… Plus simplement, ce vide est encore un appel ; ce désespoir, s’il est conscient, un dernier signe de la vie…

Non, j’ai surtout senti le désespoir tout court, dans cette promenade de plusieurs heures, et c’est ici seulement, sur le papier, que je comprends qu’il faut pousser plus loin.

On se demande parfois ; qu’est-ce en somme que le péché ? C’est cela, c’était ce que j’éprouvais à Times Square avec une acuité crispante : l’état du monde d’où l’Esprit s’est retiré. Ce n’étaient pas « les péchés » de ces hommes et de ces femmes, ni les miens, dont nul ne peut juger et qui peut-être n’en sont point. Ce n’était pas le froid, la pluie, la poisse aux pieds mêlée d’essence sur l’asphalte des avenues, c’était ce vide. C’était le sens absent.

Dans le milieu archi-humanisé de la grande ville, connais le poids mortel de cette parole : « Si le sel vient à perdre sa saveur… » La sensation même de l’irréparable. À moins qu’un seul, ici ou là, n’ouvre les yeux, d’entre les morts vivants.

26 décembre 1940 §

Un vrai Noël. — À chaque porte une couronne de sapin enrubannée, dans chaque maison, près de la fenêtre, un petit [p. 461] arbre où des lampes électriques multicolores remplacent les bougies ; dans chaque rue, des enfants qui chantent des carols ; dans chaque église ou presque, le Messie de Haendel. Et les cadeaux paraissent plus brillants, à cause de ces papiers argentés et dorés, de ces vignettes, de ces rubans dont les orne la moindre boutique. Santa Claus se promène de porte en porte, et jamais mes enfants n’avaient eu un Noël aussi ressemblant, mieux imité, plus conforme à celui qu’on raconte dans leurs livres. Mais les amis qui étaient venus parlaient du Noël de la France et nous mangions nos chocolats comme si nous les avions volés…

Début de janvier 1941 §

Éditeurs. — Vu mon éditeur, et un autre. Tout s’est passé de la même façon dans les deux cas.

L’ascenseur s’ouvre sur un hall meublé de grands fauteuils et de tables tubulaires. Vous attendez. Une secrétaire aussi belle qu’à l’écran prend votre nom et s’en va d’un pas souple, imitant la démarche de la star qu’elle préfère. À l’heure précise du rendez-vous, on vous conduit par de calmes bureaux jusqu’au bureau plus calme encore de l’éditeur. Vous dites et il dit ce qu’il y avait à dire. L’homme à lunettes est sûr que tout ira bien, votre plan lui parait « fascinant » et les chances de vente raisonnables. Il ne vous reste plus qu’à vous retirer, avec une politesse égale des deux côtés, et vous sortez angoissé et honteux à la pensée d’avoir jamais écrit, de vous être jamais livré à ces extravagances naïves qu’on nomme inspiration, anxiété poétique, spéculations et scrupules d’écriture, toutes choses si vagues et si peu convaincantes quand on y pense, ici, en foulant ces tapis, en allant à la caisse toucher un petit chèque qu’on doit feindre d’avoir mérité, bien qu’on sache qu’il n’a pas le moindre rapport avec ce je ne sais quoi d’inavouable, d’incertain par définition, de pas sérieux vraiment, qui vous a fait « écrire »…

Petits bureaux miteux et encombrés des plus grands éditeurs de Paris, où l’on renverse des dossiers en se retournant pour dire bonjour à un vieux maître, à un critique, à trois débutants à la page, antres sordides aux antichambres populeuses, c’était [p. 462] là que l’esprit s’alertait, et qu’écrire comme personne ne l’avait encore fait paraissait l’acte le plus sérieux du monde, le plus digne de l’homme, le plus adulte !

16 janvier 1941 §

« Highbrow. » — Les critiques des journaux américains ont répandu un terme dont il faut craindre qu’il finisse par tuer toute culture dans ce pays : c’est highbrow, qui veut dire à peu près, parlant d’un livre ou d’un article qui vise trop haut, prétentieux, difficile, bon pour les gens intelligents, à ne pas lire. Quelle chance que les Français n’aient pas encore trouvé son équivalent dans leur langue.

20 janvier 1941 §

Music-hall. — Je me suis enfin décidé à faire la queue devant Radio City, cinéma gigantesque dont l’attrait principal consiste dans les variétés que l’on y donne entre deux films. Je pense que c’est la seule église vraiment moderne de New York.

La foule adore le music-hall parce que c’est une image du ciel, si l’on compare ses fastes à la vie des taudis ou des petits deux-pièces proprets. Gloire du grand chœur final largement déployé sur de hauts escaliers évoquant l’infini, dans la nuée des plumages, et l’éclat des costumes, et la joie rayonnante du sourire des étoiles : c’est leur Au-Delà !

Les descriptions du Paradis chez Dante, Milton ou Swedenborg, c’est le music-hall des personnes cultivées.

21 janvier 1941 §

Le livre dont on parle cet hiver s’appelle The Wave of the Future. Il est d’Elisabeth Lindbergh, la femme du célèbre aviateur.

Mrs. Lindbergh, avec un art discret et une sincérité frappante, recommande à ses compatriotes de se laisser emporter par la « vague de l’avenir » qui serait le mouvement totalitaire, fasciste, nazi ou soviétique.

[p. 463] Je crois bien qu’elle oublie que les vagues n’ont jamais rien fait avancer, qu’elles se soulèvent et s’abaissent sur place, et que celui qui s’y abandonne n’en retire qu’un sérieux mal de mer. Et peut-être oublie-t-elle aussi que l’Angleterre rules the waves malgré tout, sauvant ainsi l’avenir du genre humain.

24 janvier 1941 §

L’avant-garde à New York. — J’ai enfin découvert un « milieu littéraire » dans ce pays. Et ce n’était pas une terrasse de café, ni l’antichambre d’une maison d’édition, ni un salon — rien de tout cela n’existe en Amérique — mais une party. Et cette party n’était pas animée par la vivacité des discussions, la coquetterie des femmes, ou la célébrité des invités, mais par les plateaux de cocktails que l’on passait continuellement d’un groupe à l’autre. Il y avait là bon nombre des « intellectuels » de vingt à quarante ans dont je retrouve les noms dans les petites revues de l’avant-garde américaine. Peu de gaîté bruyante mais un humour bonhomme, un peu loufoque, et beaucoup de sérieux professoral : car les poètes ici sont professeurs, tandis que les romanciers sont plutôt journalistes. Quant à leurs femmes et amies, elles m’ont paru cultiver le genre des nihilistes russes d’antan. La plupart sont trotskystes, ont lu Freud, ou en parlent.

À lire les revues ou little mags où ils écrivent, à les voir chez eux ou ensemble, j’éprouve une sorte de tristesse. Ils paraissent encore moins intégrés que leurs confrères européens à la vie de leur propre nation. Cela tient sans doute à mille raisons matérielles et sociales d’abord, dont j’ai deviné quelques-unes en fréquentant les éditeurs d’ici. Atteindre le public d’un si vaste pays suppose trop de compromissions visant au succès commercial. Les meilleurs se voient donc relégués dans une opposition sans portée politique, spectateurs irrités de la vie américaine, disciples réticents de nos écoles d’Europe, cherchant une méthode de pensée plutôt que des fondements spirituels, compensant par la brusquerie de leurs jugements et un style tough (nous dirions « dur » ou « vache ») leur défaut de responsabilité. Tout cela ne les empêche pas, bien au contraire, de rechercher surtout la « vie » dans leurs écrits, avec une sorte de nostalgie [p. 464] à la Lawrence. Ils jugent en général trop formalistes ou rhétoriques nos poèmes et nos essais.

Une jeune romancière me disait : « Vous autres Européens, vous écrivez comme si vous étiez déjà morts. Oh ! ce n’est pas un reproche aussi violent qu’il vous paraît. Je veux dire que l’on sent chez vous un tel souci de la forme durable… »

Eux, c’est un certain dynamisme, une certaine approche brute, instinctive, et parfois émue de la « vie »… On ne sait trop. Le savent-ils eux-mêmes ? L’exigence que nous gardons encore de dégager, d’expliciter un sens, leur apparaît vaguement suspecte ou ennuyeuse, probablement « réactionnaire », l’un des mots qui leur font le plus peur.

Mais quand ils décident de penser, ils tournent aussitôt au pédant germanique et jugent mundane ou irresponsible celui qui évite dans ses écrits les mots en isme et le langage technique des ismes réputés d’avant-garde.

Leur vrai drame, c’est de s’être affranchis des tabous du puritanisme au prix d’une frustration de l’âme, d’un refus ricaneur du spirituel. Le mot de transcendance les rend malades, leur paraît méchamment subversif, « réactionnaire », et tout est dit…

25 Janvier 1941 §

Cinquième colonne. — Quelques fragments de mon Journal d’Allemagne ayant paru dans une revue de New York, Upton Sinclair du fond de la Californie alerte à leur sujet deux éditeurs. Sur leur demande pressante, je leur envoie le livre.

L’un me répond au bout d’une semaine : « Votre livre est très bien, je voudrais le publier, mais il a le malheur de porter sur les années 1935 et 1936. Or le public veut de l’actualité. »

Le second m’a fait venir ce matin : « En tant que citoyen, me dit-il, il serait de mon devoir de publier ce livre. Mais en tant qu’éditeur, ce serait un suicide.

— Comment cela ?

— Vous êtes trop objectif. On parlerait de Cinquième Colonne à propos de ma maison et de vous-même.

— Savez-vous que mon livre est sur la liste noire des Allemands [p. 465] et même de l’organisation vichyssoise des libraires ? Savez-vous que la Gestapo en a saisi, brûlé, mis au pilon tous les exemplaires restants ?

— J’imagine bien ! Mais le public est simpliste, il attend des jugements entiers.

— Quitte à rivaliser d’intolérance brutale avec eux qu’il croit condamner… N’est-ce pas cela, le vrai danger totalitaire, dans un pays où l’opinion gouverne ? La vraie Cinquième Colonne, dans nos démocraties, je vous le dis, c’est la paresse d’esprit ! »

Cet éditeur doit publier le livre sur la Suisse que je projette à l’usage des Américains. J’ai cru bon de l’avertir qu’il n’y serait question ni d’edelweiss, ni de cor des Alpes, ni d’horloges à coucou, ni de fromage à trous. Il m’a regardé d’un air sceptique. Il fait fond sur un reste de bon sens qu’il a cru déceler dans mes manières polies.

27 janvier 1941 §

Soirée, hier, chez Reinhold Niebuhr, l’une des meilleures têtes du pays. Professeur de théologie, socialiste militant, polémiste sérieux et sarcastique, il mène campagne pour l’intervention de l’Amérique dans le conflit. Une petite revue virulente et dense, Christianity and Crisis, qu’il vient de fonder, s’efforce de combattre l’inertie des Églises, demeurées isolationnistes dans leur grande majorité.

La situation ne m’apparaît pas simple. Si les Églises s’opposent à l’intervention, c’est par objection de conscience, pacifisme, antimilitarisme, crainte du régime tyrannique que toute guerre risque d’instaurer. Mais c’est aussi parce qu’on ne croit plus au mal, en Amérique. « C’est trop affreux pour être vrai », dit-on des récits de réfugiés. Il en résulte qu’on collabore avec les partisans sournois d’Hitler, de Mussolini, de Franco, et de leur régime « d’avenir »…

Celui qui ne veut pas croire au Diable travaille fatalement pour lui.

[p. 466]

5 février 1941 §

Le mauvais temps. — Il est vain, il est vain de bâtir ! Arrêtez-vous ! « There is no use in building a house » en ce temps-là. Et ceux qui vivent ici dans la paix se trompent, il n’y a pas de paix. Et ceux qui meurent doutent de l’utilité de leurs efforts et de leur sacrifice, mauvais temps. « Que celui qui bâtissait s’arrête de bâtir ! » Peu comprennent, et beaucoup ne veulent rien savoir… Beaucoup là-bas ont perdu leur maison, et c’était leur pays et leur enfance, ils n’ont plus envie de bâtir. Beaucoup passent leurs nuits dans des salles d’attente, sachant qu’il ne vient plus de trains, dormant le long des jambes et des dos de voisins qui ne sentent pas bon, mauvaise humeur et peu d’espoir de s’en aller. Beaucoup n’attendent plus rien, ayant recommencé de vivre ailleurs, dans un pays où personne ne les attendait, eux, leurs enfants, leur pauvreté, leurs paquets mal ficelés dans la hâte de la fuite, leurs traits tirés, leur accent étranger…

Gens d’ici, vous avez votre paix, et vous l’avez méritée, pensez-vous, vous êtes meilleurs que tous ces fous qui s’entretuent. C’est vrai, vous savez traiter vos affaires sans canons. Vous nous avez admis, et il convient que nous nous tenions bien tranquilles. La démocratie est chez vous la religion de ceux qui n’en ont point. Là-bas, ils ont des religions antiques et ils sont tristes et méchants, ici vous avez la religion de la démocratie et la publicité à la radio, vous aimez cela, c’est votre liberté, votre beau temps, et vos enfants sont gros et forts, nourris scientifiquement et vierges de complexes. La science et le progrès vous guident vers la richesse et l’Apocalypse n’est pas votre affaire, invention des méchants Européens qui font la guerre. OK ! mais je vous le répéterai : ce n’est pas le temps de bâtir. Déjà, vos gratte-ciel se vident au-dessus du cinquantième étage, comme un cerveau que le sang n’irrigue plus, vers le haut vous perdez votre vie ! Je prophétise votre ruine et l’anémie de vos Tours de Babel, et l’idiotie de vos enfants, et la déperdition de vos énergies sans direction, et le dégonflement de vos crédits, et la stupidité de vos banquiers, et le triomphe des savants sur votre liberté sentimentale. Vous ne l’aurez pas volé, grosses dames des clubs de dames ! L’histoire [p. 467] de Superman finira par vous ennuyer, et vous regarderez dans la Cinquième Avenue, et vous verrez des hommes en bottes. Ce n’est pas le temps de bâtir. C’est le mauvais temps du silence et de l’ascèse purifiante avant la lutte ! Mais vous ne le savez pas, vous ne m’écoutez pas, c’est pourquoi vous serez confus dans votre gaspillage et dans vos assurances, comme des enfants qui ont eu le droit de briser leurs jouets pour éviter les célèbres complexes, et qui n’ont plus de jouets mais des complexes.

13 février 1941 §

Faisons le point. — Essayer encore d’écrire pour eux et de m’adapter, malgré tout ? Si seulement j’étais romancier ! Car les catégories d’un « moraliste français » sont les moins traduisibles dans leur langue, à moins qu’on ne les illustre abondamment… Écrire ce livre sur la Suisse, ma première tentative de vulgarisation ? Mais il y faudra quelques mois, et comment tenir tout ce temps-là ? Cercle vicieux.

L’oratorio tiré de mon Nicolas de Flue ne peut être joué avant avril ou mai. Karl Barth m’écrit de Suisse pour me presser de rentrer. Mais là-bas, que pourrais-je bien faire ? La censure ne s’est pas relâchée, et d’excellents amis la disent justifiée par notre situation précaire au cœur de l’Axe. S’ils ont raison, je leur serais une cause d’ennuis plus qu’un appui. Ou bien me taire ? Mettre une sourdine ? À quoi serais-je utile, si je ne suis pas moi ? Et nos chances de nous battre paraissent faibles ou nulles…

16 février 1941 §

Seul à la maison depuis deux jours. Je n’en suis sorti que pour racler et déblayer la neige accumulée sur le trottoir et dans l’allée. Il y en avait un bon demi-mètre, et il gèle ferme.

Insomnies aggravées. Tous les Européens passent par là, m’assure-t-on, pendant les premiers mois d’un séjour à New York. Écrit une cinquantaine de pages, sans ratures, jaillies de ce cauchemar dont je ne m’éveillerai plus, puisqu’il est vrai. Et le début d’un long poème sur l’exil.

[p. 468] Dans les cinquante pages que je relis, cette note sur le roman me semble à retenir :

« Au lieu de développer comme tout le monde une intrigue qui démarre dans le quelconque de la vie pour mener lentement vers la crise finale, pourquoi ne point partir d’une crise subite ? Car avant elle, il n’y a point d’histoire, à proprement parler, comme il n’y en eut point avant la Chute et la sortie du Paradis. C’est toujours par une crise, par une chute, que l’homme se voit jeté dans la réalité de l’existence, c’est-à-dire dans le temps, la souffrance, l’aventure.

Donc, mon héros commencera par sa fin. Un pressentiment l’a fait se lever de son fauteuil, marcher comme un automate vers un tiroir qu’il fouille d’une main aveugle. Il en retire un papier, il le lit. Comme on lirait l’arrêté du Destin. C’est bien ce qu’il savait, mais maintenant il le sait. Il s’appuie contre la paroi le cœur battant…

À partir de ce moment, il a compris qu’il ne lui reste plus qu’à inventer sa vie. L’autre, celle qui s’était solidifiée autour de lui par le jeu ou la complicité des circonstances et de ses choix, vient de s’écrouler en quelques secondes. Subitement, il a un passé. Mais devant lui, ce n’est plus qu’un vertige de possibilités qui lui semblent cruelles, parce que chacune naît de la mort d’une habitude qu’il chérissait, ou dont il avait fait de nécessité vertu.

Situation véritablement romanesque : faites vos jeux, tout est libre, et tout ce qui surviendra trahira le vrai choix de votre être, malgré vous. »


7 mars 1941 (après-midi) §

Déjeuné au Cosmopolitan Club, en face de Jacques Maritain. Au dessert, nous étions d’accord : ce qui manque le plus aux démocraties en général et à l’Amérique en particulier, c’est de croire au Diable. On sort de table et pendant que nous attendons l’ascenseur, je dis :

— La difficulté, c’est que si l’on parle aux Américains du mal réel, qui est dans leur monde aussi, ils vous regardent comme [p. 469] un être diabolique et vous prendraient bien vite pour le Diable lui-même. Alors…

— Alors, il faut en assumer les risques, dit Maritain, avec sa grande douceur.

— Ce serait enfin une situation tragique nouvelle, se faire diable soi-même pour prouver qu’il existe !

— Je sais là-dessus une belle histoire. Un des apôtres irlandais qui évangélisèrent votre pays affirmait que les martyrs sont nos meilleurs intercesseurs auprès de Dieu. Les pâtres de la Suisse alpestre étaient des gens simples et réalistes. Ils crurent l’apôtre et donc le tuèrent. Et le plus beau, c’est que ça réussit : ils devinrent chrétiens.

Ceci dans l’ascenseur bondé de dames du Club. En suivant le groupe qui se dirige vers les salons, je reprends :

— Kierkegaard a dit cela toute sa vie : si vous voulez être chrétien, soit, mais sachez de quel prix cela se paie.

— Oui, cela vous revient dessus, comme un boomerang.

Au fumoir, tout le monde s’est remis à parler des nouvelles du jour, comme si le Diable n’existait pas.

— Pourquoi n’écririez-vous pas un livre sur le Diable ? me dit encore Maritain.

— J’y pensais depuis un moment… Je le ferai.

Ce serait en somme mon livre sur l’époque. Je ne puis imaginer ce qu’il me coûterait. Une forme des plus libres, chaotique même, serait essentielle à la communication. Thèmes :

— L’Optimisme américain comme fuite devant le Mal, « non légitime », me disait cette dame américaine. « Mais bien réel ! » ai-je répliqué. On ne peut accepter le scandale, le tragique, que si on a vu ce qui est au-delà. Somnium narrare vigilantis

— Ils croient qu’y croire, c’est le créer. Ils le refoulent. Or c’est ce qu’il veut.

— Dialogues avec le Démon. (Mais attention ! Kafka comparait le combat avec le Démon à la lutte avec une femme, qui finit au lit.)

— L’assomption du Mal.

— Danger de l’amour, qui veut donner tout, et donne le Mal avec.

— Le Démon banal et bourgeois : playboy.

— Ruses du démon dans une vie intime. Ses créations irréelles : palais de Morgane.

[p. 470] — La technique de l’hypnose (et peut-être des suggestions posthypnotiques ?) utilisée par Hitler dans ses discours. (Nous en avons longtemps parlé hier soir chez Raymond de Saussure, avec deux autres psychanalystes.)

… mon livre sur l’époque, oui, mais aussi et non moins sur un certain drame personnel ; l’interaction, la résonance de l’un sur l’autre constituant le vrai sujet.

Minuit §

Dîné chez Wystan Auden, à Brooklyn Heights. Haute et sombre maison de briques, trois étages reliés par un escalier de bois portant les marques d’un tapis qui n’y est plus, et habités par une douzaine d’artistes et d’écrivains.

Auden préside avec autorité, sans excessive bienveillance, les repas en commun de la petite colonie, servis par deux ou trois plantureuses négresses. Autour de la table ce soir, la très belle vedette du strip-tease Gipsy Rose Lee (elle termine un portrait de Max Ernst, qui a fait le sien), Carson McCullers, adolescente ombrageuse, l’écrivain et musicien Paul Bowies, sa femme qui écrit un roman en français, un jeune compositeur anglais, Benjamin Britten (qui est venu après le dîner dans la chambre d’Auden nous faire entendre un disque de son Requiem pour un Mikado, aux angoissantes sonorités métalliques, mais dans le grave), Golo Mann, historien, fils de Thomas, George Davis, directeur du fameux magazine Mademoiselle, quelques autres…

Presque aussi prestigieux qu’Eliot, Auden exerce l’influence la plus vaste et la moins contestée sur la jeune poésie anglo-saxonne. Ce militant de l’extrême gauche « engagée » dans la guerre d’Espagne est aujourd’hui un anglican de Haute Église, catholique pour la liturgie et protestant par sa théologie fortement inspirée de Kierkegaard. Il m’a proposé ce soir de fonder avec lui une revue dont le programme tel qu’il l’esquisse, m’a curieusement rappelé, en moins ésotérique, celui que j’élaborais, vers 1930 ou 1931 je crois, avec Adamov, et où se mêlaient mystique et poésie, langue sacrée et subversion surréaliste du langage.

[p. 471]

Cambridge (Mass.), 18 avril 1941 §

Quinze jours dans ce refuge de l’esprit, l’Université Harvard, au milieu de la petite ville de Cambridge qui n’est qu’un faubourg de Boston.

Le premier soir en arrivant dans ce logis pour étudiants où un ami me prêtait sa chambrette, je trouve un grand jeune homme assis sur l’escalier. Il m’attendait. Il m’entraîne au café. Il avait des questions à me poser au sujet d’un de mes livres dont il devra parler au séminaire de littérature.

Que veut-il donc savoir ? Simplement si c’est vrai. S’il est vrai que j’ai vécu ce que j’écris. C’est la question que je préfère.

Leur familiarité réchauffe.

Chaque jour, à la cafeteria — un restaurant très bon marché où l’on doit se munir d’un plateau, de couverts et d’assiettes pris sur la pile, puis défiler devant un comptoir où l’on désigne les plats de son choix, — je déjeune avec des étudiants et leurs amies, des professeurs aussi, et quelques réfugiés. L’après-midi, Diana R… m’emmène en auto dans la campagne, vers les petits lacs secrets du New Hampshire, perdus dans les forêts de bouleaux ; à Concord où j’ai vu la maison d’Emerson, ses chapeaux et ses cannes accrochés dans le hall, la chambre de Thoreau avec son lit qu’il avait fabriqué lui-même.

Au crépuscule, j’aime errer sur les quais, le long des bâtiments de brique rose aux fenêtres encadrées de pierre et surmontés de clochers fins au bulbe d’or, devant le couvent luxueux des moines anglicans, et plus loin, à travers un vaste terrain vague, des roseaux, des marais, des débris et les fumées des feux qui les détruisent, lieu de désolation voluptueuse où T. S. Eliot, me dit-on, conçut l’idée du Waste Land… Un grand cimetière le domine, je n’en ai jamais vu de plus serein. Point de barrières ni d’allées. De simples pierres dressées sur le gazon, irrégulièrement espacées. Ce pays qui n’aime pas la mort comme les Germains, et n’en fait point de cérémonies grandiloquentes comme les Latins, a les cimetières les plus heureux du monde.

Cambridge retient l’Européen, parce qu’à la différence des [p. 472] autres bourgs de ce pays, l’on y trouve une vraie place, au carrefour de trois rues, et des cafés où vers six heures du soir se groupent autour d’un verre et d’un problème les écrivains, les jeunes professeurs, les logiciens et les théologiens. On m’y a présenté trois génies.

Un génie aux États-Unis, c’est une catégorie précise d’étudiants. « Génie » n’est pas un éloge excité, dans leur bouche : cela se mesure et cela se définit par des signes certains et scientifiques. Le test d’intelligence d’un génie (examen portant sur la mémoire, l’érudition, le sens logique, la rapidité du raisonnement, etc.) doit donner un chiffre total supérieur à 135. Le génie, s’il est physicien par exemple, n’en sera pas moins un spécialiste de Kierkegaard ou de Kafka, à l’analyse desquels il appliquera les théories de la logistique de Vienne, à moins qu’il ne préfère les aborder en sociologue postmarxiste ou en freudien hétérodoxe. Une fois sacré génie, il a sa carrière faite. Les jeunes professeurs le vénèrent, on lui décerne des bourses, on lui offre des chaires avant qu’il ait terminé ses études. La plupart sont des monstres modestes. J’en ai vu un qui mangeait un sandwich et c’était un spectacle fascinant. Il l’avait découpé en rectangles égaux, et l’absorba sans le regarder, comme on résout un petit problème de logique pure. Il portait une mouche au menton. Le second était ivre. Le troisième parlait peu, ce qui est le privilège des génies.

Hier soir on m’a fait faire le tour d’un des lacs voisins de la ville. Tout au long de la route assez étroite, nos phares illuminèrent des files d’autos arrêtées au bord du talus, tous feux éteints. Dans chaque voiture on devinait un ou deux couples enlacés. Petting party. Mes compagnons m’ont expliqué : ce qui peut se passer dans une auto ne compte pas. C’est la chambre d’hôtel qui serait compromettante. Et pas une de ces filles n’est mariée.

Telles sont les conventions de leur morale, et ils s’y tiennent ; sans plus d’hypocrisie que nous aux nôtres.

Visite à Wellesley College, université de jeunes filles. Elles [p. 473] ne sont pas toutes belles, mais presque toutes ont une démarche de libre animal. Et je ne sais pourquoi je dis « presque ».

Les Madrigaux de Monteverdi, chantés par un petit ensemble que dirige Nadia Boulanger (il se trouve qu’elle enseigne ici) sont simplement les plus beaux disques jamais faits. Tout un soir à Radcliffe College, dans la discrète discothèque du sous-sol, je les ai retrouvés et je m’y suis livré. Esthète ! disent-ils. C’est pour cela qu’il faut combattre Hitler et la police. Je suis prêt à me battre pour le droit de pleurer devant la beauté.

Ce fleuve mauve et ces clochers d’or pâle sur le ciel enfumé de Cambridge, ce fut un soir, adieu. Demain la vie précieuse mourra dans le printemps léger.

New York, 8 mai 1941 nuit §

Nicolas de Flue à Carnegie Hall, la plus grande salle de concerts de la ville. Triomphe de la musique d’Honegger. Salué pour lui.

9 mai 1941 §

Orage à Central Park. J’étais devant le Zoo. Au-dessus d’une forêt de tous les continents, vert électrique sur un ciel noir, se dressaient les gratte-ciel livides. À ma gauche, les caïmans se sont mis à produire un bruit que nul mot d’aucune langue à tout jamais ne saurait exprimer. À ma droite, les girafes ont dansé, à ce bruit, un ballet déhanché, angoissant, tout autour de leur cage immense.

Émotion pure, qui ne signifiait rien, ne se rapportait à rien, violente, — américaine.

[p. 474]

12 mai 1941 §

« Recette pour vivre de peu. » — Je me souviens de ce sous-titre de mon Journal d’un intellectuel en chômage. Je disais simplement : « Gagner peu. » Et cela pouvait suffire en France. Ici, la recette ne vaut rien. Le minimum requis est impérieux, et difficile à obtenir parce que le dollar est très cher. On ne peut pas « se débrouiller » avec moins qu’il ne faut. Et je touche ici la limite des fameuses libertés américaines ; non sans angoisse.

Point de bohème en Amérique. C’est la misère totale ou le niveau bourgeois, celui que revendiquent les ouvriers et qu’ils atteignent presque tous ici, quand les Russes ne font qu’en parler. Mais les intellectuels ? Ils n’ont de choix qu’entre le journalisme et le professorat. Je répugne à l’un autant qu’à l’autre…

15 mai 1941 §

Terminé mon petit livre sur la Suisse. Il ne paraîtra qu’en octobre, traduit, truffé et adapté par les soins d’une amie américaine qui adore mon pays et qui connaît le sien90.

28 mai 1941 §

Prendre une décision pour sa vie. Imaginer une solution quand il n’en est point de visible. La créer. C’est dur, me semble-t-il et chaque fois davantage. Et cependant ? N’est-ce pas le même genre de décisions entre deux mots, deux titres ou deux plans, et d’imagination d’une situation ou d’un angle de vue inédits, et de création d’une réalité neuve qui s’imposera comme la plus naturelle, ainsi l’œuf de Christophe Colomb ; n’est-ce pas enfin le même genre d’opérations auxquelles je suis rompu par métier d’écrivain ?

[p. 475] Il y a cependant une différence de quantité dans l’énergie qu’il s’agit de mettre en jeu. Mais comme on les sent bien, en pareil cas, comme on les sent physiquement, sans recours, les liens secrets entre le style que l’on écrit et celui que l’on imprime à sa vie ! Dans ces pages et dans mes circonstances, apparaît la nécessité urgente d’une péripétie.

Envoyé un long câble à Buenos Aires.

17 juillet 1941 §

Je pars demain pour l’Argentine, où je donnerai douze conférences. Débâcle russe. Absurdité du siècle. Toutes les causes collectives en déroute, démocratie, justice, liberté, leurs majuscules et leurs réalités. Voilà qui donne à l’aventure individuelle un prix nouveau. — Très peu, je crois, sont prêts à le payer.