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Virginie §

Septembre 1943 §

Un éditeur américain m’ayant demandé d’écrire une version élargie de mon Diable, j’ai saisi l’occasion pour obéir aux conseils du médecin et me faire accorder un congé de plusieurs mois. Cela tombait bien. À mesure que la victoire des Alliés se précise, leur politique m’inquiète davantage. Expliquer chaque jour aux Français une attitude dont il arrive souvent qu’on désapprouve les motifs ou les fins, c’était malsain. Et celui qui ne peut plus s’exprimer librement au sujet de la liberté, il la perd en feignant de la défendre encore. Prenons du champ.

Et d’abord un grand bain d’air pur, après un an et demi dans ces bureaux plus étouffants en hiver qu’en été.

Oak Spring (Virginie), 11 octobre 1943 §

Le Sud commence à Washington, dit-on. Mais ce ne sont d’abord que plaines neutres, forêts de chênes et de sapins. Puis lentement ce paysage intermédiaire se colore, s’illumine et prépare une mue. En atteignant une ligne de cyprès au haut d’une côte, quand j’ai vu l’horizon bleuir dans l’arc immatériel des Appalaches et le ciel s’alléger sur des terres plus nues, j’ai senti que nous passions un seuil, comme on le sent un peu après Valence quand on descend vers le Midi. Pendant une heure encore nous avons traversé des plateaux légèrement [p. 542] vallonnés où galopaient des troupeaux de chevaux, et des villages aux maisons de bois tristes qui s’appelaient Chantilly ou Paris mais que semblaient n’habiter que des nègres et quelques cavaliers en redingote rouge. Et puis nous avons ralenti pour prendre une petite route sinueuse où l’on croisait des chariots à deux roues, et les gens saluaient bien poliment : signe évident d’un esprit « féodal » si j’en crois les jeunes gens de New York…

La maison qu’on me prête est une illustration de livre anglais de mon enfance : cheminée à la bretonne, toit d’ardoise, grosses pierres grises, sur une petite colline entourée d’un ruisseau, piquée de saules pleureurs et de chênes dorés. Quatre chambres fleuries d’abondants chrysanthèmes. Les boiseries, les rideaux et les plats viennent de Suisse, le couple de domestiques d’Avignon ; et je suis seul. Le soir je vais à cinq minutes de là dîner dans la « grande maison », résidence de style colonial en brique sang de bœuf, ornée de hautes colonnes blanches et d’un fronton triangulaire. Que dire de l’intérieur, sinon que tant de luxe, humanisé par tant de goût s’y rend presque invisible aux premiers regards. Laissons aux simples millionnaires les plaisirs de la montre, du show off… Les vrais milliardaires ont la simplicité des vrais ducs.

14 octobre 1943 §

Vis-à-vis de la richesse des autres, conserver la même liberté que dans sa propre pauvreté, c’est tout le secret.

J’ai souvent soupçonné que ceux qui se drapent dans une hostilité quasiment méprisante quand on leur parle d’une très grosse fortune, feraient de mauvais pauvres et de mauvais amis. C’est passionnant, les énormes fortunes. Passionnant à regarder de près, plutôt qu’à posséder soi-même, bien entendu. Comme il est difficile de les manier, de les mouvoir, et d’en faire usage simplement… Je vois Mary signer son courrier du matin, comme un ministre, et je lui pose vingt questions naïves.

Est-ce que ce n’est pas une malédiction, tout cet or ? Est-ce que l’or n’a pas le pouvoir de dessécher tout être humain, ou animal, ou végétal, qui s’en approche trop longtemps ? Est-ce que le fait de posséder mettons deux ou trois cents fois plus [p. 543] qu’un de nos plus grands millionnaires se traduit par certains avantages sensibles, ou simplement par des soucis accumulés ? Est-ce que l’on se sent follement puissant, ou au contraire tout empêtré et vulnérable, dans le monde économique et social d’aujourd’hui ?…

Or j’ai senti que le mystère des grandes fortunes tient à ce que nul ne peut répondre à ces questions, même en multipliant les précisions techniques qui permettraient de les rendre plus concrètes99.

19 octobre 1943 §

Coup d’œil sur le département culturel de ce vaste royaume (que Mary administre seule, pendant que son mari fait la guerre).

Le Musée national de Washington, construit par eux et doté au départ de toute leur collection de tableaux, puis remis à l’État en 1940, mais ils en gardent la charge partielle. Une maison d’édition consacrée aux études de psychologie et de mythologie les plus modernes. Un système ingénieux de pensions aux jeunes auteurs, qui leur assure le minimum vital sans les lier. Enfin des « œuvres » innombrables, deux Universités, et la Croix-Rouge. Et des projets dont je voudrais pouvoir parler déjà, parce qu’ils révèlent précisément cette forme d’imagination qui manque le plus à nos élites : l’intuition des mythes de notre âge et de leur dynamisme profond.

Existe-t-il une seule femme en Europe qui dispose de moyens pareils au service d’une si ferme vision ? Nous répétons que l’Amérique est barbare. Mais qu’avons-nous fait de la force ? Nous la laissons à la brute hitlérienne. Et qu’avons-nous fait de l’esprit ? L’inefficacité par excellence. « Trop intelligent pour agir » était une phrase fine à Paris, comme à Londres et même à Berlin. Or la langue française nous apprend que celui qui ne peut rien, fût-il un grand esprit, s’appelle exactement un imbécile.

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19 octobre 1943 §

Argent, salaire et vocation. — Les inégalités de salaires les plus énormes que l’Histoire ait jamais connues sont celles qu’on voit en Russie soviétique. Or ce ne sont pas les différences qui me révoltent, mais la tyrannie qui les dicte. Le monde capitaliste est arbitraire et manifestement injuste : il ne tient aucun compte des vocations. Mais le monde soviétique décrète une justice plus inhumaine que le désordre, et il supprime les droits de recours et de révolte qui nous sont encore impartis : il prétend distribuer lui-même les vocations, au nom du peuple, c’est-à-dire pratiquement d’un fonctionnaire.

Ma doctrine sur l’argent et son usage s’oppose symétriquement aux deux régimes, puisqu’elle se fonde sur la réalité et sur la liberté des vocations. Je dois mon œuvre à la communauté, c’est un service qu’on ne saurait chiffrer, je le lui donne. En retour, elle me doit les moyens de mon travail. Si j’exige trop, j’en serai le premier gêné. Qu’on fasse confiance au travailleur, car lui seul est en mesure d’estimer ses besoins. Il n’y aura dans ce régime pas plus d’abus que vos systèmes de contrôle n’en provoquent. Je dis qu’il y en aura bien moins. Et quand il y en aurait bien davantage, ce serait encore plus tolérable et beaucoup moins cher que vos guerres.

21 octobre 1943 §

Nous avons inventé un jeu de cartes — une manière entièrement nouvelle de les tirer — qui permet de faire en un quart d’heure l’analyse d’un sujet. Terme imprévu, et qui peut-être se révélera mieux qu’amusant, d’une étude attentive des symboles que personne ne voit plus sur les cartes à jouer. Nous nous sommes inspirés librement des recherches de C. G. Jung, dont Mary a entrepris de publier l’œuvre complète en Amérique.

23 octobre 1943 §

La fille aînée de Mary, qui a neuf ans, croit à Pégase et l’aime de tout son cœur. On lui a planté sur une prairie un vaste cercle [p. 545] de cyprès où Pégase un jour descendra, si ce n’est plutôt une nuit. Et chaque matin, elle va regarder de très près le gazon, pour y chercher la trace d’un sabot vierge.

Fin d’octobre 1943 §

Souvenir d’un orage en Virginie. — Grands plateaux onduleux et livrés aux chevaux, jusqu’à l’horizon bleu des Appalaches. Pendant que nous roulons sur une route de campagne, au creux des haies, le ciel se couvre. « C’est là-haut, me dit-on, à mi-pente des coteaux. » On ne distingue pas encore cette maison célèbre, cachée dans les bosquets au bout d’une longue allée qui monte entre des barrières blanches.

— Et vous verrez ce qu’elle en a fait ! C’est sa manière de se venger de W…, car c’était la maison de ses ancêtres, à lui. Un vrai show place. Elle la déteste. Elle n’aime vraiment que ses chevaux…

L’auto s’arrête devant un haut portique. Deux colonnes blanches entre des ifs géants, comme des ailes noires. Je n’en ai jamais vu d’aussi grands, ils montent jusqu’aux fenêtres du deuxième étage. Une odeur écœurante vient de la porte dont un battant s’entrouvre devant nous. Trois grands longs chiens sortent, le museau bas, et l’un vient vomir à nos pieds des morceaux de cire mal mâchés. Une servante les poursuit armée d’une cravache. Elle crie qu’ils viennent encore de manger les bougies du carrosse de George Washington. (C’est une pièce de musée que nous allons voir, remisée sous la colonnade des écuries.) Nous pénétrons dans un vestibule sombre. La maîtresse de maison est sortie à cheval. Promenons-nous en l’attendant.

L’odeur des chiens imprègne les corridors. Dans un fumoir, à droite, en contrebas, deux hommes en veste de chasse et deux jeunes femmes très blondes boivent des whiskies, sans se déranger. Nous traversons toute la maison, puis une large galerie ouverte, encombrée de vieux meubles et de pièces de bois sculptées, stalles d’églises, aigles de lutrin. De nouveau des ifs non taillés sur un pré d’un vert sombre enclos de murs. Du lierre partout. Çà et là, des statues de faunes et de chiens gisent le nez dans l’herbe, près d’un socle brisé. Le pré s’élève et s’ouvre sur la cour sablée des écuries. Celles-ci se déploient en demi-cercle, [p. 546] ornées d’une colonnade et d’un clocheton de brique portant l’œil blanc d’un énorme cadran. Voici le carrosse de Washington, à l’abandon. La peinture craquelée tombe par morceaux, les coussins de velours rouges sont moisis. Nous redescendons. Le ciel est devenu noir.

Du portique, entre les hautes colonnes blanches et ces ifs dramatiques, on domine un paysage de pluies lointaines et de prairies dorées. Soudain, un coup de vent violent a jeté contre la façade et nos visages un tourbillon de feuilles et de grosses gouttes obliques. Entrée de l’automne ! The Fall, la Chute, comme ils l’appellent… Premiers éclairs sur les prairies.

Par la charmille, où il fait presque nuit — mais on devine encore quelques statues décapitées, ou renversées dans les branchages — nous arrivons au coin d’un bâtiment de ferme. C’est le chenil. Le parc s’arrête ici, et s’ouvrent les espaces de pâturages nus, en pente douce. Très loin, en silhouette sur la crête d’une colline, nous voyons deux chevaux au galop. Ils disparaissent dans un vallonnement, et maintenant remontent vers nous sans ralentir. Une femme en jaune, suivie d’un homme. Comme ils s’approchent, on voit qu’elle tient la bride d’une main, et de l’autre porte à sa bouche une pomme qu’elle mord en galopant. Nouveaux éclairs. Tous les chiens du chenil se sont mis à hurler ensemble. Est-ce l’orage ou l’approche de leur maîtresse ? Les cavaliers ralentissent et s’arrêtent devant la barre du portail. Elle pousse son cheval, le portail cède et lui livre passage. C’est une grande femme bottée, sauvage et belle, qui mord une pomme, et son torse paraît nu dans un fin sweater jaune. Elle rit, jette la pomme, et nous salue de la main. Le jeune homme mince, immobile sur son cheval nous considère avec hostilité. Il a les yeux d’un bleu très pâle et dur. Il n’a pas salué. Son silence nous supprime. C’est sans doute le nouvel intendant. « Je vous retrouve à la maison ! » crie-t-elle. Et piquant son cheval, penchée sur l’encolure, elle disparaît dans le tunnel de la charmille, tandis qu’une meute de chiens de toutes les tailles s’élance sur ses traces en aboyant.

Au fond d’une pièce vaste et noire une petite lampe fait une flaque rose. « Je ne trouve pas les prises ! explique-t-elle, je ne mets jamais les pieds dans ce dégoûtant salon ! » Des éclairs illuminent longuement les meubles lourds, une bibliothèque, des boiseries. Le lustre enfin s’allume par degrés. Elle court [p. 547] aux fenêtres et ferme avec fracas des volets intérieurs, en chêne clair, puis elle tire encore les rideaux. « Les orages me rendent folle, j’ai tellement peur, et vous ? Vous êtes muets. Vous avez soif ? »

Les coups de tonnerre se succèdent sans répit, et parfois les lumières vacillent, baissent, remontent…

Paraît dans la porte du fond un homme en veste de chasse qui tient des verres de whisky à la main. Deux femmes blondes entrent et vont s’asseoir un peu à l’écart de notre groupe. Un autre homme apporte un plateau. On le renvoie chercher des verres et des bouteilles. Qui sont ces gens ? Elle dit : « Je ne le sais pas plus que vous. Ils sont dans la maison depuis deux ou trois jours et se disent les amis de Jim. — Mais où est Jim ? — Je ne sais pas. Il est parti. »

Jim était l’intendant, une sorte de géant toujours en bottes, qu’elle emmenait partout avec elle. Je pense au regard d’acier du jeune homme silencieux de tout à l’heure. Des chiens se glissent entre les meubles, humides et tremblants. « Mais je ne sais pas recevoir ! dit-elle moqueuse. Voulez-vous que je vous joue du piano ? Pour faire croire que je n’ai pas peur… »

— Eh bien ? m’ont demandé mes amis dans la voiture qui nous emporte sous la pluie, qu’en pensez-vous ?

-— Well… pour la première fois de ma vie, je me sens tenté d’écrire la suite du roman.


New York, fin d’année 1943 §

Note sur l’atonie générale. — Chacun s’imagine que la guerre va faire surgir de nos décombres quelques œuvres de premier plan, beaucoup d’idées nouvelles, un style plus efficace et franc. Chacun souhaite que l’épreuve balaye les préjugés qui nous encombraient l’âme, paralysaient le cœur, faussaient l’intelligence. Je crains qu’il n’en soit rien, voyant nos émigrés et lisant quelques-uns de leurs écrits. Quant à l’Europe, si elle se tait, ce n’est peut-être pas seulement à cause du contrôle policier. Ce qu’elle publie où elle le peut n’est que redites, et la censure n’explique pas tout, n’explique pas cette absence de ton, quand la souffrance bouleversante est à la porte, ou dans le cœur.

[p. 548] La guerre « produit », détruit, multiplie et divise (ce sont ses quatre opérations) mais ne crée rien. Sinon dans l’âme d’un peuple, par l’excès même de ses souffrances, un appel à des créations qui posent et garantissent pour les temps à venir les éléments d’un ordre humain. À cet appel, le peuple s’imagine que les événements vont répondre d’une manière presque automatique. « Un monde nouveau surgira de nos ruines » — un monde meilleur, bien entendu. C’est un rêve de compensation. Car l’Histoire ne supplée jamais par une évolution fatale au défaut d’invention de nos esprits. Et qui donc parmi nous se soucie d’inventer ? Une atonie mondiale répond à l’événement. Nous aurons peu pensé, pendant la guerre.

Les hommes politiques de ce temps ne sont pas plus hardis que leurs prédécesseurs ; ils le sont moins. Les philosophes se taisent, depuis que Heidegger a formulé sa doctrine de l’angoisse — une question plutôt qu’une réponse. Les soldats mériteront du repos, les peuples du pain et des jeux. Il n’y a pas de probabilité que la guerre suscite les nouveautés qui justifieraient tant d’efforts, d’héroïsme et de destructions. On s’imagine la paix comme une facilité, quand elle est au contraire l’état dans lequel les hommes éprouvent le plus grand mal à pousser leurs efforts au maximum. La guerre nous porte. Elle est le temps de l’effort aisé parce qu’imposé.

Nous aurons peu pensé, pendant la guerre. Le principal de nos conversations était fourni par les journaux et la radio. Heureux celui qui pouvait apporter quelque information personnelle à l’appui de ce que l’on savait, ou même à l’encontre parfois, mais si le tableau se compliquait alors, ce n’était qu’aux dépens de sa signification.

Nous aurons peu senti, peu réfléchi. Nous attendions, dans la rumeur des commentaires et des regrets, et des vieilles polémiques projetées sur un avenir très vague. Ceux qui sont morts n’en savaient pas plus que nous. Les héros.

Et moi ? Si je ne suis pas héros, c’est que je suis père et qu’il se trouve que je naquis en pays neutre. Pourtant il s’en est fallu de peu que je ne fusse mobilisé dans quelque division américaine. Je me battais, je devenais un héros… J’ai eu de la chance, dit-on. « Vous en avez de la chance ! » Est-ce un reproche ? Ou bien une ironie cruelle sur les héros ? Qui n’auraient donc été héros que par malchance, ou par hasard ?

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Janvier 1944 §

Un peuple se révèle dans le malheur. — Autrefois et naguère encore, avant l’occupation allemande, les étrangers qui n’avaient pas connu la France, ou qui n’en avaient vu que les lieux de plaisir, la jugeaient sur la foi des vedettes. À leurs yeux, tout Français devait ressembler aux types d’humanité que représentaient dans le monde les acteurs à succès, les écrivains célèbres, les modèles des grands couturiers, ou les chefs cuisiniers des palaces. Le mot Français évoquait aussitôt l’image d’une moustache et d’une boutonnière fleurie à la Menjou, un sourire charmeur à la Charles Boyer, l’aimable scepticisme d’un Anatole France, l’élégance d’une ligne parisienne, l’étiquette d’un bourgogne fameux présenté par le maître d’hôtel. Tout cela, c’était le cliché « France ». C’était charmant, c’était « piquant », indéfinissablement féminin comme le sont la plupart des vedettes. Mais où était dans tout cela, le vrai peuple de la vraie France ?

Ce peuple naguère invisible, c’est le malheur le plus affreux de son histoire qui le révèle au monde, aujourd’hui, dans sa véritable grandeur.

Les journaux qui nous donnent à New York des nouvelles de la Résistance nous parlent du peuple de France ; les récits et les témoignages clandestins qui nous parviennent de plus en plus nombreux nous parlent du peuple de France ; et des films tournés à Hollywood ou à Londres sur l’épopée secrète de la Résistance ne nous montrent encore que le peuple de France, pour la première fois à l’étranger. Le peuple anonyme, sans vedettes, et que voici enfin devenu la vraie vedette, malgré lui.

Je viens de voir à New York la plupart de ces films qui empruntent leur sujet à certains épisodes véridiques de la Résistance (l’Underground comme on dit ici), Paris calling, La Croix de Lorraine, Assignment in Brittany, il y en a d’autres. Je les ai vus avec des amis tantôt français, tantôt américains. Les Français critiquaient beaucoup. Le décor était inexact, les situations pas toujours vraisemblables, les traîtres trop conventionnels, et finalement l’inévitable raid de commandos [p. 550] sauvait tout le monde comme dans les contes de fées. Mais je regardais ces amis du coin de l’œil : en critiquant, ils essuyaient une larme. Quant aux Américains, qui y allaient de confiance, ils exultaient en crescendo jusqu’à la Marseillaise finale.

On peut penser tout ce que l’on veut de ces films, du pire au bien ; j’en retiens pour ma part qu’ils présentent enfin le petit peuple français comme le héros de la France.

Soudain, l’étranger s’aperçoit d’une vérité aussi vieille que l’Europe, mais constamment méconnue ou niée, et souvent par la faute des élites parisiennes : le peuple de la France est grave. Ou plus exactement il est sérieux. Il n’est pas avant tout charmant et spirituel, bien disant, bon vivant et léger : il n’est tout cela qu’en second lieu, et comme par luxe. Dans le fond et d’abord, il est sérieux, plus qu’aucun autre peuple dont j’aie vécu la vie. Seulement, il est sérieux sans pose, avec pudeur, préférant affecter la blague ou le scepticisme plutôt que de paraître exagérer sa peine. Car il pense d’instinct, comme Talleyrand, que « ce qui est exagéré n’est pas sérieux ». Ce qui me frappe le plus dans les films que je citais et dans les témoignages directs venus de France sur la lutte contre les nazis, c’est l’absence de grands gestes théâtraux, la sourdine mise à l’éloquence traditionnelle et le refus de se complaire dans le lyrisme de la catastrophe ; c’est pour tout dire, le naturel de l’héroïsme populaire.

Ce peuple en noir au regard vif s’est révélé face au danger. Il manquait d’armes. Il lutte avec sa dignité impénétrable aux tentations de la brute. On avait dit aux jeunes nazis qu’ils allaient conquérir un pays de bavards, de coquettes et de vieux politiciens véreux. Après quelques semaines en territoire conquis, l’Allemand s’est senti dominé par une force étrange et qui l’intimidait : le regard sérieux de l’homme et de la femme du peuple, ce jugement précis et humain, bien plus insupportable que tous les cris de haine. Ils ne savaient pas cela, les jeunes Allemands, on ne leur avait jamais parlé du vrai peuple de la vraie France. Ils ont continué à le piller et à le fusiller avec une rage panique ; ils continuent, mais ils se savent battus. Depuis qu’ils ont rencontré ce regard.

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10 juillet 1944 §

Le général de Gaulle, président du Gouvernement provisoire de la République française vous prie de lui faire l’honneur d’assister à la réception qu’il donnera au Waldorf Astoria le lundi 10 juillet 1944, 6 à 8 heures. Salle : Basildon Room. »

Le chauffeur de taxi, comme on approche du Waldorf : « Y a du peuple ce soir. Ce serait-il pour ce général français ? — Oui. Je vais le voir. — Alors dites-lui qu’on l’aime bien par ici, qu’il se dépêche ! »

Au Waldorf, on nous a répartis dans quatre salons communicants. J’écoute le speech du Général à quelques mètres derrière lui. Maritain, auprès duquel je me trouve, chante la Marseillaise de tout cœur, puis il me demande ce que j’ai pensé de l’affaire. Je lui dis que de Gaulle me fait l’effet d’un général de Louis XIV, ou plutôt d’un ministre du Roy…

20 décembre 1944 §

Prévisions. — Quand finira la guerre ? C’était le jeu d’hier soir. J’ai répondu : 4 mois et 3 semaines100. Les trois autres joueurs : 8 mois, 1 an, 18 mois.

Dialogue entre Georges Bemberg et André Breton chez Consuelo de Saint-Exupéry :

G. B. — Croyez-vous à l’avènement du fascisme en Amérique ?

A. B. — Dès la fin de la guerre, dans les six mois.

G. B. — Sommes-nous proches de l’ère des monstres dont parle D. de R… ?

A. B. — On va vers une rationalisation de plus en plus folle. Pas de place pour ces monstres qui pourraient arranger bien des choses… Les forces obscures ne créeront rien, elles manquent de filières. Le rationalisme le plus fermé nous menace.