[p. 553]

Le choc de la paix §

11 avril 1945 §

…Les Américains sont sur l’Elbe, jonction prévue avec les Russes pour après-demain. V. E. Day101, imminent. Bon. C’est le commencement de la fin d’une guerre qui, elle, n’est pas la fin du monde qui l’a produite : seulement sa crise. Prévoir une éruption morbide du règne des États, toujours renforcés par la guerre, qui est le règne de la nécessité. Ce sera cela, « l’accroissement des monstres » : la prolifération des États. Sombre avenir, où il y aura (hélas ?) bien plus à dire et à faire par ceux de notre engagement que je ne pouvais le penser il y a quatre ans. Et tout ce que j’écrivais avant 1939, bien plus valable encore, et à plus long terme. Mais les facilités de l’Europe ont vécu, et celles de l’Amérique n’ont qu’un délai de grâce. L’engagement sera plus politique, moins mystique (selon le vocabulaire de Péguy).

29 avril 1945 §

La paix va commencer, en France, dans toute la confusion d’une Fronde qui n’aurait pas son Mazarin.

2 mai 1945 §

Flottant, isolé, menacé — c’est ainsi que je me sens et me décrirais ce soir. Pourtant, bon travail ces jours-ci, et confiance [p. 554] dans ce que je vais écrire (« Morale du But »). Un sens de l’ordre à instaurer et une vision du But, je ne les trouverai pas ailleurs : il m’appartient de les… produire. Et d’abord, peut-être, pour moi… D’où me vient alors cette angoisse, ce sentiment que quelque chose de « déchirant » m’arrive quelque part ? Sentiment de culpabilité vague, donné à ma conscience comme à la fois vague et menaçant : je ne suis pas responsable de (cela) et j’y suis impliqué comme par un choix qui serait moi, qui est moi sans doute. Est-ce à cause de X… ? De la fin de la guerre ? De petits ennuis matériels ? De ma santé ? De tout cela à la fois ? Ou bien vraiment d’un événement qui me concerne et qui se passe loin d’ici, en Europe ?

Possible aussi qu’il s’agisse là d’un de ces sentiments « bizarres » qu’on se croit seul à éprouver et qu’on partage en fait avec tout un chacun. Idiosyncrasie — universelle ?

— Mort d’Hitler à Berlin, annoncée hier. Peu d’émoi.

Mai 1945 §

Armistice en Europe. — La nouvelle est venue par petites secousses pendant trois jours. Puis ce fut une forte secousse. Enfin la certitude de l’arrêt, mais nous étions encore tout étourdis. Je n’ai vraiment « réalisé » que ça y était qu’en voyant les titres du Times, ce matin, subitement rapetissés. C’est donc la fin de l’époque des grandes manchettes après douze ans ? Qu’allons-nous devenir ? Maintenant que de nouveau les choses anciennes sont là, non pas toutes certes, mais celle-ci en tout cas : que de nouveau notre avenir dépend de nous. Et notre mort.

La mort était si simple et absurde en série. Elle tenait de la loterie, non plus de la tragédie intime. Elle nous était distribuée à la volée. Il va falloir se remettre à la mûrir chacun pour son compte personnel, cette mort venant de loin vers moi, sérieuse et lente, et chargée d’un sens inconnu.

Nous roulions tous ensemble dans une descente aux vertiges variés et passionnants. Je retombe à plat, au bas de ma pente à gravir.

Et plus d’Ennemi numéro Un, après douze ans.

[p. 555] Nous étions « conditionnés » pour la mort en grande série et soudain, nous trouvons le tiroir vide — la vie à faire.

Sommes-nous donc une génération sacrifiée, qui aura perdu ses belles années à s’arc-bouter contre des forces brusquement disparues de la planète, — lutte inutile désormais, vaine une fois le danger disparu ?

Oui, si le danger a vraiment disparu ; et si nous ne savons rien tirer de cette épreuve de nos forces.

Or presque aucun danger n’a vraiment disparu. Et je ne vois presque personne qui cherche à renouveler quoi que ce soit…

Le pire c’est que tout le monde le sait ou le pressent depuis un certain temps déjà, du moins ici en Amérique. Jamais on n’avait vu un peuple aussi bien préparé à subir le choc d’une paix que l’on savait mal préparée.

Ici les mots de pessimisme et d’optimisme perdent leur sens. Tout ce qu’il paraît sensé de dire, c’est que notre génération n’aura lutté en vain que si elle cesse de lutter.


Lake George, fin juin 1945 §

Le dernier des Mohicans. — Le clapotis doux d’une pagaie trahit seul le glissement d’un canoë vers le pied du rocher où j’écris. Deux voiles inclinées se croisent lentement entre les troncs des pins sur un vert d’eau limpide. Une grande flèche rouge rase les cimes en silence, devient oiseau, devient petit avion luisant au cirque lumineux des collines, et va creuser un sillon d’or neigeux. Sur l’autre rive, la cloche du couvent des Frères paulistes — joyeux nageurs, plongeurs bruyants — sonne pour les vêpres. Ce lac clair, qu’un jésuite français, au début du xviie siècle, baptisa lac du Saint-Sacrement pour la pureté lustrale de ses eaux, se nomme aujourd’hui le Lake George et fut le Horicon de Fenimore Cooper, le lieu des aventures et de la mort d’Œil-de-Faucon et du Dernier des Mohicans. Rien n’a changé dans le paysage depuis Cooper, lequel notait dans sa préface que tout était resté pareil depuis l’époque des Iroquois et des Hurons. Les villages et les villes portent encore des noms de Sagamores ou de tribus fameuses : Saratoga, Mohawk ou Ticonderoga. Les maisons sont presque invisibles, [p. 556] dissimulées à l’ombrage des pins cascadant en désordre des hauteurs, jusqu’aux bouleaux enchevêtrés des rives, parcourus d’écureuils et d’oiseaux-mouches. C’est ici l’Amérique de mon enfance. Non point la vraie — il n’y en a point — mais l’une des vraies — elles le sont presque toutes.

Entre les pages de l’exemplaire de Cooper trouvé dans la bibliothèque du salon, une petite carte de visite jaunie porte le nom d’un révérend qui fut évêque anglican d’Albany. Je connais bien son petit-fils. Roi du pays et chef de tribu politique, il possède la plupart des maisons riveraines, dont celle où je suis, la plus vieille : elle aura cent ans l’an prochain. Mr T… fut jadis candidat républicain contre Roosevelt pour l’élection au poste de gouverneur de cet État. Il est tanné comme un Indien, juste juge, roublard, riche et pieux. Sa femme préside, avec un optimisme effervescent le Comité pour les étudiants pauvres et démocrates de New York, qu’elle voudrait arracher au « totalitarisme », entendez aux idées communistes. Elle élève des milliers de poulets dans un domaine qu’elle a nommé le « Sommet du Monde », parce qu’il s’étend sur une colline dominant le lac aux cent îles. L’aînée des filles vient d’épouser un avocat socialiste et sportif. La seconde est femme de pasteur. La cadette rêvant d’être actrice, on lui a bâti sur le Sommet du Monde un amphithéâtre de pierre où les amateurs du pays jouaient du Shakespeare avant la guerre. Les deux fils, officiers de marine, se sont battus dans le Pacifique. Les disputes politiques, à la table des T…, semblent passées depuis longtemps au rang de taquineries de famille. Simple question de générations, en apparence. On dit le bénédicité avant de s’asseoir et l’on pose au café des problèmes de roman détective. Les Européens vus d’ici, au travers des questions qu’on m’adresse, apparaissent inquiétants et inquiets, amers et pleins d’idées nouvelles. La vie de ce district est restée communale, patriarcale et paroissiale, dans la vraie tradition républicaine que « ces gens » de Washington sont en train de détruire à coups de décrets socialisants, capitalistes et centralisateurs. Point d’usine au village, mais quatre églises : l’anglicane, la presbytérienne, la catholique, la méthodiste. Un curé canadien prêche en français : nous sommes ici un peu plus près de Montréal que de New York. L’hôtel se nomme le Sagamore. Un avis discret à l’entrée disait l’an dernier : [p. 557] restricted, signifiant que les juifs n’étaient pas désirés. Des lois « contre les préjugés de race » ayant passé cet hiver dans l’État, la pancarte porte aujourd’hui : « Nous sommes catholiques et protestants. » Les rives, les îles s’ornent de monuments souvent couverts de noms français : morts de Montcalm et morts des guerres d’Indépendance. La liberté et la démocratie montrent ici plus d’un visage. Comme ailleurs. Mais ici plus qu’ailleurs, on sent que liberté signifie quelque chose d’élémentaire : la possibilité de se mettre à l’abri des menaces naturelles et matérielles, d’une sauvagerie profonde à portée de la main. D’où la méticuleuse propreté des maisons de bois blanc de cette contrée, et la rigidité de sa morale, de ses préjugés séculaires.

Il me semble avoir lu parfois que l’Amérique est un pays sans traditions ni religion, où toutes les races se mêlent, où l’argent seul existe… On voit New York et Chicago, Pittsburg sans doute. Qu’on n’oublie pas l’esprit qui règne encore sur les forêts et sur les lacs innombrables du continent, l’esprit subtil et ombrageux de l’éternel Dernier des Mohicans ! Vaincu, il a conquis l’âme des pionniers et gouverne par elle une Amérique secrète, qui sent mieux son histoire réelle que ses trop larges ouvertures sur un avenir planétaire.

Juillet 1945 §

Antisémitisme. — Un voisin de l’été dernier est venu nous rendre visite et nous conter les événements de la région. (Je ne dis pas les potins, car sauf dans leurs journaux où cette activité a sa colonne très suivie, les gens d’ici ne sont pas potiniers au sens européen du mot, mais fort discrets, soit par prudence ou indulgence naturelle.) Parmi ces événements locaux le plus marquant, pour notre ami, paraît être la vente d’un grand hôtel à une nouvelle direction juive. Là-dessus, il devient éloquent.

— Et savez-vous que ces juifs ont le toupet de faire payer la pension beaucoup plus cher aux chrétiens qui s’égarent chez eux ? Pour nous, c’est dix dollars de plus que pour un Juif !

— Mais cet hôtel, si je ne me trompe, était restricted l’an dernier ? Comme le Sagamore ?

[p. 558] — Je pense bien ! C’était un des meilleurs hôtels de tout l’État, extrêmement bien fréquenté.

— C’est donc nous qui avons commencé. Et les mesures prises par ce Juif sont de bonne guerre. De plus elles sont conformes au génie juif, tel que l’ont façonné nos persécutions. Au lieu d’interdire brutalement l’entrée de l’hôtel à ceux de l’autre race, comme nous le faisons, il se borne à les écœurer tout en tirant son petit profit.

— Eh bien, puisque vous abordez la question juive, parlons-en ! Mais je tiens à vous dire tout d’abord que quelques-uns de mes meilleurs amis sont des juifs…

Il fournissait ainsi la mesure de sa grande liberté d’esprit. Puis s’étant excepté de la commune sottise, ayant sauvé l’honneur pour ainsi dire, et donné à tout son discours un cachet d’objectivité — « Je n’en fais pas une question personnelle, vous voyez bien… » — il put s’abandonner avec ivresse aux délices d’une diatribe que chacun sait par cœur.

Some of my best friends are Jews…, cette phrase classique d’introduction est en passe de devenir proverbiale en Amérique, et c’est fort bien : on ne tue les préjugés que par le ridicule ; quand on les tue. Mais le fait que notre ami, cependant, l’ait dite aussi spontanément, prouverait qu’un effort est encore nécessaire.

Désormais, je commencerai toute défense des juifs en affirmant que « quelques-uns de mes meilleurs amis sont antisémites… »

À ce propos, un mot noté l’hiver dernier.

K. H… est une grande Nordique blonde, platinum blonde, aux yeux d’un bleu très pâle, le port et la démarche d’une déesse des Eddas. Je la croyais d’origine suédoise. L’autre jour, elle dînait à Long Island chez des gens fort connus pour leur extrême richesse et leur exclusivisme social. Les propos antisémites faisaient rage. Soudain, interrompant ses voisins :

— Vos jugements m’étonnent, dit-elle, car l’homme que je respecte le plus au monde est un Juif.

— Qui donc ? Voyons, mais qui est-ce que cela peut être ? Einstein ?

— Non, c’est mon père ! dit-elle avec une fière douceur.

[p. 559]

Fin juillet 1945 §

Le mensonge allemand. — Au problème juif, la défaite de l’Allemagne est en train d’ajouter le problème allemand. Et celui-ci ressemble à celui-là par plus d’un trait, ne fût-ce que par l’irritation instantanée des préjugés qu’il provoque pour peu qu’on l’énonce.

Quelques-uns des Américains que j’estime le plus pensent qu’il existe encore de « bons Allemands ». Dorothy Thompson par exemple, dont l’influence demeure considérable dans la presse de « gauche modérée ». Et d’autres pensent que non, ainsi Glenway Wescott, qui vient de le démontrer dans un roman intitulé Appartements d’Athènes : le « bon Allemand », dit-il, est le plus dangereux. Nous avons en commun, par ailleurs, quelques très bons amis allemands réfugiés à New York depuis la guerre ou depuis 1933. Nous n’en sortirons donc jamais par ce biais-là. Abandonnons toute prétention à l’objectivité stellaire, comme tous aménagements personnels. Prenons la situation telle qu’elle s’offre en Allemagne et aujourd’hui, aux yeux de ceux qui doivent en décider. Une anecdote la résumera, que je viens de voir citée par l’hebdomadaire The Nation.

Dans une ville allemande occupée par les Américains, un officier chargé du gouvernement civil réunit cent personnes, au hasard de la rue, et se met à les interroger. « Êtes-vous nazis ? » Tous jurent que non. L’officier s’étonne, puis se fâche. Ne sait-on pas dans le monde entier que le peuple allemand plébiscita cinq fois le régime hitlérien, par d’écrasantes majorités ? Il doit donc bien y avoir des nazis en Allemagne et même en assez grande quantité… Le porte-parole du groupe allemand — vite désigné — interrompt à ce point l’Américain : « Ce que vous dites là, crie-t-il, ce ne sont que des mensonges propagés à l’étranger par les juifs, les ploutocrates américains, les démocrates et les bolcheviks ! Jamais nous n’avons été nazis ! »

Qu’il y ait ou non de « bons Allemands », cette histoire vraie pose le vrai problème. Ce n’est pas d’hier que je l’ai observé : les Allemands ne mentent pas comme nous. Et c’est un fait fondamental dont il convient de tenir compte quand on parle du « problème allemand ».

Ils mentent avec sincérité, et nous mentons avec mauvaise [p. 560] conscience. Quand nous mentons, nous savons bien que la vérité ne change pas pour si peu. Elle subsiste intacte et nous juge. Eux croient, s’ils changent d’avis par « intérêt vital », que tout a changé dans le monde. Les critères mêmes du vrai sont modifiés. Menteur, celui qui s’y réfère encore ; sincère, celui qui se conforme à la nouvelle vérité germanique, car le droit, leur a-t-on enseigné, c’est « ce qui sert le peuple allemand ».

Plan d’éducation politique pour les nouvelles générations allemandes : leur inculquer dès la plus tendre enfance le respect sacré de la définition légale et objective de quelques mots. Responsable est celui qui a tiré le premier. Battu, celui qui touche des deux épaules et se met à faire le bon apôtre. Nazi, celui qui accuse dans la même phrase « les juifs, les ploutocrates américains, les démocrates et les bolcheviks ».

Et cette définition vaut pour tous les pays.

1er août 1945 §

Cohoes. — Ayant remarqué qu’on me refusait du beurre à l’épicerie du village, et que j’en paraissais fort ennuyé, nos voisins vinrent un soir nous en offrir, et c’est ainsi que nous avons fait connaissance.

Deux femmes d’âge moyen et leurs maris se partagent une maison que les pins nous cachent, à deux cents pas, plus petite que la nôtre, donc plus commode et plus confortable à leur sens. (Seuls les Européens de mon espèce aiment les maisons trop grandes, en Amérique.) L’un des maris se nomme Robert, son père était un Canadien français et sa vieille mère est une Allemande du Sud. La famille de l’autre mari est de ce pays depuis plusieurs générations ; et leurs épouses, fort plantureuses, viennent d’Irlande. « True average Americans all ! » (tous de vrais Américains moyens) concluent-ils en souriant. Nous leur avons offert des boissons, et nous nous appelons par nos prénoms, sans avoir jamais bien compris nos noms de famille.

L’autre jour, Robert m’a conduit à Albany, pour m’éviter la moitié du trajet jusqu’à New York dans un train bondé de soldats. (Le nombre de ces petits services que vous rendent ici les voisins ! En Europe, le voisin n’est que l’ennemi virtuel.) [p. 561] J’ai cru poli de m’arrêter une heure dans la ville natale de Robert, à quelques kilomètres d’Albany.

Vingt-cinq mille habitants. Le nom très difficile à prononcer : Cohoes, est sans doute d’origine indienne. « Personne ne connaît notre ville, me dit Robert, et pourtant elle avait les plus grandes filatures du monde avant l’autre guerre, j’entends pour la longueur des bâtiments. » (Il est peu de villes américaines qui ne réussissent à se vanter de quelque chose d’unique au monde, compensant ainsi l’impression qu’elles sont interchangeables à tant d’autres égards.)

Le paysage pourrait bien être européen : collines douces, bois et prairies, une rivière lente et les longs bâtiments des filatures — tout me rappelle la Souabe, le Wurtemberg. Et justement nous arrivons devant une maison de bois peinte en jaune clair, ornée de géraniums aux fenêtres. C’est là qu’habite la mère de Robert, une vieille dame maigre et digne, dont les ancêtres quittèrent l’Allemagne en 1848, parce qu’ils étaient républicains. Cette vague d’émigration germanique, libérale et plus ou moins morave, a modifié l’aspect et les coutumes de maint État du Middle West, et de la partie nord de la Pennsylvanie.

Nous traversons maintenant la ville pour aller au bureau de Robert. Plusieurs églises dominent de leur masse rouge les maisons de bois ou de brique d’un seul étage. Je remarque un groupe de clochetons à bulbe d’or. « Serait-ce une église orthodoxe ? — Oui, dit Robert, l’une de nos deux églises ukrainiennes. » La moitié de la population de Cohoes est slave, polonaise ou russe d’origine. L’autre moitié se compose de Canadiens français, d’Allemands, d’Italiens, et d’une minorité d’Anglo-Saxons, laquelle d’ailleurs conduit tout le reste.

Une petite ville internationale de province, sans grand avenir, qui vit déjà sur son passé d’un siècle…

Robert me dépose devant l’entrée de son agence de location, dans l’une des rues principales. Le bureau donne sur le trottoir par trois portes grandes ouvertes. Je vois Robert tomber la veste, lire quelques lettres, puis je l’entends dicter à sa secrétaire. Les passants me paraissent aussi laids que ces maisons de bois grisâtres ou vert olive, mauves ou goudron, aux parois renflées ou légèrement obliques. Seule la Banque est en pierres blanches, ornée de colonnes et d’un fronton de temple grec. Je [p. 562] compte beaucoup de barbes longues et bouclées. La rue est sale. Suis-je en Russie ? Non, il y a trop d’autos.

Robert revient et nous roulons vers Albany. À la sortie de la ville, il me montre un terrain d’aviation :

— C’est moi qui ai fondé notre Air Club, il y a quinze ans, j’étais tout jeune. J’ai eu jusqu’à trente appareils, et une école de pilotage. Mais coup sur coup, quatre accidents mortels en une semaine… C’était le moment du grand krach, en 1929. Tout s’écroulait. Ma faillite a passé inaperçue. J’ai ouvert cette agence que vous venez de voir, et je n’ai plus piloté depuis lors. Aujourd’hui, je suis président du club de golf. Si les affaires vont bien, après la guerre, j’espère m’acheter de nouveau un petit avion. Ce sera plus commode pour les week-ends, surtout que Mme Robert n’aime pas conduire l’auto…

J’essaye en vain de comparer Cohoes à une ville du même nombre d’habitants chez nous ; de comparer Robert à un Robert d’Europe, de même niveau social et de même éducation.

Nous ne manquons pas de petits-bourgeois pieux et honnêtes, mais ils n’ont pas le sens du risque et de la vitesse. Nous avons bien des fanatiques de l’aviation, mais ce ne sont pas des agents de location, d’autre part, amateurs de golf, de géraniums, et de week-ends paisibles au bord d’un lac.

Mais il ne serait guère plus facile de comparer cette vie, cette ville, aux images que par Hollywood l’Amérique nous propose d’elle-même, et qu’elle s’efforce d’imiter.

Lake George, 3 août 1945 §

La maison qui ne paraît pas grande de l’extérieur, quand on arrive par la forêt en pente, a dix-huit chambres et s’ouvre vers le lac par une galerie de bois montée sur de hauts pilotis, si vaste que vingt fauteuils cannés s’y perdent, et quelques chevalets de peinture. Luxe inouï de la solitude et du silence. Un rideau de pins et l’eau tout de suite, au pied de la galerie. Nous attendions Marcel Duchamp sans trop savoir quand il viendrait, et pour mieux l’attirer — vieux procédé magique — Consuelo avait peint son image : une tête de cheval à la craie sur fond rouge, maigre et qui rit, plutôt sourit… Il arrive hier matin, plus ressemblant que jamais. « C’est la Savoie ! dit-il [p. 563] en regardant le lac. — C’est aussi le Tyrol, ou les lacs italiens. — C’est un lac, quoi, tout se ressemble. C’est très bien. »

Il va donc rester quelques jours.

Nos voisins sont venus en fin d’après-midi, gentils et trop gentils, prônant l’éducation des masses américaines, déplorant les horreurs de la guerre et buvant beaucoup de cocktails. Marcel, charmant et poli jusqu’à l’invisibilité, n’a pris qu’un doigt de vermouth.

— Les masses sont inéducables, dit-il après le départ de nos hôtes. Elles nous détestent et nous tueraient volontiers. Ce sont les imbéciles qui, en se liguant contre les individus libres et inventifs, solidifient ce qu’ils appellent la réalité, le monde « matériel » tel que nous le souffrons. Ça les arrange. C’est ce même monde que la science, ensuite, observe, et dont elle décrète les prétendues lois. Mais tout l’effort de l’avenir sera d’inventer, par réaction à ce qui se passe maintenant, le silence, la lenteur, et la solitude. Aujourd’hui, on nous traque…

— Oui, dis-je, mais tout dépend des vrais désirs des hommes : c’est cela qu’il s’agit de savoir et d’assumer. Le reste est beaucoup plus facile. À nous de choisir nos fées, puisque nous le pouvons en vertu de l’extrême liberté que nous nous accordons par convention. Voulons-nous susciter les fées du bruit et de la vitesse, ou celles de la lenteur et du silence ?

Mais notre ami le Dr M. V…, qui passe l’été près ici avec deux girls, nous écrase d’un souriant dédain. « Vous aurez bientôt, nous dit-il, les preuves les plus éclatantes de la réalité des lois de la science, je sais ce que je dis. Nous calculons les mouvements de l’électron, la puissance des rayons cosmiques, nous ferons marcher des moteurs avec ça ! Allez en faire autant avec vos fées ! »

Je lui réponds que jamais aucun moteur n’a pu produire la moindre fée.

Quant à Duchamp, il balaie toute la science et les exemples du docteur, qui révèlent une fois de plus à ses yeux le caractère mythologique de la physique et des mathématiques :

— Leurs prétendues démonstrations dépendent de leurs conventions. Tautologies que tout cela ! On en revient donc évidemment aux mythes. Je le prévoyais. Prenez la notion de cause : la cause et l’effet distingués et opposés. C’est insoutenable. C’est un mythe dont on a tiré l’idée de Dieu, considéré [p. 564] comme modèle de toute cause. Si l’on ne croit pas en Dieu, l’idée de cause n’a plus de sens. Je m’excuse, je crois que vous croyez en Dieu… Remarquez l’ambiguïté du mot croire, dans cette phrase.

— Je crois en Dieu, mais je le considère comme l’origine, non comme l’effet de notre idée de cause. Indémontrable, évidemment… D’ailleurs, ce n’est pas cela. Je crois que Dieu est fou selon nos normes rationnelles, infiniment plus fou que tout ce que nous pouvons imaginer de lui…

Avant d’aller me coucher, je lui donne Le Nouvel Esprit scientifique de Bachelard. J’ai souligné le paragraphe où l’on explique que selon la théorie de Millikan sur les rayons cosmiques, le mouvement se produit dans les conditions de vide matériel, d’inanité telles qu’on peut bien dire que c’est le mouvement lui-même qui crée la masse corpusculaire, alors que naguère le physicien matérialiste croyait qu’il fallait une masse préexistante pour qu’un mouvement s’y appliquât.

— Je l’ai bien lu, m’a-t-il dit ce matin en me rendant le livre. Je crois que je comprends tout, ou presque tout, à part épistémologie, j’ai oublié et le mot m’agace… Inanité par contre me plait beaucoup. Mais il y a cependant une expression que je ne comprends pas du tout, c’est mouvement. Qu’est-ce qu’il appelle mouvement, votre type ? S’il le définit par opposition au repos, ça ne marche pas, rien n’est en repos dans l’univers. Alors ? Son mouvement n’est qu’un mythe.

— En fait, dit-il au déjeuner sur la galerie, tout se passe anarchiquement dans le monde. Les lois ne servent que de prétextes. On ne les respecte pas, on pourrait s’en passer. Si l’on supprimait l’argent, je suis sûr que tout irait aussi bien, et beaucoup plus facilement. Le boulanger continuerait à faire du pain, parce que c’est son plaisir, et qu’il faut s’occuper. On prendrait chez lui sans payer un ou deux pains par jour, on ne peut pas en manger davantage, et il serait inutile d’accumuler des miches puisqu’on ne pourrait pas les vendre. Ainsi de suite.

Enfin ce soir :

— Vous me disiez qu’on n’a jamais vu vivre un groupe humain dans l’anarchie telle que je la préconise. Pourtant je connais un groupe où cela marche très bien : c’est la famille… N’est-ce pas ? Les enfants prennent à table ou à la cuisine ce dont ils ont besoin. Il n’y a pas d’achat ni de transactions légales. Tout [p. 565] se passe librement, entre père et fils, on s’arrange, il y en a pour tout le monde… La famille est le modèle même d’une société entièrement anarchique.

Il a l’air content d’un bourgeois qui vient de réaffirmer une fois de plus quelques évidences rassurantes.

D’ailleurs, il semble bien que sa famille (ses parents, ses frères et sa sœur) joue un rôle important dans la vie de Marcel.

— Depuis que mon père est mort, je me sens privé de repères. Pères et repères… Je n’arrive plus à prendre de responsabilités. Le mariage, par exemple. Il me semble que je devrais d’abord aller demander à mon père son opinion, — son OK. Probablement, je n’ai jamais atteint l’âge adulte…

À propos d’âge :

— La grande crise se produit vers quarante ans, chez un artiste. C’est à ce moment qu’il doit se renouveler entièrement, ou se résigner à s’imiter lui-même. Vous allez sentir cela bientôt, vous verrez…

— En somme, vers quarante ans, il faut devenir son propre père ?

6 août 1945 §

Ce qui nous manque ici, c’est un jeu d’échecs. Celui dont Duchamp se sert pour ses problèmes est trop petit pour jouer à deux : c’est un « jeu de voyage » de sa confection, d’une douzaine de centimètres de côté, sur lequel on fixe des pièces à bouton-pression « résistant aux secousses et déraillements », précise-t-il.

Mais faute d’y jouer, nous en parlons. C’est d’ailleurs le mot de sa vie : échec de l’art, art des échecs, échec à l’art…

Il est persuadé que c’est moins la réflexion rigoureuse que la transmission (involontaire bien entendu) de la pensée de l’adversaire, souvent, qui permet de gagner. Cela ne l’empêche pas, d’ailleurs, de lire des livres de problèmes et de les jouer « quatre heures par jour, environ ». C’est à quoi je le trouve occupé chaque matin, sur la galerie, fumant sa pipe, et levé avant tous les autres. Il se passe volontiers de breakfast, et pense qu’il suffirait de manger une fois par jour — son régime ordinaire — la plupart de nos aliments, surtout la viande, n’étant [p. 566] pas assimilés et ne servant qu’à nous bourrer l’estomac d’une sorte de caoutchouc. « Et tout ce temps qu’on passe à aller chercher les provisions, puis à faire la cuisine, puis à manger, puis à laver la vaisselle, et on recommence… » (Toujours et dans tous les domaines, ce même mouvement de retrait.)

Le soir, faute d’échecs, nous essayons de créer quelques problèmes avec des Chinese Checkers trouvés dans la bibliothèque, et cela nous mène assez tard. Nous avons fini hier par un petit jeu de questions et réponses écrites simultanément.

Ma première question était : Qu’est-ce que le génie ? Marcel lit sa réponse : L’impossibilité du fer. Et il ajoute « Encore un calembour, évidemment. »

 

De ma table de travail, par la porte ouverte, je vois une partie de sa chambre. Duchamp est allongé sur son lit, son petit échiquier dans une main, sa pipe dans l’autre. « L’impossibilité du faire… »

Il travaille « cinq minutes au plus » à des collages délicats — les reproductions de ses œuvres destinées à sa « boîte-en-valise » — et puis il s’étend, ne fait rien, fume un peu, reprend ses échecs.

Pensant à la conversation à la veille, je lui demande s’il est vrai qu’il a décidé un beau jour d’abandonner définitivement la peinture, et cela, au moment de ses plus grands triomphes en Amérique.

— Pas du tout ! s’écrie-t-il avec une nuance d’indignation amusée. Je n’ai pas renoncé par attitude. Je n’ai rien décidé du tout ! J’attends simplement d’avoir des idées… J’ai eu trente-trois idées, j’ai fait trente-trois tableaux. Je ne veux pas me copier, comme tous les autres. Vous comprenez, être peintre, c’est copier et multiplier les quelques idées qu’on a eues ici ou là. C’est manifester la vie de sa main. Voilà ce qui fait un peintre. Depuis la création d’un marché de la peinture, tout a été radicalement changé dans le domaine de l’art. Regardez comme ils produisent. Croyez-vous qu’ils aiment cela, et qu’ils ont du plaisir à peindre cinquante fois, cent fois la même chose ? Pas du tout, ils ne font même pas des tableaux, ils font des chèques.

Il se lève, va chercher quelque chose dans la botte-en-valise en construction. Voilà.

[p. 567] C’est un chèque, mais trois ou quatre fois plus grand que ceux qu’on voit.

— Je l’ai fait entièrement de ma main, sauf le papier.

— Même ce fond saumon, avec tous ces longs S bien réguliers ?

— C’est facile, avec une roulette en caoutchouc.

Le chèque de frs 450 est à l’ordre d’un dentiste de Paris. Tout est parfaitement imité. Seules les dimensions sont inusitées.

— Et votre dentiste a accepté ce paiement ?

– Comment donc, ce n’est pas un faux chèque, puisqu’il est entièrement fait par moi ! Et signé ! Rien de plus authentique ! Et au moins, cela ne pouvait pas passer pour artistique…

Il remet le chèque avec les soixante-neuf autres objets savamment rangés dans la boîte-en-valise : reproduction de tableaux, verres, ready-mades, croquis et idées qui composent l’œuvre complète de Marcel Duchamp, ainsi prête à être emportée par la postérité sous forme de mallette en cuir, à poignée solide.

— Marcel, vous êtes sans doute le premier artiste qui ait su se mettre en boîte lui-même.

Il rit soudain :

— La seule chose ennuyeuse, c’est que j’ai dû racheter ce chèque à mon dentiste, pour le faire figurer dans ma valise !

7 août 1945 §

Avant le déjeuner, sur la galerie :

— Qu’est-ce que cette catégorie de l’infra-mince dont vous parlez dans le numéro spécial de View ? « Quand la fumée du tabac sent aussi de la bouche qui l’exhale, les deux odeurs s’épousent par infra-mince. » Voudriez-vous nous donner d’autres exemples ?

— En effet, on ne peut guère en donner que des exemples. C’est quelque chose qui échappe encore à nos définitions scientifiques. J’ai pris à dessein le mot mince qui est un mot humain, affectif, et non pas une mesure précise de laboratoire. Le bruit ou la musique que fait un pantalon de velours à côtes, comme celui-ci, quand on bouge, relève de l’infra-mince. Le creux dans le papier, entre le recto et le verso d’une feuille mince… À étudier !

[p. 568] — « À étudier de près, d’un œil, pendant presque une heure », comme dit le titre d’une de vos œuvres. À propos, avez-vous jamais essayé de regarder ainsi votre tableau ?

— Moi ? Non. Pourquoi ? Je suis l’auteur. Pour en revenir à l’infra-mince, c’est une catégorie qui m’a beaucoup occupé depuis dix ans. Je crois que par l’infra-mince on peut passer de la deuxième à la troisième dimension.

Un peu plus tard, à propos du sens de la vue, si curieusement différencié des autres sens :

— Avez-vous remarqué, dit Duchamp, que je puis vous voir regarder, vous voir voir, mais que je ne puis pas vous entendre entendre, ni vous goûter goûtant, et ainsi de suite ?

Nous sommes en train de déjeuner sur la galerie, au-dessus de l’eau. Entre les troncs des pins, nus jusqu’à la hauteur du toit, le regard embrasse et caresse la perspective lointaine des montagnes environnant le lac, ses golfes et ses îles. Je dis combien cette vue m’apaise et me satisfait.

— Vous êtes sans doute presbyte ? Tenez, je vous donne celle-là toute fraîche, une théorie-minute qui me vient à l’instant : les presbytes sont malheureux dans les villes, parce que le regard y bute constamment contre une muraille, ce qui crée un malaise physique inexplicable. Au contraire, les myopes s’accommodent des villes, mais se sentent perdus et vaguement étourdis devant un paysage comme celui-ci. À vérifier, bien entendu.

8 août 1945 §

Nouvelle de la bombe atomique, avant-hier sur Hiroshima. Et la face de la terre en est changée, mais combien de temps nous faudra-t-il pour le comprendre ? Si nous n’y arrivons pas très vite, nous n’y arriverons sans doute jamais : nous sauterons comme des imbéciles.

Il ne nous reste qu’une alternative : le Monde uni ou l’Autre monde.

Le dire tout de suite, le dire partout, et toutes affaires cessantes — si l’on veut simplement qu’elles durent102.

[p. 569]

9 août 1945 §

Commencer par raconter l’entrée de la Chose dans nos esprits. Ce sera le début de la première de mes Lettres.

Hier, j’ai ramené le journal du village, et je l’ai lu presque en entier tout en marchant, malgré les petites mouches harcelantes qui volent devant vos yeux par des jours de chaleur. Tout le monde est accouru sur la galerie, à la nouvelle, et j’ai dû raconter l’histoire comme si je revenais d’Hiroshima, comme si j’en étais responsable.

À minuit, nous en parlions encore. Le choc nous avait jetés dans l’élucubration, plutôt que dans la terreur ou la méditation. (Cette réaction, je le crains, va se généraliser.) Et chacun s’efforçait de montrer que l’événement ne le prenait pas au dépourvu.

— Rien de neuf en somme, disait le docteur, du ton qu’il eût diagnostiqué une bronchite simple, rien qu’une invention mécanique permettant d’appliquer pratiquement une série de résultats acquis depuis dix ans.

— Je savais ! déclara le capitaine, avec cette simplicité exaspérante qu’affecte Sherlock Holmes devant Watson.

Il nous donnait ainsi, d’un mot, la clef de ses mystérieuses disparitions dans le Sud-Ouest. L’une des girls avait lu un article sur l’automobile atomique dans un magazine du genre Look. C… s’écria que l’idée que nous mourrons tous dans une grande explosion la hantait depuis son enfance. (Elle est née dans un tremblement de terre.) « C’est sacrilège, ce qu’on vient de faire, ajouta-t-elle. On a touché au secret du monde. On a piqué le mystère en plein plexus solaire… Il va se venger ! » Enfin Duchamp voulut bien s’interrompre dans un problème d’échecs, pour remarquer que la bombe confirmait son point de vue : la science n’est qu’une mythologie, ses lois et sa matière elle-même sont de purs mythes, et n’ont ni plus ni moins de réalité que les conventions d’un jeu quelconque.

— N’empêche que la bombe a éclaté au moment prévu ! remarqua le docteur.

— La belle preuve, répliqua le peintre. On avait tout arrangé pour cela !

Quant au jeune poète dont vous avez lu les premiers essais [p. 570] (La Mort lente), il avait disparu dans les bois et nous revint au bout d’une heure, pâle et défait, disant que sa vie n’avait plus de sens. Les girls, enfin, parurent émues. C’est le moment que je choisis pour parler d’homéopathie, un de mes dadas. Ma thèse est simple. Qu’est-ce que l’homéopathie ? L’action d’un remède matériellement absent. Qu’est-ce que la bombe atomique ? L’action d’un point de matière subitement absent.

J’admire que la plus grande explosion de l’Histoire n’ait pas été provoquée tout bêtement par la plus grande masse d’explosif jamais réunie dans l’Histoire mais au contraire par la scission d’un point imperceptible à l’ultramicroscope. Voilà bien l’événement, voilà la nouveauté, et l’une des grandes dates de la terre : ce n’est qu’un rien qui s’est défait.

9 août 1945 §

« L’impossibilité du faire », j’y reviens. Marcel confesse volontiers ce qu’il appelle sa paresse. C’est un vice, déclare-t-il avec sérénité. Peut-être le croit-il. Moi non. Cet « artiste-inventeur » prend son temps simplement. Ce Jules Verne des arts, ne serait-il pas plus proche de Léonard que n’en sont les essais de Valéry ? Mais ce serait un Léonard homéopathe, l’autre étant du côté des allopathes : grandes dimensions des œuvres, côté pratique des inventions. Duchamp se manifeste par retraits ironiques, agit par ses absences un peu sournoises, par petites touches imperceptibles, ou désintégrations microscopiques. Bombe atomique de poche et à retardement, à craindre de près pendant presque un siècle.

Beaucoup des œuvres du Vinci ont été détruites, ou abîmées. De même, La Mariée mise à nu par ses célibataires, même a été brisée, puis à demi réparée, selon les lignes prévues par les « stoppages-étalon » (fils blancs d’un mètre) que Duchamp avait laissé choir et fixés sur la plaque de verre : mesure objective du hasard. On ne trouve guère ses œuvres peintes qu’en Californie, dans une collection privée. Mais avec son petit bagage, sa propre mise en boîte et en valise, il se glissera très librement vers le xxie siècle et la suite en tant qu’inventeur d’une espèce de judo intellectuel dont il est la seule ceinture noire parmi nos artistes et penseurs. J’admire l’économie de [p. 571] ses moyens : un rien, un calembour, un non-mot, un retrait, et voilà les « terreurs » du catch dialectique, les costauds de la certitude rationnelle envoyés au tapis sans effort apparent. La réussite de sa vie tiendra sans doute dans cette faculté mystérieuse de rendre exemplaires, mémorables, chargés de sens et de non-sens, efficaces à long terme ses moindres gestes, ses abstentions, ses échecs, même. Tout cela gentiment. Mine de rien.

12 août 1945 §

C’était l’heure du cocktail sur notre grande galerie, par une fin d’après-midi dorée. Le lac n’avait jamais été plus pur et calme. Nous parlions peu et nous étions heureux. À sept heures une sourde explosion s’est longuement répercutée, venant du fond de la baie, près du village. Puis les cloches se sont mises à sonner, et le petit couvent de l’autre rive a lancé lui aussi sa volée grêle, portée par l’eau dans le soir clair et chaleureux.

J’ai dit : « C’est la paix, cette fois-ci. »

C… qui pensait à son mari perdu : « Ainsi soit-il, amen ! » et elle pleurait.

Et le jeune capitaine parachutiste qui devait repartir pour l’attaque du Japon : « Je vivrai donc !… »

Les autres se taisaient.

New York, fin octobre 1945 §

Rentrée. — Mon appartement ayant été vendu pendant l’été, je dois le quitter dans quelques jours. Il n’y a rien à louer dans toute la ville. J’ai trouvé une maison à Princeton, qui est à moins d’une heure de New York, et j’irai chercher dans les slums un pied-à-terre pour mes passages en ville. On me dit qu’il y a dans les quartiers de l’Est quelques petits appartements dont les ouvriers ne veulent plus depuis que les salaires ont augmenté.

75e rue, 31 octobre 1945 §

Un camion ce matin m’apporta quelques meubles de Beekman Place, à la stupéfaction de la concierge. Car, me dit-elle, « dans [p. 572] ce quartier-ci personne ne paye jamais de déménagement. »

Quand on quitte un de ces petits appartements loués au mois, on met ses meubles sur le trottoir et le revendeur du coin vient les enlever. Pour le nouveau logis, on rachète sur place un léger mobilier d’occasion, et c’est moins cher que le camionnage.

12 novembre 1945 §

Slums. — La soixante-quinzième rue n’a rien de particulier. Elle part luxueusement de la Cinquième Avenue et de Central Park, traverse en direction de l’est de beaux quartiers gris clair d’un gothique sobre et astiqué, change subitement d’aspect et tourne au populaire un demi-bloc après Lexington Avenue, perd toute tenue dès qu’elle a traversé les piliers du métro aérien qui longe encore la Troisième Avenue, s’anime alors dangereusement d’enfants s’exerçant au base-ball parmi des seaux d’ordures plus hauts qu’eux et des tourbillons fous de papiers sales, pour s’ouvrir enfin toute béante sur les fumées de l’East River, au terme d’un parcours rectiligne d’un kilomètre et demi, sans changer de largeur. (Seuls les trottoirs se rétrécissent.)

Cette rue, comme cent autres pareilles, fait voir en coupe la société américaine.

Rue huileuse, parsemée de vieilles lettres, de bouts de bois et d’éclats de verre. Des tas de neige noircissent au rebord des trottoirs. Les enfants qui ne jouent plus à la balle parce que la nuit vient de descendre — depuis cinq ans que je circule dans cette ville, je n’ai jamais été touché, ils sont d’une folle brutalité mais surpassée par leur adresse — allument des feux avec des morceaux de caisses et d’immenses cartonnages goudronnés. Flammes gaies sur le couchant rose et fuligineux, en rectangle au bout de la rue, légèrement mordu sur les bords par la silhouette des escaliers de sauvetage.

Ces grands seaux à ordures en métal, rarement ou mal vidés dans ce quartier, débordent sur la neige entre les escaliers de quatre marches qui conduisent aux portes d’entrée. Portes étroites, ouvrant sur des couloirs hauts et profonds où deux personnes peuvent à peine se croiser. L’angoisse me prend chaque fois que j’y pénètre. (Rappel inconscient de la naissance, me dirait un psychanalyste.) Les boîtes à lettres portent [p. 573] des noms en cek, nous sommes dans le quartier slovaque. Je gravis l’escalier jusqu’au troisième. La porte donne dans la cuisine. En face du fourneau à charbon, qui est censé chauffer l’appartement, une espèce de baignoire couverte et fort étroite se dresse sur quatre pieds de fonte : il faudrait monter sur une chaise pour y entrer. De la cuisine on passe par une baie sans porte dans le frontroom, qui donne sur la rue. De l’autre côté de la cuisine, deux petites chambres sans fenêtres ni portes, suivies d’une autre pièce plus large sur la cour. Ce logis, qui n’est guère qu’un corridor légèrement cloisonné, s’annonce dans les journaux « cinq pièces, eau chaude et bain ». Il existe dans Manhattan des centaines de milliers de logis construits sur ce même type : deux pièces claires sur cour et sur rue, reliées par deux ou trois alvéoles aveugles. Tout l’East Side populaire est ainsi, sur une vingtaine de kilomètres.

Je me penche à la fenêtre, au-dessus de la cour. Le sol est jonché de plâtras, de journaux, de chiffons qui bougent, ou ce sont peut-être des chats. Des cordes tendues sur l’abîme supportent des lessives et de grands draps claquants. Du haut en bas des façades de brique zigzaguent les noirs escaliers de sauvetage. Dans un sous-sol violemment éclairé, je vois quelques Chinois courbés qui empilent du linge ; au cinquième, une grosse femme en peignoir qui se farde à gestes menus. Le concierge irlandais hurle dans l’escalier. Des enfants pleurent parmi les radios nostalgiques, des fenêtres s’allument et s’éteignent.

On peut vivre ici comme ailleurs, mais dans un cadre strictement rectangulaire. Tous les objets qu’on voit sont des rectangles, à part les chiffons et les chats. Les façades, hauts rectangles troués de lumières et de scènes du soir, s’étagent en silhouettes sur le ciel rouge. Une radio clame Amapola, plus fort que tout, dans la cour où les draps au vent font de grands gestes frénétiques.

New York possède aussi deux cents gratte-ciel pour les bureaux, et quelques belles avenues de résidences pour les directeurs de bureaux. C’est ce qu’on en voit de l’étranger.

15 novembre 1945 §

Maria Martins, sculpteur qui ne fait de statues qu’en or, est la femme de l’ambassadeur du Brésil à Washington. Dans [p. 574] une party, il y a trois ou quatre jours, elle me saisit le bras : — Ah vous ! Je reviens de notre capitale, j’avais des choses très importantes à demander à notre Grand Patron103 qui m’avait invitée à dîner, mais croirez-vous que de toute la soirée je n’ai pas pu dire un mot de ce qui m’amenait à Rio ? Il n’a parlé que de votre Diable et des moyens de vous faire venir auprès de lui, à titre de conseiller intime. — Je veux bien y aller, dis-je à Maria, mais ce sera court : je lui conseillerai de démissionner. — C’est fait depuis quelques heures, on l’annoncera ce soir.

Décembre 1945 §

Comme je ne passe ici que trois jours par semaine, je me suis abonné au « service de secrétaires » du téléphone : il répond de ma part en mon absence, prend les messages et me les communique à mon retour. Le côté romanesque de ce service vaut à lui seul le prix de l’abonnement.

Je rentre, je branche mon radiateur électrique (la chambre est glacée), je m’installe à ma table sans retirer mon manteau, et je décroche mon téléphone.

— Messages pour moi ?

La voix d’une secrétaire anonyme répond (trop vite, me dis-je, c’est sans doute celle qui ne m’aime pas) :

No, sir ! Nothing.

— Comment ? Rien en trois jours, c’est impossible !

Sorry, sir ! Not a thing.

— Regardez bien… (mais elle a raccroché).

Cinq minutes plus tard, je rappelle. Cette fois-ci, c’est une voix chantante et optimiste :

— Oui, monsieur, des masses de messages ! Le 3 décembre, à dix heures du soir, un monsieur qui n’a pas laissé de nom, c’est sûrement un Européen. Une jeune femme, à plusieurs reprises, jusqu’à trois heures du matin…

— Pourquoi jeune ? Elle a dit son âge ?

— Oh ! nous savons, nous avons l’habitude. Le 4, un jeune homme qui arrivait de Chicago. C’est très long, je résume. Il écrit un roman inspiré de votre livre sur le Diable — est-ce [p. 575] bien cela ? — et il voulait absolument vous voir, il ne sait pas comment continuer. Voici son numéro… Je vous en prie, appelez-le, he is so pathetic ! Ensuite… le Dr Goldberg, pour sa note, ce n’est pas pressé…

— C’est lui qui l’a dit ?

— Non, mais le ton… Mrs H… vous invitait pour hier soir, dommage. Miss Patricia Thompson, avec un p, vous fait dire qu’elle pardonne tout… attendez… oui, elle vous pardonne tout, et vous recevrez la clef d’Helen, et elle vous attend tous au 125 East 51 à minuit, avec des drinks.

— Quoi ?

— Oh pardon ! je me trompe d’abonné. Je crois que c’est tout ce que j’ai pour vous.

Décembre 1945 §

Leur anglais n’est pas très facile à comprendre (c’est un anglais d’Europe centrale et orientale) mais comme ils sont gentils dans ce quartier si pauvre, même le Chinois de la blanchisserie, et comme je suis content de pouvoir rentrer chez moi par l’escalier qu’on monte à pied ; et surtout de ne plus voir le dos d’un portier galonné dans l’ascenseur ! Ces dos si dignes encore plus que serviles, ces dos qui vous rappellent avec sévérité que vous habitez une maison « distinguée », ces dos pleins de réprobation quand le visiteur n’est pas bien habillé ou qu’il vient trop de foreigners… Mais il faut avouer que cette maison-ci est pleine de bruit jusqu’au cinquième étage, à toutes les heures. Et dans la rue, ces hurlements de femme, chaque soir, je ne sais jamais s’il s’agit d’une ivrogne ou d’une évangéliste qui maudit nos vices…

15 décembre 1945 §

Saison de Noël à New York. — Le 1er décembre au matin, la ruée vers les magasins s’est déclenchée dans toute l’Amérique, inaugurant officiellement le Yuletide, la saison de Noël. Nous sommes le 15 et les rayons de jouets sont déjà presque vides. Depuis cinq ans, les usines travaillaient pour autre chose. La [p. 576] « conversion » des tanks et des forteresses volantes en pacotille de nursery exige plus qu’un instant de foi et d’abandon…

Cet an de grâce rationnée 1945 se termine en pleine équivoque : est-ce la paix déjà ? la guerre encore ? Interférences de disette et de luxe, d’appétits ranimés et d’amertumes durables. Et Noël va tomber au milieu de l’An Un d’une ère de paix fondée sur la plus grande menace de toute l’Histoire.

Les enfants, comme les gouvernements, demandent pour leur Noël de petites bombes atomiques. Trois d’entre eux, à Brooklyn, viennent d’être blessés sérieusement, en jouant à faire sauter le monde. Les Trois Grands, à Moscou, seront-ils plus adroits dans ce même jeu ? On ne le croirait pas, à les voir. Curieux trio : un loup déguisé en mouton et deux moutons vêtus de leur vraie peau. Mais rien n’empêche le Waldorf Astoria d’annoncer que sa nuit de l’An « promet d’être la plus grande nuit de l’histoire de l’hôtel — à partir de $ 20 la place ».

Nous fûmes hier chez Schwartz, grand magasin de jouets de la Cinquième Avenue. « Auriez-vous, dis-je d’un ton suave, quelque chose qui ressemble à un modèle de la bombe atomique pour les enfants ? » La vendeuse ouvrit la bouche, puis ses yeux s’écarquillèrent largement : devant nous venait d’apparaître une jeune femme au visage anguleux et couvert de taches de rousseur, la tête serrée dans un foulard de soie rose feu. « Papa, me dit mon petit garçon, c’est Miss Hepburn ! — C’est moi ! » dit-elle en lui pinçant la joue, et la vendeuse nous planta là.

Il neigeait sur la Cinquième Avenue, sur les paquets enrubannés, sur les fourrures, sur l’arbre immense du Rockefeller Plaza, transporté avec toutes ses racines d’un parc où il sera replanté dès janvier, n’ayant coûté que cent dollars de location à Mr. John D. Rockefeller, car tout se sait. Des haut-parleurs répandaient sans relâche l’Adeste Fideles et des carols transformés en jazz-hot par les klaxons d’interminables embarras de trafic. Aux vitrines triomphait le rêve américain, le clinquant, l’irréel, le rose et le doré. Rêve d’enfance et d’innocence universelle, bercé de musiques nostalgiques.

Plus que dix jours pour acquérir, dans cette aimable bousculade, la bonne conscience que représente une table de famille chargée de cadeaux enveloppés de papiers brillants, verts, rouges, argent et mordorés. Pourquoi ces échanges éperdus ? Est-ce en souvenir du seul Cadeau de paix jamais fait à l’humanité ? [p. 577] Ou bien cette fièvre de rivaliser dans la dépense, en fin d’année, est-elle comme chez les primitifs une manière de conjurer le sort, et de se rendre l’an nouveau propice ? Plus que dix jours pour s’assurer une place dans le monde des familles, un droit à la chaleur des groupes. Et ceux qui seront laissés dehors, ceux qui n’appartiennent pas à une cellule sociale, formeront la foule de Times Square. Le coudoiement universel leur tiendra lieu d’intimité.

Pour moi, j’irai comme chaque année à la messe de minuit des protestants, dans la plus grande église gothique du monde, la cathédrale de Saint John the Divine, siège de l’évêque anglican de New York. Dix mille personnes y chanteront des carols avant la procession du chœur et du clergé, précédée de porteurs de torches à la Burne-Jones. Et comme chaque année j’entendrai le Credo de Gretchaninoff et le motet de Prætorius, Une rose est née… Et je me dirai que l’Amérique n’a pas encore très bien compris les traditions, parce qu’elle les respecte un peu trop…

Times Square, tous ses feux allumés, semblera célébrer un V Day, une nouvelle victoire sur le temps, comme si ce n’était pas lui qui gagne à tous les coups. Qu’apportera cette fin d’année ?

Un dernier speech de La Guardia à la radio, révélant une dernière recette aux ménagères pour cuire la dinde. Politicien rusé autant qu’honnête, gros petit homme à la face de clown, Fiorello, la Fleurette ou le Chapeau, comme le peuple l’a baptisé, saisissant la baguette des mains du chef dirigera pour la dernière fois l’orchestre ou la fanfare d’un grand meeting. Sur le coup de minuit, le 31 décembre, nous perdrons le meilleur maire de New York. Tammany reviendra au pouvoir. Et Roosevelt n’est pas remplacé… Et toutes les utopies prévues par l’avant-guerre entreront dans la voie des réalisations. Déjà l’on met en vente la « bicyclette du ciel », un petit avion de mille dollars. Déjà les banques de Buffalo ouvrent des guichets extérieurs où l’on peut déposer de l’argent sans descendre de sa voiture. Déjà les biches et les daims sont amenés dans les forêts de chasse au moyen de taxis aériens. Déjà la télévision en couleurs prouve qu’elle ne le cède en rien à la photographie pour « le brillant et la précision du détail », qualités préférées de l’Américain. Déjà l’on nous annonce de Hollywood un superfilm [p. 578] sur la bombe atomique, où le love interest ne manquera pas ; cependant que déjà le New Yorker se moque des clichés à la mode au sujet de cette invention « qui signifie la fin de l’humanité ou l’aube d’un âge d’or » à votre choix. Déjà, le syndicat des ouvriers de l’industrie automobile offre à Ford un contrat collectif qui le protégera, lui le patron, contre les grèves irrégulières. Car la force et l’initiative ont changé de camp, et les vainqueurs se montrent généreux. Et déjà les pasteurs et les prêtres se préparent à parler du message de Noël aux « hommes de bonne volonté », répétant sans scrupules avec M. Romains une grave erreur de traduction. Car l’Évangile dans le texte original dit simplement : « Paix sur la terre, bonne volonté (de Dieu) envers les hommes. » Est-il besoin de la bombe, et des grèves, et de la famine européenne, et de la guerre endémique dans tout l’Orient, et de la méfiance et de la peur réciproques qui président aux rapports des nations, et de l’antisémitisme, et de l’antisoviétisme, et de l’anti-américanisme de l’Europe, pour que nous comprenions que les hommes ont fort peu de bonne volonté ? La plupart sont involontaires. Ils ne font que subir leur condition.

À Times Square, dans la foule compacte et lente, dans la rumeur assourdissante des petites trompettes de foire et des crécelles, GI Joe, combattant moyen, pensera : « Well, c’était donc pour tout cela… »

Fin décembre 1945 §

Du vain travail de décrire un pays. — Le peu que j’avais retenu, parce que frappant, de mes lectures sur l’Amérique avant d’y venir, c’était justement inexact, et peut-être inventé de toutes pièces. Les reportages sur l’Amérique que publient en Europe nos journalistes me paraissent arbitraires et contestables, même s’ils sont scrupuleux et sincères. Et moi, qu’ai-je écrit dans ces pages dont un Américain ou un Européen qui aurait vécu longtemps ici ne puisse me dire avec quelque raison : ce n’est qu’un aspect bien rare, ce n’est qu’un point de vue partiel, on pourrait aussi bien démontrer le contraire ?

Quand des amis d’Europe débarquent à New York — et il en vient beaucoup depuis quelques mois, — ils me demandent : [p. 579] « Que pensez-vous de l’Amérique ? » On leur demande : « Que pensez-vous de l’Europe ? » Et ces questions sont déprimantes, parce qu’elles sont sans objet réel. Tout ce que l’on peut penser de l’Europe en général et de l’Amérique en général est réfuté par la vision à bout portant d’un coin de pays ou d’une scène de famille, d’un geste intime ou d’un visage aimé.

Prenons-en donc notre parti. Sauf si l’on se borne à la géographie, ces entités ne souffrent pas la description. Il faudrait en savoir tant de choses qu’on n’oserait plus jamais en parler. C’est un peu comme une femme quand on l’aime : ce que les autres en disent est banal ou méchant, et prouve seulement qu’ils n’y ont rien compris. Personne n’a jamais vu réellement l’Amérique, sinon dans une inspiration lyrique, aussitôt ridiculisée par vingt petits faits précis, rebelles à toute formule. La seule grande découverte de ce siècle étant la Relativité — et toutes les autres en dépendent — il s’agirait de ne pas l’oublier à chaque instant. Je n’ai donc pas décrit l’Amérique telle qu’elle est, puisque c’est impossible par définition. Plongé en elle pendant plus de cinq ans, j’ai simplement noté des réactions locales, en prenant soin de situer l’observateur dans le temps, dans l’espace, et dans ses circonstances. (Encore ai-je tu les plus intimes.) Et si l’on me dit que ce journal offre un tableau fragmentaire et brisé, souvent contradictoire dans le détail, je répondrai que c’est un journal — et un journal des temps brisés.