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Journal d’un retour §

Janvier 1946 §

Faut-il rentrer ? — On me dit que Mauriac a écrit : « Faut-il partir ? » (pensant aux jeunes Français, répondant non). Que Bernanos s’est écrié : « Mais partez donc ! la Terre est vaste ! » Que d’autres ont protesté que ce débat était antipatriotique, ou anticommuniste, je ne sais plus. On m’écrit cela de Paris et l’on ajoute que je ferais bien de rentrer, sous peine de ne pas comprendre la réalité européenne en général, et française en particulier. Je pourrais me contenter de répondre : c’est plutôt vous qui devriez sortir, sous peine de ne pas comprendre la réalité mondiale. Après tout, il y a 40 millions de Français, sur trois milliards d’habitants de la planète, non moins réels, guère moins accablés de problèmes. Mais je ne cherche pas à m’en tirer par une réplique, même de bon sens, et j’ai quelques raisons de prendre la France plus au sérieux, plus au tragique, que les chiffres stupides n’y inviteraient.

Je reprends la question dans les termes où l’on me dit qu’elle est posée dans nos pays : Faut-il partir ? (Peut-on partir est une tout autre affaire.) Il se trouve que j’habite, pour quelques semaines encore, du côté où les jeunes Européens devraient aller s’il s’agissait pour eux de partir. Je vois les avantages de l’Amérique et ses défauts, mieux qu’ils ne sont en mesure de les imaginer. Cela se discuterait à l’infini. Il n’est qu’une solution, qui est d’aller voir, et d’essayer le pays comme un nouveau costume. Et je me dis que le problème est mal posé. Il ne s’agit ni de « partir » ni de rester, au sens pathétique de ces mots. Il [p. 582] s’agit simplement de circuler. Ce n’est pas très facile, pratiquement ? Mais partir, ou rester, ne le sont pas non plus, apparemment, puisqu’on pose le problème.

Supposez que nous soyons libres de circuler à notre guise. Je répondrais sans hésiter : il ne s’agit ni de choisir une terre et ses morts contre le globe et ses vivants ; ni de choisir le nomadisme permanent et l’exil par principe ou dégoût. Mais simplement de vivre au xxe siècle, en tenant compte des réalités que nous avons créées ou laissé s’imposer ; de la rapidité des transports, par exemple.

Combien d’hommes d’aujourd’hui vivent leur temps et se trouvent pratiquement en mesure de le vivre ? Combien sont-ils encore du Moyen-Âge, ou du bourgeois et lent xixe siècle ! Serait-ce manque d’imagination ? Certes, il en faut une dose non ordinaire pour se rendre contemporain d’un monde qui change beaucoup plus vite que Jules Verne n’a pu le rêver. C’est cela, et c’est aussi le cauchemar des visas. Si cette folie furieuse et inutile ne régnait pas sur le monde d’après-guerre, le problème partir ou rester se résoudrait en termes simples : on verrait vite que c’est un faux dilemme.

Nous allons en dix heures de Lisbonne à New York au Pacifique. Un très long voyage aujourd’hui nous ramènerait nécessairement au point de départ, après un petit tour de planète. Nous changeons de continent comme on part en week-end. Le mot partir a donc changé de sens. Il a perdu son aura dramatique. Plus question de couper les ponts, de brûler ses pénates, et autres rites attestant devant les mânes des ancêtres un choix farouche, irrévocable. Se déplacer devient un geste naturel, et partir annonce revenir comme on prend un billet d’aller et retour. La poésie des voyages a vécu, la tragédie des départs a vécu. Mais ce qui naît, ce qui peut naître parmi nous, c’est un amour plus large de l’humain, une conception de la fidélité qui ne soit plus exclusive de la curiosité, un accueil plus ferme et plus souple de la diversité des êtres et des coutumes.

Aimez votre terre et quittez-la. Quittez-la trois fois et revenez-y trois et quatre fois, selon l’arithmétique du cœur. Le nomade n’aime pas sa terre, n’y revient donc jamais vraiment. Le paysan n’aime que sa terre, ne l’aime donc pas de la meilleure manière, s’il refuse tout le reste, et la comparaison. Il faut s’ouvrir. Il faut aimer. Il faut cesser de trouver cela nigaud, et de faire le [p. 583] coq de village tout hérissé, griffu, inefficace. Circulez donc, allez voir, et aimez. Puis choisissez. Revenez si le cœur vous en dit.

Mais je sais bien qu’il y a les visas. N’acceptons pas que cet accident tardif de la démence nationaliste dénature le problème humain. Lançons une campagne mondiale pour la suppression des visas, de ces anachronismes scandaleux qui nous empêchent de rejoindre le siècle, de l’habiter et d’user de ses dons. Forçons les gouvernants à nous répondre : à quoi servent ces barrages de tampons ? Comment peut-on les justifier ? Ils n’ont pas arrêté un seul espion, tout en causant la perte de milliers d’innocents. Ils rendent vains les progrès matériels dont notre époque pourrait enfin s’enorgueillir. Ils représentent dans l’esprit des modernes la Fatalité imbécile. Pourquoi donc les acceptons-nous comme des moutons, sans qu’une seule voix proteste ?

Février 1946 §

Vers le milieu du xxe siècle, les hommes firent en sorte de réduire à peu de chose les avantages que la machine menaçait de leur procurer, après les avoir décimés. L’avion permettait de voyager vingt fois plus vite qu’en bateau. On décida en conséquence de rendre vingt fois plus pénible et longue la préparation des voyages. Passer d’Amérique en Europe ne demandait plus que quelques heures de vol ? On y ajouta plusieurs semaines de démarches et contrôles épuisants, ramenant ainsi la longueur du voyage, pratiquement, à ce qu’elle était au bon vieux temps de Christophe Colomb.

J’ai quelque chance de pouvoir m’envoler vers la fin de mars, au terme d’un travail commencé en janvier dans une douzaine de bureaux différents. Encore n’y serais-je pas arrivé sans l’appui de ma légation.

27 mars 1946 §

Entre les deux mondes. — L’avion partira dans trois jours.

Déjà, par l’imagination, j’habite l’Europe. Je circule quand je veux dans les hauts corridors et dans le vestibule qui sent [p. 584] le fruit de notre ancienne maison de campagne, et mon pied reconnaît cette brique, près de l’escalier, qui basculait un peu du temps de mon enfance. (On ne l’a donc jamais recimentée ?) Pourquoi faire ce voyage vers les lieux et les choses que toujours et partout je porte en moi ? Mais il faut aller vers les êtres, car ce sont eux qui changent et qui s’éloignent.

Un autre sentiment que je connais d’avance et ne pourrai que retrouver là-bas, c’est celui de ma nostalgie de l’Amérique. De ce présent que je vis déjà comme passé dans le futur que j’anticipe. Je me promène dans un New York déjà quitté, récapitulant mes regrets… Nostalgie de cette avenue, à telle heure du jour ou de la nuit, j’y vais encore une fois, pour la retrouver déjà… Que signifie tant de puérilité ? Le doute n’est plus permis. J’aime l’Amérique.

Ils me demanderont pourquoi, je ne saurai pas répondre. Sait-on jamais pourquoi l’on aime un être ? Voici longtemps qu’on a cessé de penser qu’il est meilleur ou plus beau que tout autre, mais avec lui l’on se sent bien. Ses défauts crèvent les yeux, il vous a fait souffrir, on vous démontrera qu’il n’est pas fait pour vous, mais près de lui vous éprouvez une liberté. Et cette constatation, bien entendu, ne signifie rien sur sa valeur « en soi » ni sur la vôtre, que personne ne peut mesurer. Mais dans cette relation, vous existez.

J’aurai beau faire, ils me diront encore : « Vous estimez vraiment que l’Amérique est si bien ? Vous préférez y vivre ? Vous reniez l’Europe ? » Mais je ne sais pas du tout si l’Amérique est bien ou mal, si elle vaut mieux que l’Europe, si j’y reviendrai jamais ! Et l’homme est né pour circuler, non pour s’enraciner comme une victime des dieux subitement transformée en lierre ou en légume. On peut aimer un pays comme sa mère, un autre comme sa femme, un autre comme les femmes, un autre enfin comme une passion. L’amour n’est pas encore rationné, que je sache ? Et s’il est vrai, s’il n’est pas le masque d’une haine, s’il m’ouvre à l’Être au lieu de me refermer sur quelque obsession de l’Avoir, chaque amour enrichit tout l’amour. Entre deux mondes aimés différemment, que l’amour ne soit pas déchiré ! Mais qu’il s’anime et vole et se réjouisse, et qu’il exige enfin sa pleine mesure, toute la Terre promise à tout l’homme !

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75e rue, 30 mars 1946, sept heures du matin §

Une dernière fois, je me laisse envoûter par les bruits de la rue, par la lumière, par ce que je vois encore de l’Amérique, sur ma droite, au rectangle de ma fenêtre.

Levé depuis longtemps, j’attends assis devant ma table que le téléphone me donne le signal du départ. À la fin de la matinée, j’aurai quitté New York et six ans de ma vie. Quelle tiédeur, quelle chaleur déjà pour cette heure et pour la saison !

Je vois le trottoir d’en face, en partie encombré de meubles d’occasion, tables vertes, miroirs, appareils à coca-cola, fourneaux, fauteuils, vieux frigidaires. Un type en bleus arrose au tuyau le trottoir et des portes de garage, minutieusement. Un peu plus loin, le revendeur est assis dans un vaste fauteuil de cuir, près de la porte ouverte de son garage. Je vois l’avant de son auto, et le bric-à-brac empilé tout autour. L’homme porte une chemise rose bâillant sur sa poitrine velue, et un large chapeau de cow-boy. Il est parfaitement immobile. Il suit des yeux les emballages de carton, la paille, les papiers qui glissent par à-coups sur l’asphalte ruisselant. Plus haut, des murs de brique rouge et de brique jaune, des lessives roses et bleues devant le dernier étage, un trapèze de ciel brillant. Les camions font trembler les vitres et légèrement tinter le téléphone posé devant moi sur la table. J’attends. Je n’ai pas souvenir qu’il fasse jamais si clair, si lumineux, si matinal dans une grande ville de l’Europe. Je dois me tromper. Je verrai cela demain… Ces deux types vont rester ici. Leur journée est sur ce trottoir, leurs soucis vivent en Amérique. Je pourrais rester moi aussi, laisser partir l’avion, oublier l’autre vie. Rien de plus facile. Rester assis dans la rêverie, reprendre la suite quotidienne… Il est déchirant d’être libre. Le tél…

Début d’avril 1946 §

La Guardia Field dans une matinée bleue, c’était déjà presque l’été. Cinq heures plus tard, nous avons rejoint l’hiver, un ouragan de neige horizontale sur le désert des forêts canadiennes aux lacs gelés. Nous dûmes passer toute une nuit dans [p. 586] les lugubres baraquements de la base de Gander, à Terre-Neuve.

Une aurore boréale nous avait arrêtés, non point que sa beauté nous eût cloués sur place, mais parce qu’elle provoquait des tempêtes magnétiques qui ont pour effet d’aveugler les avions aux appareils plus délicats que les sens de l’homme. Cette belle crise radio-poétique s’étant heureusement dénouée dans les hauteurs du ciel arctique, nous montâmes en spirale à 5 000 mètres, au-dessus d’une mer morte de glace.

J’allais écrire : « L’avion s’élance pour franchir l’Océan d’un seul bond. Nous volons à tire-d’aile vers l’Irlande ». Mais ce cliché et ces jolies syllabes décrivent mal un voyage aérien. Car voyager, aujourd’hui, c’est attendre. Non seulement attendre son tour dans la queue devant des guichets, mais encore, une fois installé dans le fauteuil profond de l’avion, attendre que la boule au-dessous de nous ait tourné jusqu’au point désiré, pour y descendre et s’y poser. Rien ne donne une idée de l’immobilité comme ce vol sans repères en plein ciel, à 150 mètres à la seconde, sans vibration ni courant d’air, et sans nul signe apparent de mouvement.

Les uns écrivent, d’autres déjeunent. Je regarde par mon hublot. La mer est blanche, un peu houleuse et cotonneuse. Mais tout d’un coup elle se déchire : ce n’était qu’une couche de nuages. Trois mille mètres plus bas paraît une surface bleue, comme un papier grenu ponctué de défauts blancs. Un petit fuseau clair y traîne sa fumée, c’est un paquebot qui en est à la troisième journée du trajet que nous ferons à rebours en trois heures.

Nous sommes partis tout au début de la matinée. Voici déjà l’après-midi, voici le soir, nous volons contre le soleil et le temps coule deux fois plus vite. La stratosphère se dore. Des cumulus élèvent des tours et des créneaux d’un rose feu sur l’horizon follement lointain, tandis que nous survolons des profondeurs multipliées, cavernes d’ombre et gonflements majestueux où la lumière fait ses grands jeux de tous les rouges au bleu de plomb.

Aux approches de l’Irlande vient la nuit. Derrière nous, tout est flamme et or. Mais un toit d’ombre épaisse descend obliquement, rejoint la mer, ferme le monde devant nous. En deux minutes nous sommes passés de la gloire aux ténèbres denses. Il n’y a plus, tout près sur nos têtes, que les lampes [p. 587] en veilleuses, et le ronron assourdi des moteurs. Une petite secousse, une longue promenade sur des pistes en ciment. Et l’arrêt doux. Shannon, Irlande.

Le restaurant ne manque pas d’élégance. Une dame qui vient de passer le temps de la guerre en Amérique frémit de toutes ses fourrures et se récrie : « Quel goût ! Voilà l’Europe enfin ! Et des fleurs vraies ! Ah mon cher, ici, tout est beau !… — Mais tout ici a été fait par les Américains pendant la guerre… — Taisez-vous, me crie-t-elle, je retrouve l’Europe ! Ce n’est pas le moment d’être objectif ! »

Elle adore ces rideaux trop rouges, ces meubles blancs, et ce grape-fruit. Ils la vengent, croit-elle, d’une Amérique « où tout est laid », mais d’où ils viennent.

2 avril 1946 §

Les oiseaux de Paris. — Nous roulons dans un petit autobus, du terrain d’Orly vers Paris. Sept ans bientôt, depuis que je l’ai quitté… Par quelle porte allons-nous entrer ? Je ne puis pas distinguer les noms des rues sur ces maisons jaunes ou grises et si basses. Je cherche à voir, le nez contre la vitre, et tout d’un coup : Rue Claude-Bernard, — en plein cinquième arrondissement — quand je me croyais encore dans la banlieue… Déjà nous descendons une rue déserte et provinciale. C’était cela, le boulevard Saint-Michel ? Mais sur les quais, où le car nous dépose, j’ai retrouvé les grandes mesures de Paris. Dans quel silence, à quatre heures du matin.

Trouverons-nous quelques chambres pour le reste de la nuit ? Deux jeunes Américains du convoi m’interrogent. Cet hôtel ne leur plaît qu’à moitié. Je les décourage d’aller chercher ailleurs. Crise des logements.

— Est-ce que Paris a été bombardé ? me demandent-ils non sans inquiétude. — Et New York donc ? Si vous y connaissez des chambres libres, faites-moi signe. (Comme les Américains paraissent bizarres, ici. Comme ils se mettent immédiatement à ressembler à ce que l’on pense d’eux en Europe.)

Il y a des chambres, et même des salles de bains. Mais comment dormirais-je cette nuit ? J’arrive au rendez-vous après sept ans, furtivement, à la faveur d’une nuit déserte. Un rendez-vous [p. 588] dont j’avais bien souvent désespéré, après cet au revoir en juin 1940, qui sonnait malgré moi comme un adieu… Le jour point derrière les rideaux. Je vais sortir sur mon balcon, je vais la voir…

Tout d’abord je n’ai distingué qu’un paysage de toits bleus, médiéval. Et voici qu’une cloche très fine a sonné cinq coups délicats. Puis une autre plus loin, et plusieurs en écho. Je ne savais plus, après six ans de New York, qu’il y a des cloches qui sonnent les heures aux villes, et qui s’accordent à la suavité aiguë du petit jour. Et cette rumeur soudain de cris menus et de sifflets, de tous côtés, comme les premières gouttes d’une averse, ce sont bien des oiseaux ! Dans une ville ! Point d’autres sons… Si ! Je ne rêve pas : un coq qui crie, tout là-bas vers les Invalides. L’or pâle du dôme s’avive au-dessus des toits bleus, des toits roux et des murs couleur du temps, où quelques taches de rose clair ou de noir achèvent de composer une harmonie qui fait venir les larmes aux yeux.

Premier bruit de pas dans la rue. Semelles de bois. Une femme de ménage sort ses clés, ouvre une porte de service à côté du portail d’un ministère. Un vieux monsieur très grand, vêtu de noir, aux pantalons étroits, aux longs souliers pointus, sort d’un xixe siècle d’illustrés de mon enfance. Des jeunes gens en chandail, portant de grosses valises, se hâtent vers la gare d’Orsay.

Paris a reculé d’un siècle, en direction d’une beauté oubliée.

Mais que dire de la foule que j’ai vue le lendemain aux trottoirs des Champs-Élysées. Je me disais : non, ce n’est pas vrai, je vais me réveiller, je ne suis pas à Paris. Et c’est bien un de ces tours que nous jouent les cauchemars, de rapetisser méchamment tous les êtres, d’effacer les visages, et de multiplier les traits bizarres, les signes d’anxiété…

7 avril 1946 §

Plus Suisse que nature. — Que la Suisse soit restée aussi suisse m’a paru proprement incroyable. Je ne trouve ici d’autre sujet de m’étonner que de n’en point trouver, justement. Tout est pareil à mes souvenirs, à peine un peu plus ressemblant. Tout est intact. La brusquerie des employés intacte, quand [p. 589] on demande un petit renseignement et qu’on les voit s’identifier en un clin d’œil avec les règlements « pareils pour tous », non point avec votre situation d’usager perplexe ou anxieux. La bonhomie des mêmes employés intacte, une fois qu’on leur a laissé le temps de revenir à leur naturel. (Et ce n’est pas toujours au galop.) Les quartiers extérieurs des villes intacts, et si parfaits dans le propret-coquet-scolaire 1910 que l’imagination se rend sans condition après la plus rapide reconnaissance des lieux. J’ai revu des amis intacts, et dont l’amitié seule avait mûri comme un bon vin. Et j’ai feuilleté des éditions si belles qu’on se demande quels talents les méritent.

Ce qu’il y a de plus intact en Suisse, peut-être, c’est le mythe helvétique par excellence d’une décence fondamentale. Il se peut que la Suisse ait seule gagné la guerre, et seule n’ait pas été contaminée par le gangstérisme à la mode. C’est clair : le mal y est mal vu, tout simplement. On le tient encore pour anormal. J’ai l’impression qu’on exagère un peu, à cet égard. Mais le reste du monde se charge bien de rétablir un équilibre « humain », sur les modèles récemment présentés par MM. Hitler et Staline.

Je m’en tiens là dans mes jugements, j’arrive à peine.

Mais si j’essaye de situer ce pays dans le cadre de mon voyage, voici comment il m’apparaît. L’Europe ancienne s’est rétrécie à la mesure de nos frontières. En une semaine, aux deux bouts de mon voyage, je viens de voir du monde à peu près tout ce qu’il en reste de solide et que l’on est autorisé à voir : l’un des Deux Grands et le Tout Petit, dernière paroisse intacte du continent. Un peu plus loin j’irais buter contre le fameux « rideau de fer » marquant l’entrée du règne de l’autre Grand. Entre l’Amérique et la Suisse, il se peut que bientôt l’on ne survole plus qu’un no man’s land, où s’affrontent sournoisement les seules puissances qui comptent.

12 avril 1946.

Fin et Suite. — J’ai revu Genève et sa cyclophilie torrentielle, allègre et intacte. Et j’ai revu la SDN le jour de sa liquidation publique, dans son palais sans patine, sans fantômes. Pourtant cette grande figure voûtée qui lui ressemblait [p. 590] à s’y méprendre, c’était bien, finalement, Lord Cecil… Un tiers de salle, un ton d’obsèques officielles mais sans tristesse. Ce fut une glorieuse journée, comme disent les Anglo-Saxons, pensant au temps qu’il fait, tout simplement. Les délégués paraissaient regretter « l’atmosphère de Genève » plus que leur job manqué, d’ailleurs repris par l’ONU. Et sur ce thème inépuisable, j’improvisais à part moi le discours que nul, parmi les officiels, ne se risquait à prononcer :

 

« Messieurs, nous voici réunis pour célébrer une défaite victorieuse. On a parlé de funérailles. Il ne s’agit que d’un déménagement. Car l’idée d’une Ligue des Nations a survécu au déchaînement nationaliste. En attendant une vraie Ligue des Peuples, préparons-nous à de nombreux voyages. La SDN ressemble à l’ONU comme le négatif d’un cliché au positif que l’on va proposer à notre admiration. Elle tient ses dernières assises dans le pays qui lui offrait son modèle, mais qui est le seul encore, ou presque, à ne point faire partie de la ligue nouvelle. Les Deux Grands qui là-bas occupent la scène ne sont pas représentés dans cette enceinte. Nous laissons à la Suisse minuscule un gigantesque palais vide, pour nous ruer vers la grande Amérique où l’on ne trouve pas une chambre à louer pour plus d’une nuit. Paradoxe de la crise des logements ! Mais qu’importe. Notre idée se “développe” comme on le dit en photographie. Nous partons pour une Ligue meilleure. Et plus heureux que Moïse, nous nous sentons certains d’entrer dans l’ère de la Terre unifiée, qui était le but de nos travaux diserts. Nous y touchons, messieurs, vraiment — il ne s’en faut que d’un atome… »