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Le mauvais temps qui vient §

Décembre 1946 §

Je ne me sens pas en peine de conclure ce journal, mais voici qu’il faut repartir, un chapitre se clôt dans ma vie, sinon dans l’histoire du monde ; car nous sommes loin d’avoir quitté la guerre. « Journal d’un habitant de la planète en guerre » serait un titre assez exact. Mais je suis d’un pays, et quand je repense aux années que je viens de vivre loin de lui, je vois cependant que mon destin n’a pas cessé d’être lié au sien : car le même sort paradoxal a décrété que nous fussions au centre du conflit tout en restant en marge des batailles. Ce que je voudrais dire de la Suisse n’est donc pas sans me concerner sur plus d’un point.

Souffrir, en soi, n’est pas toujours l’honneur qu’on pense, mais souvent un simple accident. Je vois des Suisses qui se disent honteux de n’avoir pas souffert comme les autres, comme les Français, les Hollandais, les Grecs, les Russes. Mais les Allemands aussi, finalement, ont souffert, se sont fait tuer, ont été envahis. Qu’est-ce que cela prouve ? Quand l’avalanche balaye tout un village sauf deux maisons, les rescapés sont-ils honteux ? Il me semble que ces scrupules ne sont pas dignes de la tragédie moderne. Et tout d’abord, ils sont prématurés. Ils révèlent chez ceux qui les ont l’illusion que le drame est terminé et que le temps de faire des comptes est arrivé. Or le drame continue, c’est trop clair. Le tour des Suisses viendra, qu’ils se rassurent ! Et s’ils ont constitué la réserve au cours du dernier épisode, on ne leur demande ni de s’en féliciter ni de s’en plaindre, mais de se préparer pour la suite, [p. 592] pour l’heure où ils devront « donner ». Le premier devoir d’une réserve est de maintenir ses forces intactes et alertées.

Intacts nous le sommes, relativement. Alertés, je n’en suis pas sûr.

L’ennui, avec ce beau pays, ce n’est pas qu’il soit si propre et bien tenu, trait dont s’égayent les étrangers de passage, un peu comme ces paysans qui se poussent du coude quand on les laisse entrer dans le hall du château. L’ennui n’est pas non plus que le matériel soit bon, l’or abondant, les enfants bien nourris. Ni même qu’on dise merci tout le temps, à tout propos, cinq ou six fois pendant l’achat d’un timbre, par exemple, avec une gratitude émue qui dépasse curieusement l’occasion, mais dont on sent que le surplus peut entretenir ce fonds de bienveillance universelle dont l’existence rassure les Suisses… L’ennui c’est qu’il n’y a pas du tout de bienveillance universelle. Et que la Suisse est mal préparée, par sa probité même, à faire face aux gangsters.

Rien de moins suisse que le cynisme, honoré dans le reste du monde. Rien de plus suisse que le réflexe de critiquer sèchement tout ce qui dépasse, alors que l’on tolère très bien ce qui n’atteint même pas le niveau moyen, et cela dans la vie quotidienne autant que dans la politique. Ces vertus, cette prudence avare, s’explique sans doute par les dimensions du pays, mais ne suffisent plus à le protéger. Il est temps que les Suisses découvrent que pécher par défaut, dans ce temps dur, est plus grave que pécher par excès. On ne saurait exagérer la profondeur d’une telle révolution dans la patrie du moralisme à la fois puritain et bourgeois. Et certes je suis loin de proposer qu’on déchaîne les fous et les aventuriers, mais je voudrais pouvoir compter sur des hommes prêts à maîtriser l’aventure désormais probable, face à la démesure universelle. Le regard intrépide et désillusionné du grand Burckhardt considérant l’histoire du monde, et le rythme vil d’un Nicolas Manuel : c’est vers quoi je reviens, après six ans, prendre une leçon de style de l’âme pour affronter les mauvais temps qui viennent.

Ils le savaient, ils acceptaient ce fait, et posaient l’ordre en face de lui comme un défi manifestant la vocation de l’homme : le fond de la réalité n’est pas l’ordre mais le chaos. Voilà qui étonne encore trop de braves gens, nés dans un monde où presque tout allait de soi. Voilà qui éclate aux yeux dès qu’on sort de l’île Suisse [p. 593] et qu’on navigue en pleine débâcle printanière des valeurs civiques et morales. L’esprit d’Hitler encore, peut-être pour longtemps, tyrannise les Européens, la police politique traque les hommes libres sans que personne ose dire pour quoi ni protester, et ce n’est plus qu’au marché noir qu’on trouve encore des nourritures authentiques pour les corps et pour les esprits. Ne comptez plus sur vos épargnes, ni sur la seule valeur et l’inertie pour sauver ce qui tient encore debout. Certes, les apparences, les subsistances de l’ordre masquent à nos vues immédiates toute l’ampleur de la catastrophe. Il y a des trains qui marchent et qui arrivent à l’heure, il y a des dettes payées et des paroles tenues, la poste fonctionne, on nous promet un peu plus de charbon pour cet hiver ; des millions de femmes ont été violées dans toute l’Europe centrale et orientale, des millions séparées de leur mari pendant cinq ans, mais le tabou de l’inceste, par exemple, résiste encore ; les traités ne sont guère respectés, mais on discute solennellement leurs clauses comme s’ils gardaient quelque importance, et cela compte ; la plupart des acheteurs payent leurs achats, les clients appellent le garçon pour régler leurs consommations. C’est beaucoup d’ordre encore, si l’on y pense ; mais le fait est que déjà l’on y pense, et je peux dire qu’on s’en étonne parfois… La couche est mince et partout déchirée qui nous sépare du désordre profond. Mais ce n’est pas en Suisse qu’on voit ces déchirures. J’ai donc pris le parti de circuler, malgré les résistances multipliées par une époque qui semble avoir peur qu’on la voie.

Il est un grand espoir, très vague encore, qui m’a paru se libérer dans beaucoup de consciences et beaucoup de pays, parfois à la faveur de la détresse des masses déracinées et déportées, parfois aussi à la faveur d’un acte de raison, d’un accès de bon sens. C’est l’espoir d’une terre unie, comme contrainte à se fédérer par la menace de la guerre atomique.

On m’assure que le monde n’est pas prêt pour cela. Les chefs disent que les peuples n’en veulent pas, les peuples disent que les chefs s’y opposent. Faut-il croire qu’ils sont prêts à se faire tuer, c’est-à-dire dans ce cas précis désintégrer, peler et ronger jusqu’aux moelles ? Car telle est bien l’alternative. Et personne ne peut deviner si c’est le matin ou la nuit qui approche. Mais chacun peut à chaque instant choisir, et s’efforcer de mieux comprendre quelles sont les suites nécessaires de son choix, quel est l’enjeu, ce qu’il implique…

[p. 594] Contre les risques qui se lèvent, l’esprit de risque est la seule assurance. Les valeurs de demain, s’il y en a, seront maintenues ou reposées par les hommes qui auront su, pour leur compte, s’équilibrer dans le chaos, aussi loin d’ignorer son étendue que de céder à ses vertiges.